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MIHAILO ET L'ACTION SOCIALE DE L'ÉGLISE

sante par l’argent, par la ruse et aussi par le soutien des puissances temporelles. 1 »

L'année même de sa mort, en dépit de sa faiblesse, Mihaïlo avait rassemblé ses dernières forces pour s’opposer vigoureusement au projet de Concordat avec le Vatican, bien que le Cabinet de Vladan Djordjevié y fût nettement incliné. Le Métropolite redoutait toujours pour la Serbie les dangers de la propagande papiste. Peu de temps avant sa mort il déplorait la faiblesse des gouvernements à ce sujet auprès de son archidiacre, Nikola Boxié :

«€ Si j'étais mort en Russie, je serais resté illustre et immaculé. Maintenant le schisme s’attaque à mon honneur. On me demande de consentir au concordat avec Rome qui transformerait la Serbie orthodoxe en terrain de colonisation pour la propagande catholique et l'expansion religieuse des uniates et des catholiques autrichiens. Ainsi on ferait de notre pays une colonie de la propagande romaine, comme on l’a fait de la Bosnie. Mais tant que je vivrai je ne consentirai jamais à ce massacre spirituel de notre pays... ? »

Il semble que dans ses dernières années le Métropolite ait été envahi par une phobie de la propagande « jésuitique ». Partout il voyait la main des émissaires de Rome. En particulier il était persuadé, avec la plupart des prêtres orthodoxes de son jtemps d’ailleurs, que le Nazaréisme était un produit d'importation vaticane par le transit de l’Autriche-Hongrie. L’extirpation de cette redoutable hérésie se confondait avec la lutte contre l’Église de Rome à.

Comme en témoigne la circulaire qu’il adressait le 10 août 1890 à son clergé, il apparaît bien que, dans son esprit, c’était la propagande papiste qui était directement responsable de tout le mal dont avait souffert l’Église du Royaume. Doit-on taxer d’exagération les craintes du prélat et nier toute action du « papisme » en Serbie ? Mihaïlo cite des preuves précises du contraire : beaucoup d’habitudes catholiques s’étaient peu à peu infiltrées dans la pratique religieuse orthodoxe et même, ce qui était infiniment plus grave, dans la liturgie : par exemple, à l’imitation des prêtres romains, beaucoup de popes ne s’étaient-ils pas avisés d'introduire dans le service divin de nombreuses sonneries ? Le Métropolite rappelait que le prêtre n’était tenu de sonner qu'au moment le plus solennel de la messe, quand le prêtre, sur l’ordre du Seigneur, renouvelle la dernière Cène et, opérant le grand miracle, change le pain et le vin en Corps et Sang de Jésus-Christ. Alors retentit la

1 Dimitrijevié (Arch. St. M.), op. cit., p. 42. 2 Dimitrijevié (St. M.), op. cit., p. 4%.

3 Nestorovié (C.), Srbija i Vatikan (Glasnik Pravoslavne Crhkve, 1902).

grande prière de l’Orthodoxie, suivie bientôt du Canon, et des oraisons préparatoires à la Communion.

C’est le seul moment de la liturgie orthodoxe où le prêtre soit obligé de sonner : toutes les autres sonneries sont répréhensibles et empruntées au catholicisme 1. L'autorité ecclésiastique tint égale-ment à signaler aux fidèles les précautions qu’ils devaient prendre en achetant leurs icones : on avait, en effet, constaté l’intrusion de nombreuses « images papistes » qui pénétraient subrepticement en Serbie. De même beaucoup de paroissiens avaient contracté la fâcheuse habitude d’apporter des couronnes de fleurs aux obsèques, habitude contraire aux usages orthodoxes.

MinAILO ET LE DIVORCE DU ROI MiLan.

Le vieux Métropolite revenait de son exil épuisé et passablement dégoûté des luttes politiques. Même ses ennemis furent frappés du changement qui s’était opéré en lui :

« À un homme alerte, frais et robuste, quoique déjà âgé, avait succédé un cadavre blême, ridé et desséché — bien différent de l’autre Métropolite Mihailo 2. »

L'affaire du divorce du roi Milan devait être pour ce vieillard une cruelle épreuve. Mihaïlo était partagé entre des sentiments divers : sa haine envers la Hiérarchie «anti-canonique » quile portait à considérer comme nulles et non avenues les décisions de son prédécesseur Teodosije, sa peur du roi Milan qu'il n’osait plus combattre comme par le passé, sa pitié envers Nathalie que renforçait sa russophilie. Aussi jamais sa conduite n’a-t-elle été plus indécise et plus difficile à suivre.

La reine Nathalie qui avait en Mihaïlo une immense confiance crut sincèrement que celui-ci s’emploierait de toutes ses forces à la défendre auprès du Roi et, le 11 juin 1890, elle s’adressa au Saint Synode lui demandant «comment il considérait » la lettre de divorce du Métropolite Teodosije . Deux jours après l’envoi de cette lettre, Jeronim, évèque de Ni, venait trouver Nathalie et lui expliquer les difficultés dans lesquelles se trouvait le Saint-Synode pour lui donrer satisfaction sans mécontenter le Roi 4 Devant l’insistance de Nathalie le Synode consentait cependant,'le 16 juin 18905, à déclarer que

1 Hriséanski Vesnik, janv. 1890, p. 78.

2? Ihé (A.), Moji doZivljayt, p. 128.

3 Mémoires de Nathalie, p. 316.

4 J., Poslednjih $est godina na$e novije istorije, p. 68-72. 5 Mémoires de Nathalie, p. 320.

(la lettre de Mgr Teodosije Mraovié, Métropolite d’alors, au sujet du divorce de Leurs Majestés le roi Milan et la reine Nathalie (était) illégale et irrégulière, comme contraire aux lois existantes et rédigée sans aucune base légale... » Lorsque le roi Milan apprit la chose, il entra dans la plus vive fureur, se rendit chez le Métropolite et sut si habilement l’effrayer que le malheureux prélat délivra aussitôt au Souverain un « certificat » suivant lequel « le Synode épiscopal ne se mêlerait plus désormais de discuter une chose jugée 1». En d’autres termes Mihaïlo reconnaissait officiellement la décision de Teodosije. Peu après cette concession à la volonté royale, le 11 juillet 1890, il envoyait une lettre à Nathalie lui affirmant que seule la décision qui avait été prise sur sa demande était en vigueur, « tout le ‘reste ‘était sans valeur ? ». C’est ce que les ennemis de Mihailo ont considéré comme un acte de duplicité et de mauvaise foi caractérisé 5. L’attitude du Métropolite était d'autant plus difficilement justifiable que Nathalie avait pour lui le plus grand respect, s’inquiétant de sa santé et craignant d’être la cause de son affaiblissement (11 juillet 1890)=

Les contradictions du chef de l’Église serbe irritèrent du reste le roi Milan lui-même qui fit demander, le 15 octobre 1890, à Mihailo, par l’intermédiaire d’Andra Nikolié, comment il pouvait accorder les deux décisions prises par le Synode, à la demande du Roi et de Nathalie 5. Le Métropolite répondit assez jésuitiquement que, dans l’acte délivré à la reine Nathalie, le Synode n’avait fait qu’exprimer son sentiment (musljenje) sur une décision de la Hiérarchie précédente, tandis que par l’acte délivré au roi Milan le Synode avait pris une décision (re$enje) S.

Quand la reine Nathalie apprit cette nouvelle palinodie elle perdit toutes ses illusions dans le Métropolite et préféra s’adresser à l’évêque de Nis, lui demandant comment un acte du Synode pouvait tantôt être interprété comme une décision, tantôt comme une simple consultation (20 octobre 1890) 7. Jeronim répondit à la Reine, le 22 octobre, que nul n’avait été autorisé par le Synode à prendre une décision en son nom, modifiant ou contredisant la décision synodale remise à Nathalie 8. C’étaitinfliger un démenti au Métropolite Mihailo. Forte de ce témoignage, Nathalie envoyait à celui-ci, le 24 octobre,

1 J., Poslednjih $est godina na$e novije istorije, p. 74. 2 Jbid., p. 75.

8 Ilié (A.), op. cit., p. 139-40.

4 J., Poslednjih $est godina na$e novije istorije, p. 76. Tbid., p. 82.

Ibid., p. 83.

Ilé (A.), op. cit., p. 141.

J., Poslednjih $est godina.…., p. 86.

une lettre violente le sommant de se justifier et le menaçant de livrer à l’opinion publique serbe les pièces de l'affaire !. Mihaiïlo promit vaguement à la Reine que le Synode s’occuperait d'étudier à nouveau le dossier du divorce à sa première session ?, mais, le 1€7 avril 1891, il écrivait au roi Milan, lui affirmant une seconde fois que la. « Hiérarchie canonique considérait le conflit matrimonial terminé et. qu’elle ne le placerait plus jamais à l’ordre du jour... * »

Désormais l’Église demeurera muette dans la question du divorce. I1 n’en restait pas moins qu'aux yeux des contemporains dépourvus de passion politique, l’attitude du Métropolite Mihaïlo fut critiquée plus sévèrement que celle du Métropolite Teodosije. Ce dernier avait jugé contre les canons et contre la justice, mais il avait au moins eu le courage de prendre une décision nette. Mihaïlo a fait preuve de lâcheté en louvoyant, en s’efforçant de cacher aux intéressés les décisions respectives qu’il était obligé de rendre sous l'empire de la peur *. Le divorce du roi Milan nuira peut-être plus à la Hiérarchie canonique qu’il n’avait nui à la Hiérarchie de Mra$a. L'Église orthodoxe serbe sera la première victime de la faiblesse et de l’inconstance de ses chefs.

L'ÉGLisE ORTHODOXE SERBE ET LA FRANC-MAÇONNERIE.

La Franc-Maçonnerie a des racines anciennes en Serbie. Dès la fin du xvrrre siècle une loge existait à Belgrade. Tandis que le peuple serbe gémissait sous le joug des Janissaires, la société secrète préparait silencieusement les soulèvements futurs. Pourtant on comptait au nombre des membres de la loge belgradoise les plus grands noms de l’époque : le vizir de Belgrade Mustaj Pacha, le Métropolite de Belgrade Metodije, les vojvodes Janko Katié, Petar Iëéko et

1 Ibid., p. 88.

2 Tbid:1p189;

2PTbidp290;

bd 1p:e89:

Le journal progressiste Videlo attaqua Mihailo avec la dernière violence : « À peine trois mois ont été nécessaires pour que cet homme trouve le moyen, dans un aussi bref laps de temps, de fabriquer un faux (7edan falsifikat), de tromper la reine Nathalie, le roi Milan, un Régent royal, un ministre d’État. Il publie au nom du Synode épiscopal une décision que le Synode ignore et qu’un membre du Synode récuse par une lettre autographe en la dénonçant comme un abus du nom du Synode. Tandis que par une de ses lettres il affirme à la reine Nathalie que «la lettre qu’elle a reçue est seule valable » et que tout le reste est « sans aucune valeur »,le précautionneux bigot se dépêche de persuader le roi Milan que c’est

la décision qui lui a été remise qui « représente le véritable état de choses ». (Videlo, 12 avril 1892).

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