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CHAPITRE XVI

LE DILEMME : CRÉATION D'UN EXARCAT SERBE OU RÉTABLISSEMENT DU PATRIARCAT DE PEC.

Par un curieux retour des choses, mais qui s’explique lorsqu'on connaît l'intérêt porté en tout temps par Novakovié aux affaires de Macédoine, ce fut l’ancien rival du Métropolite Mihaïlo quisut, le premier, regrouper les forces serbes afin de résister en Vieille Serbie à la poussée exarchiste. Jusqu’alors tous les efforts quiavaient été tentés étaient trop dispersés. Le Ministère de l’Instruction publique, le Ministère des Affaires étrangères, la Société Saint-Sava, chacun de leur côté, menaient une politique personnelle. Une première tentative de fusion fut esquissée, au début de 1891, sous le ministère Pañié. Le Prosvetni Odbor, qui comprenait à la fois des personnalités et des spécialistes comme l’archimandrite Duëié, Sreékovié, Kovaêevié et le consul Karié, exprima le vœu que fût créé, auprès du Ministère de l'Intérieur, un département spécial de Propagande !. Novakovié, qui était encore ministre de Serbie à Constantinople, était l’homme désigné pour diriger l'application de ce plan. C’était un des rares hommes d'État qui comprit tout le profit que la Serbie pouvait retirer d’une collaboration complète et franche avec l’Église orthodoxe : un des premiers il avait conseillé d'utiliser ce magnifique Séminaire de Prizren qui était devenu, grâce au dévouement de ses maîtres, une pépinière de prêtres et d’instituteurs serbes ?.

Novakovié pensait cependant que si l’on voulait lutter avec efficacité 1l fallait obtenir la protection du Patriarche œcuménique. C'était là une illusion assez ancienne chez les gouvernements serbes. Le Phanar ne recherchait à vrai dire ces accords avec les popula-

? Spomenica St. Novakovica, Belgrade, 1921, p- 177, et Al. Jovanovié, Srpske $kole i éetniéki pokret, Skoplje, 1937, p. 260 sqq.

* Hadzi-Vasiljevié, Prosvetne i politiéke prilike u juënim srpskim oblastima w XIX v, p. 387.

tions slaves que pour mieux asseoir sur elles sa domination etnon point pour leur concéder des privilèges linguistiques et administratifs plus étendus. Les Serbes ne pouvaient pas davantage arriver à une entente de principe avec le Gouvernement grec. La Grèce reconnaissait à la Serbie le droit de poursuivre sa propagande dans les diocèses de Skoplje et d’Ohrid, mais se refusait absolument à admettre son ingérence dans les diocèses de Bitolj et de Salonique. La Russie, découragée par l’ « ingratitude » bulgare, consentait à appuyer les revendications serbes, mais à la condition qu’elles n’apparussent pas comme une déclaration de guerre à la Bulgarie. Ainsi, dûment limitées et adoucies, ces revendications n’aboutirentelles à aucun résultat précis. Quand, au printemps 1892, Novakovié quitta Constantinople, les Grecs se montraient aussi intransigeants et se refusaient à reconnaître les évêques serbes à Prizren et Skoplje !.

De 1892 à 1895, jusqu’à l’année où il formera un cabinet progressiste, Novakovié sera le principal inspirateur de la politique serbe en Macédoine. Président du Conseil d’État, son influence sera grande sur les ministres des Affaires étrangères serbes qui se succèderont à un rythme rapide de 1892 à 1895 : Djordjevié, Paëié, Avakumovié, Franasovié, Grujié, Simié, Lozanié, Bogiëevié. Son idée dominante était toujours la même : utiliser le sentiment religieux afin de maintenir la nationalité des Serbes de Macédoine :

« Nous serons satisfaits, écrivait Novakovié à cette époque, si dans les territoires de la Turquie d'Europe on permet dans les églises le service en slave là où le désire la majorité de la population ; si on rétablit le nombre nécessaire d’étudiants serbes dans le Séminaire de Chalki ; si l’on consacre au moins pour deux diocèses serbes des évêques de nationalité serbe ?. »

La visite du roi Alexandre à Constantinople (juin 1894) semblait présager des temps meilleurs pour les Serbes de Macédoine. Non seulement le Souverain serbe avait pu constater les bonnes intentions que la Porte nourrissait à son égard, mais il avait pu espérer un certain temps que le Phanar consentirait à se départir de son traditionnel égoïsme pour accorder enfin à ses fidèles serbes les légitimes privilèges qu’ils revendiquaient depuis déjà plusieurs décades. Le Phanar n’avait-il pas déclaré qu’il ne saurait en aucun cas être accusé de n’avoir pas accordé sa protection dans un esprit d'égalité complète ? L’entrevue du roi de Serbie et du Patriarche fut effectivement très cordiale. Alexandre se déclara le fils dévoué

1 Spomenica St. Novakoviéa, p. 182.

2 Spomenica St. Novakoviéa, p. 184.

de l'Église. Le Patriarche assura le Souverain des bonnes dispositions de son Église envers le peuple serbe. Le Patriarche promit-il, comme on l’a affirmé plus tard, « de donner enfin satisfaction aux droits et de prendre en considération les réclamations fondées des Serbes orthodoxes de la Turquie quant à leur désir de voir la direction de leurs diocèses confiée à des prélats de nationalité serbe qui apporteraient plus de zèle et de bonne volonté à relever l'instruction et la religion, complètement négligées, des Serbes en Turquie ? !» Il ne semble pas qu’il y ait lieu de le croire, si l’on peut en juger par les supplications répétées de Djordjevié de ne point admettre le principe d'un voyage royal sans être sûr à l’avance d’une contrepartie. Or il est à peu près certain que la Porte ne s'était point engagée à l'avance. Le Patriarche non plus ?. Que pouvait, au reste, le Chef spirituel de la Grande Église, maître impuissant aux mains d’un Synode autocrate et haineux ? Anthime VII plaidait la nonresponsabilité. Plus tard, comme :il renouvelait ses lamentations auprès du nouveau représentant de la Serbie à Constantinople, Vladan Djordjevié, celui-ci — erédule — lui avait conseillé de fuir cette « tyrannie » de la Porte et du Phanar en se réfugiant en quelque État orthodoxe. Le Patriarche avait répondu qu’il le ferait bien volontiers si la chose ne dépendait que de lui, mais le Synode n’y consentirait jamais. Ce n’était d’ailleurs qu’une même comédie qui se poursuivait depuis des années. En dépit de leurs intérêts divergents, la Porte, l’Exarcatet le Phanar et, au sein de celui-ci, le Synode et le Patriarche savaient toujours se réconcilier lorsqu'il s'agissait de barrer la route aux revendications serbes. Djordjevié devait finir par le comprendre ; aussi ne répondit-il qu'évasivement aux suggestions du chef de son Département lorsque celui-ci lui recommanda d'utiliser contre le Phanar l’aide de la Turquie, bénévolement offerte par le Sultan au Gouvernement de Belgrade. Une occasion inespérée s’offrait aux Serbes de revendiquer leurs

1 À Belgrade d’étranges bruits cireulaient sur la sigmification de la visite du roi Alexandre à Constantinople, On racontait que le Roi était chargé par son père de supplier le Sultan de le protéger contre Arthémise. Cette belle Grecque, ancienne maîtresse de Milan, détenait des lettres de son amant dans lesquelles celui-ei reconnaissait son fils Georges. Elle élevait ce dernier comme prétendant. Abdul Hamid fit enlever cette correspondance compromettante des mains d’Arthémise et la remit à Milan. Ce n’était pas le premier service qu’il lui rendait : un an auparavant, en 1893, il lui avait déjà payé une partie de ses dettes. Ainsi les obligations personnelles d'ordre intime de l’ex-roi de Serbie envers le Sultan rendaient-elles illusoire toute pression du Gouvernement Serbe sur la Porte. Ci. Jovanovié (Slob.), Vlada Aleksandra Obrenoviéa, t. II, Belgrade, 1935, p. 40, et Djordjevié (Vlad.), Srbija i Turska, Belgrade, 1928, pp. 25-26 et 34-36.

* Constandine, Le Patriarcat de Constantinople et l’'Orthodoxie dans la Turquie d'Europe, p. 6.

droits. Le 17 novembre 1895, le métropolite grec de Skoplje, Methodios, mourait 1, Methodios s’était rendu célèbre par sa haine contre la population serbe de Skoplje, qui avait juste obtenu, à la fin de son pontificat, le droit d’entendre une fois par mois l'office en slave ?.

Le Gouvernement serbe, confiant dans les promesses faites au roi Alexandre à la fois par la Porte et le Phanar, s’empressa de demander que l’administration provisoire de la Métropolie fût confiée à l’archimandrite Nicifor. Le Patriarche y consentit, mais, par un acte de duplicité qui lui était familier, nomma quelques jours plus tard au siège métropolitain le Grec Ambrosios connu pour son hostilité à l’égard des Slaves. Ainsi commençait, dans le diocèse de Skoplje, un long conflit qui se traduira par d’innombrables manifestations et parfois aussi par des épisodes sanglants. La Russie, que le Ministre de Serbie avait sondée par l'intermédiaire de son chargé d’affaires, Zadovskij, ne semblait nullement disposée à intervenir dans les querelles de ces peuples slaves « qui tiraient chacun de leur côté * ». Elle préférait laisser prendre au Gouvernement du roi Alexandre toutes ses responsabilités. Ce dernier n’hésita point à le faire. Le ministre des Affaires étrangères de Serbie télégraphiait, le 20 novembre 1896, à son représentant à Constantinople « d'empêcher par tous les moyens 4 » le premier service d’Ambrosios à Skoplje. La tactique était déjà ancienne. Elle réussissait toujours en raison de l'incapacité de la gendarmerie ottomane et de la vieille impopularité des Phanariotes. De bruyants soulève-

1 Jovanovié (Slob.), op. cit., p. 128.

2 Art. cité de Grujié (Rad.) : Skopska Mitropolija, istorijski pregled, dans la Spomenica pravoslavnog hrama Sv. Bogorodice u Skoplju, p. 250.

3 Djordjevié, op. cit., p. 141.

La Russie qui se considérait comme l’unique champion de l’orthodoxiene jugeait pas opportun de soutenir les revendications serbes en Macédoine qui, selon elle, nuisaient plus qu’elles ne servaient à l’orthodoxie. Zadovskij n’avait-il pas dit un jour au représentant de la Serbie à Constantinople : « Pour nous (Russes) l’orthodoxie est une chose sacrée, mais pour vous Serbes, Grecs et Roumains, ce n’est rien d’autre qu’un instrument de lutte politique » (Djordjevié, op. cit., p. 158). Le plus suggestif est que le chargé d’affaires russes ne mentionnaïit pasles Bulgares. Pour lui, comme pour la plupart des Russes, l’orthodoxie bulgare était la plus acceptable en tant que la plus proche de l’orthodoxie russe. Au reste la Russie reconnaissait, en s’en effrayant quelque peu, les étonnants résultats obtenus par la propagande serbe en Macédoine, en fort peu de temps : « Depuis 5 ou 6 ans à peine vous travaillez, disait à Djordjevié Manzurov, conseiller de l'ambassade russe pour les affaires religieuses ; avant on ne pouvait pas, même avec une chandelle, trouver un seul Serbe en Macédoine, et aujourd’hui le peuple se soulève à Skoplje et ne permet pas à un métropolite grec d’entrer dans la Métropolie » (Djordjevié, op. cit., p. 157).

4 Djordjevié, op. cit., p. 146.

ments populaires furent habilement fomentés à Skoplje. Un des agents les plus actifs de la propagande serbe était l’archimandrite Hilarion Vesié, un Serbe de Serbie, qui savait admirablement grouper ‘toutes les résistances contre le Phanar *.

De tous les coins du diocèse un flot de dépêches, de missives de protestation, de pétitions enflammées vint s’abattre sur le Patriarche. Ambrosios n’avait pu entrer dans l’église et, devant la colère des Serbes orthodoxes, s'était vu réduit à se réfugier à l’intérieur de l’École grecque ?.

Ces tumultes apaisés, le Phanar resta sur ses positions. Le Patriarche joua à nouveau auprès de Djordjevié la comédie de l’irresponsabilité. À l’entendre, si la chose avait seulement dépendu de lui, Ambrosios n’aurait jamais été nommé. Mais que pouvait-il, lui, vieillard faible et impuissant, devant la volonté du Synode ? Anthime VII allait encore plus loin et, par une incroyable hypocrisie, faisait mine d'encourager les prétentions serbes et de conseiller à Djordjevié la politique à suivre pour forcer la main du Phanar.

Pour détourner les soupçons de toute complicité entre le chef de la Grande Église et le gouvernement serbe, il recommandait au Ministre de « se plaindre ouvertement de lui, de dire qu’il ne tenait point ses promesses, qu’il était le dernier des hommes ».

Djordjevié appréciait à leur juste valeur ces misérables procédés, d’autant plus qu’en Serbie l’indignation contre le Patriarcat de Constantinople grandissait sans cesse. Une dépêche du Ministre des Affaires étrangères serbes, Novakovié, à Djordjevié, avertissait celui-ci « qu’en Serbie l’opinion publique était pour la séparation d’avec la Patriarchie * ».

Lorsque le Métropolite de Grevena était mort en décembre 1896, le Patriarche avait imaginé d’envoyer Ambrosios à Grevena et, le siège épiscopal étant ainsi libéré, de le donner à Apostolos, un des rares Grecs qui parlât serbe et russe. Mais l’opinion serbe était alors montée à un tel point contre le Patriarcat qu’elle n’aurait pas voulu d’un Grec, « même s’il savait le serbe comme Vuk KaradZié 4».

À la Skupstina, deux députés, au nom de 70 de leurs confrères, interpellaient Novakovié sur les événements de Skoplje. Dans les couloirs on parlait déjà ouvertement du rétablissement du Patriarcat de Peé. Novakovié ne voulait cependant rien brusquer. Il alléguait

1 Jovanovié (Slob.), op. cit., p. 130.

? Djordjevié, op. cit., p. 202.

3 Djordjevié, op. cit., p. 165.

4 Djordjevié, op. cit., p. 167.

la nécessité de maintenir « le principe de l’unité de l’orthodoxie ». Il donnait, il est vrai, vaguement satisfaction à l’opinion publique en annonçant que la Serbie saurait courageusement défendre ses intérêts, mais se refusait à sortir de ces déclarations un peu générales. Il conclüuait en rendant un hommage à l'énergie du Métropolite Mihaiïlo qui avait demandé avec raison que « notre race, notre langue et notre foi fussent conservées chez nos nombreux compatriotes et reçussent une légitime satisfaction» !. De la bouche d’un ancien adversaire l’éloge avait de la saveur.

Dans une dépêche envoyée à Djordjevié il avouait qu’il était encore prématuré de demander le rétablissement du Patriarcat de Peé?. Tout au plus pouvait-on y faire allusion, après en avoir conféré au préalable avec le représentant de la Russie. Bien que l’idée de ce rétablissement fût extrêmement désagréable aux milieux dirigeants de l’Empire, il y avait néanmoins une partie de la presse qui semblait s'être ralhée à une solution aussi audacieuse. Les Novosti de Saint-Pétersbourg, à la fin de l’année 1896, reconnaissaient que le Patriarcat de Constantinople ne s’était servi des fonds de l’Église que dans des buts de propagande nationale. Les Serbes n'avaient guère été récompensés de leur fidélité à la « Grande Mère ». Une politique aussi malhabile du Patriarcat menaçait de pousser les Serbes soit à fonder un Exarcat semblable à celui des Bulgares, soit à rétablir le Patriarcat de Peé ÿ.

Bien que la presse russe fût persuadée que le Gouvernement serbe estimait urgent d'intervenir dans le conflit, le 28 février 1897, le Président du Conseil des ministres de Serbie annonçait, assez plaisamment, au ministre de Serbie à Constantinople que la « question du rétablissement du Patriarcat de Peé se trouvait encore dans une phase d’étude 4». C’est dire qu’il ne l’envisageait encore que comme un moyen de pression sur le Patriarcat pour l’amener à nommer un nouveau métropolite à Skoplje, en remplacement d’Ambrosios ©.

Simié prétendait étudier « dans ses moindres détails » les côtés canoniques dela question macédonienne. Il démontrait tout d’abord que, si la Serbie rétablissait le Patriarcat de Peé, elle ne saurait en aucune façon être accusée de « schisme ».

1 Videlo, 5 déc. 1895.

8 Videlo, 4 déc. 1896.

4 Djordjevié, op. cit., p. 260.

5 A la fin de 1896, Simié avait remplacé Novakovié. Les dix mois qu'il restera à la présidence du Conseil seront décisifs dans la question du rétablissement du Patriarcat serbe ou celle de la création d’un Exarcat. Entre la nonchalance voulue d’un Simié et l’inactivité verbeuse d’un Djordjevié,la diplomatie serbe n’enregistrera guère que des échecs (Spomenica St. Novakovica, p. 189).

L'Église nationale serbe avait été réunie au xviti® siècle au Patriarcat de Constantinople par un firman du Sultan. Puisque ce dernier était désormais en guerre avec les Grecs, ne pouvait-il pas séparer l’Église serbe de la grecque ? 1. | |

La Grande Église avait jadis reconnu et consacré l'existence du Patriarcat de Peé. Le Ministre avait d’ailleurs admis que, si le Patriarcat de Peé était rétabli, son ressort spirituel « ne dépasserait pas les frontières du vilayet de Kossovo ?». Il laisserait donc hors de sa juridiction « toute la partie de la Macédoine qui constituait la région litigieuse entre lesSerbes, les Bulgares et les Grecs °». Il était donc dangereux, si l’on voulait que le rétablissement du Patriarcat servit dans une certaine mesure à la cause nationale, de lui donner une base exclusivement historique. Ne pouvait-on pas imiter les Bulgares qui, lorsque l'Exarcat avait été fondé, ne lui avaient nullement assigné pour frontières celles de l’ancien Patriarcat de Trnovo, mais avaient, au contraire, prétendu y faire entrer tous les Bulgares ? La reconstitution d’un Patriarcat de Peé « historique » serait un fatal « anachronisme #». L'Église serbe qu'il fallait créer devait « être liée au peuple et non au sol * ». Simié terminait en reconnaissant qu'entre le rétablissement du Patriarcat de Peé et la création d’un Exarcat serbe « le Gouvernement serbe n’avait pas fait encore son choix $ ». .

Djordjevié répondit à son chef, le 17 mars 1897, en déclarant que ce qui lui paraissait le plus avantageux pour le moment était le rétablissement du Patriarcat de Peé, mais avec les frontières extensibles d’un Exarcat ?.

À vrai dire, c'était surtout sur la question de la méthode à employer que s’opposaient Simié et Djordjevié. Le Président du Conseil pensait que l’on ne devait pas lancer l’idée d’un Patriarcat ou d’un Exarcat serbes sans être sûr du concours russe. Djordjevié, qui rêvait d’une entente religieuse avec les Bulgares, proposait des moyens à la fois plus expéditifs et plus incertains, par exemple la mobilisation serbe $. Il négligeait le facteur russe. Aussi Nelidov,

1 Jovanovié (Slob.), op. cit., p. 193.

? Djordjevié, op. cit., p. 261, et Jovanovié (Slob.), op. cit., p. 194.

3 Djordjevié, op. cit., p. 261.

# Djordjevié, op. cit., p. 262.

5 Djordjevié, op. cit., p. 262.

$ Djordjevié, op. cit., p. 263.

(Dans l'opinion publique serbe l’unanimité était loin d’être faite sur l’opportunité de créer un Exarcat serbe. Certains radicaux y étaient fermement opposés, si l’on en croit du moins la Srpska Zastava du 13 avril 1897.)

7 Djordjevié, op. cit., p. 267.

$ Jovanovié (Slob.), op. cit., p. 477.

ministre de Russie à Constantinople, se montrait-il très froid lorsque envoyé serbe lui exposait les projets de son gouvernement. À en croire Nelidov, les Églises autocéphales orthodoxes n'étaient point constituées d’après le principe des nationalités, « mais d’après les territoires géographiques et topographiques 1». Quand le ministre serbe lui opposait l’aide portée par la Russie à l’exarcat bulgare, Nelidov répondait que la proclamation du schisme était due à l’entêtement et à la mauvaise foi du Patriarcat. Au contraire le projet d’un exarcat serbe relevait du plus funeste « phylétisme », qui risquait de compromettre à tout jamais la bonne entente des Serbes et des Bulgares, vœu ardent de la Russie ?. Cette dernière n’était prête à soutenir la Serbie que si celle-ci se contentait de rétablir le Patriarcat de Peé dans ses anciennes frontières, celles qu’il avait conservées jusqu’au xviri® siècle.

Djordjevié put se convaincre d’autre part par lui-même que, s’il voulait obtenir l’appui loyal de la Bulgarie, il ne fallait pas donner l’impression que les prétentions serbes pussent contrarier en quoi que ce soit les prétentions exarchistes. Le ministre serbe avait précisément eu, le 31 mars 1897, une conversation du plus haut intérêt avec l’'Exarque Joseph. Ce dernier avait prétendu qu'il n’était pour rien dans toutes les persécutions auxquelles étaient soumises les écoles et églises serbes dans le ressort spirituel de l’exarcat. Joseph lui avait également déclaré que le chef de son gouvernement, Markov, lui avait donné l’ordre d'appuyer la Serbie dans la question du rétablissement du Patriarcat de Peé ?. Comme toutefois l’Exarque faisait remarquer au ministre qu’il était vraisemblable, si cette éventualité se réalisait, que le Patriarcat de Constantinople proclamerait les Serbes schismatiques, Djordjevié émit l’idée toute « personnelle » que, dans ce cas, il ne resterait plus à la Serbie qu’à demander l'investiture des évêques serbes en Macédoine et Vieille Serbie par l’Exarque lui-même (Poëto Grei i nas Srbe silom guraju u Shizmu, dajte nam Vi Blaïenstvo srpske vladike za Makedoniju i Staru Srbiju *). C'était, sous une forme déguisée, réunir l’Église serbe à l’Exarcat bulgare, en confiant à l’Exarque le soin de nommer dans les diocèses reconnus serbes des évèques de nationalité serbe (rapport du 27 mars 1897). Mais une telle idée, bien que qualifiée de « géniale » par l’Exarque, était inapplicable pour deux raisons : l’Exarcat, loin de se rapprocher de l'Église serbe, développait son effort de propagande pour gagner des terri-

1 Djordjevié, op. cit., p. 267.

2 Djordjevié, op. cit., p. 267.

3 Djordjevié, op. cit., p. 271.

4 Djordjevié, op. cit., p. 272.

toires spirituels auxquels prétendaient les Serbes. A Salonique se fondait une « Société contre les Serbes ». Des troubles sanglants éclataient à Bitolj entre Serbes et Bugarasi à l’occasion de l’ouverture de nouvelles écoles serbes !. Dès lors s’ouvrira une longue série d’attentats, d’émeutes, de brimades dont les deux partis se rejetteront mutuellement la responsabilité 2 Jamais les rapports serbo-bulgares n’auront été plus mauvais que pendant la période qui s’étend de la fin de l’année 1897 au début de l’année 1899 &.

Sous ces peu favorables auspices eut lieu le remplacement du Patriarche de Constantinople. Ce fut le métropolite d’Éphèse, Constantin, qui monta sur le trône de Constantinople. Anthime VIT avait, au moins pendant quelque temps, éveillé en Serbie l’espoir qu’il parviendrait à vaincre « l’esprit étroit et exclusif des conseillers phanariotes » 4, Il avait même consenti à faire ce que n’avait jamais voulu faire son prédécesseur Néophyte VIII : nommer un Serbe au siège de Rascie-Prizren ÿ.

Constantin V, dont l’étroitesse d’esprit était tristement célèbre, n’avait guère d'amis dans le royaume. Il ne tarda pas à manifester son intransigeance en se refusant à rappeler le métropolite de Skoplje, Ambrosios. Djordjevié, en rapportant à son Gouvernement l’échec de toutes les tentatives de conciliation, concluait qu'il ne voyait plus d’autre solution que le rétablissement du Patriarcat de Peé, la création d’un Exarcat serbe, ou encore l’union de l’Église serbe en Turquie avec l’Église bulgare €. La Porte, sans donner le moindre signe extérieur d'approbation, resterait dans une neutralité bienveillante. Son antipathie naturelle à l’égard du Patriarcat s’était accrue depuis la déclaration de la guerre avec la Grèce (6 avril 1897). C’était le moment rêvé pour déclencher une offensive contre le Patriarcat. Les Bulgares saisissaient l’occasion pour demander au Phanar cinq nouveaux évêques, à Kukuë, Melnik, Strumica, Bitolj, Debar. Il est vrai que les Russes intervinrent pour les faire renoncer à ces deux derniers sièges 7. La

1 Ivanié (Ivan), Iz crkvene istorije Srba u Turskoj u XVIII i XIX veku, p.112.

? Tandis que, de 1890 à 1896, seulement quatre prêtres serbes périssaient de mort violente, assassinés par les Turcs, les Albanais ou les comitats bulgares, de 1896 à 1902 leur nombre s’élevait à quinze. De 1902 à 1908 à trente-et-un. Le martyrologe allait s’allongeant sans cesse,à un rythme effrayant. Cf. Popovié (Mih. L.), Isiorijska uloga Srpske Crkve, p. 124-127.

3 Jovanovié (Slob.), op. cit., p. 358.

$ Constandine, Le Patriarcat de Constantinople et l'Orthodoxie dans la Turquie d'Europe, p. 46.

7 Jovanovié (Slob.), op. cit., p. 201.

Serbie, elle aussi, semblait ne pas vouloir demeurer passive. Le jour même de l’ouverture des hostilités, après que le Protosyncelle du Patriarche lui eut annoncé que le Saint-Synode s’était, une fois de plus, refusé à rappeler Ambrosios, le ministre de Serbie annonçait qu’il « suspendait toutes relations avec le Patriarcat de Constantinople ! ». Le Gouvernement de Belgrade, cependant, ne semblait pas partager l’esprit de décision de son représentant à Constantinople. Il voulait éviter à tout prix les solutions de violence ?. Grâce à l'intervention personnelle de Djordjevié, le Sultan ordonnait enfin, le 11 avril 1897, le rappel d’Ambrosios 5. Cette concession semblait suffisante à Simié pour qu’il n’eût point besoin de recourir aux Moyens suggérés par son Ministre. Bien plus, tandis que le représentant de la Bulgarie, Markov, travaillait de plus en plus à s’affranchir de la tutelle russe, Simié, au lieu d'approuver et d’adopter cette politique d'entente balkanique affranchie de toute emprise étrangère, telle que la préconisait Djordjevié, ordonnait à ce dernier de ne point se rendre, à l’occasion de la fête de Pâques, ni dans la Patriarchie, ni dans l’église bulgare, mais dans la chapelle russe #.

Une nouvelle surprise attendait le ministre de Serbie : le 13 avril 1897, il apprenait, par une dépêche du consul de Skoplje, qu’Ambrosios n’avait point quitté Skoplje. De nouvelles démarches furent nécessaires auprès de la Porte : « Est-ce que Sa Majesté Impériale croit pouvoir se moquer d’un État 5 ? » fit dire Djordjevié à Tahsin Bey qui fut lui-même « stupéfait » d'apprendre que les ordres du Sultan n'avaient point été exécutés. Mais la Porte réconfortée par la nouvelle de la prise de Larissa n’avait plus à ménager le Phanar. À la suite d'ordres plus précis et plus rigoureux du Sultan, Ambrosios, dans la nuit du 15 avril 1897, était « enlevé » manu militari et emmené à Veles 6. Cette tragi-comédie semblait se terminer enfin.

Elle ne faisait que recommencer. En effet, le Saint-Synode du

1 Le Patriarcat æœcuménique et la question de l’Église serbe, Paris, 1898.

2 Les Bulgares, cependant, ont largement profité de la guerre gréco-turque, Les comitadjis ont redoublé d'activité, ne craignant plus désormais de s’aliéner les autorités turques. L’Exarque avait demandé à la Porte des bérats pour les évêques de Kukuë, Melnik, Strumica, Bitolj et Debar. Mais la Russie, principale inspiratrice du Sultan à ce moment, s’abstenait de mécontenter la Serbie qui était alors gouvernée par le cabinet russophile Simié. Quand ce dernier eut été remplacé par Vladan Dijordjevié, hostile à la Russie (octobre 1897), la Porte put délivrer aux Bulgares des bérats pour Strumica, Bitolj et Debar. Cf. Jovanovié (Al), Postanak Egzarhije i T'urska, Rusija i Srbija, p.162.

3 Jovanovié (Slob.), op. cit., p. 191.

4 Djordjevié, op. cit., p. 302.

5 Djordjevié, op. cit., p. 303 (en français dans le texte).

$ Djordjevié, op. cit., p. 309.

Patriarcat de Constantinople se trouvait devant la nécessité de procéder au remplacement d’Ambrosios. Le gouvernement serbe avait vainement demandé la nomination de l’archimandrite Niéifor, mais le Patriarcat s’était toujours opposé à cette candidature. Ce n’est que le 30 août 1897 que l’archimandrite Firmilien fut nommé administrateur du diocèse de Skoplje 1. Le prélat était né à Sabac en 1852. L’évèque de Sabac, Mojsej, s’était occupé de son éducation religieuse, qui s’était faite au Séminaire de Belgrade, mais aussi à Chalki et à Athènes 2. Firmilien, au reste, était un nationaliste convaincu et avait participé aux guerres de 1876 à 1878. Après la destitution de Mihailo, on avait songé à lui comme Métropolite de Serbie, mais il avait refusé cette dignité ainsi que celle d’évêque de Ziëa qu’on lui avait proposée. Le Métropolite Mraovié le nomma à la dignité d’archimandrite, où il put se consacrer à ses travaux ainsi qu’à la direction du Vesnik Srpske Crkve %. D’aussi nombreux titres à la reconnaissance serbe le rendaient suspect à la Porte. Aussi, bien que dès le début il eût proclamé son loyalisme envers le Sultan 4, rencontra-t-il dans son administration d'innombrables difficultés. Il fut en butte aux démonstrations hostiles des Tsintsares et des Bugarañ5. En novembre 1899 seulement, il fut promu Métropolite, mais il dut attendre le 15 juin 1902 pour être officiellement consacré 5. L’opinion publique serbe recommençait à s’irriter contre le Phanar. Le Métropolite Mihailo avait déjà, le 25 novembre 1896, adressé au Patriarche Anthime VII, alors encore au pouvoir, une longue lettre protestant contre le traitement infligé aux Serbes de Macédoine par les autorités ecclésiastiques. Anthime ayant démissionné, ce fut Constantin V qui répondit par une lettre que tous, en Serbie, jugèrent « agressive »’. Décidément cette « Grande Mère » était une marâtre®. Le Patriarche de Constantinople n’avait-il pas reproché à Mihaïlo « d'intervenir dans les affaires d’un diocèse étranger ? » Une brochure officieuse serbe publiée pour éclairer l’opinion européenne sur la question religieuse en Macédoine ne craignait pas de reprendre la menace du schisme :

« Le Patriarcat de Constantinople se trouve présentement devant cette alternative : ou accorder aux Serbes relevant de sa compé-

1 [vanié (Ivan), op. cit., p. 122.

2 Grujié (Rad.), art. cité, p. 251.

# Vasiljevié (Hadzi), Skoplje i njegova okolina, 1930, p. 493

4 Vesnik Srpske Crkve, nov. 1897, p. 1018.

5 [vanié, op. cit., p. 122.

6 Vasiljevié, op. cit., p. 498.

* Le Patriarcat œcuménique et la question de l’Église serbe, p. 2. 8 Ibid., p. 16.

D. LA x

tence des chefs religieux de leur nationalité, ou bien les voir sortir de la communauté et échapper à son autorité spirituelle 1. »

Mais le mot de « schisme » était lui-même impropre. L’excommumication dont le Patriarche de Constantinople, Kaleste, avait jadis frappé le Patriarche de Peé, Janiéije, était sans valeur du point de vue canonique. Le Patriarcat de Peé, à en croire le plaidoyer serbe, n'avait point été aboli par une sentence synodale, mais seulement « à la suite d’une mesure arbitraire prise par l’autorité musulmane ? ». Il en résultait donc qu’il pouvait, à chaque instant, être rétabli sans qu'aucun obstacle canonique pût s’y opposer. En ce qui concernait la création d’un Exarcat serbe, il apparaît bien que nul n’y songeait plus. Cette création eût été « inutile et superflue » puisque, en droit, le Patriarcat de Peé existait toujours. L’Exarcat, d’après l’auteur du « Patriarcat œcuménique.…. », était une institution « nouvelle et nuisible » ? parce qu’elle entraînait « un démembrement de plus » de l’Église orthodoxe serbe, déjà si divisée, et parce qu’en outre l’Exarcat était une institution hiérarchiquement inférieure à celle du Patriarcat. Cette dernière affirmation n’est pas rigoureusement exacte, canoniquement. L’appellation de Patriarche, dans la religion orthodoxe, est surtout hononifique. Un patriarche est une sorte de primat 4 et, quel que soit le rang qu’elles occupent dans la hiérarchie et la titulature de l’Église orthodoxe universelle, les églises autocéphales restent autonomes et isonomes. Un Exarcat serbe n’eût donc en rien été inférieur à un Patriarcat. Mais il est plus vraisemblable que l’organisation d’un Exarcat, tout aussi bien que le rétablissement du Patriarcat de Peé, proposés successivement à la Skupätina ou dans la presse d’opinion, n’auraient pu tenter que médiocrement les autorités ecclésiastiques du Royaume de Serbie. L’une comme l’autre de ces grandes réformes eût supposé une modification complète de la structure de l’Église serbe qui eût assurément nui au maintien de la discipline religieuse, en un temps où le bas clergé ne se montrait pas particulièrement docile. Nous avons vu effectivement que la structure de l'Exarcat était beaucoup plus démocratique que celle de l’Église de la Métropolie serbe. Créer un Exarcat, c’eût été accorder — tôt ou tard — au bas clergé des libertés et des prérogatives, ce à quoi l’épiscopat du Royaume ne songeait nullement.

Un autre obstacle à la création d’un Exarcat serbe était le respect, inné chez le Métropolite Mihailo, de l’unité de l’Église. Se séparer du

1MJbid., p. 20. ;

2 Le Patriarcat œcuménique et la question de l’Église Serbe, p. 36. 2 Ibid p.38 ;

4 Avril (A. d’), Les Églises uutonomes et autocéphales, p. 5.

Patriarcat de Constantinople équivalait pour lui à une véritable révolte. Or il n’aimait les révolutions que dans la vie politique et non point dans l’Église !. Au reste, même s’il avait consenti à admettre l’Exarcat, ou à rétablir le. Patriarcat, la Serbie n’aurait jamais pu constituer immédiatement, dans cette fin de siècle, une Église indépendante. Car il lui manquait le personnel ecclésiastique nécessaire. Pour se détacher de la Patriarchie de Constantinople et constituer une Église autonome il fallait au moins trois évêques, nécessité canonique reconnue de tout temps dans l’Église orthodoxe. Or la Serbie n’en possédait qu’un seul, Dionisije, métropolite de Rascie-Prizren. Faute de hiérarques, la question de l’Exarcat, comme celle du Patriarcat de Peé, devait toujours, selon le mot fameux de Simié, rester dans « une phase d’étude … ? »

1 Peut-être aussi, comme on l’a supposé, le vieux prélat, épuisé, n’éprouvait nullement l’envie d’aller résider à Peé, à la merci des Albanais dont les bandes terrorisaient alors les environs. Or, le Patriarcat rénové n'aurait pu avoir d’autre siège.

2 Jovanovié (Slob.), op. cit., p. 196.

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