L’AFFAIRE DU POPE OGNJAN
Tout au plus pouvaient-ils suivre de très loin les événements et les commenter. Encore restaient-ils sur leurs gardes et veillaient-ils à ne pas se compromettre. Le pope Ognjan était un simple pope de campagne. Il fut arrêté un beau jour de l’année 1844, jeté en prison et accusé de haute trahison (kao izdajnik otetestva) sous prétexte qu’en présence de quelques amis, dont un tailleur nommé Milosavac et un épicier du nom de Tufegdzié, il s'était hasardé à raconter qu’un certain Jovan Poznanovié de Belgrade lui avait dit que «les trois empereurs changeraient le Gouvernement en Serbie et que tous (les Serbes) devraient y consentir ». Notre pope avait également appris de la même source que les journaux de Pest annonçaient le retour en Serbie du Prince Michel, accompagné de 8.000 Russes... 1. Lors de l'instruction, on lui reprocha également d’avoir reçu du moine Siméon de Manasija de la poudre pour le cas où le Prince arriverait : jer ko zna $ta sve onda moe biti, se serait dit le pauvre pope. De toutes ces allégations puériles,iln’y avait absolument aucune preuve ; le seul témoin à charge était un domestique ignare du monastère de Manasija. Le malheureux ne sut pas se défendre, il reconnut avoir déjeuné avec Poznanovié et avoua que celui-ci, « s’adressant à une dame », lui avait raconté ce qu’écrivaient les journaux étrangers sur la situation en Serbie. Il avait effectivement demandé une petite quantité de poudre aux moines, mais elle était destinée à son fils qui chassait.
Le verdict fut impitoyable. Le moine qui avait fourni la poudre fut condamné aux travaux forcés à perpétuité, les amis du pope, Milosavac et Tufegdzié, reçurent chacun 50 coups de bâton. Quant au pope Ognjan, il fut condamné à la peine de mort, en application de la loi de sûreté publique (zakon o mironarusiteljima) du 22 octobre 1843. Il fut fusillé à Cuprija le 5 décembre 1844 2.
L’'Éczise SERBE VUE PAR LES ÉTRANGERS.
Sur la situation religieuse de la Serbie pendant les années 50, il est difficile de se former une opinion, les témoignages étant souvent
1 Le clergé des campagnes resté encore très primitif ne suivait que de très loin les changements politiques. Même dans des villes comme Caëak, en 1859, en présence de Miloë, le pope en arrivait à oublier le nom du nouveau Knèze et à appeler à haute voix la protection divine sur le Knèze Aleksandar Karadjordjevié, ce dont le vieux Miloë ne s’offusquait pas outre mesure (anecdote citée d’après Miliéevié par la Stampa de Belgrade, 7-9-34.)
2 On éleva, en août 1907, un petit monument à la mémoire du pope Ognjan. Nous avons puisé les détails de cette histoire peu connue dans un article de la Politika, 11 août 1907, consacré à cette inauguration.
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contradictoires. L’évêque de Negotin affirmait au Synode épiscopal que, pendant le grand jeûne pascal de 1864, 41.000 fidèles s'étaient confessés et avaient communié dans son diocèse. Au contraire, l'évêque de Sabac se plaignait que le peuple ne se confessât que rarement et communiât encore moins. Il signalait les dangers qui résultaient de la mésentente entre popes et kmets : ces derniers, petits fonctionnaires de province, jouaient aux esprits forts et prenaient un malin plaisir à faire « enrager » les prêtres en fixant les jours de délibération municipale aux fêtes et féries de l'Église, ce qui empêchait naturellement leurs administrés de remplir leurs devoirs religieux !. Par contre, des observateurs étrangers comme le Révérend Denton, prélat anglican qui visita la Serbie en 1861, soutenaient que les églises serbes étaient toujours pleines, et que les fêtes religieuses étaient fidèlement observées : Sunday is better observed in Belgrade than in any other city which 1 have visited on the Continent ?.
C’est aussi l’opinion de Kanitz en 1867 qui ajoute que le dimanche est chômé joyeusement, ohne Affektation eines mürrischen Wesens comme il est coutume en Angleterre. Denton nous montre le peuple des fidèles allant en foule, chaque dimanche, écouter un sermon au Monastère de Rakovica. Ce pieux devoir accompli, c’étaient d'innombrables pique-niques dans les bois. 4 Le Révérend s’étonne seulement du rite orthodoxe qui lui rappelle, on ne sait trop comment, les cérémonies des synagogues. The whole ceremonial not only in its broader features, but down to the minuter details, appeared to me essentielly Jewich 5.
Denton s'était pris d’affection pour le clergé serbe qu’il comparait au clergé anglican. Il avait rapporté l'impression la plus favorable du clergé paroissial de la Principauté :
They (les popes) are much respected and their considerable influence in the whole social economy of the parish S.
Mais il apparaît moins enchanté sur le chapitre des moines. Ceux-ci à l’entendre ne seraient que des « paysans en soutanes » (peasants in cassocks) 7. Denton est un des observateurs étrangers qui ait le mieux compris les problèmes intérieurs de l’Église orthodoxe serbe. Sa vocation l’appelait à s'intéresser, comme il le dit, à la condition ecclésiastique en Serbie. En particulier la brûlante
1 Zbornik pravila.…, p. 136-138.
? Denton (Rév. W.), Servia and the Servians, Londres, 1862, p. 9%. 5 Kanitz (F.), Serbien.….…., p. 653.
4 Denton, op. cit., p. 95.
5 Denton, op. cit., p. 76.
$ Denton, op. cit., p. 89.
* Denton, op. cit., p. 89.