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ÜNE CONFESSION PRIVILÉGIÉE : L'ÉVANGÉLISME

Tandis que les israélites sont soumis à une réglementation tra- . cassière et que le Knèze songe guère à rien entreprendre pour mettre . fin à leur situation d’infériorité, il est une confession qui semble . jouir, à toutes les époques, de la plus grande liberté ainsi que de la faveur princière. Or, c’est précisément d’une religion avide de prosélytisme qu’il s’agit. Singulier paradoxe : des brimades pour . une communion à laquelle la loi mosaïque interdit toute propagande, tandis qu’on laisse la porte ouverte à une confession « hérétique » et étrangère : l’Évangélisme.

C’est en 1839 que vingt familles de mineurs émigraient de Saxe pour venir s'établir en Serbie. Les débuts de la Communauté furent difficiles. Nous avons vu, sous le Knèze Aleksandar Karadjordjevié, le Métropolite Petar s’opposer nettement à tout octroi de privilèges nouveaux à la communauté protestante ?. En 1853 seulement, par application de la loi sur la liberté des cultes chré-

« Au début des massacres turcs en Herzégovine, je pensais qu’il était de mon devoir, comme évêque chrétien, d’en appeler à tous les évêques de la chrétienté ; si vous saviez quelles réponses j’ai reçues ! Deux évêques, l’un français (?), l’autre italien, me conseillèrent de profiter de cette leçon de la Divine Providence : pour reconnaître la suprématie du Pape, après quoi toutes les nations catholiques nous assureraient liberté et prospérité... Un évêque anglais m'écrivit une fort | longue lettre ; il me suppliait, en termes aimables d’ailleurs, d’enseigner à notre peuple la tolérance à l'égard des autres Églises, particulièrement de « l’ Église juive ! ». Que dites-vous de cela ? Je n’ai jamais entendu mentionner cette Église. Nous avons en Serbie des Juifs qui parlent un bon espagnol, des Séphardiens : ils ne sont pas détestés et ne se plaignent de personne. Quel rapport existe-t-il entre ces Juifs et les massacres des Serbes chrétiens par les Turcs ? Comment ai-je mérité ce prêche ? » (BoZidarovié (G. de Weselickij), Dix mois de ma vie, 1875-1876, Paris 1929, p. 22).

1 Spetkovina 25-togodi$nje arhijerejske sluëbe mütropolita srpskog Mihaila, * Belgrade, 1879, p.72.

2 Ilié (A.), op. cit., p. 237.

tiens non pravoslaves (9 /9/1853), cette dernière put se constituer de façon autonome. Son premier président fut le conseiller d’État Janko Safarik. Le premier service religieux public eut lieu en 1854 : deux ans plus tard, la communauté était dotée d’une école dont Je premier instituteur fut un Allemand du nom de Victor. Désormais, l'activité des Évangélistes connut un nouvel essor. Ils parviennent à obtenir du Knèze Aleksandar la cession d’une église qui avait été construite sur l’ordre du Prince pour les Catholiques, mais que ceuxci avaient refusée : l’église de Lazare (Lazarus Kirche). Ce ne sera cependant que sous le second règne de Michel qu’ils verront la réalisation intégrale de leurs désirs. La nouvelle chapelle fut comblée de cadeaux, dont une cloche envoyée du Hanovre ; le Consul de Prusse Ritter Meroni veillait à ce qu’elle fût munie de tous les objets nécessaires au culte. Enfin, la Société Évangélique Gustave- Adolphe lui envoyait de nombreux dons !. Le Prince Michel s’intéressait vivement à cette communauté. Sur son intervention, le 1er février 1862, le Gouvernement serbe décidait de salarier le prêtre évangéliste et à cette occasion le Prince, dans une courte allocution aux protestants, déclara : « Il M’est particulièrement agréable de recevoir la Communauté évangélique dans la fraternelle communauté des Serbes ; J’espère que vous ne regretterez jamais d’avoir fait ce pas. Pour moi, Je vous donne l’assurance que Je protégerai votre Communauté comme si vous apparteniez à Ma propre Église 2... » En 1863 de nouvelles ordonnances réglaient définitivement les rapports de la confession évangéliste avec l’État. Deux ans plus tard, l’ancien pasteur Von Coelln était remplacé par un prélat avisé et actif, Hugo Lackener, qui venait d’une colonie allemande évangéliste de DobrudZa. Lackener donna une nouvelle Ampulsion à la propagande protestante. La Bible était l'instrument de pénétration le plus employé 5. Or, en 1866, l’instituteur de la communauté, Victor, était nommé dépositaire à Belgrade de la Société biblique anglaise et étrangère (British and Foreign Bible Society). La Société répandit des Bibles et les Psaumes traduits par Danitié en 1869. En 1866, la Société en vendait 7.800 exemplaires et elle obtenait du Gouvernement l’autorisation de colporter en province. Elle ne rencontrait qu’une seule opposition, provenant non point du Métropolite mais des autorités ecclésiastiques provinciales et nullement à cause de l’hétérodoxie de l’'Évangélisme, mais parce que les traductions — celle du Nouveau Testament par Vuk et celle de l'Ancien par Danitié — étaient en langue popu-

1 Kanitz, Serbien, hisiorisch-ethnographische Reisestudien, p. 659. 2 Kanitz, op. cit., p. 659.

3 Kanitz, op. cit., p. 663.

TOLÉRANCE DES GOUVERNEMENTS SERBESs Après 1868 261

laire, et non dans la langue liturgique de l’Église orthodoxe serbe.

En 1867, la communauté évangéliste allemande de Belgrade est en pleine prospérité : elle compte 414 fidèles parmi lesquels figurent 105 Prussiens, 87 Saxons, 71 Hongrois et 53 Serbes du Banat. Enfin, 139 évangélistes étaient sujets serbes. Dans le reste de la Serbie on dénombrait environ 200 évangélistes. La Communauté possédait une école primaire organisée sur le modèle des écoles prussiennes, fréquentée par 82 enfants dont 50 seulement appartenaient à la confession évangéliste 1.

TOLÉRANCE DES GOUVERNEMENTS SERBES APRÈS L’ASSASSINAT pu Prince Mricuez.

À quelques exceptions près, l’attitude des différents gouvernements serbes, après 1868, devant le problème de la liberté de conscience, semble donc avoir été correcte, et l’on peut souscrire à la fière déclaration qu'avait faite Jovan Ristié au Président du Congrès de Berlin :

« Je puis affirmer et je ne crois point que quiconque puisse m'infliger un démenti, que, de tous les pays d'Orient, iln’en est pas un qui soit aussi tolérant que la Serbie dans les questions religieuses. Le libre exercice de toutes les confessions religieuses n’est pas seulement reconnu et garanti par la Constitution du pays (art. 119), mais facilité dans la limite du possible par le Gouvernement. Ainsi, bien que le nombre des Protestants soit très restreint, le Gouvernement a élevé un temple à Belgrade et entretient un pasteur aux frais de l’État. Une place spéciale a été réservée pour la construction de l’église catholique. Et, bien que dans la capitale de la Serbie il n’y ait point de population musulmane, le Gouvernement entretient une mosquée pour les seuls Musulmans qui, de passage, s'arrêtent à Belgrade. En ce qui touche les Juifs, je dois auparavant constater qu'il n’y en a pas plus de 1.200. Ils jouissent, dans le domaine religieux, d’une complète égalité avec tous leurs concitoyens d’une autre religion. Je puis même ajouter qu'ils sont en quelque sorte privilégiés puisque, tandis que les chrétiens orthodoxes doivent entretenir eux-mêmes leurs prêtres, jusqu'ici le rabbin israélite de Belgrade reçoit de l’État une subvention de 600 dinars. Leurs écoles sont entretenues par l’État comme ses autres écoles 7... »

1 Kanitz, op. cit., p. 662. £ 2? Ristié (Jovan), Diplomatska istorija Srbije, p. 210-211.

Les représentants de la Serbie à Constantinople devaient faire la même profession de foi, le 16 février 1878, en réponse à la démarche de la Porte en faveur de la liberté des cultes en Serbie :

« En ce qui concerne le désir si généreux exprimé par la Porte de voir régner la tolérance confessionnelle en Serbie, les soussignés peuvent déclarer que la législation intérieure de la Serbie ne connaît point de régime d’exception, qu’il n’y a jamais eu d’Arméniens grégoriens ou catholiques en Serbie et que tous les citoyens de ce pays jouissent des mêmes droits civils et politiques, que les Juifs n’en sont pas davantage privés (sauf une limitation touchant leur installation à l’intérieur du pays) et qu’ils n’en seront pas privés à l'avenir pas plus que les citoyens serbes appartenant à un rite chrétien autre que l’orthodoxe. Les soussignés se félicitent d’être en mesure de démontrer que le grand principe de la liberté confessionnelle, lié avec l’orientation (politique) intérieure de la Principauté, a été de tous temps appliqué à tous les citoyens serbes sans distinction de religion 1... »

1 Zapisi Jevrema Grujiéa, tome III : Druga vlada Obrenoviéa i Turski ratovi, Belgrade, 1923, p. 288.

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