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CONSÉQUENCES DE LA DISGRACE DE PETAR

pas dépasser le cadre d’un antagonisme entre le Knèze et le chef de l’Église. Pourtant, aucun événement n’aura dans l’histoire de l'Église de plus lointaines répercussions. C’est une vue superficielle que de penser que la chute de Petar n’avait eu pour cause que son manque de loyalisme à l’égard de la dynastie des Obrenovié. Hormis sa faiblesse ou peut-être son opportunisme un peu maladroit, on ne pouvait rien reprocher de précis à l’ancien Métropolite. D'ailleurs, le Knèze Michel qu’il « adorait »!, et le vieux Miloé lui-même étaient beaucoup moins radicaux que certains membres de la Skupstina de la Saint-André. Miloë sera le premier à donner des conseils de modération à quelques têtes chaudes. D’autre part, les partisans des Obrenovié ne voulurent pas se mêler à cette querelle et restèrent à l’écart. Les vrais ennemis du Métropolite étaient donc bien les leaders du parti libéral, Jevrem Grujié et Milovan Jankovié, qui mirent à poursuivre le prélat un acharnement et une passion singuliers. Mais en intervenant dans une affaire qui aurait dû rester sur le plan purement religieux, le Conseil et le Gouvernement, qui eux-mêmes n’agissaient que sous la pression de la Skupÿtina de la Saint-André, créaient le « mauvais exemple » dont parlait Petar, le précédent redoutable que les partis politiques ne devaient jamais plus oublier. Désormais le Métropolite ne sera plus ce personnage inaccessible et inamovible, arbitre des luttes partisanes, gardien de la foi dynastique, tel qu’on se l’était représenté dans la Serbie patriarcale d'avant les années 50.

Il deviendra peu à peu un haut fonctionnaire comme les autres, plus respecté seulement en raison des souvenirs historiques qui auréolent cette dignité, souvenirs évocateurs d’un passé glorieux. Dans l’histoire de la chute de Petar, les Gouvernements ont encore puisé un autre enseignement : c’est qu'ils n’ont désormais plus à redouter de trouver l’Église orthodoxe serbe dressée en un bloc homogène contre eux et capable d’une opposition soutenue et tenace. Cette homogénéité du clergé, cette solidarité du haut clergé et du bas clergé, ont-elles existé vraiment en Serbie ? Assurément pas sous les Phanariotes, mais peut-être au début du règne du Métropolite Petar, alors que les prêtres encore ignorants mais animés d’une commune bonne volonté se groupaient autour d’un Pasteur éclairé et autoritaire. Après 1858 une nouvelle génération, ambitieuse et point dépourvue de culture, s’efforcera d'obtenir une plus grande influence dans la vie de l’État. Mais, instruit par un exemple éclatant, l’épiscopat apprendra très vite à connaître le profit des appuis politiques, et la plus haute autorité de l'Église ne

sera pas à l’abri des passions partisanes. Du haut en bas de la classe ecclésiastique nous assistons à un phénomène de « politisation ». L'armée famélique et ardente des popes campagnards épousera les revendications les plus audacieuses des nouveaux partis, et il y aura là toute une clientèle dont les politiciens devront tenir compte et en faveur de laquelle ils modifieront ou adapteront leurs programmes électoraux. L'influence ancienne de l'Église (direction de conscience et conseil) s’effacera tandis que grandira l'influence nouvelle — purement électorale — du bas clergé entièrement captée par les différents partis. Le haut clergé subira la pression des Gouvernements auxquels il finira par céder servilement. Par une double évolution, l’Église deviendra moralement de plus en plus faible, politiquement de plus en plus forte.

La Skupétina de la Saint-André verra apparaître pour la première fois en Serbie ces prêtres obscurs encore la veille, puis poussés au premier plan dans la fermentation générale des idées, politiciens bavards et démagogues, mais grands connaisseurs du peuple au milieu duquel ils vivaient, tandis que les chefs de file politiques avaient le désavantage d’avoir été élevés et formés souvent à l’étranger et d’être fort éloignés par la mentalité de cette classe paysanne qu'ils prétendaient représenter.

C’est du bas clergé, en effet, que, sous le règne du Prince Michel, sortiront les propositions de loi les plus audacieuses. Dès le 9 décembre 1858, à la Skupétina de la Saint-André, l’archiprêtre de Loznica, Ignjat Vasié, demandera la hberté de la presse, « car c’est une garantie pour la hberté de la nation » !. Le même Vasié devait, le 12 janvier 1859, obtenir de la Skupÿtina qu’elle autorise l’inhumation en terre sainte des prêtres tombés au cours des différents soulèvements qui avaient eu lieu de 1842 à 1858 2. C’était en même temps rendre un hommage à de fidèles serviteurs de l’Église et à des partisans de la dynastie restaurée. Or Miloë, dont les 80 ans mettent une sourdine à des haines déjà vieilles, ne pense plus qu’à la réconciliation : il blâme la fureur xénophobe de quelques députés et même va jusqu’à déclarer que c’est grâce à « eux » (aux partisans des Obrenovié) que « les hétérodoxes jouissent de la liberté et de droits gagnés par notre sang $. » Ainsi, cette première sortie du bas clergé sur la scène politique ne lui réussit guère. Après les conseils de modération du Prince, voici la Skupätina elle-même qui s'intéresse de plus près à la question religieuse, et ses interventions ne sont pas toutes en faveur du clergé ; elle se voit obligée d’accueillir

Zivanovié (Ziv.), Polititka istorija Srbije, t. I, p. 37. Memoari Stefana-Stevèe Mihailoviéa, p. 344.

8 Zivanovié (Ziv.), op. cit., p. 51.

L'EXIL DE PETAR 213

toute une série de plaintes portées contre les prêtres. Une cireulaire du Synode épiscopal, en date du 9 février 1859, énumère, en les réprouvant, quelques-uns des griefs exposés à la tribune de la Skupstina de la Saint-André : les prêtres sont trop portés sur la boisson, sur le jeu, et, hélas !.. sur les femmes 1.

Mais, sous le second règne de Miloë, l'atmosphère n’est ni aux réformes, ni aux innovations. Le vieux Knèze, sentant venir sa fin, n’a cure d’inaugurer cette ère nouvelle que les jeunes libéraux appellent de toutes leurs forces. Il aime à s’entourer d’amis éprouvés. Il ressent également le besoin de se retourner vers l’Église et ce n’est pas un spectacle ordinaire que de voir cet homme rude et borné traverser une crise finale de religiosité. Nous le voyons demander à Stevéa Mihaiïlovié de bien vouloir l'accompagner à l’église pour communier avec lui ?. Certaines heures de son passé semblent aussi l’inquiéter : quand dans l’été 1859 il voyage dans l’ouest de la Serbie, il semble attiré par les lieux qui furent témoins des exploits du Vojvode Karadjordje et des remords de conscience paraissent l’agiter : un soir, à Varvarin, il fait appeler le jeune Métropolite Mihailo qui l’accompagnait partout et commence à lui raconter la bataille qui se déroula en 1810 dans cette localité et à laquelle il participait. Le vieux Knèze se rappelait tous les chefs serbes qui étaient venus au combat :

« Et il y avait aussi, Pope, le Gospodar Djordje, qui dirigeait la bataille. Ce n’était pas un homme mais un loup ; et voilà, pope, nous l’avons tué ! 5 »

C’est après cette confession, et dans l’espoir que Dieu lui pardonnerait, que Miloë fit une donation dans le but d’élever à Varvarin une église. À Arandjelovac également il ordonnait la construction d’une église à ses frais, demandant qu’elle célèbrât sa fête annuelle le jour des Saints Archanges d’été qui était précisément le jour de la mort de Karadjordje. Dans ces derniers jours il sera de plus en plus sous la domination du prêtre attaché à sa personne, Hadäi Dina 4. Ce paysan serbe, longtemps sans scrupules, connaissait à la fin de sa vie les remords d’une conscience tourmentée.

L’Eexicz DE PETAR.

Après avoir quitté la Serbie, le Métropolite Petar avait trouvé un accueil très cordial auprès du Patriarche de Sremski Karlovoi,

1 Zbornik pravila, uredaba i naredaba Arhijerejskog Sabora, p. 58.

2 Memoari Stefana-Stevée Mihailoviéa, Belgrade, 1928, p. 219.

3 Zivanovié (Ziv.), Politicka istorija Srbije, t. I, p. 58.

4 Milicevié (M.), Hadäi Dina dvorski prota (1806-1866), dans le Kolo knji- Zevnt list, Belgrade, 1902.

Rajaëié. Quand, après sa visite infructueuse auprès du Knèze Miloë, il se fut aperçu qu’il ne pouvait plus songer à reconquérir son titre de Métropolitain serbe, il.s’installa à Karlovei où il fut l’hôte du Patriarche. C’est sur les instances de celui-ci et après de longues tergiversations qu’il se détermina à accepter l’administration du diocèse de Karlovac (20 avril 1859). Il s’installait dans sa nouvelle résidence de Plaëki à la Visitation, mais il était visible que, sentant venir sa fin, il avait pe rdu son ancienne énergie :ilavouait à ses nouveaux fidèles qui l’accueillaient avec enthousiasme :

« N'attendez pas de moi un grand travail pour le progrès de l'Église, car je suis venu vers vous tardivement, fatigué et épuisé 1... » Il ne se consolait pas d’être loin de sa « chère Serbie ». En mai 1861, il s’adressait au Knèze Mihaiïlo, lui demandant de bien vouloir lui renouveler sa pension (qui lui avait été sans doute supprimée lors de sa nomination au siège de Karlovac), et lui permettre de séjourner en Serbie, ce que lui accorda très volontiers le Knèze. Petar, dès lors, ne s’occupait plus que de son départ. Il indiquait déjà, dans ses conversations avec son secrétaire, la maison qu’il entendait louer à Belgrade pour y finir paisiblement ses jours. Volonté que sa faiblesse grandissante ne lui permit pas de satisfaire, car il devait mourir le 22 septembre 1864 à Karlovei où il s’était rendu pour assister au Sabor serbe. Le Patriarche qui l’avait en affection tint à ce que ses funérailles eussent toute la pompe convenable à un ancien Métropolite. Tout le Synode y assista et le Prince Michel envoya une délégation composée de membres du clergé serbe, l’archimandrite Sava Joväé, Niéifor Duëié et Novica Lazarevié. La municipalité de Belgrade délégua également son président pour la représenter. Nikanor Grujié, évêque de Pakrac, un des orateurs de la célèbre Assemblée de mai en 1848 à Karlovei et du Congrès panslave de Prague, fut chargé de prononcer l’allocution funèbre. Il retraça, dans un long discours, l’œuvre de Petar, qu’il sut exalter et glorifier :

« Sur d'anciennes ruines, la nouvelle Métropolie serbe a été relevée... des lieux d’enseignement pour les sciences du Ciel et de la Terre ont été fondés, des tribunaux ont été installés, les pouvoirs d’Église définis, des églises construites, des monastères restaurés. des livres de lecture et de chant imprimés. les droits et les devoirs des prêtres rétablis. »

N'était-ce pas faire de Petar un second Saint Sava, puisqu’à l'instar de son illustre maître le Métropolite défunt avait « relevé l'Église et créé une nouvelle hiérarchie ? 2 »

1 Ilié (A.), op. cit., p. 407.

? Hri$éanski Vesnik, septembre 1888, p. 682-86.

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