‹ La Serbie et Son ÉgliseChapitre 78 sur 197 · RAISONS DE LA POPULARITÉ DE L'ENSEIGNEMENT RELIGIEUX RUSSE · texte numérisé non relu

RAISONS DE LA POPULARITÉ DE L'ENSEIGNEMENT RELIGIEUX RUSSE

Si l’Église orthodoxe serbe, sous la direction de Mihailo, indiquait aussi délibérément au peuple serbe le chemin de la Russie, la raison n’en était pas seulement dans la russophilie politique de ses hiérarques. Avant de célébrer les vertus du régime étatique russe, le haut clergé vantait les bienfaits de l’organisation ecclésiastique de l'Empire. Et sans doute, à cette époque, l’éloge était-il fondé. Il est très vraisemblable que le niveau des études théologiques dans les « Académies spirituelles » de Russie était sensiblement plus élevé que dans les pays « occidentaux ». L’enseignement religieux donné à Cernäuti, par exemple, restait très inférieur à celui de Kiev. En matière de théologie on se montrait, en Russie, assez sévère pour la délivrance des diplômes. Des prélats célèbres dans tout Empire pour leur science dogmatique, comme les métropolites Antonij Vatkovskij et Antonij Hrapovicki] n’étaient docteurs en théologie qu’honoris causa et l’ancien patriarche de Moscou Tikhon, réputé lui aussi pour sa prodigieuse érudition, n'avait jamais dépassé le grade de « candidat en théologie » ?. La plupart des anciens élèves serbes de ces Facultés de théologie russes, qu’ils fussent boursiers d’État ou étudiants libres, se sont plu à reconnaître « l'excellence » de l’enseignement qui y était prodigué. Un de ceux-ci, qui devint

1 Dimitrijevié (St. M.), Mihailo arhiepiskop beogradski à Mitropolit Srbije 1859-1898), p. 33-34. cs L 2 Majevskij (VI. A.), Srpski Patrijarh Varnava 1 njegovo doba, Osijek, 1933, p- 39.

plus tard un des plus célèbres professeurs belgradois, Lj. N. Raÿié, avouait : «Je ne pécherai pas contre la vérité ni contre ma conscience en disant que les facultés de théologie orthodoxe d’Athènes et de Cernäuti ne peuvent être comparées avec celles de Russie... leur mérite ne résidait point dans leur statut organique d’internats, condition sine qua non du séminaire, mais dans l'esprit religieux élevé dominant, dans ces magnifiques conditions de travail, dans ces riches bibliothèques et ces professeurs et ces savants éminents, qui enrichirent par leurs travaux toute l’Église orthodoxe et la théologie. » Même en tenant compte d’une exagération assez naturelle chez ces disciples enthousiastes, 1l faut convenir que, seule, une supériorité réelle de l’enseignement a pu exercer sur les étudiants orthodoxes des Balkans une aussi puissante attraction. Pour Kiev et Moscou nul n’hésitait à renoncer aux centres d’enseignement pourtant plus accessibles de Karlovei et Cernäuti, ou

d'Athènes.

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La russophilie du Métropolite Mihaïlo était néanmoins plus politique que religieuse. Si, dans le domaine de la théologie, de la dogmatique et de la législation ecclésiastique, il ne craignait pas de s’inspirer franchement de l’exemple russe, il entendait conserver sa pleine indépendance dans l’administration intérieure de son Église et exercer directement son autorité sur le clergé serbe. En fait, sous son pontificat, la structure de l’Église orthodoxe serbe se diftérenciera très nettement de la structure de l’Église russe, comme nous le verrons à propos de l’Exarcat. Mihaïlo exerce sur son Église un pouvoir à peu près absolu. Il accepte que la politique extérieure de la Serbie puisse un jour s’inféoder à celle de la Russie, mais il entend dans son domaine conserver les mains libres. C’est bien un agent politique de la Russie et non un agent religieux.

Dans la conception qu’il s’est formée de l’Orthodoxie, il entre beaucoup d’éléments qui sembleraient à bon droit suspects à ses anciens maîtres de Kiev. La formule césaropapiste russe n’a jamais été de son goût et le sera encore moins quand il aura fait connaissance avec les persécutions gouvernementales. Bien au contraire, Mihailo éprouvait à l’égard de l’État des préventions assez naturelles quand on connaît la doctrine du parti libéral. Il n’admettait point qu’une autorité laïque — fût-ce celle du Knèze — pût être supérieure aux dignitaires de l’Église. Il voulait être le chef unique incontestable de son Église. Mais aussi, en bon libéral, il a

nt dé cé à à

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nullement l'intention d’assigner à cette Église les frontières de l'État. De même, il savait faire taire ses préventions religieuses quand il s'agissait de travailler à la grandeur de la nation serbe. Avec Mihaïlo c’est un chef d’Église qui prend l'initiative de briser les cadres étroits de l’État serbe, tandis qu'avec Garaëanin cç’avait été le chef du gouvernement. Cette œuvre d’unification et de réconciliation nationales du Métropolite Mihailo porta surtout ses fruits dans le domaine des rapports entre Serbes et Croates. Mihailo avait eu le bonheur de rencontrer un esprit qui sut le comprendre, montrer la même largeur d’esprit et faire également abstraction des préjugés confessionnels : l’illustre évêque de Djakovo, Strossmayer. Celui-ci, qui devait déclarer un jour que « la Religion qui serait capable de semer la dissension entre des frères ne serait pas de la religion mais de la superstition », avait compris depuis longtemps l’importance que revêtaient des contacts directs entretenus non seulement entre les personnalités politiques, mais aussi et surtout entre les chefs spirituels des deux « peuples frères ». Strossmayer, depuis 1851 administrateur apostolique des catholiques dans la Principauté de Serbie, ne perdait aucune occasion pour favoriser ces rapports de bon voisinage entre les Églises 1 : il avait été vivement ému par un message que lui avait envoyé le Métropolite Mihailo en 1867 à l’occasion de l'inauguration de l’Académie Yougoslave. Celui-ci s’était joint au prélat catholique pour prier « le Seigneur Jésus-Christ, Notre Sauveur, d'accorder à notre peuple une meilleure fortune, de disposer le cœur des Puissants à lui reconnaître le droit à l’existence, ce qu’il a mérité par son héroïsme et

1 Le jour même de son installation sur le siège épiscopal de Djakovo, il avait tenu à rendre un hommage personnel au chef de l’Orthodoxie serbe d'Autriche, Josip Rajaëié, « patriarche de toute l’Illyrie », qui s’était fait représenter à la cérémonie religieuse. Il avait déclaré que « natif de Slavonie, il estimait et aimait comme sa propre âme, ses frères serbes qui avaient tellement souffert pour le maintien de leur nationalité et du trône impérial, et qu'il ne trouvait ni ne connaissait aucune différence entre Serbes, Croates, Slovènes et Dalmates, mais les considérait voués et destinés tous ensemble au même bonheur ou malheur, à la même liberté ou au même esclavage, au même mal ou au même bien, à la même gloire et grandeur, ou à la même risée et la même honte. Nous savons tous poursuivit-il, que ce n’est que par une concorde mutuelle et un accord réciproque que nous échapperons à notre ruine. Sans concorde et sans amour mutuels, tout étranger nous conduira par le collet (Syaki ée tudji vratom nam zakrenut). Dieu m'est témoin combien je voudrais embrasser ici le Patriarche et Lui prouver combien je Le respecte et je Le glorifie : mais étant donné que, comme Il me l’a fait dire (par Ses représentants), Sa faible santé ne Lui a pas permis de se rendre Lui-même ici, venez ici, Vous, Ses représentants, que je vous embrasse, en L’embrassant Lui en esprit et en m'inclinant devant Lui » (Viktor Novak, Strosmajerovi pogledi i odnosi prema srpskoj crkvi i njenim pretstavnicima, dans Politika, 4 février 1935).

sa loyauté, d’aider par sa Grâce féconde les frères croates et serbes, spirituellement unis en vue d’un progrès vers lequel ils tendent consciemment. Dieu est du côté des justes et la justice triomphera et élévera un peuple qui se bat pour elle ? ». Strossmayer le remercCia chaleureusement de «ses pensées élevées et de ses nobles sentiments envers notre peuple ? ».

L'amitié entre l’évêque de Djakovo et le chef de l’Église serbe ne cessa pas de s'affirmer d'année en année. Strossmayer vint même à Belgrade les derniers jours du mois d'octobre 1868, mais n’obtint pas du représentant de l'Autriche lautorisation de séjourner dans la capitale de la principauté. Il dut s’installer à Zemun, mais accepta toutefois un soir de se rendre à un dîner chez le Métropolite. La jeunesse des écoles, alertée à temps et sans doute avec l’approbation de Mihailo, résolut de se livrer, en l’honneur de l’évêque catholique, à une « grandiose » manifestation dont un professeur à la Grande École, Jovan Boëkovié, fut l'animateur. Boëkovié tint aux deux prélats qui, attirés par ces clameurs insolites, étaient apparus sur le balcon de la métropolie, un discours enthousiaste dont la censure serbe alors austrophile interdit la publication :

« Voici que maintenant, devant nous, les pasteurs de deux Églises chrétiennes se révèrent mutuellement et s’embrassent car ils sont les fils d’une même nation ! C’est l’affirmation que les Églises ne doivent pas séparer les fils d’une même nation * ».

Cette manifestation relativement peu connue, et qui eut cependant un grand retentissement dans la population orthodoxe de Belgrade, révèle l'extraordinaire habileté de Mihaïlo qui, tout en restant sur le plan de la plus stricte doctrine orthodoxe, avait réussi à populariser l’idée d’un rapprochement serbo-croate 4.

Dimitrijevié (Arch. St. M.), op. cit., p. 28. Dimitrijevié (Arch. St. M.), op. cit., p. 28. Novak (Viktor), art. cit.

Ibid.

Le Consul de France à Belgrade, d’Istrial, relate cette manifestation :

€ Hier il a donné la confirmation et le soir il était invité à souper chez le Métropolitain. La jeunesse serbe a profité de l’occasion pour donner au prélat patriote une sérénade aux flambeaux. Une foule de deux à trois cents personness’est portée devant l’Archevêché où deux à trois hymnes nationaux ont été chantés par la Société philarmonique de Belgrade. Un des assistants a‘harangué sa Grandeur qui a répondu du balcon quelques mots de circonstance que la foule a vivement applaudis. L’on m'avait dit que le Gouvernement avait cherché mais en vain à empêcher cette manifestation et que la foule avait proféré quelques cris peu bienveillants pour la Hongrie, ce qui aurait pu être interprété comme une protestation contre l’accord croato-hongrois. Mais des informations sûres me per-

. de croire que rien de pareil n’a eu lieu » (Aff. Étr. fs. Belgrade, 2 novembre 1868).

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Cette grande amitié du Métropolite et de Strossmayer connut, il est vrai, certains nuages : en 1870 quelques déclarations de l’évêque de Djakovo, qui parurent dans des journaux anglais, peinèrent ses amis serbes, moins par leur contenu même que par l’interprétation qui en fut ultérieurement donnée. Mihaïlo décida lui-même de demander à son « frère » en Christ des précisions afin de dissiper des préventions qu’il n’avait pu s’empêcher lui-même de partager. Or, au moment où le Métropolite allait envoyer sa lettre, à Rome commençait le Concile du Vatican (décembre 1869) présidé par Pie IX. Le 15 mai 1870, les Pères abordaient la discussion de la question de l’infaillibilité pontificale ; le 18 juillet 1870, les évêques approuvaient le texte de la Constitution De Ecclesia Christi par 540 voix contre 2, mais une minorité d’évêques, hostile à l’infaillibilité, s’était abstenue. Ces derniers, les « opportunistes » comme on les appelait, comptaient dans leurs rangs trois évêques allemands, trois évêques de France, trois évêques d’Autriche-Hongrie, dont Strossmayer. Le Métropolite Mihaïlo décida d’attendre, pour répondre à l’évêque de Djakovo, que le Concile se fût clos, afin de ne point compromettre un ami que son opposition mettait dans une position difficile auprès du Vatican. Lui-même s’expliquait avec franchise :

« Je n’aurais point volontiers fait de tort à un ami que j'estime, par une réponse qui vous serait parvenue par la poste, alors que des ennemis cherchent bruyamment des motifs d’ébranler votre position et la mienne, ce qui a induit beaucoup de gens en confusion. Maintenant, grâce à Messieurs Nos Régents, ayant attendu une occasion convenable, je réponds à votre chère lettre. De la politique de notre gouvernement je pense que vous êtes maintenant bien informé et je ne vous en parlerai pas beaucoup ; je formulerai seulement la prière que, par notre travail commun, nous aplanissions les difficultés qui apparaissent dans la réalisation des nobles désirs du gouvernement et de tous les patriotes. Car, à côté du cœur qui nous attire l’un vers l’autre, vers une communauté fraternelle, il y a aussi la raison qui exige que nous agissions ainsi, ne füût-ce que pour échapper à la ruine dont nous menacent nos ennemis.

En ce qui concerne les déclarations que vous avez faites dans les journaux anglais, je puis vous dire fraternellement qu’elles ont désolé tous vos admirateurs, non point que quelqu'un vous ait blâmé de conserver votre foi et votre Église, mais parce qu’on a remarqué que vous ne toléreriez pas à côté de vous des frères d’une autre religion tant qu'ils ne l’auraïent pas reniée.

Nous avons pu apprécier la situation difficile dans laquelle vous étiez à Rome : mais d’autres ne sont pas parvenus à s’expliquer

ce besoin qui vous a poussé, vous, un patriote renommé et hautement estimé, à faire devant le peuple une telle déclaration. Votre nouvelle activité patriotique effacera, il est vrai, ce souvenir pénible. Une seule chose nous chagrine, c’est que votre santé soit ébranlée alors qu’il est nécessaire qu’elle soit solide pour permettre votre infatigable travail pour le bien de la nation ? ».

À cette lettre fraternelle, Strossmayer répondit avec une cordialité et une sincérité non moins émouvantes :

… (Je vous prie d’être persuadé que vous aurez en moi, tant que je serai vivant, un frère et un ami, qui recevra volontiers vos conseils, qui secondera volontiers vos desseins.

J'ai moi-même ressenti combien ma déclaration dans les journaux anglais devait défavorablement impressionner une partie de notre peuple. Cela m'a d’autant plus fâché que dans les circonstances actuelles une mise au point ne m'est plus possible. Il me faut donc laisser le peuple et la postérité me juger selon mes œuvres. La situation est telle que nous aussi, catholiques, avons le devoir de travailler à ce que notre autonomie ecclésiastique se renforce davantage et se fortifie contre une centralisation qui sape toutes les forces vitales. Puisque nous sommes en communion avec nos frères serbes, nous nous rapprocherons aussi, si Dieu le permet, aujourd’hui ou demain de nos frères dans le domaine de l’organisation religieuse. Soyez donc, frère et ami de notre nation, le symbole sacré de cette unité,qui seule peut la délivrer de ses ennemis. Je vous prie encore une fois de me considérer comme votre véritable frère, toujours prêt à vous tendre une main amicale dans toute entreprise, utile à la nation... ?»

Aux heures d’épreuve, la solidarité des deux hommes devait grandir davantage encore. Au début de l'insurrection d’Herzégovine, Mihaiïlo écrivait à Strossmayer pour le remercier d'apporter son concours et une aide matérielle en faveur des insurgés :

« Je sais que vous compatissez sincèrement au malheur de notre peuple, et que votre cœur éprouve de la peine pour les souffrances de nos pauvres frères d’'Herzégovine et de Bosnie. Aussi avez-vous donné une grande somme pour adoucir et alléger sa dure misère. C’est à cette fin que de braves gens, Serbes, Russes, Français, Anglais, Allemands et les frères Croates ont formé un comité. Ils m'ont choisi comme président. Mais je leur ai alors répondu que je voulais que vous fussiez président en même temps que moi et avec les mêmes prérogatives et M. Veselickij y a entièrement consenti.

* Popovié (Mih. L.), Istorijska uloga srpske crkve, Belgrade, 1933, p. 204. ? Popovié (Mih. L.), op. cit., p. 205.

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