L 2 L'ÉGLISE À LA VEILLE DE LA GUERRE
religieuses : : après un jeûne de quelques j jours boire et s’empiffrer jusqu’à en mourir 1. Mais surtout ce qui leur était le plus antipathique c’était l’archaïsme de l’Église, son manque d'adaptation aux nécessités de la vie moderne. On critiquait, entre autres, le mode arriéré de communion qui, du point de vue de l’hygiène (tous les fidèles buvaient au même calice), était inadmissible. Lorsqu’en 1908 une épidémie de scarlatine et de petite vérole s’était déclarée à Belgrade, le gouvernement serbe, pour diminuer les risques de contagion, avait licencié les écoles pour une durée de 15 jours et interdit la communion. Les prêtres belgradois s'étaient insurgés contre la décision ministérielle et avaient ordonné aux enfants de communier quand même. Le Métropolite avait appuyé leur protestation auprès du Gouvernement et, dans son conflit avec les services d'hygiène, l’Église avait eu le dernier mot, au grand dépit de la Politika, de la presse serbe et des intellectuels 2. Mais pour éloigner de l’Église il n’y avait pas que des répulsions physiques &. Une revue d’édification comme l’Utesitelj, entre autres récriminations sans grand intérêt sur la perte de la foi, publiait cependant un curieux article anonyme sur la crise de la jeunesse serbe et les progrès de l’athéisme, sous la forme d’une confession d'écrivain. L’auteur rappelait sa jeunesse passée dans l’atmosphère pieuse de la Sumadija, l’exemple édifiant du pope de village et des parents. Mais dès qu’il pénètre au collège il commence à se corrompre. Enfin le lycée de Belgrade achève de déraciner sa foi. Ce sont d’interminables lectures de Schopenhauer, de Nietzsche, des « esprits forts » serbes, Svetozar Markovié et Pelagié. On rappelait entre camarades l’exemple héroïque de Pera Todorovié chassé de son école pour n’avoir point accepté la communion et chacun s’efforçait d’imiter sa fermeté d'âme. Enfin devenu étudiant, c’était le stage inévitable à Vienne, et d’autres lectures encore plus subversives : Cernysevskij, Bakunin, Proudhon, et le Capital de Marx. De retour en Serbie on se plaisait à regarder l’Église comme une « boutique de curés... » La fausse civilisation de l'Occident avait tué la
Foi:
1 Politika, 31 mars 1904.
2 Politika, 31 mars 1908, et Glasnik Pravoslavne crkve, 29 février 1908, p. 61.
3 Les Beogradske Novine reprochaiïent aux popes d’effrayer les enfants par la saleté et la longueur de leur chevelure (cf. l’article : Popovi su éesljerima, dans le n° 233 des Beogradske Novine de 1908).
4 Utesitelj, avril-mai 1909, p. 148-150.
Ces récriminations étaient loin d’être chose nouvelle. En 1879 déjà Laza Lazarevié n’avait-il pas opposé, dans sa Skolska ikona, la mauvaise science de l’instituteur à la sainte ignorance du pope ? Cf. Miloë Savkovié, La Littérature yougoslave moderne, Belgrade, 1936, p. 126.
L’ÉcLise A LA VEILLE DE LA GUERRE.
Au début du nouveau siècle toutes les réformes qui avaient été introduites dans l’Église ne paraissaient porter des fruits qu'en tant qu’elles avaient joui du patronage de l'État. C'était réduire au minimum l'autorité effective du Synode et de son chef. Lorsque, le 22 mai 1907;le Métropolite demande au Synode d’exiger pour tout certificat de célibat une lettre des prêtres des anciennes paroisses des candidats au mariage, l'opinion publique réagit hostilement, car on voit dans une telle exigence l’annulation de tout. acte civil!. Mais que le gouvernement confère aux décisions de l’Église une portée officielle, nul ne songe à protester contre la « théocratie » qui s’instaure. C’est le drame de l’Église orthodoxe serbe : elle ne peut conserver son autorité sur les fidèles qu'avec le concours intéressé de l’État, c’est-à-dire des différents gouvernements qui l’utilisent pour des fins politiques. Mais par là même elle perdra son antique prestige qui puisait précisément son origine dans la croyance populaire qu’elle était une institution non point supra-terrestre mais supra-étatique. Ce n’est point que les gouvernements manquent à son égard de bonne volonté. Dans le programme électoral d’aucun parti l’Église n’est oubliée, mais l’intervention étatique est souvent maladroite, inadaptée au but que l’on veut atteindre. Lorsque le gouvernement serbe, en octobre 1907, s’efforce de relever l’éloquence de la chaire de plus en plus abandonnée en Serbie, il n’imagine aucun autre moyen que de conférer aux prêtres jugés les meilleurs prédicateurs une « décoration », idée qui révolte les âmes vraiment religieuses. « Le prêtre qui voudrait être décoré n'aura qu’à apporter ses sermons à l'Évêque ». « Quelle dérision ! » s’écrie le journal Politika ?. En fait, dans ces dernières années, les prêtres serbes s’intéresseront surtout à l’amélioration de leur condition matérielle, à la réforme de leur statut. Le temps des grands courants spirituels qui divisaient le clergé mais insufflaient en lui une aussi vive ardeur combattive est bien fini. Les guerres balkaniques réveilleront certes. chez lui un fervent enthousiasme, qui rappellera la « croisade » de 1875-78, mais au même titre que dans toutes les autres classes de la nation *. L’élan sera d’ailleurs plus patriotique que religieux. En attendant, dans ces premières années du xx® siècle, le clergé: se passionne pour des questions de second plan mais qui l’intéressent.
1 Politika, 12 et 16 août 1907.
2 Ibid., 2 sept. 1907.
8 Stampa, 12 mars 1913.