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LE RETOUR EN SERBIE DE MIHAILO

Teodosije faisait preuve d’un remarquable esprit de componction par son empressement et son zèle à céder sa place. Le découragement n'avait cessé de grandir en lui ces dernières années et l’avait amené à un indifférentisme que lui reprochaient même ses amis d’autrefois. Le Métropolite Mihaïlo eut un retour qui prit l'allure d’une apothéose : les libéraux manifestèrent bruyamment leur joie de ce «Juste retour des choses » : le parti libéral qui avait «toujours défendu la nationalité serbe des influences étrangères, qui avait protégé l'Église serbe contre une agression brutale, était le premier à se réjouir du retour de l’ancienne Hiérarchie.. 1 » Le 18 avril 1889 un Comité se formait pour préparer une réception grandiose au Métropolite. Bientôt on apprenait à Belgrade les manifestations émouvantes d'adieu qui s'étaient déroulées en Russie : collecte de paysans russes pour offrir à Mihailo une précieuse Panagia ; don « magnifique » de 16.000 roubles par les Marchands de Moscou pour la réparation du Podvorje serbe à Moscou 2.

Le 9 mai 1889 Mihailo faisait ses adieux à Pétersbourg 3. Le 16 mai, 1l était reçu à Kiev par la tante de l'Empereur, la grande-duchesse Aleksandra Petrovna # Le « Comité d’accueil » de Belgrade accélérait ses préparatifs, mais n’espérait pas le Métropolite avant une vingtaine de jours. Les organisateurs furent tout penauds lorsque, le 28 mai 1889, ils le virent débarquer sur les berges de la Save. Quelques fidèles seulement avaient été prévenus, entre autres l’archimandrite Dutié qui tint une petite allocution de bienvenue :

« Le clergé serbe exprime sa vive reconnaissance à l'Empereur Tout-Puissant, Tsar orthodoxe de Russie, Alexandre III pour

et un frère et que je serai toujours prêt à vous aider dans votre tâche. Mais je suis, comme vous le voyez, un vieil homme ayant pour ainsi dire un pied dans la tombe et à chaque instant je peux mourir. Afin de ne pas rester sans consolations spirituelles, sans lesquelles notre foi nous enseigne qu'aucune âme chrétienne ne peut quitter ce monde, je vous demande fraternellement de bien vouloir approuver et ordonner que — au moins une fois par an — dans une église quelconque que vous déterminerez (et au besoin dans une chapelle) je puisse célébrer le service divin et recevoir la sainte communion. C’est tout ce que je demande de vous, »

Le Métropolite Mihailo ne se laissa pas attendrir par cette humble supplique : il ne daigna même pas répondre par une lettre à la prière du vieux prélat, et lui fit savoir sèchement qu’il « en jugerait plus tard ». Trois ans plus tard Mraovié faisait la même demande et se heurtait au même refus. A. Ilié, qui a assisté à ses derniers moments, écrivit que l’ancien chef de la « Hiérarchie schismatique» ne se releva jamais du coup qui lui avait été porté. Maintenu inhumainement au ban de l’Église, le «bon vieillard»avait perdu toute raison de vivre (Videlo,6 mars 1892).

1 Srpska Nezavisnost, 13 avril 1889.

3 Ibid., 27 avril 1889.

3 Ibid., 9 mai 1889.

4 Jbid., 16 mai 1889.

T'avoir, aux jours d’épreuve et de souffrance pour l'Église orthodoxe serbe, comblé et consolé de son impériale estime... ? »

Ainsi les premières paroles adressées au nouveau chef de l'Église étaient un acte d'hommage à la Russie. Le « jour funeste » (kobni dan), comme la Srpska Nezavisnost appelait le 18 octobre 1881, était désormais racheté ?, mais il n’était pas oublié : dans l’Église une nouvelle ère de répressions et de persécutions allait commencer.

Les DERNIÈRES ANNÉES pu MéÉTrroPoziTE MiHaiLo

Le Mihailo qui revenait à la tête de l’Église serbe en 1889 n’était pas celui qui était parti en exil : il avait certainement conservé sa foi immense dans la Russie, mais il avait eu l’occasion de modifier sensiblement ses conceptions politiques. Un commun exil avait rapproché l’ancien « pilier » du parti libéral et le chef des radicaux Nikola Paëié et, entre eux, s'était très vite établie une coopération qui eût paru monstrueuse dans les années 80. D’autre part, russophile ardent, le Métropolite Mihaïlo n’était plus le seul russophile ni même le chef du parti russophile en Serbie. Parmi ses ennemis beaucoup d’anciens austrophiles (parmi eux Novakovié) s'étaient transformés en des partisans convaincus de l’alliance russe.

Depuis le retour de Mihaïlo en Serbie, la Russie se montrait de plus en plus favorable au Royaume. Le cinquième centenaire de la bataille de Kossovo avait été célébré à Saint-Pétersbourg « par un service religieux à la cathédrale de Kazan, suivi de prières pour le repos de l’âme des héros slaves tombés sur ce champ de bataille, et des volontaires russes tués en Serbie ». La Société slave avait

envoyé, à cette occasion, un télégramme de félicitations au Métropolite Mihailo *.

Malgré ces démonstrations amicales celui-ci avait dû renoncer à beaucoup de ses anciens rêves d’unité du monde orthodoxe. Le temps du Prince Michel était loin et la Serbie guérie de l’idéalisme libéral de sa jeunesse.

De douloureux événements prouvèrent à l’opinion serbe qu’il ne fallait plus songer à cultiver l’amitié bulgare. Fin octobre 1890, ce fut une grande émotion à Belgrade lorsqu'on apprit l’assassinat du

1 Srpska Nezavisnost, 28 mai 1889.

2 Ibid., 28 mai 1889.

# Documents diplomatiques français (1871-1914) ,17e série (1871-1900), tome VII

(19 janvier 1888-19 mars 1890), Paris, 1937. Dépêche de M. de Laboulaye, p. 446, n° 412-13.

pope Stojan Krstié (Deli-Papaz), un des héros de la lutte contre l’'Exarcat en Serbie du Sud 1.

En 1890, comme dans les années 80, c’étaient les progressistes qui sonnaïent les premiers la cloche d’alarme à propos des affaires de Macédoine. Le Métropolite Mihaïlo était assurément revenu de ses illusions sur les « frères Bulgares », mais il s’était trop compromis jadis en leur faveur pour abandonner aussi rapidement ses anciennes positions. Au contraire, un des thèmes les plus courants de la politique extérieure progressiste, une de ses formules les plus chères avaient été que l’avenir de la Serbie était en Macédoine et qu’il fallait se défier d’un certain esprit chimérique et nébuleux qui sacrifiait les intérêts véritables de la nation serbe au profit d’on ne sait quelle politique slavophile. On s'était trop longtemps mépris sur le véritable caractère des Bulgares. Le Videlo se chargeait de les montrer sous un jour plus cru :

«Les Bulgares, élevés dans les Phanars grecs où ils ont emprunté le jésuitisme et le « phanariotisme » des Grecs, ont aussitôt commencé à intriguer contre les Serbes. Ces derniers, éternellement naïfs et dépourvus d’esprit politique, loin de travailler pour eux-mêmes, soit seuls, soit en compagnie avec les Bulgares, ont toujours aidé ceux-ci 2». Le Videlo ne craignait pas derendre responsable le Métropolite serbe des récents avantages que venait d’obtenir l’Exarcat. C'était vraiment, selon lui, une singulière coïncidence que «les Bulgares obtinssent en Macédoine des positions jadis occupées par les Serbes et cela au moment précis où le Métropolite Mihailo remontait sur son siège archiépiscopal, duquel il avait été chassé six ans aupa-

1 Le Videlo en retraça un portrait magnifique, celui d’un des champions lesplus énergiques de la cause serbe en Macédoine. Le pope Stojan avait exercé surtout son activité dans le district d’Ohrid. Il s'était rencontré avec la résistance acharnée de l’évêque exarchiste bulgare Sinesii qui prétendait avoirun droit de regard et de contrôle sur les églises serbes de son diocèse. Stojan, voulant barrer la route aux prétentions épiscopales avait recouru à la protection des autorités turques, Le vali de Bitolj lui avait donné raison, mais l’évêque bulgare Sinesüi, furieux, aurait déclaré au pope Stojan : « Si tu ne veux pas me reconnaître tu pourras t’en repentir ». Ce à quoi Stojan répondit fièrement : « Je ne te reconnais pas et je ne peux pas te reconnaître, car tu es un prêtre bulgare et je suis un prêtre serbe ». Le Videlo lança l’idée d’une collecte afin d'élever à la mémoire de l’héroïque pope un petit monument qui conserverait ainsi le souvenir d’un humble combattant de la cause serbe en Macédoine. Peut-être aussi était-ce une excellente occasion de mettre une fois de plus en évidence la coupable négligence du Métropolite Mihailo qui, en refusant, à la veille de l’Exarcat, de défendre les revendications serbes et en soutenant au contraire les prétentions bulgares, était indirectement responsable du sang serbe qui devait être tardivement versé pour la conservation des intérêts nationaux en Macédoine (Videlo, 28 octobre 1890).

2 Videlo, 22 juil. 1890.

ravant comme l'adversaire des lois, de la paix et de l’ordre dans le pays et dans l’Église. 1»

On n’avait pas oublié au Videlo la lettre que le Métropolite avait envoyée en 1869 au Patriarche de Constantinople quand ce dernier l'avait consulté sur l’affaire bulgare, et des esprits rancuniers chez les progressistes aimaient à reproduire in extenso, dans les colonnes du Videlo, ce document accablant ?. Un passage était particulièrement compromettant :

« Nous sommes partisans, répondait en mai 1869 (un an avant le firman d’'Exarcat) Mihailo au Patriarche, du maintien de la vigueur de l’Église orthodoxe, qui ne peut être obtenu que si l’on fait régner entre les nations orthodoxes l’amour et l’unité. En ce qui concerne les questions d'administration ecclésiastique, nous sommes d’avis que l’on peut permettre aux nations qui le veulent d’avoir leurs propres pasteurs qui, fils du peuple, contribueraient plus activement à l'instruction dans sa langue... » d

Le Métropolite Mihaïlo, poursuivait haineusement le Videlo, n'avait jamais respecté la décision synodale qui proclamait les Bulgares schismatiques. On avait pu le voir en 1878, officiant à Nis avec, à ses côtés, l’évêque de Nis, Viktor, et l’évêque de Pirot, Evstatije, tous les deux schismatiques notoires puisqu'ils sortaient des cadres de l’Exarcat. Pourtant de grands « patriotes » comme Milos Milojevié n’hésitaient pas en ce temps-là à demander la pendaison des deux prélats en question en les accusant d’avoir trahi la cause serbe. Sans doute, en soutenant l’Exarcat bulgare, le Métropolite avait-il pensé « faire de la grande politique », mais il avait pu s’apercevoir par lui-même combien il s’était cruellement trompé. Au lieu de s’en tenir au robuste bon sens serbe le prélat avait voulu finasser et le résultat n’avait pas été brillant. « Mieux vaut un Serbe ignorant avec des idées serbes, qu’un Serbe cultivé mais s'inspirant du jésuitisme et des coutumes étrangères. » Singulier retour des choses ! La presse libérale avait autrefois attribué la chute du Métropolite Mihaïlo à d’obscures influences papistes et voici qu’en 1890 les progressistes reprochaient à Mihaïlo d’être un suppôt du Jésuitisme. Les progressistes voyaient d’un très mauvais œil la conjonction du cléricalisme d’un Mihaïlo avec le radicalisme d’un Pa&ié.. « Il est fou celui qui pourrait se flatter que l’association d’un Métropolite et d’un Pakié mène à autre chose qu’à la réalisation progressive du Traité de San-Stefano dans toutes ses conséquences, c'est-à-dire une Grande Bulgarie et une plus grande Russie # ! »

1 Jbid., 3 août 1890.

? Videlo, 3 août 1890.

3 Videlo, 10 août 1890,

Ces attaques cesseront d’ailleurs le jour où l’on s’apercevra qu’il ne reste plus grand’chose, chez le Métropolite Mihaïlo, de son ancienne bulgarophilie. Malgré les apparences, la position du Métropolite, dans les affaires de Macédoine, sera désormais celle de Stojan Novakovié. Pour racheter son long aveuglement, il manifestait même une violence que ne partageait pas toujours le Gouvernement serbe. En janvier 1898 il écrivait personnellement à Stojan Novakovié afin que celui-ci intervînt auprès du Patriarcat œcuménique pour conserver le couvent d’Hilendar à la Serbie. Il est urgent déclarait-1l, « que les Bulgares ne nous enlèvent pas Hilendar, et que Cobourg n’y entre pas, car ce serait un affront public pour notre Roi et notre peuple serbe » !, Le temps idyllique de la bulgarophilie et de la « fraternité des Églises » était bien passé...

Du moins resta-t-il toujours fidèle à son ancien idéal de collaboration avec les Croates qui s’était tant de fois exprimé, avant son exil, dans son amicale correspondance avec Strossmayer. Aussi lorsque, deux ans avant sa mort, le 28 novembre 1896, les représentants de la Jeunesse Universitaire serbe et croate à Zagreb, Dusan Manger, Mazzura, Lorkovié, Svetozar Pribiéevié et Milan Budisavljevié, lui demandèrent de prendre position dans le conflit idéologique qui opposait Serbes et Croates, le Métropolite s’empressa-t-il de leur répondre. Il se félicitait « de voir attacher une plus grande importance, dans la jeunesse serbe et croate, à l’idée saine, patriotique et chrétienne de l’entente et de l’amour... » Et il ajoutait ses vœux personnels :

« Je prie le Seigneur Dieu, notre Sauveur, qu’il vous éclaire tous par Sa sagesse, vous Serbes et Croates, auxquels Il a ordonné de vivre ensemble. Votre entente, votre amour fraternel, consolera tous nos frères qui vivent hors de nos patries. Elle nous consolera, nous vieillards, qui voyons en vous le soutien de notre peuple. C’est une grâce pour nous de vous voir fraterniser. Cela nous donne la certitude que notre nation restera éternellement unie et qu'aucune force ne parviendra à la dénationaliser ?. »

Ce message enthousiaste fut accueilli avec joie par les représentants de la Jeunesse serbe et croate qui manifesta aussitôt sa gratitude : « Nos espérances ne nous ont pas trompés. Votre Érainence a salué par de chaudes paroles l’idée de l’union nationale des Serbes et des Croates. Ces paroles ont été droit à notre cœur. Jamais nous ne les oublierons non plus que votre sympathique salut : votre béné-

1 Arch. Acad. Roy. Serbe, n° 8751 (8 janvier 1898). 2 Popovié (Mihailo I.), Istorijska uloga Srpske Crkve u éuvanju narodnosti i

stvaranju dräave, p. 209.

diction pastorale vivifiera notre foi 1. » Mais le concours que prêtait le vieux Métropolite à la réalisation de l’idée yougoslave ne se bornait pas seulement à des encouragements verbaux. Lorsque Stjepan Radié se vit chassé de la sixième classe du Gymnase de Zagreb, après les manifestations contre le Ban Khuen, et qu’il conçut le projet de se rendre en Russie, Strossmayer l’envoya auprès de Mihailo et ce fut muni de lettres de recommandation du Métropolite serbe que le futur homme politique croate parvint à Kiev ?.

En dépit de ces initiatives diverses l’influence personnelle de Mihailo ira plutôt en diminuant. Le Métropolite, en raison de son âge, prendra une part moins active aux polémiques qui lui étaient si chères dans le passé. Il deviendra un conseiller, un guide spirituel, le « Patriarche » du peuple serbe, comme de bonnes âmes aiment à se le représenter.

Déjà le Métropolite entre dans la légende, processus si familier dans l’histoire serbe. On oublie son fanatisme, son orgueil, son esprit partisan. Des anecdotes édifiantes, colportées avec zèle par ses partisans, le peignent sous les traits d’un vieillard ami de la concorde et de la paix. L’histoire se fera l’écho complaisant de cette légende.

M. Michel Milosevié nous conte qu’un jour «le prélat » appela chez lui deux prêtres, députés radicaux, et leur recommanda de modérer leur zèle politique :

« Car, leur dit-il, je serais obligé, en dépit de l’estime que J'ai pour vous, de vous voir destituer de votre sacerdoce si le Roi l’exigeait …

Nous ne reconnaissons guère l’impétueux prélat dans cetteimagerie. Quantum mutatus ab illo… si l’anecdote est véridique.

La Srpska Nezavisnost nous montre le Métropolite Mihaïlo à la fin de sa vie, respecté de tous, aimé des humbles et redouté des puissants. Dans une description idyllique elle nous le représente se

Le Tbid. p.209:

? Le jeune Radié, qui n’avait que 17 ans, avait d’abord demandé à Strossmayer une recommandation pour la Russie. Mais l’évêque de Djakovo lui avait fait observer que « sa recommandation lui nuirait plus qu’elle ne lui servirait » et il l’avait envoyé à Belgrade auprès du Métropolite Mihailo. Celui-ci accueillit chaleureusement le jeune lycéen et lui donna une lettre d'introduction auprès de Rakhmaninov, président de la Société de Bienfaisance Slave, et, — comme viatique —10 dinars prélevés sur les fonds des pauvres de l’Église orthodoxe serbes Dans sa lettre de recommandation le Métropolite écrivait à Rakhmaninov : « Le jeune Croate Radié brûle d'apprendre le russe. Je vous le recommande comme un jeune homme doué, intrépide et très expérimenté pour son âge... » Cf. Marjanovié (Milan), Stjepan Radié, Belgrade, 1937, p. 18 et 19.

3 Miloëevié (Mih. B.), op. cit., p. 120.

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