L EGLISE SERBE VUE PAR LES ÉTRANGERS
question du second mariage des prêtres a attiré son attention. Il s’est indigné que le prêtre paroissial devenant veuf pût être con-. traint à renoncer à sa paroisse et à se retirer immédiatement dans un monastère, et il partageait pleinement les préventions du bas clergé séculier contre un Épiscopat tyrannique et incompréhensif — parce qu'issu du Monacat :
« Comment des hommes non mariés, s’écrie-t-il, et n’ayant pas eu de paroisse peuvent-ils comprendre les besoins du clergé paroissial ? 1»
Et il ajoutait :
It is impossible that the bishop should have had anyexperience in the government of a parish. Inthis case it is hard to see how they can bethe adyisers of those under their rule in the fine and difficult questions which a priest may sometimes desire to submit to the bishop.. ?.
Ses conceptions ne l’empêchèrent point d'entretenir d’excellents rapports avec la hiérarchie serbe. Il nous a laissé un portrait flatteur du chef de l’Église en 1861 :
He is still young for his present post, being apparently about five and forty years of age, with a countenance of great gentleness and intelligence. His manners are very refined and agreeable, and his whole deportment is one of the dignity befiting his position as the ruler of the Servian Church. 3.
Le Métropolite Mihailo de son côté rappela au prêtre anglican « l'intérêt particulier » qu’il avait toujours porté à l’Église d’Angleterre et lui révéla sa connaissance parfaite des usages anglicans. Toutefois, bien qu’il fit chaque jour une prière pour l’Unité de l'Église, il avoua n’avoir jamais lu l’English Book of Common Prayer que Denton promit aussitôt de lui envoyer dès son retour #, Après le Métropolite, le voyageur eut ensuite un entretien avec l’évêque de Sabac (Gerasim Stojkovié) dont il fut également enthousiasmé : The bishop has à fine, manly, and very intelligent countenance, and a remarkably quick and penetrating eye 5.
Celui-ci aussi exprima toute sa sympathie pour l’Église d’Angleterre avec laquelle il était très familiarisé. Il parla avec Denton des Lectures on the Eastern Church du Prof. Stanley, posant même
1 Un autre voyageur étranger, Anglais lui aussi, Herbert Vivian, qui a laissé un tableau pittoresque de la Serbie en 1897, soutient que Denton exagérait beaucoup quand il prétendait que le pope veuf était obligé d’entrer au Monastère. Une telle éventualité ne se présentait que si le prêtre commettait de graves scandales. (Herbert Vivian, Servia, the poor man's paradise, Londres, 1897, p. 72.)
2 Denton, op. cit., p. 91.
3 Denton, op. cit., p. 79.
4 Denton, op. cit., p. 80.
5 Denton, op. cit., p. 228.
202 LE RÈGNE D'ALEKSANDAR KARADJORDJEVIC
à son interlocuteur des questions insidieuses et ironiques sur quelques « bizarreries » de l’Église anglicane !. Cela n’empêcha pas le prêtre de la City de faire dès son retour un rapport extrêmement élogieux du haut clergé serbe à l’évêque de Londres. Peut-être alla-t-il même plus loin et fit-il allusion à des possibilités futures d’union entre l’Église anglicane et l’Église orthodoxe serbe, car l’évêque de Londres se dépêcha d’adresser à Mihaïlo une lettre chaleureuse de remerciements — en latin — se terminant par des vœux d’union mal déguisés ? Kanitz, qui connaissait mieux la Serbie que Denton, jugeait tout à fait ridicules les espérances du sicar de Saint-Bartholomew :
Man musste eben den Charakter des Serben, seine Sprache und die Sitten des Landes so wenig kennen wie Herr Denton, um nach einem kaum mehr als gewühnlichen Compliment ertauscht mit dem Erzbischof undeinigenanderen Geistlichenswelches zudem dem englischen Schriftsteller als Geistlichen gegolten haben mochte, solche Erwartungen zu hegen und rege zu machen, wie dies Herr Denton gethan hat...
Kanitz racontait aussi la mésaventure de quatre prêtres anglicans venus en Serbie peu après Denton et sans doute attirés par les récits de celui-ci. Ces ecclésiastiques trouvèrent auprès des autorités religieuses serbes le même accueil favorable ; on les avait munis des mêmes recommandations et laissez-passer. Mais lorsqu'ils prétendirent exiger l’intercommunion, le Métropolite refusa poliment quoique sans hésitation 4. La grande idée de Denton n’était pas encore mûre ©.
Trois ans après Denton, un autre voyageur en Serbie, Ubicini — Français celui-là — rapportait également d’intéressantes notes sur la vie religieuse serbe. Lui aussi s’était entretenu avec différents représentants du clergé serbe régulier et séculier. Il nous relate en particulier une visite qu’il fit à l’évêque de Karanovac (le futur Kraljevo), Janicije, en 1863 :
« Je trouvai un petit vieillard alerte, à l’œil vif, à la physionomie franche et ouverte qui portait gaillardement le poids de ses seize ou dix-sept lustres. »
1 Denton, op. cit., p. 229.
2 Kanitz, op. cit., p. 664.
3 Kanitz, op. cit., p. 664.
4 Kanitz, op. cit., p. 665.
5 Pourtant, en 1897, l’archimandrite de Manasija, Prokopije Vujitié, l’éloquent orateur de Banja, assurait à l'Anglais Herbert Vivian que Denton, visitant le monastère de Manasija, aurait officié dans la chapelle avec le clergé orthodoxe. Mais Denton ne fait pas mention dans son livre d’un événement qui était cependant de nature à confirmer ses espérances. (Herbert Vivian, Servia, the poor man's paradise, Londres, 1897.)