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L'ÉGLISE. A LA VEILLE DE. LA GUERRE

directement : et tout d’abord la question du second mariage des prêtres. L’immense majorité des popes se prononcera en faveur de cette réforme, les popes « nationaux » au nom de l’ « amour fraternel »,.les progressistes au nom de « l’ordre et du travail », les «radicaux indépendants » «au nom de la démocratie » !. A en croire des journalistes facétieux, il n’y a que les popadije qui soient d’un autre avis et se chargent d’accueillir à coups de bâton les prêtres partisans des secondes noces, lorsqu'ils reviennent du meeting ?. Toute cette agitation que le bas clergé poursuit sans répit dans ses « assemblées cléricales » est sans grand succès. Du moins les popes y gagnent-ils une conscience de classe qu’ils n’avaient point. De temps à autre un projet gouvernemental en leur faveur les séduit, mais l'illusion est toujours de courte durée. En février 1907, un nouveau projet de loi sur le salaire des prêtres est soumis à la Skup- Stina : pour les cinq premières années de service 1.500 dinars par an, tous les cinq ans une augmentation de 500 dinars, le salaire le plus élevé s’élevant à 4.000 dinars. En échange, les cérémonies religieuses accomplies par les popes, mariages, enterrements, slava, baptêmes, devaient être entièrement gratuites. Après 10 ans de service un pope avait droit de toucher une retraite équivalente à 40 % de son traitement. Pour chaque année ultérieure de service, sa retraite s’augmentait de 2 % du traitement. Les archiprêtres de district touchaient de 4.000 à 6.000 dinars par an °. Mais ce projet mirifique ne dépassa jamais le Conseil d’État qui le jugea « contraire à l’esprit de la religion orthodoxe... * » Désormais déçu et aigri par ces échecs successifs, convaincu de son impuissance à arracher à un gouvernement quelconque ou à sa Hiérarchie le minimum vital sans lequel sa dignité et son existence ne peuvent être assurées, le bas clergé serbe se livrera à une opposition stérile mais bruyante. Il multipliera les meetings et le ton de ses résolutions deviendra de plus en plus menaçant. L'assemblée extraordinaire qui se tiendra en mars 1914 à Belgrade prononcera des paroles inouïes dans l’histoire de l’Église orthodoxe serbe. Tous les popes affirment unanimement que les salaires des prêtres ne correspondent plus au niveau de vie. À part le parti radical, dont on reconnaît en passant la bonne volonté, aucun pouvoir n’est ménagé : ni le Parlement, ni même le Souverain n’ont tenu un compte suflisant des besoins de l’Église, déclare la Résolution de 1914 5. Mais dans

1 Politika, 23 août 1907.

Tbid., 7 sept. 1907.

Politika, 19 fév. 1907.

Ibid., 20 fév. 1907.

Samouprava, 15 mars 1914.

ses revendications le bas clergé met une haine et un esprit de parti qui effraient les radicaux eux-mêmes. La conclusion de la Résolution cléricale est tout à fait surprenante par sa forme comme par son contenu : « Si le Gouvernement restait sourd (Ako bi se Vlada oglusila.…) aux légitimes revendications du clergé et ne voulait pas garantir la totalité du bir prélevé, le clergé ne consentirait pas à la suspension de ses droits légaux concernant le bir ». Il rejetait enfin toute responsabilité pour les conséquences qui en pourraient résulter et attendait de l’Épiscopat que, sur la foi de la parole qu’il avait donnée à l’assemblée du clergé, il s’entremît pour la juste cause des prêtres. « Ceux-ci, en cas de besoin, lui remettraient leurs charges à sa disposition. ! »C'’était, sous un euphémisme, laisser entendre une menace de grève. À la veille de la Guerre, la surexcitation des esprits dans le bas clergé rendait celle-ci possible, au premier incident. Ainsi après avoir pillé sans vergogne tous les arsenaux des batailles politiques et parlementaires, les descendants d’Hadzi Djera et d'Hadzi Ruvim n’auraient pas craint de recourir à cette arme de guerre sociale, si le conflit mondial qui commençait n'avait mis fin à toutes les discordes intérieures ?.

1 Samouprava, 15 mars 1914.

2 La Skupétina, au mois de mars 1914, avait cependant reconnu l'insuffisance des réformes accomplies en faveur du bas clergé et elle avait excusé les écarts de langage que justifiait une trop réelle misère. Un député, qui était aussi un prêtre, Iv. Protié, avait trouvé de belles paroles pour magnifier l’humble labeur des popes de campagne, abandonnés par tous. Il fallait, disait-il, qu'il régnât en Serbie un déplorable état d’esprit pour refuser au bas clergé les garanties et les libertés auxquelles il avait droit : « Messieurs, depuis 25 ans, de jour en jour, dans ses assemblées ordinaires et extraordinaires, le clergé exige, par la voix de son Comité central, que l’on change la situation qui existe dans l’Église et chez les prêtres et que l’on donne à ceux-ci un traitement systématique ». Était-ce donc.une si grosse dépense lorsqu'on songeait que, sur un budget total de 214 millions de dinars, l'État n’accordait que 250.000 dinars pourses prêtres ? Ce n’était pas ainsi assurément que Karadjordje et Miloë s'étaient occupés de leur Église. Car eux savaient que tout ce qu’onifaisait pour l’Église on le faisait pour le peuple. Les hommes d’aujourd’hui faisaient si peu pour le clergé que les étudiants ne voulaient plus devenir popes de peur d’en être réduits à vivre de la charité publique. Il est vrai qu'après les guerres balkaniques le Gouvernement avait décidé de payer au clergé 80 % du bir qui serait perçu. Mais en 1912 déjà le clergé n’avait pas touché la totalité du bir, pas plus qu’en 1913. Il aurait donc été juste, puisque la dureté des temps ne permettait pas un règlement définitif de la condition ecclésiastique par l'institution d’un traitement fixe et progressif, de lui verser la totalité du bir. « Quand on a déjà décidé que l’État salarierait les mufti et les curés catholiques, est-ce que l’on pourrait laisser sans soutien les prêtres serbes que les Turcs envoyèrent jadis au pal et à la potence, et qui supportèrent les tortures et expirèrent avec le peuple serbe, car c’est une intelligencija qui a toujours été en contact avec le peuple ». (Discours prononcé à la Skupétina, le 3 mars 1914). Cf. Samouprava, 28 fév. et 12 mars 1914.

Nous ne croyons pas avoir à tirer de longues conclusions de cette étude de l'influence d’une Église sur un peuple. Nous avons, au cours de ce travail, montré comment s’était formée et s’était développée cette « religion de la nation » qui est bien la caractéristique la plus remarquable de l’orthodoxie serbe. Mais nous avons également vu combien il était malaisé, et à tout prendre superficiel, de considérer l’Église orthodoxe serbe comme une société autonome vivant au sein de la société serbe. Cette solidarité de l’Église et de la nation (sinon de l’Église et de l’État), nousla retrouvons à toutes les époques, mais sous des aspects différents : tantôt collaboration d’un Knèze et d’un Métropolite, tantôt participation intense à la vie politique du bas clergé. Mais quelles qu’aient été, au cours de ces quelques décades, les variations de l’idéal qui anima le clergé serbe (et nous avons vu qu’elles furent notables, de l’idéologie antiphanariote des popes-haïdouques au nationalisme romantique des libéraux et au patriotisme démagogique des radicaux), il est un fait que l’ennemi le plus acharné de l’Église orthodoxe serbe ne saurait nier, c’est que celle-ci a toujours travaillé passionnément à la libération et à la grandeur du peuple serbe dont elle a été le serviteur le plus dévoué et le plus désintéressé.

L'Église orthodoxe a été plus que solidaire de la nation serbe. Elle a été son avant-garde, sa messagère dans les régions irrédimées. Alors que la petite Serbie était réduite au silence par la volonté des Traités et par sa propre faiblesse, l’Église, par la bouche de ses prêtres, prophétisait la venue de jours meilleurs et la revanche de Kossovo espérée depuis des siècles. Si elle n’était pas la nation, elle était celle qui annonçait la nation. Jamais formule évangélique n’a été plus proche de la vérité historique.

Une dernière question se pose naturellement à nous : cette Église a-t-elle été récompensée de sa fidélité à l’idéal national ? Nous savons que si, auprès du peuple serbe, la Hiérarchie ne fut pas toujours populaire, du moins la religion ne fut jamais l’objet d'attaques durables : tout au plus plaisantait-on quelque peu la vie

monastique, mais jamais l’anticléricalisme occidental ne put s’implanter solidement en Serbie.

L'État s’est montré moins reconnaissant. Les différents gouvernements, sans rechercher d’ailleurs des occasions de conflit avec les autorités ecclésiastiques, n’ont jamais négligé de s’immiscer quand ils en avaient la possibilité dans les affaires religieuses. Non point par hostilité déclarée, mais peut-être précisément parce que tous étaient convaincus que l’Église était tellement la chose de la nation que son administration était avant tout affaire de gouvernement. Au reste le haut clergé n’a résisté qu’assez médiocrement à ces empiètements. À part l’affaire Mihaiïlo (et sans doute y eut-il surtout un conflit personnel entre le Métropolite et les progressistes), les évêques n’ont jamais résisté bien longtemps aux volontés des Ministres des Cultes. Leur loyalisme fut récompensé. Les évêques acceptèrent volontiers de se transformer en hauts fonctionnaires, dépourvus de toute indépendance vis-à-vis de l'État, à condition que ce dernier les aidât à conserver leur ascendant sur le clergé diocésain. |

C’est donc en définitive le bas clergé qui apparaît avoir été sacrifié dans cette entente tacite entre les autorités civiles et spirituelles. Encore faut-il parler d’un sacrifice plus matériel que moral. Il est certain que la situation des popes, à la veille de la guerre, était restée fort misérable, bien que, depuis le Macertanije de Milos, tous les gouvernements qui s'étaient succédé en Serbie, tous les partis qui s'étaient affrontés dans l’arène électorale, eussent repris avec une fidélité touchante le leit-motiv classique : l’État doit salarier les prêtres pour les mettre enfin à l’abri de l’indigence et leur éviter de recourir auprès de leurs ouailles à une déshonorante mendicité. En somme la réforme de Novakovié, substituant une redevance fixe, en argent, à l’ancien bir, était encore l’effort le plus méritoire qu’eût entrepris un gouvernement en faveur de l’Église. Le plus paradoxal est que les ecclésiastiques attribuaient à la mauvaise volonté des Skupétina le fait que le bas clergé eût été aussi longtemps négligé par les pouvoirs. Or popes de campagnes et popes des villes étaient toujours largement représentés dans les assemblées parlementaires serbes. C’est done qu’ils tenaient davantage à avoir leur part dans l’exercice du pouvoir qu’à revendiquer pour leur classe de plus larges privilèges ou même tout simplement la sécurité matérielle de leur condition. Cet état d’esprit dans lequel on n’a souvent voulu voir qu’un asservissement aux diverses idéologies politiques a cependant un côté de désintéressement sur lequel il faut insister. Le clergé serbe a partagé avec le peuple serbe le bon et le mauvais. Il a lutté à ses côtés, non seulement dans les insurrec-

tions et les guerres de libération, mais aussi dans les batailles de la vie politique. Et, en dépit de jugements pessimistes, ce fait arapproché davantage encore le prêtre serbe de son peuple.

Aïnsi, au terme de cette étude, nous retrouvons le même thème de la solidarité du peuple serbe et de l’Église serbe orthodoxe qui est apparu bien des fois au long de ces pages. Une Église aussi liée au peuple ne devrait pas avoir d’histoire, sinon l’histoire de ce peuple. Or nous avons vu que l’Église orthodoxe serbe avait bien eu son histoire propre. C’est que, comme nous l’avons déjà fait remarquer, l’Église supposait un idéal national plus élevé (donc plus tentateur) que celui que le petit État serbe était à même de créer. Elle dépassait donc l’État, le transcendait, offrant aux rêves et aux imaginations des nationalistes le culte d’un peuple serbe affranchi et unifié. Le mysticisme orthodoxe serbe a consisté en cet écart entre la froide raison étatique et la croyance en un Royaume futur groupant tous les frères serbes.

À la veille de la guerre ce grand rêve s’est enfin réalisé let la plaine de Kossovo a revu les troupes serbes, mais dans l’élan de la victoire. Alors on pouvait se demander quel serait désormais le destin de l’Église serbe, puisque ses revendications nationales les plus ambitieuses étaient atteintes. L'État, au contraire, engagé dans une lutte formidable fvoyait plus loin que les destinées immédiates du Serbisme. Au lendemain de la guerre l’idéal de l'État — celui du yougoslavisme intégral — transcendait l'idéal de l’Église. Pour certains, il est vrai, le mysticisme de l’Église orthodoxe serbe devrait correspondre à cet écart nouveau entre l’idéologie d’un État unitaire et la vieille et chère image d’un peuple serbe dont l’Église orthodoxe serait le représentant et l'interprète autorisé. L’avenir seul dira si, dans un État qui n’est plus celui au sein duquel elle a longtemps créé sa propre idéologie, l’Église orthodoxe serbe pourra rester fidèle à ce qu’elle considère comme sa mission séculaire.

Vu : le 4 février 1938, Le Doyen de la Faculté des Lettres de l’Université de Paris,

J. VENDRYES.

VU ET PERMIS D'IMPRIMER Le Recteur de l’Académie de Paris,

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