L'AVENIR DE LA SERBIE
• Le premier souverain qui, au milieu de la pre-
« miëre grande mêlée, embrassera de bonne foi la
c cause des peuples, se trouvera à la tête de toute
« l'Europe, et pourra tenter tout ce qu'il voudra. »
(Napoléon I«, Mémorial de Sainte-Hélène,
t. VIII, p. 273.)
Nous venons de parcourir rapidement l'histoire
des Serbes tout entière; nous avons suivi leur
développement, nous nous sommes initié à leur
vie politique et morale. Si nous réfléchissons ud
moment sur les impressions que cette étude a
laissées dans notre esprit, nous reconnaîtrons tout
d'abord une transformation complète de nos idées sur la Serbie. L'histoire de ce peuple est généralement ignorée. Le premier, il a succombé dans la plaine de Kossovo, lors de l'invasion ottomane, et l'empire grec, qui subsista encore plus d'un demi-siècle, bien que réduit à Constantinople, semble avoir absorbé toute l'attention des historiens. Il n'existe presque rien, en français, concernant les Serbes jusqu'au xiv* siècle. C'est ce qui explique l'ignorance où Ton est resté sur le rôle politique qu'ils jouèrent dans le moyen âge, ignorance qui a contribué à faire considérer la Serbie comme une province remuante dont l'indépendance a enfin été reconnue. Or, l'histoire nous démontre que la Serbie n'est pas une province, mais un empire; que les Serbes ne composent pas un groupe restreint de population comme les Maronites du Liban, mais un vrai peuple. Nous comprenons maintenant pourquoi ces slaves, dont les droits n'ont été reconnus que dans une portion seulement du pays qu'ils habitent, se soulèvent dans tout le nord delà Turquie : c'est que cette contrée est leur patrie !
Nous avons assisté à la formation de la nationalité serbe aux vu* et vin* siècles, alors que les peuples aujourd'hui puissants, incertains et divisés, cherchaient encore leur voie ; nous avons vu la Serbie prendre, avec Etienne Némania, les proportions d'un royaume et subsister dans cet état jusqu'au moment où Douchan lui donna l'extension d'ui empire. Dès lors, la nationalité serbe est fondée d'une manière irrévocable ; non pas seulement comme l'était la nationalité française à la mort de Gharlemagne, mais aussi forte, aussi durable qu'à l'époque de nos annales où eut lieu l'invasion an* glaiseà la suite du règne malheureux deCharlesYL On ne peut eflFacer cette page d'histoire, et cette page contient les droits imprescriptibles des Serbes. Que si les conquêtes rapides des Ottomans arrêtèrent l'essor de ce peuple au moment où sa destinée l'appelait à remplacer, à régénérer l'empire grec, ce n'est pas une raison pour oublier ce qu'il fut, alors surtout que la puissance qu'il avait ac* quise en fit le rempart de 'Europe contre les Turcs envahisseurs. Je me borne ici à rappeler des faits historiques. Cette lutte sans trêve dés
Serbes contre les conquérants ottomans, cette protestation constante contre leur domination ^ qui se traduisit par un état permanent d'hostilité, n'ont-elles pas entravé la marche des sultans et leurs prostrés dans le monde chrétien? Ces émigrations en masse de la population en Hongrie, en Autriche, étaient-elles un sauve qui peut devant l'ennemi vainqueur? Non, ces émigrés étaient des soldats qui venaient s'unir à des chrétiens comme eux pour défendre la cause du christianisme vaincue dans leur patrie. Se sont-ils démentis un seul instant sous le drapeau de l'étranger? Ne les avons-nous pas vus, dans maintes circonstances, contribuer au triomphe de la croix sur l'islamisme, de la civilisation sur la barbarie? On le sent maintenant, c'est l'histoire en mains qu'il faut juger les Serbes ; c'est là que vivent, dans toute leur force, leur droit de peuple et les titres, trop longtemps méconnus, qu'ils ont acquis à la reconnaissance de l'Europe chrétienne, de TEurope civilisée.
.;, Après avoir suivi les Serbes dans leur résistance opiniâtre contre la domination turque, nous les
avons admirés dans la lutte héroïque entreprise pour leur émancipation • Cette insurrection ne fut pas un réveil, mais une tentative nouvelle après mille efforts infructueux. Le soulèvement de ISOh n'a pas été le mouvement d'un parti isolé, une réunion d'hommes courageux qui ont arboré le drapeau de la liberté : c'est un peuple qui s'est levé en masse.... ce sont quelques milliers d'hommes qui ont été délivrés I Estce pour cette indépendance circonscrite et précaire que les Serbes ont versé leur sang? Non certes ; ils n'ont pas conservé, sous le fouet des Turcs, un patriotisme vivace et l'amour toujour*s plus ardent de leur nationalité, sans que la pensée constante d'une régénération complète ne les ait soutenus et fortifiés. Ils ne se sont pas organisés comme un État vaincu de la veille dans la principauté où l'on a consacré leur indépendance; ils ne se sont pas trouvés capables de participer, sans plus de préparation, au mouvement intellectuel et social de l'Europe, pour rester éternellement confinés dans ces limites étroites, et supporter, dans le reste de la contrée, le joug de la Tur-
quie. « Aujourd'hui, qu'on le sache bien» disait M. Laboulaye dès 1856, la pensée du Serbe va plus loin que l'indépendance; il songe à ses frères de la Bosnie, de THerzégovine, de la Bulgarie. L'enfant, élevé avec des chants patriotiques, grandit dans la pensée qu'un jour renaîtra Tempire de Douchan, et cet empire, il sait où en sera le siège : c'est au Bosphore. Le Serbe ne connaît pas Constantinople, c'est le nom d'une ville grecque; ni Stamboul, c'est le nom d'une ville turque; Byzance, pour lui, c'est Czarigrad, la ville du Gzar, la capitale delà Serbie, le séjour de l'empereur des Serbes (1). » La principauté de Serbie est le drapeau de cette nationalité ; tous les yeux sont fixés sur elle. En Bosnie, en Herzégovine, dans le Monténégro, en Bulgarie, partout enfin où l'élément slave est prédominant, la haine contre les Turcs oppresseurs s'alimente de ces espérances de résurrection nationale.
(1) Études contemporaines sur f Allemagne et les pays slaves, par Éd. Laboulaye, membre de Tlnstitut. Paris,
Il est inutile de faire Thistorique des événements qui ont amené la crise actuelle, de reprendre Tinsurrection à l'incident de Podgoritza, auquel personne n'attachait dimportance, jusqu'à la déclaration de guerre de la Serbie et à Touverture des hostilités qui émeuvent si profondément KEurope. La presse française et étrangère a tenu le public au courant des faits. Depuis que les Turcs font parler d'eux, nous avons eu les assassinats de Salonique, les événements fantastiques de Stamboul, sans parler de la banqueroute, et, concurremment aux exploits du Circassien Hassan, les hauts faits des troupes ottomanes en Bulgarie. On connaît les atrocités commises dans cette province sous prétexte de répression : massacres, viols, incendies, rien n'y a manqué. Cette campagne suffirait à faire exclure un Ëtat du concert des nations civilisées! Mais là n'est point l'intérêt véritable du moment. Ce qu'il importe de mettre en lumière, c'est l'unanimité du mouvement qui a soulevé les populations des Balkans. Ce fait n'apporte-t-il pas la preuve irrésistible de l'uniformité des sentiments qui poussent les
raïas de la Turquie d'Europe à secouer uû joug odieux?
Le prince Milan, en présence d*une telle situalion, ne pouvait s'isoler de la lutte. L'indépendance de la principauté n*est considérée, par les Slaves méridionaux, que comme le point de départ de leur émancipation complète : l'histoire nous a parfaitement éclairés à cet égard, et la neutralité de la Serbie esl une énormité dont la possibilité n'a pas même effleuré la pensée du Serbe. Sa vie, sa fortune, sa liberté même appartiennent à la patrie qu'il faut faire revivre, et le prince Milan tout le premier est pénétré de ce devoir.
Et que peut opposer la Turquie aux revendications du peuple serbe 7 Depuis plus de quatre siècles que les Ottomans se sont implantés dans ce pays, on peut dire qu'ils n'en ont pas encore achevé la conquête ; ils ne se sont maintenus que dans les villes et dans les places fortes, et seulement au prix des cruautés les plus inouïes. Leur administration — si l'on peut appeler de ce nom le régime des gouverneurs turcs — n'a
été qu'une suite d'exactions, le règne de l'arbitraire et Tassouyissement de la haine fanatique que tout musulman nourrit envers les chrétiens. Cette haine, excitée encore par des révoltes fréquentes, a produit dans ces contrées des monstruosités qui appellent la vengeance. Les Turcs ont fait le désert autour d'eux ; ils n'ont dominé que sur des ruines. « L'Europe qui porte avec raison un si vif intérêt à la cause des noirs, dit M. Blanqui, ne sait pas assez qu'il existe à ses portes, et l'on peut dire dans son sein, plus de ept millions d'hommes, chrétiens comme nous, qui sont traités de chiens en leur qualité de chrétiens^ par un gouvernement auprès duquel toutes les puissances chrétiennes ont des ambassadeurs accrédités! L'Europe ne sait pas assez qu'à l'heure qu'il est, il n'y a pas en Turquie une seule femme chrétienne dont l'honneur ne soit à la merci du premier musulman auquel elle aura le malheur de plaire (1). »
(1) Voyage en Bulgarie pendant Vannée 1841 , par M. Blanquiy membre de Tlnstitut.
Il est temps que cette situation ait une fin. L'égoïsme des puissances et d'insatiables ambitions ont prolongé jusqu'à ce jour l'agonie de « l'homme malade » ; mais la force des choses amène insensiblement à leur ruine les empires fondés sur l'injustice et l'oppression. Qu'on le veuille ou non, la Turquie est à la veille d'une dissolution complète. Il est presque superflu d'insister sur ce sujet. Mais ce qui constitue l'essence même des difficultés qui hérissent la question d'Orient, c'est bien moins l'intérêt qui s'attache à la puissance du sultan , que les craintes qu'éveille, dans les cabinets de l'Europe, l'ouverture de sa succession. L'Autriche permettra-t-elle qu'une nationalité, douée d'une vitalité excessive, se reconstitue à ses frontières, au risque d'attirer plus tard à elle les éléments slaves qu'elle s'est appropriés pendant la domination ottomane ? Là se trouve, pour les Serbes, l'obstacle qui se dressera devant leurs premiers succès sérieux. Attaqués par l'Autriche, ils se verraient infailliblement secourus par la Russie et deviendraient ainsi l'enjeu de la partie qui se
jouerait, sur les bords du Danube, entre les deux antagonistes. On a malheureusement réduit les Serbes à n'avoir plus d'autre protecteur que le Czar. Avec quelle habileté la politique russe a su tirer parti des fautes commises par la diplomatie anglo-française ! L'auteur de ce livre disait dans une première édition (1862) : « Tandis que les puissances occidentales semblent méconnaître l'existence du peuple serbe, s'unissent même à ses oppresseurs et contribuent ainsi à perpétuer sa servitude , la Russie le protège, elle exploite, avec l'habileté qui caractérise sa politique, la similitude de religion , l'identité d'origine qui existent entre ces deux familles slaves. Elle cherche ainsi à gagner du terrain dans l'esprit de la population, en lui montrant que le Czar est son protecteur naturel et son seul appui. Malheureusement pour elle, quelle que soit son habileté, elle n'a pu persuader aux Serbes qu'elle ne travaille que pour leur bonheur. En intervenant dans la guerre de l'indépendance, elle leur a trop laissé voir ses vues ambitieuses et les motifs égoïstes du protectorat qu'elle
6ur accordait. Tandis que le peuple serbe combattait pour sa complèle émancipation, elle a brisé trop d'espérances par ses intrigues et ses exigences, qui ont eu pour résultat de lui faire accepter une indépendance tronquée dans un coin de sa patrie. Ce^ hommes courageux et clairvoyants comprirent que les Russes étaient tout autant leurs ennemis que les Turcs et, loin d'ad • hérer aux prétentions du Czar, nous les avons vus constamment se tourner vers la France. Malgré la résistance qu'elle rencontre dans la population même, la Russie cependant ne désespère de rien. Elle voit avec joie TEurope galvaniser le cadavre ottoman et attend le jour où tous les Serbes du nord de la Turquie se soulèveront en masse.
Alors elle viendra de nouveau leur prêter son appui; x>
Il nous a paru curieux de rapprocher ces considérations, dont la date est déjà ancienne, des événements actuels. Le soulèvement prévu a eu lieu, et peut-être le protectorat de la Russie se fera-i-il sentir plus tôt que les Serbes ne le désirent. Mais au point où les choses en sont arri-
vées, la politique de Saint-Pétersbourg , jusqu'à maintenant si habile, pourrait bien devenir dangereuse si elle ten(|ait à faire des Slaves délivrés des sujets de l'empire moscovite. La Russie attacherait à ses flancs une nouvelle Pologne, bien autrement constituée pour la défense de ses droits que la province dont elle a eu pourtant si diflScilement raison. Les sentiments des Serbes à l'égard de leurs protecteurs se trouvent résumés dans ce dicton populaire : « le joug turc est de boiSy le joug russe est de fer I » La domination ottomane est bien près de sa fin; il dépendra des puissances de la remplacer par la suzeraineté du Czar, ou d'entraver à jamais l'œuvre des successeurs de Catherine II, en secondant le peuple serbe dans la conquête de sa nationalité.
A quatorze ans d'intervalle^ nous n'avons pas à changer une ligne aux conclusions de ce livre, et c'est là, ce nous semble, un fait qui mérite quelque attention.
La principauté de Serbie, disions-nous en 1862, est le centre autour duquel cherche à se
réunir la population opprimée par les Turcs.
Cette population s'appuyaut sur l'histoire, sur la lutte séculaire qu'elle a soutenue contre les envahisseurs, sur la conservation intacte de sa nationalité, veut se reconstituer en corps de nation. Les Serbes ont montré quel usage ils comptent faire de Findépendance. C'est en marchant dans la voie du progrès qu'ils prétendent mériter le triomphe de leur cause; c'est en participant à la civilisation de l'Europe, en assurant chez eux le règne de Tordre et de la liberté.
La formation d'un grand État serbe est la seule solution possible du problème oriental, la seule qui puisse convenir à l'Europe et surtout à la France qui, par toute autre combinaison, a beaucoup à perdre et rien à gagner dans la question d'Orient. On a donné à l'Italie une unité qui l'élève au rang des grandes puissances, en passant sur des considérations d'un ordre majeur, alors que l'unité nationale de l'Italie n'a jamais existé depuis que Rome a perdu le sceptre du monde. Dans la question serbe, aucune difficulté de cette nature n'existe.
Enfin la religion etThumanité réclament leurs droits. Il n'est plus possible d'entretenir, au sein de l'Europe, en plein xix* siècle, une puissance qui ne s'impose que par des massacres et qui transforme les plus belles contrées du globe en un repaire de brigands et de vandales.
Telles sont les raisons qui ramèneront, qui doivent ramener les Serbes à l'état social dont ils jouissaient avant l'invasion ottomane.
PARIS. ~ IMPRIMEUIK DE £. MARTINKT, RUE MIAMON, 1
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