ESPRIT DE CROISADE ET ESPRIT DE RÉVOLTE
La Russie n’éprouvait qu’une sympathie médiocre pour les réformes constitutionnelles introduites en Serbie au lendemain de la catastrophe de Toptüider. Sila Régence avait obtenu aussitôt l’approbation autrichienne qui s’était exprimée par les félicitations d’Andrassy, le Prince Gortakov avait conseillé à la Serbie de veiller au maintien de ses traditions. La Grande Assemblée de Kragujevac chargée d'examiner la nouvelle Constitution de 1869 comprenait quelques prêtres, entre autres cet archiprêtre qui avait fait scandale en 1867 par la violence de ses opinions : Jovan Jovanovié. Personnellement Blaznavac n’était pas hostile à la Russie, encore qu'il inclinât plus volontiers du côté de l'Autriche. Mais il aimait à pratiquer cette politique de bascule qui l’amena souvent, selon l’expression de Slobodan Jovanovié, à « s’asseoir sur deux chaises » 1. En automne 1868 déjà il avait essayé, par le truchement du Métropolite Mihaiïlo, d’entrer en liaison plus étroite avec le Gouvernement russe ?. Ses démarches n’avaient pas eu le succès auquel il s'attendait. La Russie semblait de plus en plus se détourner de la Serbie. « C’était peut-être un hasard, écrit Slobodan Jovanovié, mais il sautait aux yeux que l'intervention russe en faveur de l’exarcat bulgare, et d’un exarcat bulgare élargi au delà des frontières ethnographiques bulgares, s'était produite précisément au moment où la Russie était fâchée contre notre Gouvernement et qu’elle le menaçait de transporter
1 Jovanovié (SL), Vlada Milana Obrenoviéa, t. IL., p. 194.
? Blaznavac aurait tenu à A. Ilié, qui s'était plaint à lui de l'attitude du Métropolite, les propos suivants :
« Le Métropolite Mihailo nous est nécessaire. Tu sais bien ce qu’il représente en Russie. Ce qu’il dit là-bas est immédiatement accepté. Or il nous est nécessaire d’être bien avec la Russie ; c’est pourquoi le Métropolite Mihailo nous est indispensable et nous devons satisfaire à chacun de ses désirs.» (Ilié Moji doäivljaji, p. 40).
le centre de gravité du yougoslavisme de Serbie dans quelque autre pays 1. »
La position des libéraux était donc de plus en plus délicate. Ils n'avaient même plus la supériorité de former un parti d'opposition et de représenter face à « l’oligarchie » conservatrice au pouvoir la
volonté populaire. Ils étaient dépassés à leur gauche, comme nous dirions maintenant, par le nouveau parti de Svetozar Markovié qui s’était déjà signalé en 1869 par une critique sévère de la Constitution des Régents, dans un article, paru dans la Zastava de Novi Sad, intitulé : « Nos illusions ». Markovié s’efforçait d’exposer à nouveau ses idées en 1871 en lançant le premier journal socialiste : Radnik. Ces premiers radicaux se distinguaient en particulier par leur haine du tsarisme et de l’influence russe en Serbie. Pelagié, archimandrite défroqué, dénonçait la terreur cléricale en Russie et faisait le calcul des sommes énormes que le peuple russe avait dû débourser depuis cent ans pour entretenir le clergé et le Tsar. À l’en croire l’humanité mettait la Russie au ban des nations civilisées ?. Bien que Svetozar Markovié s’exprimât au contraire avec une modération remarquable et affectât le plus souvent de se placer sur le plan économique plutôt que de recourir aux procédés habituels de polémique, les libéraux virent dans ce disciple spirituel de Cernysevskij leur ennemi le plus redoutable.
L’insurrection herzégovinienne qui éclata en juillet 1875 fut pour les libéraux une occasion magnifique de retrouver leur popularité des années 50. Les conservateurs qui étaient au pouvoir depuis 1873 s’efforcèrent vainement de réduire au minimum d’importance les événements d’Herzégovine en affectant de les interpréter comme des émeutes localisées sans portée internationale. C’était là une détestable plateforme électorale. Aussi lorsqu'un mois après le début de l’insurrection, le 3 août 1875, la Serbie eut été appelée aux urnes, le Parti libéral triompha et Ristié fut chargé de former le nouveau cabinet.
Désormais 1l n’y avait plus d’obstacles intérieurs à une intervention de la Serbie, intervention à laquelle les libéraux avaient soigneusement préparé l'opinion publique. Il est vrai que la crise bosniaque n’intéressait plus seulement la Serbie, mais surtout l'Autriche et la Russie, qui étaient toutes deux plus désireuses de s’empêcher mutuellement d’obtenir de trop rapides extensions de leur zone d’influence que d’agir en personne. On se bornait à élaborer et à discuter des programmes de réformes, mais on évitait de parler d’interven-
1 Jovanovié (SL), op. cit., p. 195.
2 Cf. la brochure : Ko su à ta su Srpski Radikali ? Pantevo, 1900, p. 44.
tion. En attendant les Puissances s’efforçaient de calmer les esprits en Serbie. Ému par « les dispositions de la partie la plus remuante de la population serbe, qui, affectant de regarder comme une menace pour la Serbie le mouvement des troupes turques dans le voisinage des frontières de la Principauté, se livrait à des démonstrations de nature à susciter uniconflit »,le Gouvernement autrichien avait pris l’initiative d’une proposition « tendant à ce que les Puissances signataires du Traité de Paris fissent conjointement savoir au Gouvernement serbe que, dans le cas où il provoquerait une rupture avec la Turquie, il perdrait le bénéfice de l’article 29 du Traité et qu’elles se verraient dans l'impossibilité de préserver la Serbie d’une occupation turque 1». Si,en décembre 1875, Gorëakov témoignait encore des « dispositions les plus pacifiques » ?, c’est qu’à la grande satisfaction de la Russie Kaljevié avait remplacé Ristié. Pourtant les passions restaient aussi ardentes en Serbie. Le ministère Kaljevié, s’il paraissait plus modéré dans’sa politique étrangère que ne l’étaient les «cabinets d’action » formés jadis par Ristié, était néanmoins disposé à des réformes intérieures assez hardies : on vit l’archiprêtre Jovan Jovanovié, que tous tenaient jusqu’alors pour un «extrémiste », promu professeur au Séminaire, puis nommé Recteur grâce à la protection du Ministre des Cultes Boskovié. Ces concessions ne faisaient qu’encourager davantage les éléments radicaux avancés qui, depuis la mort de Svetozar Markovié à Trieste, le 26 février 1875, s'étaient regroupés autour de son frère, Jevrem Markovié. L'opinion serbe conservatrice était très émue par la recrudescence de l’agitation sociale et par les événements qui s'étaient déroulés en février 1876 à Kragujevac : un cortège de 500 personnes avait traversé toute la ville sous les plis du drapeau rouge et au chant d’une Carmagnole adaptée au goût du radicalisme paysan serbe :
Protis Boga 1 vladara, Protie popa 1 oltara, Protis Krune 1 skiptara L'trgovca kaï$ara,
Za radnika, za ratara, Borimo se nu.
Le Gouvernement serbe fut tellement effrayé par cette manifestation qu'il résolut de procéder à des arrestations en masse parmi les
1 Documents diplomatiques français (1871-1914), 1®% série, tome II, Paris, 1930 D. 9, pp. 11-12.
TDi D 23 prete Jovanovié (Slob.), Vlada Milana Obrenovica, t. 1, p. 478.
promoteurs du « zbor » radical et les auteurs de désordre. Les rédacteurs du Staro Oslobodjenje furent emprisonnés, ainsi que de nombreux professeurs de l’école normale et du gymnase. Un prêtre, le pope Miloje Barjaktarevié, chez lequel le drapeau rouge avait été amené en secret dans la nuit du 14 au 15 janvier, fut également arrêté !. Seul parmi les organisateurs de la manifestation un jeune ingénieur en disponibilité du nom de Nikola Paëié parvint à éviter la prison.
Une des premières conséquences de ces «troubles », dont les contemporains s’exagérèrent la portée, fut de ramener la plupart des libéraux à des conceptions politiques plus conservatrices. Ils virent dans la guerre qui se préparait avec la Turquie et qu’ils souhaitaient sincèrement le seul moyen de rassembler dans une tâche d’intérêt national les énergies de la Serbie qui se seraient dispersées dans des revendications sociales et révolutionnaires. Cette guerre, que le retour du « ministère d’action » Stevéa Mihailovié-Ristié au prin-. temps 1876 semblait rendre inévitable, devait éclater, selon eux, le plus tôt possible.
« Maintenant ou jamais » s’écriait le journal libéral /stok. Tous les libéraux élevés dans la croyance d’une mission historique nationale de la Serbie pensaient en effet quel’heure était venue. Le printemps 1876 vit la menace de déclaration de guerre au Monténégro par la Turquie qui provoqua une vive émotion en Russie, puis l’assassinat des Consuls à Salonique. Le même mois, à l’insurrection bosniaque s’ajoutait le soulèvement bulgare. Beaucoup de libéraux, aveugles devant la propagande exarchiste, persistaient à croire aux possibilités d’une lutte commune et fraternelle des Bulgares et des Serbes contre l'Empire Ottoman. Ristié rappelle avec tristesse la vanité de ces espérances : « Nous avions formé, au commencement de la guerre libératrice, deux bataillons volontaires bulgares de 500 à 800 hommes composés des réfugiés bulgares en Serbie. Nous les avions encadrés et bien armés de fusils belges et, en juin 1876, nous les avions envoyés dans la direction de Pirot et de Vidin pour soulever la population contre l’oppresseur séculaire … ? »
Beaucoup de Serbes étaient alors persuadés que leur pays, protégé par la Russie, serait assez fort pour déclencher cette grande croisade balkanique à laquelle ils aspiraient depuis si longtemps, Par ailleurs ils étaient à peu près tous convaincus de la faiblesse de la Turquie quoique, comme on l’a fort bien fait observer, « en puissance, l’Empire de 1875 est bien supérieur à celui de 1830 »ÿ. On
1 Cf. Zivanovié (Ziv.), Politiëka istorija Srbije, tome II, p. 142, note 1.
? Ristié, Diplomatska istorija Srbije za vreme srpskih raiova za oslobodjenje t nezavisnost 1875-1876, Belgrade, tome I, p. 167-8.
3 Hauser (Henri), Histoire diplomatique de l'Europe, Paris, 1929, tome I, p. 120.
avait trop compté sur l'anarchie de son Gouvernement et sur l’incapacité de son armée. Lorsque la Serbie déclara, le 30 juin 1876, la guerre à la Turquie, elle était, sauf son alliance avec le Monténégro, à peu près complètement isolée. La Russie se bornait à des encouragements peu compromettants qui se traduisaient sous la forme de campagnes de presse ou d’envois de fonds. L'Europe assistait, inquiète mais fidèle au principe de non-intervention, à l'ouverture de cette croisade serbe. Mal préparée diplomatiquement et militairement, cette guerre n’eut pas les résultats foudroyants auxquels on s’attendait un peu trop naïvement à Belgrade. Pourtant, à la veille de la seconde guerre serbo-turque, à l’annonce de l'intervention russe et bien que Gorëakov ne manifestât pas un grand enthousiasme pour le concours serbe, un vibrant élan patriotique emporta à uouveau l’opinion publique. On put voir en pleine Skupstina le pope Jovan Jovanovié conquérir les suffrages par une belle envolée oratoire et arracher le vote du budget de 1877. Il montrait dans un style biblique comment la liberté et l’avenir de la nation dépendaient de l’énergie et du loyalisme de tous et adjurait les députés de faire preuve d’un esprit de patriotisme et de sacrifice. Ce vieux tribun des anciennes oppositions savait rallier une majorité aux heures de danger pour l’État 1.
Mais son intervention éloquente a une signification plus large encore. Cette guerre mal préparée par les diplomates, mal menée par les militaires, est reprise par l’Église. Ce n’est plus la « petite guerre » du parti libéral, c’est la guerre de la communauté orthodoxe toute entière. Les généreux projets d’affranchissement des chrétiens, thèmes oratoireslongtemps chers aux popes de campagne, vont enfin être réalisés. Surtout le clergé orthodoxe serbe va révéler sa combativité et montrer, une fois de plus, qu’il est plus fait pour . les champs de bataille que pour les prêches. Ces guerres de libération sont bien des croisades.
La « croisADE » DE 1875-1878 :