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CORRUPTIONS DES MŒURS

pour la beauté féminine. Une de ses maîtresses l’accompagnait sur les champs de bataille, habillée en homme. Quant à Miloë, sa vie privée était pour tous un sujet de scandale. Il obligeait sa femme à cohabiter avec ses maîtresses !, ce qui n’alla pas sans provoquer des drames domestiques. Lorsque le Knèze se rendit à Constantinople, il fit l’acquisition de deux Tcherkesses qu’il destinait à être les compagnes de ses plaisirs. Comme on peut le penser, l'exemple du prince était imité par beaucoup de hauts fonctionnaires. Les Chrétiens, semblables en cela aux Tures, ne se gênaient point pour entretenir de véritables harems.

Le célèbre Gospodar Vuëié, après 25 ans de vie conjugale avec une Serbe qui lui avait donné deux fils et trois filles, ne s’était-il pas amouraché d’une jeune Grecque, Anula, « d’une beauté idéale » nous assure Cunibert ? ?. Quoiqu’elle fût elle aussi mariée, Vutié obtint le divorce et l’épousa. L’ancien mari d’Anula poussa les hauts cris, mais l’archevêque serbe — un Grec de naissance — fut sans doute intéressé à accorder sa bénédiction au second mariage de la belle #.

L’« administration » rudimentaire du Knèze était débordée par les demandes de divorce qui affluaient sans cesse. Un barbier du nom de Petko importuna longtemps les bureaux, sa femme l’accusant de mener une vie débauchée et réclamant à cor et à cri tant auprès des autorités turques qu’auprès des serbes le divorce immédiat 4. L’histoire de Rista Diamandi est encore plus piquante et révélatrice des mœurs serbes de l’époque. Ce riche marchand provincial venait de Seres et avait laissé « dans le vilayet » sa femme et ses enfants. Or, dès son arrivée à Belgrade, il devait faire la connaissance d’une jeune et jolie veuve. Le négociant, séduit par ses charmes, ne fut pas long à perdre la tête, et oublia complètement femme et enfants. Il résolut d’épouser sa jeune amie et de fonder un foyer belgradois. Le tribunal de Belgrade en jugea autrement, lui contestant le droit

’être bigame. Notre homme décida de s'adresser directement au Knèze, et s’efforçait d’arracher une audience lorsque ses affaires domestiques trouvèrent une solution à laquelle il ne s’attendait point : sa maîtresse l’abandonnaiït, allant chercher refuge dans le harem

1 La princesse Ljubica, femme de Miloë, avait tué de sa propre main une maîtresse de son mari. Mais celui-ci toujours rusé trouvait le moyen de ramener des femmes au Konak. Il avait appelé à Kragujevac une femme turque du nom de Jelenka sous le fallacieux prétexte d'apprendre à son enfant la langue des Maîtres. En réalité, une lettre adressée au Knèze, le 18 septembre 1822, par son secrétaire belgradois Naum Icio, révèle le genre de professorat auquel on destinait la belle musulmane. Cf. Petrovié (M. S.), op. cit., p. 133.

2 Cunibert, op. cüt., t. I, p. 249.

3 Stranjakovié, Vuciéeva buna, Belgrade, 1936, p. 108.

4 Petrovié ‘M. S.), op. cit., p. 135-137.

d’un Turc belgradois. L’incident risquait de provoquer un conflit grave, surtout en 1829, où les rapports restaient assez tendus entre Serbes et Turcs. Rista, toujours inconscient, osa demander au Knèze qu’on lui accorde le droit de retirer du harem l’élue de son cœur. Pour toute réponse, Miloë ordonna au tribunal de Belgrade de gratifier le requérant de 50 coups de bâton !. Rien n’y fit. Rista, sa peine purgée, n’eut rien de plus pressé que d’aller délivrer sa bien aimée, qui, entre temps, avait consenti à reprendre la vie en commun. Ils cherchèrent tous deux un prêtre qui accepta de les marier : un pope de Palilula, Djordje, se prêta à cette criminelle cérémonie au printemps 1830. Ce fut un beau scandale dans Belgrade. Le Métropolite suspendit, puis fit emprisonner le prêtre coupable auquel Milos fit vraisemblablement infliger une bonne correction ?.

Un fait caractéristique et assez paradoxal était que l’obéissance fidèle et scrupuleuse à des coutumes et à des traditions séculaires n’empêchait nullement la disparition du sens moral. Belgrade conservait religieusement les anciens usages. Le Serbe de Novi Sad Jovan Hadié, appelé en Serbie par Miloë en 1837 pour y «rédiger la Constitution », pouvait constater que le port du costume national était universel (No$ioa francuskog ni muskog ni #enskog ni viditr) à. On se montrait avec commisération une malheureuse folle, la « RoZika », qui parcourait les rues de Belgrade habillée « à l’européenne » 4 Au reste, les femmes ne se hasardaient pas à sortir seules et non voilées, et Mih. S. Petrovié a pu appeler les rues belgradoises de cette époque « les rues sans femmes » (ulice bez Zena) 5.

Même chez les chrétiens, les habitudes musulmanes demeuraient en vigueur : les femmes devaient, au dehors tout comme dans leurs foyers, témoigner à l’égard des hommes les marques extérieures du plus grand respect. Une vieille femme ne se serait jamais permise, dans la rue, de passer devant un homme, ni même un garçonnet. C’est ainsi que, dans les classes aisées et « cultivées » de la Serbie de

! La bastonnade était d’usage dans la Serbie de Miloë, mais très réglementée. Le Kmet ne pouvait faire donner plus de 10 coups de bâton au coupable, les « Kapetani » d'arrondissement plus de 25, et ceux de district plus de 40. Les femmes devaient être fouettées debout, les hommes couchés et liés à un chevalet. Cf. les intéressantes notes de l’archiprêtre Viéentije Popovié publiées par M. Sukovié, dans son article : Zanimljivi podaci o #ivotu, obiéajima, pravu i porodiënoj zajednici Starog Caëka, paru dans la Pravda du 1-VII1-1937.

3 Petrovié (M. S.), op. cit., p. 139.

# Voir l’article de Sava Milutinovié : Stogodisnjica od dolaska Jovana Hadäiéa à Vasilija Lazareviéa u Srbiju, dans la Politika du 5-VII1-1937.

7. ee (Dr Marija), Jlustrovana istorija Beograda, Belgrade, 1933, p. :

5 Petrovié (Mih. S.), op. cit., p. 141.

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