SECOND CONFLIT AVEC GERASIM
L’évêque de Sabac, malgré l'affaire du pope Djordje en 1834, continuait ses excès et soulevait l’indignation de son clergé comme celle
1 Nous ne connaissons cette affaire — dont Ilié parle peu — que par la correspsndance échangée entre le Métropolite et Niéifor. Deux lettres sont reproduites in extenso par [lié (op. cit., p. 117-120).
2 Ilié (A.), op. cit., p. 120.
de ses ouailles en déplaçant, révoquant et nommant les popes de son diocèse à tort et à travers, disposant des cures comme d’un bien personnel. Il ne se souciait point de solliciter l’autorisation du Métropolite de Belgrade. Petar fit preuve d’une longue patience ; ce n’est qu’à la fin de 1838 que nous le voyons intervenir. Il s'agissait au reste d’un cas assez grave : Gerasim s’était permis d’ordonner un clerc appartenant à l’archidiocèse belgradois. La réprimande du Métropolite nous étonne par sa sévérité inaccoutumée : « Vous ne nous avez pas seulement offensé, mais vous avez aussi. offensé Notre Mère la Sainte Église, en violant ses constitutions consacrées par les canons des Conciles et conservées intactes durant tant de siècles ; vous avez forfait à votre serment que, comme chaque évêque, vous avez prêté à l’occasion de votre ordination, en promettant, entre autres, que vous ne feriez pas d’ordinations à l’intérieur d’un
diocèse étranger, sans le consentement de l’évêque compétent »
{30 octobre 1838 ) 1
NOMINATION D'UN ÉVÊQUE DU Timox.
Avant de s’efforcer de ramener au respect des Canons de l’Église un épiscopat turbulent, Petar avait procédé à la nomination d’un nouvel évêque destiné à administrer les territoires du Timok récemment réunis à la principauté de Serbie. Ainsi qu'il le notifiait par sa lettre du 8 février 1834 au Patriarche de Constantinople, son choix s'était porté, pour administrer ce troisième diocèse, sur Dosite; Novakovié, ancien archimandrite du monastère de Gornjak (Vavedenje). Dosite] jouissait non seulement de la confiance de Petar, mais aussi d’une grande popularité au Timok. Le Métropolite de Belgrade avait demandé, pour le pasteur de cette marche serbe si cruellement éprouvée, tés bénédictions spéciales du Patriarche de Constantinople. Constantin avait accepté et avait informé le Métropolite serbe qu’il avait inscrit l’évêque du Timok au nombre des évêques de la « Grande Église du Christ », souhaitant « qu’il se montre en toute occasion pur envers Dieu, utile (polezni) en paroles et en actes pour ses ouailles, reconnaissant envers son Altesse le Knèze Serbe et digne de l'éloge et de l'amour de son Métropolite. » Petar s’était empressé de rapporter à Dosite] ces paroles louangeuses du chef de la « Grande Église », en le priant d’y voir comme un pro-
gramme de son activité de et une règle de conduite pour l'avenir (28 mars 1834) 2.
Le TiCuAS) op Cr n stade 3.Ilié (A), op. cit., p.121.
Ces premiers conflits laissaient présager les difficultés de toute nature que rencontrerait Petar le jour où il essaierait de créer pour l’avenir ce corps de prélats instruits et dévoués sans lesquels aucune réforme profonde de l'Église serbe n’était possible.
Les évêques Phanariotes ne s'étaient jamais souciés de créer en Serbie des séminaires : pour eux, l’orthodoxie était simplement un moyen d'exploitation de la nation. Ils n'avaient nullement envie de créer les pépinières de prêtres nationaux qui mernaceraient un jour les positions du haut clergé grec. Le premier « ministre » de l’Instruction publique serbe, Dositej Obradovié, avait eu l’idée, dès 1810, de fonder, à côté de la Velika Skola, le premier Séminaire. Mais la catastrophe de 1813 mit fin à ces projets ?. Le Knèze reprenait l’idée, avant même que Petar fût arrivé en Serbie. En 1822, Miles s'était avisé d'écrire à l’archimandrite Lukijan Muëicki, célèbre dans tout le monde serbe pour son érudition, lui demandant ce qu’il pensait de la fondation en Serbie d’un séminaire ; l’archimandrite avait envisagé, dans sa réponse, la création de deux écoles distinctes, une destinée à former Ce jeunes prêtres qui serait à proprement parler un « séminaire », l’autre pour former des jeunes gens « sains et raisonnables » à la profession d’instituteurs, c’est-à-dire une école normale. Lukijan ne demandait pour ces deux écoles réunies qu’un personnel de quatre maîtres, ce qui n’était pas beaucoup. Il pensait que, plus tard, les monastères, outre l’argent, pourraient fournir les professeurs du Séminaire. Mais pour cela il fallait faire vite et rattraper le temps perdu « depuis dix ans ». Le moment était au reste favorable :
« Aucun pays, dans toute l’Europe, ne jouit d’une plus grande paix et tranquillité que le vôtre. C’est dans la paix que les sciences prospèrent le mieux » ÿ.
Il conseillait également d'emprunter des instituteurs à la métro-
1 Svabié (Pavle), professeur au Séminaire de Belgrade, est l’auteur d’un certain nombre d’articles historiques sur les origines du Séminaire en Serbie. Citons entre autres O postanku Beogradske Bogoslovije (Glasnik Pravoslapne Crhve, Belgrade, 1903), et un autre article paru en janvier 1907 dans la même revue. Voir aussi V’Istorièki pregled Biogradske bogoslovije za prvih pedeset godina njenoga opstanka 1836-1886, de Milaë (Nikodim), Zadar, 1888.
On pourra trouver également une brève, mais excellente histoire du séminaire dans le journal officiel du Synode épiscopal du Patriarcat de Sremski Karlovoi 8 Srpski Sion (deuxième année, n°13, 29 mars 1892, p.208) qui paraissait à NoviSad.
2 Gavrilovié (Andra), Beogradske Velike Skole (1808-1813), Belgrade, 1883.
3 Ilié (A.), op. cit., p. 344.
polie de Karlovei, naturellement avec l'autorisation des Autorités civiles et militaires.
Lukijan citait l'exemple édifiant des Serbes de Hongrie :
« De notre côté aussi, notre nation n’avait jusqu'ici qu’une seule école pour les prêtres, fondée il y a 27 ans. Maintenant, l'Empereur a permis que nous en fondions encore quatre : à Pakrac, Arad, Temisvar, Vréac. On commencera le 17 novembre prochain. Allez au nom du Seigneur, et commencez, vous aussi, dès aujourd’hui. Agissez de même pour l’école d’instituteurs : vous pouvez bien commencer dès maintenant avec nous. Chez nous, l’école normale n’a été créée qu’il y a seulement 10 ans ; vous avez la possibilité de la créer maintenant ; quelle gloire cela sera pour vous ! » 1.
Ces encouragements fraternels ne furent pas prodigués en vain. L'automne de la même année (1822), Milos réunissait à Kragujevac un narodno sobranije du Clergé serbe, qui approuvait, entre autres réformes, la création d’un Séminaire. La circulaire adressée à ce sujet par le Knèze à toutes les autorités locales, civiles et religieuses du pays, constate avec amertume l'ignorance qui régnait dans le jeune État. Miloë allait jusqu’à soutenir que le niveau de culture du peuple était tellement bas que non seulement ilne pouvait plus trouver un homme apte à être ordonné prêtre ou moine, mais qu’il n'existait pas d'homme assez lettré pour comprendre ce qu’il écrivait lui-même (da bar sam moe $togod razbrati u onome $to napi$e….) ?. C'était exagérer assurément, mais la nécessité d’un séminaire n’en était pas moins impérieuse. Le Knèze projetait de former des jeunes gens appartenant aux deux diocèses alors existants (ceux de Belgrade et de Sabac, puisque le Timok était encore sous l’autorité directe des Turcs), « dans une maison suffisamment spacieuse » (uw dovoljno prostranom domu), que l’on construirait à Kragujevac. La collecte des fonds nécessaires à l'édification du séminaire serait confiée à l’archimandrite du monastère de VraéevSnica, Melentije, Ministre de l’Instruction nationale (popetitelj narodnog prosvjetenija) et à Raka Teëié, knèze de la nahija de Valjevo. Une souscription nationale était ouverte ÿ. Ces bonnes résolutions furent sans lendemain. La lutte contre les évêques phanariotes menée par l’Église serbe passait alors avant tous les autres problèmes. Nile Métropolite Anthime, ni Melentije n’eurent les loisirs de remettre à l’étude un projet de Séminaire, qui ne revint à l’ordre du jour qu’avec l'accession au trône métropolitain de Petar Jovanovié.
? Petrovié (Vuk.), Gradja za istoriju Kraljevine Srbije, t. II, p. 417-418. ? Ilié (A.), op. cit., p. 346.
3 Jbid., p. 347.
til, ds
Aussitôt après son retour de Constantinople, Petar se mit à préparer un nouveau projet qu’il soumit dès le 5 février 1834 aux évéques assemblés à Kragujevac !. Envisageant la création d’un Consistoire et la fondation d’ « écoles de prêtres » (o osnivanju klerikalnih uëiliéta), il prescrivait de créer dans chaque diocèse une école de prêtres (klerikalna $kola), sous le contrôle de l’évêque. Le Métropolite se heurta alors à l'opposition de la commission d’administration civile chargée, à la même époque, d'organiser les premières écoles normales. La commission estimait qu’il serait plus avisé de fonder des Gymnases ou des Académies d’État au sein desquelles on ménagerait des Sections spéciales qui tiendraient lieu — plus économiquement — de Séminaires. Le Knèze, arbitre du conflit, donna tort, cependant, à la Commission. Ce fut donc le projet du Métropolite qui l’emporta : celui-ci n’était cependant pas au bout de: ses peines. Il fallait trouver désormais un local propre à abriter le. Séminaire, et dans le gros village qu'était le Belgrade de 1835 la chose n’était pas si aisée. Après de vaines recherches, le Méiropolite se décida, au début de l’année 1835, à avertir le Prince qu'il se trouvait dans l’obligation de loger les premiers Séminaristes dans sa propre demeure ?.
Les aménagements nécessaires furent si longs qu’à la fin de la même année aucun étudiant ne pouvait encore entrer au nouveau Séminaire. Enfin, le 25 juillet 1836, au lendemain du Nacertanije, et après un nouveau décret du Knèze, une circulaire du Métropolite invitait le clergé à dresser une liste des jeunes gens désireux d’aller au Séminaire. L’enseignement devait, au début, ne durer qu’une année et les étudiants étaient tenus de pourvoir eux-mêmes à leur entretien. Les deux premiers professeurs du Séminaire furent deux « étrangers », un Serbe du Srem, Gavrilo Popovié, et un Serbe de Dalmatie, Likogen Mihaïlovié, aux traitements, le premier de 300 thalers, le second de 350. Les élèves, provenant des deux diocèses, étaient au nombre de 26. (Le Timok était tellement pauvre qu’il fut impossible d’y trouver un étudiant ayant les moyens de payer le voyage à Belgrade et de suivre l’enseignement d’un an.) On s’aperçut vite que le temps de scolarité était insuflisant, et l’on ajouta une année supplémentaire d’études #.
La nouvelle institution connut un très vif succès. Dans les années qui suivirent immédiatement sa fondation, le Séminaire comptait environ une soixantaine d'élèves (première année 20 élèves,
1 Ilié (A.), op. cit., p. 348.
2 [lié (A.), op. cit., p. 349.
8 Petrovié (Mita), Finansije i ustanove obnovljene Srbije do 1842, t. I, p. 825.
deuxième année 40 élèves). Dès octobre 1838, le Métropolite insistait sur la nécessité d’instituer un enseignement de troisième année. Le professeur était déjà choisi : Gavrilo Popovié, le doyen du Séminaire. Les deux autres maîtres furent Amfilohije Davidovié et Pavle Popovié. Il était aussi nécessaire, faisait remarquer le Métropolite à Milos, d'élever les traitements : les deux premiers instituteurs ne touchaient que 300 et 350 thalers. Il était préférable d’adopter une échelle par âge : 250 thalers pour le plus jeune, 350 pour les doyens. Miloë répondait deux jours plus tard en acceptant toutes les propositions de Petar. Une autre question allait se poser, celle des frais de scolarité. Petar était d'avis d’exempter de ceux-ci les séminaristes déjà mariés. Miloë, esprit pratique, ne voulait pas renoncer à une source lucrative de revenus. Devant l’avarice du Knèze, le Métropolite prit à sa charge l'entretien de douze des séminaristes les plus pauvres, les nourrissant et les logeant dans une petite maison qui faisait partie des dépendances du palais métropolitain, et où résidaient jusque-là les tatari (courriers à cheval) du Métropolite. Chaque professeur, à tour de rôle, conduisait les séminaristes, de leur nouvelle demeure au Séminaire, et du Séminaire ‘à l’église. Ilié conte les succès obtenus par les jeunes séminaristes dans le chant d'église. Miloë, venu un jour de Kragujevac à Belgrade, exprima son admiration à Petar. Celui-ci, profitant de la bonne humeur princière, insinua « qu’ils chanteraient encore bien mieux s’ils avaient de quoi manger ». Milo eut honte de sa lésinerie et, attendri, ordonna :
« Qu'ils se rendent aussitôt à la Caserne, et qu’ils s’y restaurent désormais ! »1
Cette anecdote révèle que Milos, tout comme Petar, était persuadé de l’utilité de cette Kliriéeska Skola. Mais son avarice naturelle le portait à souhaiter que son Métropolite en fît les frais. Celui-ci n’en était nullement ravi, prétendait qu'il n'avait vu « dans aucun Empire » que ce fût le Chef de l’Église qui payât de ses deniers une institution aussi utile à l’État. Il acceptait bien de contribuer à l'entretien de l'École, mais se refusait énergiquement à aller plus loin. En juin 1820 déjà, Milos avait prié Iëko, consul des négociants grecs de Belgrade, de tenter de fléchir le Métropolite — alors Agathangelos — sur lequel il avait une certaine influence, et de lui arracher la somme nécessaire à la fondation d’un Séminaire. Cette mission délicate n’avait eu aucun succès, mais Iéko en avait du moins conservé un piquant récit : Agathangelos, les larmes aux yeux, ouvrit ses armoires et ses coffres devant le consul, se déclarant tout à fait
1 Ilié (A.), op. cit., p. 351.
at le L'acii