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UN ( HÉRÉTIQUE ) SERBE

de Saint-Pétersbourg) et de fructueuses relations dans la presse et le monde politique libéral. Il avait été quelque temps attaché au journal de Herzen et s'était imprégné des doctrines de Cerny- Sevskij et de Bakunin. Mais le solide réalisme du paysan de la Sumadija qu'il avait su rester ne l'avait point abandonné. De retour en Serbie il s’était intimement lié avec le petit groupe de prêtres qui entourait A. Ilié, groupe qui n’était point suspect d’éprouver la moindre tendresse pour les idées révolutionnaires. C’est surtout le fait d’appartenir à la « coterie » de son plus farouche adversaire qui avait déterminé le Métropolite Inoéentije à condamner Radovanovié en se plaçant sur un terrain purement canonique. L'ouvrage incriminé était en russe, langue que Radovanovié possédait parfaitement. La Mirovaja Drama ne devait être traduite que plus tard en serbe. La version russe (éditée en 1901 à Lwéw) fit scandale. Du point strictement orthodoxe les idées de Radovanovié étaient sans conteste condamnables : selon lui la Sainte Trinité constituait une véritable famille avec un Père (Dieu),une Mère (le Saint Esprit) et un Fils (Jésus). Sur ce principe initial il échafaudait toute une éthique et une conception originale de l’Église : puisque Dieu luimême était marié, la vie conjugale était d’essence divine tandis que le célibat était une forme de vie inférieure. Les évêques, les prieurs de monastères, les moines avaient donc grandement tort d’observer scrupuleusement la chasteté. Ils n’étaient pas bogopodobni. Et Radovanovié appuyait l’exposé de ses doctrines par un véritable appel au peuple orthodoxe de Serbie que la Politika publiait, en supplément, le 31 décembre 1904. Le ton de cet appel, d’une violence extrême, confinait parfois au pamphlet. L'auteur s'élevait avec force contre la condamnation des gardiens choumadiens de la « vérité », ainsi que contre la condamnation des gardiens russes de la « vérité » (car le Saint-Synode russe avait lui aussi mis à l’index la Mirovaja drama). Radovanovié, ne considérant pas leur voix comme « la voix de l’Église, la voix du peuple, la voix du fils de Dieu, mais pour ce qu’elle était en vérité, comme la voix des fils du Démon, de l’Empire du Démon, de l’Empereur du Démon, du Diable-Antéchrist et père du mensonge », en appelait « à l'opinion publique serbe et russe, aux nations serbe et russe, à la communion religieuse, à la communauté slave !... » Radovanovié demandait à tous les journaux « yougoslaves » de publier sa protestation « dans l'intérêt de l’affranchissement du peuple ». Son réquisitoire visait surtout les évêques « janissaires spirituels » et les « moines-hypo- ‘crites ». Il osait évoquer le spectre du 29 mai qui hantait le Métropolite et toute l’Église officielle.

L'originalité réelle de Radovanovié ne réside pas dans ses doc-

trines, encore que la veine théologique de l'Église serbe ne soit pas tellement riche qu’on puisse les passer sous silence. Ce n’est pas en tant qu’hérétique que son nom mérite d’être retenu, mais parce que sa conception de l'Église différait nettement de la conception officielle. Radovanovié veut non seulement une Église orthodoxe serbe nationale, c’est-à-dire préservée de toute influence étrangère, mais surtout une Église orthodoxe yougoslave qui servira àréunir et non à diviser. Radovanovié, comme Tolstoj,luttait contre l’esprit de dogmatisme, contre la « tyrannie hypocrite » de la Hiérarchie, le mensonge de la chasteté monacale. Cette solide « foi de la Sumadija » qu’il prétendait instaurer, dépourvue de tout préjugé et de toute pudibonderie, était, selon lui, un admirable instrument de propagande nationale. Cette idéologie mystique, démagogique et patriotique menaçait dans ses privilèges et dans ses fondements traditionnels la Hiérarchie serbe qui se défendit par l’acte d’excommunication du 18 septembre 1904.

SÉCULIERS CONTRE RÉGULIERS : LES IDÉES DE PAUNOvIC.

La crise du monachisme serbe n’était pas seulement d'ordre moral. Elle avait des raisons économiques qui ne furent pas immédiatement entrevues. L'enquête poursuivie sur cette question par le Glavni odbor Svestenitkog Udruïenja prouva que les séculiers n'étaient pas aussi indifférents qu’on voulait le laisser croire au sort de leurs frères réguliers. L’étude consciencieuse d’un prêtre serbe, Zdravko Paunovié, lue à l’Assemblée du Clergé qui s’était tenue à Nis en 1892, révéla à l’opinion publique serbe la situation lamentable des couvents du Royaume !, L’orateur constatait l’état d'abandon dans lequel se trouvaient les églises dépendant des monastères, l’absurde dévastation des forêts, le manque d’entreten des champs, des vignobles monastiques et surtout le délaissement de l’élevage qui, primitivement, constituait la ressource principale des frères ?. Quelle était la cause réelle de ce déclin ? Paunovié pensait qu’il ne fallait pas incriminer l’État serbe mais la négligence des moines, puisque les paysans qui disposaient de beaucoup moins de terres qu’eux trouvaient le moyen de vivre, d’entretenir une nombreuse famille et de payer l'impôt. Les chiffres cités par Paunovié étaient suffisamment éloquents. En 1892 il y avait 53 monastères en Serbie desservis par 75 frères. Sur ce

1p se 4 sb re ; : Fi Me: Naëi monastiri i kaludjeri nekad i sad, Belgrade, 1900.

8 Ibid., p. 24.

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