DISSENSIONS AU SEIN DE L'ÉGLISE
était de la dernière nécessité de les abolir dans le plus bref délai. Les chefs d'accusation étaient nombreux : les progressistes leur reprochaient principalement de traîner en longueur les procès qui leur étaient confiés, principalement en ce qui concernait les procès matrimoniaux qui, souvent de longues années, attendaient leur conclusion. Un autre reproche non moins grave était qu’il s’élevait la plupart du temps entre eux et les archiprêtres des conflits interminables, des querelles et des mésententes qui démoralisaient le clergé. Enfin le Videlo s’étonnait de voir siéger dans ces tribunaux des gens qui ignoraient à peu près tout de la pratique juridique. De plus en plus on ressentait en Serbie le besoin d’une unification dans ce maquis de la procédure vraiment impénétrable pour le Serbe moyen ainsi que d’une laïcisation des tribunaux. L'Église, décidément, ne pouvait plus détenir le monopole du mariage 1.
En janvier 1893, le Videlo livrait un assaut encore plus véhément contre les tribunaux spirituels ?. Il reproduisait des statistiques de leur activité, bien faites pour confirmer l’opinion universelle sur leur incapacité et leur inutilité. Tous étaient d’accord pour déclarer que c’étaient des organismes parasites. Le diocèse du Timok comprenait, en 1891, 109 prêtres paroissiaux. Or le personnel administratif diocésain était loin d’être en rapport avec ce chiffre modeste. Voici quelle était la hiérarchie du Timok suivant le Vesnik Srpske Crkve de décembre 1892 :
évêque, président de tribunal spirituel, membres ordinaires du tribunal, membres honoraires, secrétaire, greffiers, commis, serviteurs.
Soit, au total, 13 personnes pour seulement 109 prêtres. Ce tribunal spirituel, sur 27 prévenus, en avait acquitté 20 et condamné 7. En ce qui concernait les procès matrimoniaux, sur 32 procès le tribunal était arrivé à obtenir 5 conciliations mais avait dû prononcer 27 divorces. Le tribunal spirituel du Timok n’avait donc pas un grand travail à accomplir : pour juger 7 prêtres et s’occuper de 27 procès en divorce, total des affaires traitées pendant l’année 1891, l'État avait déboursé pour son entretien la somme de 30.000 dinars. Le parti progressiste, quand il avait été au pouvoir, avait bien compris
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1 Videlo, 8 juil. 1892.
2 Videlo, 24 janv. 1893.
les intérêts supérieurs du fisc, sinon ceux de l'Église, lorsque — en 1886 — il avait exigé et obtenu l'abolition de deux diocèses. Les radicaux, dès leur accession au Gouvernement, s'étaient, déclarait Videlo, empressés de rétablir ces institutions superflues, sans doute pour y loger leurs partisans en chômage ou ces opportunistes qu’ils espéraient s’attacher à coup de cures et de mitres (ces amina$e, comme les baptisait plaisamment l’organe progressiste, c’est-à-dire, l'expression étant difficilement traduisible, « ceux qui disent toujours Amen !»1).
Attaqués par les progressistes, puis par les libéraux, les duhovni sudovi trouvaient un protecteur inattendu dans le Gouvernement serbe. Les rapports s’aigrissaient de plus en plus en effet entre le Ministère des Cultes et la Métropolie. Le chef de l’Église avait, en décembre 1890, confié la direction du Séminaire à Jakov Pavlovié (le futur Métropolite Inoéentije). Le Ministre refusa de ratifier ce choix. Le journal libéral en profita pour tourner en ridicule ces radicaux qui n’avaient rien de plus pressé que de violer la loi qu’ils avaient eux-mêmes faite ! ? « Moloch mange avec plaisir ses propres enfants... » (13 décembre 1890).
En 1891 un conflit de compétence éclata, cette fois fentre le Tribunal spirituel de Belgradeet Mihaïlo. La Srpska Nezavisnost s’en prit avec beaucoup d’aigreur au tribunal spirituel, l’accusant d’être en proie à l'anarchie radicale,'alors qu’il était bien plutôt évident qu’en refusant de se plier aux exigences du Métropolite il se montrait surtout docile à des influences progressistes.
Vers la fin de sa vie toutefois le Métropolite Mihaïlo évitera d'entrer ouvertement en lutte avec les tribunaux spirituels. Il est vrai que la composition de ceux-ci sera à peu près entièrement renouvelée. En 1897, nous le verrons même souscrire à une décision prise par le duhopni sud belgradoiïs (au sujet de la destitution d’un prêtre), décision pourtant violemment critiquée dans les rangs du bas clergé *.
Dans tous les partis il y avait des voix qui s’élevaient pour déplorer cette décadence de l'esprit religieux, mais les moyens que l’on envisageait étaient tous notoirement insuffisants. Un Aleksa Ilié, qui semblait avoir renoncé définitivement à toute action politique,
1 Videlo, 24 janv. 1893.
? Srpska Nezavisnost, 13 déc. 1890.
3 Ilié (A.), Moji doxivljaji, p. 167.
adjurait le clergé d'accomplir avec plus de fidélité ses devoirs essentiels qui étaient d’instruire le peuple dans la crainte du Seigneur. Il préconisait également la création en Serbie de bibliothèques religieuses populaires à l’instar de la Russie 1, Tous étaient d’accord pour reconnaître que le plus grand mal provenait de l’absence de cadres religieux conscients de leur mission. L’ordre monastique qui, dans la religion orthodoxe, doit fournir les chefs futurs de l’Église était en pleine désorganisation. Les moines, méprisés par les progressistes, attaqués par les radicaux, abandonnés enfin à leurs ennemis par les libéraux malgré tant de promesses, ne s’occupaient plus que d’assurer leur existence matérielle et ne se souciaient guère de se préparer dans la prière ou dans l’étude aux hautes fonctions qui les attendaient. La Srpska Nezavisnost elle-même reconnaissait qu’il n’y avait plus dans le clergé serbe de grands noms comme dans le passé : Mihaïlo ne s'était pas préparé de successeurs. Les candidats de l’Académie spirituelle de Kiev ne songeaient nullement, quand ils étaient pourvus de leur diplôme, à entrer au monastère. La vie séculière leur offrait plus d'avantages. Chez les moines la foi était en vive décroissance. « Si un moine s’aventurait par hasard jusqu’au couvent de Hilendar, il y passait rarement une nuit ? », et repartait en toute hâte reprendre part aux débats politiques de la Skupétina. Les milieux progressistes de l’opposition en venaient à se poser une question qui revêtait pour eux la forme d’un véritable cas de conscience. L’Orthodoxie, après avoir été, tant de siècles, le ciment de l’unité serbe et un facteur historique de l'indépendance, ne servirait donc plus désormais qu’à diviser des frères et les jeter les uns contre les autres ? Le tableau qu’offrait le monde orthodoxe n’était pas fait pour encourager. Une des raisons de cette crise était l’incertitude doctrinale qui régnait sur la nature des rapports entre l’Église et l'État : « Dans certains pays orthodoxes, les chefs de l’Église étaient les domestiques des Gouvernements, mais dans d’autres ils jouaient le rôle d’insurgés contre l’autorité suprême de l’État et cherchaient à créer un État dans l’État ». Le Videlo faisait dans ce dernier cas une allusion transparente à la situation en Serbie, et il déplorait que des pasteurs ne se servissent de leur indépendance et de leur irresponsabilité que pour commettre de graves fautes envers le code civil ÿ. Ailleurs qu’en Serbie, avouait le journal progressiste, la situation n’était guère plus brillante. Dans l’Église russe le Raskol gagnait partout, dans les plus riches salons, comme dans les plus humbles
1 Videlo, 22 mai 1896.
2 Srpska Nezavisnost, 23 nov. 1896.
8 Videlo, 19 août 1890.
cabanes et même dans les cellules des moines. En Turquie, comme en Autriche, le troupeau des ouailles orthodoxes, miné par des dissensions intestines et par l’indiscipline, était incapable de résister à la pénétration et à la propagation des doctrines hérétiques ou schismatiques. Enfin on était bien obligé de reconnaître “Ed qui séparait le plus les différents tronçons du monde serbe c’étaient les divergences confessionnelles. C’était là la raison profonde des antipathies qui opposaient les uns aux autres, dans d’interminables querelles, les Croates catholiques, les Serbes orthodoxes et les Serbes Musulmans. Comme on était bien loin de la belle formule Brat je mio, koje vere bio 1!
Cedomilj Mijatovié conte dans son livre Servia and the Servians qu ayant guidé en Serbie un groupe de journalistes anglais, ceux- -ci s'étaient avisés de visiter le célèbre monastère de Ljubostinja fondé par l’impératrice Milica. Ils y rencontrèrent l’évêque de Nis, Jeronim qui « bien que tout à fait libéral en politique était considéré comme plus pieux que les autres parce qu’il avait été élevé dans un séminaire de Russie ? ». Or cet homme distingué ne s’avisa-t-il pas de dire à Mijatovié, qui en fut stupéfait : « Dites, s’il vous plaît, à nos amis qu’ils feraient bien mieux si, au lieu de nous envoyer des Bibles, ils nous envoyaient fusils et canons. ÿ » Un autre ami de Mijatovié, l’écossais Mackenzie, lui avait demandé de lui faire faire la connaissance d’un typical Servian clergyman of modern times. Instruit par son expérience, l’homme d’État serbe se mit à la recherche d’un prélat qui représenterait dignement l’Église orthodoxe serbe. Il fixa enfin son choix sur Nikanor Duëié qui passait effectivement pour une « colonne de l’Église ». Or comme Mackenzie faisait part à Dutié de sa tristesse de voir les « églises vides et le peuple priant sirarement », voici ce que répondit l’« idéal Servian clergyman» : «Je ne pense pas que notre peuple doive prier davantage ni même autant qu’il le fait maintenant ! Notre peuple a prié Dieu pendant plus de
1 Videlo, 24 août 1890.
? Mijatovié (Ced.), Servia and the Servians, Londres, 1908, p. 50.
Le plus intéressant était que le bas clergé était loin de partager l’opinion de ses chefs et ne voyait pas d’un bon œil la généralisation du service militaire. Là où l’armée gagnait il semblait à certains que l’Église reculait. Les casernes étaient « destructives de la foi », à en croire l’organe officiel de l’association du clergé. Si l’on voulait vraiment, poursuivait-il, que les prêtres entretinssent chez leurs ouailles le culte de la patrie, il était nécessaire que, de leur côté, les chefs militaires pussent imposer à leurs hommes le respect des choses saintes, et, en payant d'exemple, parvinssent à « déraciner » ces horribles péchés : le juron et le blasphème, inconnus en Serbie avant la révolution de 1848 (sic), mais qui prenaient de jour en jour une funeste extension.
3 Vesnik Srpske Crkve, déc. 1892, p. 551-558.
quatre siècles pour obtenir sa délivrance du joug turc, et jamais Dieu n’a répondu à sa prière ! Ce que nous désirons désormais ce n’est pas la prière mais une bonne éducation, de bonnes écoles, de bons soldats, de bons officiers et de bonnes armes ! 1 » Après une réponse de ce genre on comprend mieux la définition désenchantée mais expressive de Mijatovié : « Les Serbes de nos jours regardent l’Église comme une institution politique, mystérieusement liée à l’existence de la nation... ?» Six ans plus tard, un observateur étranger, Herbert Vivian, parvenait à peu près aux mêmes conclusions, soulignant lui aussi la « laïcité » du clergé serbe, son absence de connaissances doctrinales, mais en revanche son ardent nationalisme $. Il s’étonnait du courage, de la bonhomie des popes de villages aidés dans leurs dures besognes par de solides popadije qui n’avaient point peur de boire ferme et de chanter « à être entendues du village voisin 4 ».
Ce dernier témoignage d’un étranger impartial peut permettre de corriger la triste image que l’on se ferait du clergé serbe à l’aide de la presse. Les journaux serbes ouvrent largement leurs colonnes aux plaintes, aux dénonciations parfois des paroissiens contre leurs popes. C’est là toute une littérature qu’il ne faut examiner qu'avec beaucoup de circonspection. Il est cependant indéniable que, en ces années 90, l’orthodoxie serbe ait traversé une crise, surtout dans les campagnes ÿ. Les raisons de cette crise ne doivent pas uniquement être recherchées dans l’inconduite des popes et l’incapacité de la Hiérarchie. L'Église orthodoxe serbe s’est matériellement très appauvrie. Elle doit en outre soutenir les diocèses affranchis tardivement du joug ture et totalement ruinés, comme le diocèse de Nis par exemple,oùla restauration d’un grandnombre d’églises s'impose.
Dans l’ensemble du Royaume le nombre des églises reste très insuffisant. Il y avait, en 1888, 485 églises, 51 monastères, 16 chapelles desservis par 987 prêtres, 21 diacres et 92 moines. C'était le diocèse de Nië qui possédait le plus grand nombre d’églises (174). Le diocèse de Belgrade n’en avait que 165, celui de Zièa 149. Le diocèse de Belgrade arrivait en tête pour le nombre des prêtres (378) suivi par celui de Nis (347) et celui de Zita (262).
1 Mijatovié, op. cit., p. 51.
2? Mijatovié, op. cit., p. 51.
3 Vivian (H.), Servia, the poor man's paradise, p. 25.
4 Vivian (H.), op. cit., p. 26.
5 Une des premières conséquences de l’affaiblissement moral du clergé fut une recrudescence assez marquée de la superstition. Les devins, sorciers, rebouteux connurent une nouvelle faveur, et l’on put écrire que ila « moitié de Belgrade allait chez le vraëar. » (cf. Putnikovié (Nik.), Praznoverstvo, njegove posledice i uticai na narodni äivot, Pozarevac, 1898, p. 28).
6 Sta ima istine u broëuri « Vladika Senator i zloëin u Crkvi», Nis, 1902, p. 9.
Le recrutement ecclésiastique, et plus particuliérement monastique, traversait une crise terrible. Les diocèses de Belgrade et de Zita possédaient chacun 38 moines. Le diocèse de Nis n’en avait plus que 16. Le Videlo voyait une preuve « éclatante » de la « régression du monachisme » en Serbie dans le fait qu’au cours de l’année 1886, dans toute l’étendue du Royaume,'on n’avait pu enregistrer qu’une seule entrée dans les ordres (dans le diocèse de Belgrade) !.
Les évêques avaient leur part de responsabilité dans ce déclin de l'Église. Leurs rivalités personnelles et leurs querelles de parti ne leur avaient pas laissé le temps de s’occuper beaucoup de leurs diocèses. Un diacre de PoZarevac donnait des détails significatifs, dans le Hri$éanski Vesnik, sur la situation matérielle des églises dans son diocèse. Dans l’arrondissement de Zvizd, qui comprenait 4.408 têtes imposables, il n’y avait pas une église et nul n’avait songé à en construire. L’évêque avait même laissé fermer une petite chapelle à Kuëevo où l’on célébrait de temps en temps le culte ?.
Enfin on ne saurait passer sous silence les déficiences du bas clergé. On pourrait dresser d'innombrables cahiers de doléances avec les récriminations qui affluaient de tous les coins de la province serbe dans les rédactions de Belgrade. Certains popes se faisaient détester de leurs paroissiens pour leur esprit processif et leur avarice. Tel celui dont un diacre peu doué de charité chrétienne nous a laissé un malveillant portrait dans le Hri$éanski Vesnik. C’est un clerc bien singulier, fort « débrouillard » comme nous dirions aujourd’hui :
« Cela fait 40 ans qu’il est pope dans la même paroisse, il est parvenu à construire une belle église, mais à quoi bon quand l’église est vide et quand le peuple ést plus froid à l’égard de la religion que lorsqu'il n’y en avait pas. »
Quand notre homme est arrivé dans sa paroisse, c'était un pauvre. La commune l’a beaucoup aidé, lui a donné un lopin de terre et lui a permis de trouver un logement. Aujourd’hui ce prêtre habile est le premier gazda de la région :
« Tout ce qu'il a, il l’a gagné par sa peine, mais tandis qu’il parvenait à acquérir un aussi grand avoir il dilapidait son autorité morale. » Toujours prêt, pour le moindre gain, à se quereller et même à se battre avec quiconque, il est détesté de tous ses paroissiens. Le jour de la fête des Rameaux l’église était pleine de fidèles. Dès qu’il parut pour prononcer son sermon, tous sortirent. Il ne restait plus dans l’église que quelques vieilles, les enfants des écoles, et le sacristain. Lorsque le pope impopulaire eut terminé son prêche, les pa-
1 Videlo, 24 janv. 1888.
? Hriséanski Vesnik, mai-juin 1890, p. 353.
roissiens rentrèrent à l’intérieur de l’église. Des manifestations de ce genre devaient attirer l’attention des autorités ecclésiastiques. En fait, commissions après commissions furent envoyées pour examiner sur place le cas de ce pope sur la tête duquel plurent longtemps les epitimije. Mais quand le Métropolite Mihailo revint en Serbie, sans doute sut-il attendrir sur son sort les représentants de la Hiérarchie rétablie et se donner les allures d’un martyr, car le Métropolite lui conféra la dignité, rarement accordée en Serbie à un simple pope, de la « ceinture rouge » 1.
D’autres prêtres, sans pouvoir être convaincus d’« indignité », ne s’en conduisaient pas moins légèrement, et de façon fort peu ecclésiastique. À ce point de vue le retour de Mihailo n’avait rien changé au relâchement des mœurs cléricales. Il semble même qu’à la fin de sa vie Mihailo, découragé dans sa volonté de réforme, ait sombré lui aussi dans l’indifférentisme du « bon vieillard ».
Le pope Spasié (Pop Tasa Kapetan Spasié) était bien connu dans la chronique scandaleuse des gazettes. De temps à autre le bruit courait qu'il donnait sa démission, mais la nouvelle ne tardait pas à être démentie, au grand désespoir des autorités ecclésiastiques qui eussent préféré se débarrasser de ce triste représentant du clergé serbe. En octobre 1891, le journal belgradois Male Novine attaqua violemment le pope Spasié, en racontant à son sujet une étrange histoire : lors de la consécration d’une nouvelle église, le pope Spasié aurait oublié à un tel point la dignité de ses fonctions qu’il se serait mis à chanter une chanson d’amour, une sevdalinka dans ce goût :
Izoir voda 1zvirala, Kroz basticu proticala, U njoj draga noge ladi I u basti coece sadi Haj ! Haj ! Haj !
Un prêtre qui se livre à de semblables dérèglements, concluaient les Male Novine, n’est pas digne de rester au sein de l’Église ?. Aleksa Ilié, qui avait été un des premiers à abandonner Teodosije, ne s’était pas rallié davantage à la hiérarchie de Mihaïlo. Il était séparé de celle-ci par un passé lourd de rancunes politiques. Réduit à une opposition perpétuelle, il dénonçait infatigablement les fautes d’un prélat auquel son exil n’avait rien appris. Il pouvait enfin se convaincre, au soir de sa vie, qu'aucune hiérarchie, (« canonique » ou non, ne s'était jamais souciée de comprendre les besoins du clergé serbe. Il luttait toujours contre la tyrannie des évêques. Chose singu-
1 Hri$éanski Vesnik, mai-juin 1890, p. 353.
2 Male Novine, 12 oct. 1891.
lière, les progressistes qui avaient toujours été.en politique les partisans passionnés de la manière forte rêvaient pour l’Église serbe d’une liberté qui n’aurait de bornes que celles que lui imposerait le bon vouloir des gouvernements. Pour Ilié, la « tyrannie » épiscopale avait trouvé son expression la plus frappante dans la figure de Nikanor, évêque de Zita. Nous avons été le témoin des plaintes innombrables, se ramenant souvent à de fastidieux racontars, qui émanaient, soit du clergé diocésain, soit des paroissiens. Le grand reproche qu’on adressait au compagnon de Teodosije, c’était en premier lieu de priver ses prêtres « punis » de paroisse sans consulter au préalable le Consistoire. On lui en voulait aussi pour ses violences et ses intempérances de langage jugées peu ecclésiastiques. Mais désormais l’ancienne hiérarchie avait repris sa place à la tête de l’Église. Nikanor, tant haï, avait été remplacé par l’archimandrite de Deëani, Sava !,
On aurait pu penser que, avec l’oubli des querelles passées, un ordre meilleur aurait fini par régner dans l’Église. Or les immenses espoirs que le Métropolite Mihaiïlo avait su éveiller dans le bas clergé, au Congrès de Ni, avaient été bien vite déçus. L'Association générale des prêtres, si forte lors de la démission de Teodosije, avait perdu une autorité qu’elle ne devait qu’à la faiblesse du chef de l’Église. Elle n’était plus qu’un «squelette sans âme, sans vie ». Tel était le résultat de la terreur qu'avait su faire régner le « triumvirat d’archiprêtres » ?, D’autre part, si l’on ne rencontrait plus Nikanor sur le siège de Ziëa, « l'esprit de Nikanor », toujours vivace, cet épiscopalisme autoritaire hérité des Phanariotes, ce Nikanorstvo comme le baptisait pittoresquement A. Ilié, continuait à exercer ses ravages et à soulever les protestations du bas clergé des districts de Belgrade et de Smederevo 3%. Dans toute l’Église on pouvait multiplier les exemples de ces exactions. Bien plus, au lieu de l’apaisement promis, on commençait à enregistrer les actes de vengeance politique et de réaction religieuse par lesquels la Hiérarchie « légitime » exerçait ses représailles au détriment des représentants de la Hiérarchie «anti-canonique ». Le scandale éclate lorsque le chapelain de Pozarevac, Avram Leÿevié, un saint homme, voit sa prébende confisquée sans avoir commis la moindre faute contre la discipline.
La Hiérarchie « légitime » ne se montre point difficile pour les
1 Ilié (A.), Moji doivljaji, p. 168.
2 Cf. p. 420.
On aura une idée de ce que pouvait être la haine qu'avait soulevée Nikanor en parcourant les brochures de polémique de l’ancien stareÿina du monastère de Grabovac, Sava Jovanovié : Vladika Senator i Zloëinu Crkoi, Nië et Belgrade, 1902. Nikanor était alors évêque de Nië et sénateur du Royaume.
hommes qui consentent à la servir : elle expédie à Ni$ un prêtre, ancien défroqué, transfuge du catholicisme. Par contre sa haine:à l'égard des anciens partisans de Teodosije ne s’incline même pas devant la mort. On refuse les obsèques religieuses à un évêque en retraite qui vient de mourir mais dont la fidélité envers Mihailo a été suspectée. Le Hri$éanski Vesnik adjurait les évêques de renoncer enfin aux querelles de personnes et de hiérarchies. Peu importait de donner la préférence à Mihaïlo sur Mraovié, à Kornelije sur Nikanor, à Stokié sur Jeronim. Les chefs des hiérarchies rivales avaient les uns et les autres compromis leur cause par leurs défauts : Teodosije par sa mollesse, son indécision et la tournure particulière de son esprit qui l’empêchait de réagir devant la plus grave des attaques contre l’Église ; Mihailo par son égoïsme, sa brutalité envers ses ennemis, son absence de mansuétude 1. La politique, elle aussi, avait gâté les choses, inspirant à l’excès les princes de l’Église et détournant de son devoir le bas clergé. « Si celui-ci, disait Ilié, veut sauver son existence et celle de son église, il doit le plus tôt possible se retirer des partis politiques … », servir avec conviction Dieu et le Peuple et former à lui seul un parti indépendant nommé « chrétien ». C’est ainsi que, « au soir de sa carrière politique », Ilié ne conseillait à ses confrères de fuir les partis qu’afin de les mieux préparer à en fonder un nouveau...
Les conseils du vieil Ilié ne furent point écoutés. Dans le royaume de Serbie, au lendemain de la réconciliation des hiérarchies, le bas clergé ne travaillait guère à l’union des cœurs. Les popes de la Skupstina étaient surtout réputés pour leur extrémisme et leurs intempérances oratoires. Un pope radical, Milan Djurié, n’avait-il pas proposé, en 1890, que l’on décrétât la peine de mort contre tous ceux qui attaqueraient ou empêcheraient les travaux de la SkupStina nationale ? Libéraux et progressistes s'étaient élevés avec indignation contre ce sectarisme sanguinaire qui faisait horreur chez un homme d’Église. « Il n’y avait plus de prêtres en Serbie, déclarait la Srpska Nezavisnost, mais seulement des bourreaux ? ». Beaucoup d’entre eux étaient de vrais fanatiques, nullement du point de vue religieux car les questions d’église les intéressaient au fond fort peu, mais du point de vue politique. La vieille démagogie radicale des temps héroïques de Svetozar Markovié survivait intacte en eux. Il fallait les entendre
1 Ilié (A.), Moji doZivljaji, p. 178.
2 Srpska Nezavisnost, 24 fév. 1890.
à la Skupétina lancer contre les fonctionnaires des réquisitoires virulents, élever une voix vengeresse contre ces « parasites », ces « exploiteurs », selon leurs propres expressions, du peuple serbe, ces « messieurs qui passaient leur temps à boire du café et manger du sucre » au lieu de servir. : Le pope Marko était le plus ardent à dénoncer les tares du régime administratif. Un voyageur français en Serbie constatait lui-même en 1890 la « haine cordiale » que professaient « ces anciens défenseurs du raïa pour tous les genres d’oppression. Ils ont un flair pour la découvrir sous les déguisements les plus ingénieux. Le bureaucrate moderne, avec ses airs papelards, leur répugne autant que le spahi du dernier siècle. Entrez à la Skupétina : vous les verrez frotter la soutane au gros vêtement de laine brune du paysan... ? » k
Au reste, les popes radicaux, bien que constituant la plus grande partie du bas clergé serbe n’étaient point les seuls à se signaler par leur esprit politicien. Tous les partis serbes avaient dans les prêtres paroissiaux leurs militants les plus dévoués et leurs plus actifs propagandistes.
C'était une croyance solidement enracinée qu’on ne pouvait obtenir aucune faveur, aucun privilège de quelque ordre qu’il fût sans l’appui du pope. Le Videlo rapportait une histoire savoureuse qui lui avait été contée par son correspondant de Studenica. Un brave paysan incapable de payer ses impôts faute d’argent s’en fut trouver le « capitaine » du srez pour le prier de le recevoir dans le service des douanes afin de lui permettre de gagner ainsi sa vie. Les premières paroles du capitaine furent : « As-tu été chez le pope ?» Le pauvre paysan se demandait naïvement ce que pouvait bien avoir à faire le pope avec sa demande : « Il ne m’est pas né une sœur que le pope ait à baptiser et personne n’est mort chez moi ». Mais le capitaine lui dit qu’il ne pouvait songer à obtenir aucun poste sans l’appui effectif du pope. Ce pope était d’ailleurs un véritable grand électeur au profit du parti libéral. Les fonctionnaires savaient que sans le pope BoZié ils n’avaient point à espérer d'avancement *. Le journal progressiste citera plus tard l’exemple d’un autre pope, appartenant lui aussi au parti libéral et non moins fameux pour son sectarisme. Ce prêtre, qui détenait une cure dans l’arrondissement de Ra$ka, avait reçu le surnom bien mérité de « pope-contrebandier », car tout en s’élevant en public contre le monopole d’état des tabacs il ne craignait point de fumer le tabac de contrebande turc. Devant
1 Srpska Nezavisnost, 17 mars 1890.
? Revue des Deux Mondes, 15 janv. 1890, Du Danube à l’Adriatique, p. 34. 3 Videlo, 11 déc. 1892.
l’indignation populaire on avait bien décidé de faire une perquisition au presbytère mais le capitaine du srez — un libéral lui aussi — avait « couvert » le pope militant 1,
Cette activité partisane n’allait pas toujours sans risques. Il est des popes qui payèrent de leur tête leur attachement à leur parti. Tel ce pope libéral de Beli Potok qui fut assassiné quand il sortit de l’église après avoir officié. Malgré les énergiques dénégations du Videlo, l'opinion publique vit longtemps dans cet attentat une vengeance politique de progressistes ?. Le Videlo, de son côté, ne restait pas inactif et aimait à choisir des exemples « piquants » d’indignité chez ses adversaires politiques : il signalait le cas scandaleux de l’archiprêtre libéral d’Aleksandrovac qui, non seulement obligeait toute la population à être libérale, mais multipliait les esclandres : il s’enivrait publiquement, menait une vie dissipée, brisait les vitres de ses paroissiens les soirs d’orgie, etc., etc. %. De tels pasteurs arrivaient à dresser contre eux leurs ouailles exaspérées. Ces petites guerres entre les paroissiens et leurs popes affaiblissaient peu à peu le sentiment religieux... Under such circumstances, avouait Mijatovié, it is no wonder that the religiousness of the modern Servians is only skin-deep *. Les communes de Sikirica et de Drenovac étaient réduites à en appeler au Grand Tribunal Spirituel contre leur pope Mladen Jovanovié déjà destitué par une décision du Tribunal diocésain. Le sobriquet dont il était affublé, Pop Kec (le Pope « As»), n’indiquait que trop bien sa passion immodérée du jeu 5. Mais les libéraux n’avaient pas le monopole des prêtres indignes. La Srpska Zastava se. gaussait d’un pope radical du district de PoZarevac (elle taisait le village) qui, à la mort de sa popadija,s’était acoquiné avec une femme de mauvaise vie qu’il exhibait en public $. Ce dont on faisait le plus grief aux popes radicaux, c’était surtout leur esprit démagogique et l’impudeur avec laquelle ils profitaient de leur prestige ecclésiastique pour extorquer des voix ?.
1 Videlo, 10 mars 1895.
2 Videlo, 12 sept. 1895, et Srpska Zastava, 26 août 1895.
3 Videlo, 10 mars 1896.
4 Mijatovié (Ced.), Servia and the Servians, p. 50.
5 Videlo, 29 mai 1896.
8 Srpska Zastava, 15 mars 1897.
7 Témoin cette amusante anecdote contée par la Srpska Nezavisnost : un pope de village dépêche des émissaires chez tous ses paroïssiens pour les contraindre à voter en faveur du candidat radical. Comme une des ouailles se fait tirer l'oreille, « le pope s'approche tout près et lui chuchote quelque chose à l'oreille », puis il dit à un de ses acolytes :« Demain tu iras chez tous ceux qui ne sont pas nôtres et tu leur diras que les boules qu’on leur remettra (pour voter) seront enduites d’encre, et gare à eux si on les retrouve après dans une autre boîte. » Srpska Nezavisnost, 29 sept. 1890.
Ces popes radicaux, en dépit d’une législation répressive assez rigoureuse, ne se souciaient point de respecter leurs supérieurs hiérarchiques. L’un d’eux, le pope Spasié, réputé au reste pour son indiscipline, s'était promis d’écrire.à Mihaïlo que « le Métropolite n’avait pas le droit de se mêler dans les affaires d’un tribunal spirituel ». On s’explique un tel esprit de révolte, disait la Srpska Nezapisnost, lorsqu'on sait que « l’essence de la philosophie radicale est la négation de l'existence de Dieu 1 ».
Face à ces prêtres indignes, il y avait encore, dans l’église orthodoxe serbe, de nobles prélats qui refusaient de sacrifier leurs devoirs religieux à des préoccupations politiques. Tel cet archimandrite de Zita, Maksim, qui, longtemps vice-président du grand Tribunal Spirituel, avait été proposé en 1882 au siège diocésain de Zita. Son « respect des canons » l’empêchait d’accepter une dignité aussi haute. Les libéraux, pourtant, ne lui surent aucun gré de son attachement au Métropolite Mihaïlo. Ils le destituèrent avant sa mise à la retraite, Sans lui laisser même droit à celle-ci. Maksim ne conserva cependant aucune rancœur contre ses ennemis et s’abstint toujours de toute activité politique ?.
Un souffle de révolte traversait tout le prolétariat clérical. Les popes,mal payés, désespérant d’obtenir de leurs chefs spirituels le statut qui leur assurerait une vie matérielle décente, étaient résolus à prendre eux-mêmes en mains la direction de leurs affaires. Un correspondant de province de la Srpska Nezavisnost signalait l’état d’esprit « scandaleux » qui régnait dans les milieux ecclésiastiques à l’intérieur de la Serbie :
« J’ai été hier à Kragujevac. Voici que vint me trouver un de ces popes (sans-culottes » qui me dit confidentiellement : si tu es d’avis que M. le Ministre de l’Instruction publique soumette à la Skupätina le projet de « traitement systématique » de 15 à 20 ducats, viens à l’assemblée des popes du 20 de ce mois et sois d’accord avec nous pour que l’on soumette à l’assemblée du clergé la résolution suivante : que n'étant point satisfaits de l’actuelle Hiérarchie, nous prions M. le Ministre d’y remédier, même s’il faut changer les chefs de l’Église et en nommer de nouveaux... ® »
Les libéraux dénonçaient cette « action souterraine » des radicaux
1 Srpska Nezavisnost, 18 déc. 1890.
2 Srpska Nezavisnost, 14 déc. 1896.
3 Srpska Nezavisnost, 13 août 1891.
qui tendait à détacher chaque jour davantage le bas clergé de la Hiérarchie. Les popes radicaux négligaient désormais ouvertement de passer par la voie hiérarchique. Un pope de Kruëevac prétendait entretenir avec le Ministre de l’Instruction publique, Andra Nikolié, des rapports directs. Il revenait dans sa ville racontant à tout venant que le Ministre était disposé à accorder aux prêtres serbes le «traitement systématique », mais que le Métropolite s’y opposait 1. La Srpska Nezavisnost en annonçant, en août 1891, une prochaine assemblée du clergé à Kragujevac soutenait que de nombreux prêtres se préparaient à « voter un ordre de jour de méfiance » envers le Métropolite Mihailo. C’était cependant ce même Métropolite qui, en 1854, en qualité d’évêque de Sabac, avait inauguré les premières assemblées cléricales de Serbie. Qu’étaient-ils devenus, ces modèles de modération, de douceur et d’amour chrétien qu’avaient été, d’après l'organe libéral, les prêtres serbes du passé ? Désormais ce n’étaient plus des prêtres mais des « insurgés » 2. Or « la pire des révoltes n’était-ce pas la révolte cléricale » % ? Le plus curieux est que les libéraux ne reprochaient pas aux radicaux cette introduction de l'esprit démagogique dans l’Église, mais bien aux progressistes, leurs éternels ennemis. Dans un article virulent, significativement intitulé: Starija à mladja brata povampireno (sic) naprednjastvo, la Srpska Nezavisnost dénonçait le ravage causé par les nouveaux € janissaires » : « Le peuple serbe avait un proverbe qui disait que personne ne mentait aussi grossièrement qu’un Turc (niko toliko krupno ne laïe ko Turéin). Mais nous ajouterons un autre proverbe : « Plus grossièrement qu’un Turc ment un renégat progresso-radical, partisan de Mraovié (poturèenjak naprednjaëko radikalni Mrasinovac). « Même le père de la démagogie serbe, Vuëié, sortirait de son tombeau en entendant les démagogues qui prétendent transformer l’église en quelque convent anarchique f.
Les progressistes, qui ne s'étaient guère souciés de maintenir la pureté des doctrines de l’Église orthodoxe serbe quand ils étaient au pouvoir, dès qu'ils étaient passés dans l’opposition avaient fait mine d’éprouver de singuliers scrupules sur l’orthodoxie des nouveaux serviteurs de l’Église. Le Videlo faisait des gorges chaudes de la nomination à une des meilleures paroisses de Belgrade d’un ancien raspop rentré sur le tard dans le giron de l’Église. Il s’agissait d’un ex-diacre belgradois, Dimitrije Milenkovié, chassé 10 ans auparavant du clergé
1 Srpska Nezavisnost, 15 août 1891.
2 Srpska Nezavisnost, 29 août 1891.
3 Ibid.
3 Srpska Nezavisnost, 27 août 1891.
La Serbie et son Église. EP
diocésain, et destitué. Dans une autre paroisse de Belgrade, c'était un prêtre de Rakinac qui était nommé, Jovan A. Ilié, frère du directeur du Ministère de l’Instruction publique 1.
Tous les partis se plaignaient mais aucun d’eux ne se souciait d’endosser les responsabilités de la démoralisation du bas clergé. Celle-ci n’était plus toutefois une affaire intérieure serbe. Déjà les divisions de l’Église étaient connues et commentées hors du Royaume. La presse russe surtout suivait très attentivement les diverses phases du conflit qui opposait le Métropolite Mihailo à ses adversaires progressistes et radicaux. Les Novosti de Saint-Pétersbourg constataient dans un grand éditorial que le gouvernement radical serbe de 1891 reprenait à son compte la politique de Kulturkampf des progressistes ?. Plus tard le journal russe fera observer que le clergé serbe, au lieu d’être un agent d’unification et de concorde, ne faisait que contribuer à semer la dissension dans le peuple serbe en épousant et en exaspérant ses querelles. Le clergé, écrivaitil, a adopté l’esprit partisan du peuple serbe : désormais il n’y a plus un clergé serbe mais plusieurs clergés : un clergé libéral, un progressiste et un radical. D’ailleurs, ajoutaient les Novosti, tout le monde savait que le gouvernement radical ne soutenait nullement l'effort de la Hiérarchie pour rétablir l’ordre dans le bas clergé. Au contraire, on voyait le Ministre de l’Instruction publique, Andra Nikolié, se livrer à de violentes attaques contre le Métropolite Mihailo et l’on parlait même à Belgrade du désir qu'avait manifesté le vieux prélat de se retirer dans un monastère moscovite. « Si quelqu’un doit se retirer, disaient les Novosti, ce ne doit pas être le Métropolite, mais le Ministre Nikolié à ».
À tous les reproches dont on l’abreuvait, le bas clergé se justifiait en alléguant sa misère matérielle qui n’était que trop évidente.
Des diverses taxes qu’il percevait il ne tirait pas un grand bénéfice. Le bir ne rapportait pas beaucoup plus de 1.100.000 dinars par an, les slava près de 500.000 dinars, les baptêmes 84.000, les obsèques et requiems 480.000, les fiançailles et mariages 200.000 ; enfin les autres droits et taxes ne dépassaient pas 200.000 dinars. Soit un revenu annuel approximatif de 2.564.000 dinars 4. Avec une pareille somme il était impossible que le bas clergé pût mener cette vie décente à laquelle l’exhortaient sans cesse les mandements épiscopaux et les objurgations de la presse.
1 Videlo, 3 fév. 1893.
2 Srpska Nezavisnost, 7 sept. 1891.
3 Ibid.
# Srpska Nezavisnost, 3 juil. 1897.
Pour remédier à la lamentable situation dans laquelle se trouvait le clergé il eût fallu procéder à la seule réforme qui eût pu avoir une conséquence heureuse : l'introduction du traitement dit « systématique ». Ce n’était point la première fois que l’on parlait d'accorder au clergé la juste rémunération de ses efforts. Avant même que la loi du 31 décembre 1882 eût prévu un tarif dont les autorités civiles devaient faire respecter l'exécution, un règlement de 1839 avait confié aux autorités locales le prélèvement du bir et des diverses taxes (21 juillet 1839). Trois ans plus tard, un nouveau règlement fixait un taux des indemnités et taxes exigibles dans les différentes cérémonies accomplies par les popes. Enfin une dernière modification du tarif était apportée le 6 novembre 1845 !. Il ne semble pas que l’ensemble de cette législation ait beaucoup contribué à améliorer la situation du clergé de campagne, puisque, en définitive, c'était surtout de lui qu’il s'agissait. En 1898 fut élaboré pour la première fois un projet de loi tendant à instituer un statut légal des prêtres qui seraient désormais rétribués non plus par les paroissiens mais par l’État. Tel était le projet de Kragujevac qui prévoyait pour le clergé du Royaume de Serbie un traitement « systématique », avec des augmentations périodiques calculées sur les années de service, c’est-à-dire le régime accordé depuis longtemps en Serbie aux instituteurs, aux juges et aux autres catégories de fonctionnaires. Pour la presse d’opinion serbe, ce projet de loi représentait un effort des plus méritoires. Les associations de prêtres se montraient moins optimistes. L'association des prêtres du diocèse de Belgrade avait même mis sur pied un contre-projet qui conservait certains éléments de l’ancien mode de rémunération ecclésiastique ?. C’est que les prêtres n'avaient qu’une confiance limitée dans les finances de l'État et craignaient de ne point être payés régulièrement. Pourtant leur situation n’était guère brillante et la Srpska Nezavisnost n’exagérait point lorsqu'elle déclarait que « beaucoup de commis dans le commerce avaient un plus grand salaire que celui dont jouissaient les serviteurs de l’autel.. » Les chiffres reproduits par la feuille libérale étaient suffisamment éloquents. Pour une paroisse de 500 à 600 maisons le pope touchait 3.000 dinars ; pour une paroisse de 150 à 200 maisons il touchait 2.000 dinars. Mais le prêtre ne percevait jamais intégralement ce traitement. Il était tenu chaque année de verser 160 dinars au Fonds d’entretien des veuves et des orphelins de prêtres, sans compter la caution initiale de 600 dinars exigible dès son ordination (art. 18 et 19 de la loi du 11 mars 1891). En outre,
1 Zbornik pravila, uredaba i naredaba Arhijerejskog sabora, p. 310 (note). 2 Srpska Nezavisnost, 9 juin 1898.
L 2 L =. à 500 L'ÉGLISE A L'AUBÉ DU XX°® SIÈCLE
les prêtres étaient soumis aux impôts et taxes municipales. Le pope obligé de servir une paroisse de grande étendue — ce qui était la majorité des cas à la campagne — devait entretenir un cheval et louer un domestique, ce qui lui coûtait au minimum 500 dinars par an. Pour se loger il devait dépenser également au minimum 300 dinars par an. La Srpska Nezavisnost ne faisait grâce d'aucun détail : «les vêtements sont chers et il en fallait au prêtre au moins deux par an ». Goût 200 dinars sans compter le linge. Mais s’il avait une femme et plusieurs enfants (nombreux étaient les popes qui avaient 5 ou 6 enfants) il fallait admettre un supplément de 350 dinars. Si l’on additionnait l’ensemble de ces dépenses on pouvait constater que le pope devait débourser environ 2.750 dinars par an (en comptant 1080 dinars les dépenses alimentaires annuelles). Même avec les gains supplémentaires fournis par les convois et les mariages, le pope ne pouvait pas « joindre les deux bouts ». Il en était réduit à rechercher un appoint dans des occupations auxiliaires qui le déconsidéraient aux yeux de ses paroissiens. Si le Gouvernement se refusait à consentir une légitime augmentation, bien des prêtres, annonçait la Srpska Nezavisnost, donneraient leur démission d’une profession qui les vouait à la mendicité et condamnait à la famine leurs femmes et enfants 1.