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LE CLERGÉ ET LA MORALE

Les effractions d’églises étaient relativement fréquentes. On en a un exemple le 16 juin 1819 dans la région d’Uzice ; le 17 juillet 1838 une autre église de province était dévalisée ?.

L'Église avait perdu son antique ascendant sur le peuple ; ce n'avait pas seulement été la faute des Phanariotes, l’inconduite du clergé serbe y contribuait pour une grande part. Il n’y avait pas que des voleurs de profession pour piller les églises. En 1820, un pope de la nahija de Kragujevac volait 40 ducats dans la poche d’un de ses collègues. Un autre, de la nahija de PoZarevac, pillait le monastère de Zaova en compagnie de sa grand’mère, RuZa, une religieuse ÿ.

Du point de vue des mœurs, la situation était aussi peu brillante et, du moins jusqu’à Petar, les chefs spirituels avaient donné le mauvais exemple.

On gardait encore le fâcheux souvenir de l’évêque phanariote de Sabac, Danilo Jovanovié qui, en 1815, avait pris le parti des Turcs ; mais Melentije Nikëié, quoique Serbe, bien qu’on rendît hommage à sa bravoure, était tout aussi déconsidéré pour son penchant immodéré envers les femmes #.

Beaucoup de popes étaient déférés aux tribunaux pour délit d’adultère. Miloë, qui s’y connaissait en la matière, se chargeait luimême de dénoncer les coupables. Le 30 mai 1824, il signalait aux knèzes du Narodni Sud un prêtre accusé d’avoir été surpris en flagrant délit avec sa belle-sœurÿ. Certains popes, fuyant l’indignation

1 Il concluait : Tako, dakle, bezbedno u Serbiji svaki s svojim dobrom Ziveti moëe (Srbska Péela za 1836, p. 109).

2 Djordjevié (Tih. R.), Naë narodni äivot, t. I, Belgrade, 1930, p. 157.

8 Djordjevié (Tih. R.), 1z Srbije Kneza Milo$a, p. 204.

4 Jbid., p. 203.

5 Jbid., p. 203.

populaire, allaient chercher refuge en Turquie, tel ce pope Constantin, suspecté d’entretenir des rapports illicites avec sa belle-fille. En 1820, Jevrem Obrenovié écrivait de Valjevo à Miloë, lui citant le cas du pope Vasa, de Noéaj, séducteur d’une petite villageoïse. Certains cas étaient encore plus graves. Le pope Petar, de Vréina, après avoir rendu mère une de ses paroissiennes, avait tué l’enfant. Lors de la révolte de Djak (Djakova buna), au début de janvier 1825, la femme de Jovan Obrenovié, Kruna, avait eu moins de peine à se protéger de l’attaque des insurgés que de la lubricité de certain pope.

Le Knèze se chargeait de ramener dans le bon chemin ces brebis égarées Î,

Miloë faisait envoyer, en 1836, à son Métropolite un rapport circonstancié sur la conduite scandaleuse de certains prêtres serbes qui menaient une vie de débauche, et gardaient des femmes chez eux. Ce qui, selon lui, était le plus affligeant, c’était les propos de leurs paroissiens qui finissaient par perdre confiance dans le chef de l’Église (pa ljudi govore, da ovi popovi iz Njemaëke razvracaju svjet, t da im se ni$ta ne mo%e, poëem vi znate za to sve, a necete im ni$ta)?.

La même année, le Knèze signale le cas du pope Ognjan Pavlovié qui, au lieu d’accomplir scrupuleusement les devoirs de sa vocation, vagabonde dans le pays et débite des sornettes en guise de sermons. Le Métropolite rappellera à l’ordre ce prêtre en le menaçant de révocation ÿ.

Enfin, entre Milos et Petar, une longue correspondance s’échange au sujet d’un pope de triste réputation, le pope Marinko Milovanovié, duquel s’était déjà plaint en février 1837 le chef de police du district de Kragujevac. Aux griefs de l’autorité provinciale le Knèze ajoutait les siens (Medjutim 1 to am dodajemo, da on s konja mrivace opojava, a moguëno je, da i druga tome podobna istuplenija &ini, koje nurija$t njegovi moe biti od stida nisu htijeli ni izjaviti…). D’après les paroles du Prince, on peut conjecturer que le pope Marinko était coupable sans doute de fautes pire graves que celles dont on HRcna ouvertement. Sans doute s’agit-il encore d’une affaire de mœurs 4

1 Cunibert décrit la « cérémonie navrante » de la destitution d’un prêtre qui avait eu lieu dans l’église de Kragui evac et pendant la Skupétina de Kragujevac en 1830. Ce pope Pavle, auquel le vicaire de l’évêque de Sabac arracha publiquement « les insignes de son ministère », était un véritable fripon : « après une enquête sur sa vie, reconnu coupable de plusieurs vols, qu’il avait commis même à main armée, sur la voie publique, il fut condamné à mort et exécuté deux mois après » (Cunibert, op. cit., t. I, p. 305).

2 Ilié (A.), op. cit., p. 141-142.

3 Jbid., p. 148.

4 Ilié (A.), op. cit., p. 139 et sqq.

el

L’archiprêtre de Kragujevac, de son côté, adressait au Métropolite un message peu édifiant sur les popes du diocèse de Kragujevac : « tant que je ne me serai pas rencontré avec votre Éminence, il me sera impossible de vous rendre compte de tout ce qu’ils font opijaju se, jedan drugog, da oprosti va$a Svjatost, kromje &ina, kao konji ja$u, polupali su glave ; odrli obraze….

Et il concluait : « Je n’ai vu nulle part au monde des excès comme les leurs, et cela pendant le jeûne, tandis que je m’affaire à confesser le peuple : depuis Pâques, ils ne viennent plus du tout à l’église... 1»

Du point de vue de la moralité, les moines ne valaient guère mieux. Gavrilovié déclare qu’il y avait parmi eux « des voleurs », des brigands, des querelleurs, des débauchés, des homosexuels, des ivrognes, des brutaux, des mendiants qui quêtaient sans autorisation et pour leur profit ?. Loin de conserver lesmonastères qui leur étaient confiés, ils participaient parfois à leur pillage et à leur dévastation. Dans l’ancienne laure impériale de Studenica, il s’était trouvé un moine pour remplacer un carreau absent par un précieux parcheminé.

Petar seul réussit à introduire un peu de discipline dans le clergé régulier, mais 1l devait être gêné dans son œuvre réformatrice par la confusion entre les juridictions civiles et religieuses. On voit des évêques, à la demande des autorités administratives, jeter eux-mêmes en prison les popes inculpés. D’autres prétendent que les coupables doivent être déférés à la justice séculière qui appliquera la peine prescrite par l’Église. Cette confusion des pouvoirs paralysa longtemps tout effort en vue d’une réforme ecclésiastique 4.

Si, sur le plan moral, l'influence du clergé était faible et pour ainsi dire nulle, dans le domaine scolaire, il semble, au premier abord, qu'il était loin d’en être de même. Jovan Hadzié parle des efforts du Métropolite pour construire, dans chaque village, à côté de l’église, une école nationale. Dès 1834, alors qu’il soumettait au Knèze son premier projet d'école «celéricale », le Métropolite attirait également l'attention du Knèze Miloë sur la nécessité de créer dans tout le pays un solide réseau d’écoles nationales (Pored osnivanja

1 Jbid., p. 125.

2 Gavrilovié, op. cit., t. IT, p. 657.

3 Kanitz (F.), Serbien : Historisch-ethnographische Reisestudien aus den Jahren 1859-1868, Leipzig, 1868, p. 187 (Le fait cité remonte à trente ans auparavant).

4 Cunibert note que les différends entre ecclésiastiques étaient jugés par les « Synodes », mais que les différends entre ecclésiastiques et laïques « relevaient de la compétence des tribunaux ordinaires », (Cunibert op. cit., t. IT, p. 136).

klerikalni #kola, potrebno bi bilo, da se barem pri svakoj crket otvore manje kole, iz koji bi se djeca, znajuéi ëitati à pisati, u onu klertkalnu Skolu mogla uzimati….) ?.

L'idée n’était pas nouvelle ?. Depuis le temps de Karadjordje, la notion d’école, tout élémentaire qu’elle fût, était indissolublement liée à l’idée d’Église. Le peuple considérait que les écoles qui ne s’abritaient point dans quelque monastère n’étaient que des institutions instables, provisoires, sans garantie : ce n’étaient pas de. « vraies écoles ». Peu à peu, toutefois, l’école, sans se séparer ouvertement de l’Église, s’en rendait plus indépendante. Dositej Obradovié aimait à répéter : « Des écoles, des écoles ! et non des sonnettes et des cloches ! » C'était faire preuve d’une grande audace que d’imaginer dès cette époque, une école qui pourrait être une école laïque *. Mais la Serbie avait suffisamment à faire en pourvoyant chaque monastère d’une école avant de songer à une telle réforme. Petar restait le partisan convaincu de l’école à l’église ou au monastère.

Il se préoccupait également de fournir les livres nécessaires. Au début, ces derniers venaient surtout d'Autriche et de Russie. Plus tard, le directeur de l’imprimerie du Knèze, Adolf Bermann, « Prussien de beaucoup de capacité » (Cunibert), réussit à faire éditer en Serbie les premiers manuels pédagogiques, qui eurent une grande diffusion, même en dehors des frontières 4.

Ces premiers ouvrages scolaires édités en Serbie étaient l’œuvre personnelle du Métropolite, qui devait faire preuve, pour ce genre de rédaction, des connaissances les plus variées. Petar passait, en effet, pour posséder un savoir encyclopédique, ce que nous confirme cette lettre que lui adressait en 1836 Miloë :

« Je sais que nous n’avons pas encore de grammaire serbe, et qu’elle nous est extrêmement nécessaire 5. Il est donc utile d’en faire une. En cherchant à qui nous pourrions en confier la rédaction, nous n’avons trouvé personne d’autre que Votre Éminence, et ceci primo, parce que vous écrivez bien le serbe, secundo, parce

1 Ilié (A.), op. cit, p. 225.

? Cunibert en attribue le mérite au Knèze : « près de chaque église il fit bâtir une salle destinée à une école élémentaire » (Cunibert, op. cit., t. II, p. 130).

$ Voir les articles parus à l’occasion du Cinquantenaire de la Société de Saint- Sava, dans le journal belgradois Politika du 27 janvier 1937.

# Art. de Crnorizac (Damjan), Pedagoski lik Dositeja Obradoviéa, dans le Hrigéansko delo (Skoplje) de février 1936, p. 19.

5 Voir la lettre du Métropolite au Père Joasaf du monastère de Rila (Ilié, op. CU pe 235);

$ Miloë n'avait pas accepté, en effet, la Grammaire de Vuk. Cf. sur cette question Stojanovié (Ljub.), Zivot i rad Vuka Stefana Karadäiéa, Belgrade, 1924, p. 73 et sqq.

que nous espérons que vous ne vous éloignerez pas du Slavon, mais que, autant que possible, vous vous en rapprocherez comme il faut : tertio, parce que vous avez auprès de vous des gens que vous pouvez employer dans la confection de cet ouvrage ; quarto, parce que c’est votre vocation et celle du Consistoire de s’occuper des progrès de l'instruction nationale, dont la grammaire est la base. »

Et il terminait sur cette considération philosophique :

« Nous vous faisons observer qu’il ne vous faut pas redouter que cette œuvre soit imparfaite, car où est la perfection, et en particulier dans une grammaire qui est la première du genre ? 1 »

A. Ilié publie d’autres documents aussi significatifs qui révèlent le rôle essentiel joué par Petar dans les débuts de l'instruction publique en Serbie. C’est à lui qu’on envoyait les livres d’algèbre, afin qu’il jugeât par lui-même s’ils étaient utilisables dans les écoles supérieures. Le Président de la commune de Belgrade s’adressait à lui pour lui demander de trouver un instituteur pour la IIIe classe. Petar accepta de s’occuper de cette affaire, à condition que l’on fixât un traitement suffisant (estimé par lui à 100-120 thalers) pour le nouveau maître. Le président de la commune de Belgrade s’empressa de répondre au Métropolite que la commune, pour avoir un bon instituteur, consentirait volontiers un petit sacrifice pécuniaire (l’ancien maître n’était payé que 90 thalers). Le conseil municipal « s’en remet à lui », Jer mt se od nauka $kolskr toliko ne razumemo a radi smo decu svoju va$om pomoéu prosvetiti…?. L’assocation de professeurs du premier gymnase de Kragujevac envoyait, le 29 décembre 1835, son hommage au Métropolite, le félicitant des efforts qu’il déployait dans l’intérêt de la Patrie, de l’Orthodoxie et de la Chrétienté #.

Toutefois, on s’abuserait singulièrement si l’on se formait une

1 Ilié (A.), op. cit., p. 227.

2 Ilié (A.), op. cit., p. 230.

8 Ilié (A.), op. cit., p. 235.

Stevéa Mihailovié raconte dans ses Mémoires comment se déroulaientles services religieux dans l’église de Pirot. C'était pour lui, bien qu'il ne fût qu’un enfant, « miracle inouï ». « Comment ils officiaient et ce qu’ils disaient, je n’y comprenais rien. Et non seulement moi, mais aussi tous les autres qui étaient venus là, et les Pirotois eux-mêmes, ne comprenaient rien. Nous entendions seulement une sorte de criaillement, et nous nous signions. Quelques-uns disaient que l’on célébrait ici en grec. L’évêque lui-même officiait, puis, le service achevé, il commençait à prêcher — en turc. » Il était naturel que l’évêque grec, ne sachant pas le serbe — et les fidèles serbes ne comprenant pas le grec — s’exprimât dans la seule langue qui fût accessible à tous. Mais il n’en était pas moins paradoxal, comme le fait remarquer Zivanovié, que dans les églises orthodoxes le Seigneur fût glorifié sur les lèvres d’un évêque chrétien dans la langue de Mahomet... (Stevan-Stevêéa Mihailovié, Memoari. Sredio ih je za Stampu Zivan Zivanovié, Belgrade, 1928).

La Serbie et son Église. GE

opinion de la culture serbe sous Miloë exclusivement d’après les lois, les décrets du Knèze, ou la correspondance du Métropolite. L'ignorance restait grande encore !, Si Petar passait pour un grand savant, c’est qu’on n’était guère habitué à Belgrade à des Métropolites cultivés. Quand un des prédécesseurs de Petar, le Métropolite Cyrille, mourut en 1827, toute sa bibliothèque se montait à 3 livres d’une valeur de 10 gros ?.

Petrovié conte comment, lorsqu’en 1829 le jeune fils de Milos, Milan, vint avec sa mère en visite auprès du pacha Hussein et qu'il lut devant ce dernier une adresse serbe sur une lettre, chacun s’extasia sur sa «science ». Il y avait à Belgrade 4 écoles : une école maternelle turque, une serbe, une juive et une grecque, qui, semble-t-1l, était la meilleure.

En 1832, ces écoles comprenaient en totalité 227 élèves (211 garçons et 16 filles). L’année suivante, le nombre des élèves s'élevait à 267. En 1834 à 300. Malgré cette rapidité de croissance, il n’y avait toujours que trois maîtres.

Les instituteurs, laïques ou clercs, n’avaient pas une grande valeur pédagogique 5. L’un d’eux, Petar Radosavljevié, avant d'enseigner aux enfants, avait été boucher. Un autre, Mihaïlo Resnitanin, ne savait à la vérité ni lire, ni écrire. Un troisième, rusé Tsintsare, n’avait adopté ce métier que par esprit de lucre : Kosta Zaka propalica 1 skitnica svetska, koji u svome veku nigda nije misho biti uëtelj 4. Les enfants devaient apporter avec eux leurs plumes que l’instituteur taillait, en n’oubliant point de prélever pour lui une plume sur trois. La discipline était très dure. Les mauvais élèves étaient fouettés, ou étaient obligés de s’agenouiller sur des grains de maïs.

Les maîtres étaient, en général, d’une extrême pauvreté. L’instituteur de l’école de Velika Drenova devait être, en février 1822, affranchi de toute imposition « puisqu'il n'avait ni maison, ni jardinet », ce qui était le comble de l’indigence 5.

Alors que, partout ailleurs en Serbie, les instituteurs étaient entret enus par les parents aisés ou les communes, à Belgrade c'était l’Église qui les payait. Miloë conseilla seulement aux tutori des églises de ne payer que pour les enfants dénués de ressources $.

Telle était la vie scolaire à Belgrade. Mais dans le reste de la

1 Gavrilovié, op. cit., t. II, p. 647.

? Petrovié (Mih. S.), Beograd pre sto godina, p. 195. * Petrovié (Mih. S.), op. cit., p. 196.

Vukova prepiska, livre II, Be'grade 1908, p. 651. 5 Petrovié (Vuk.), op. cit., p. 418.

6 Jbid., p. 418.

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