‹ La Serbie: son passé et son avenirChapitre 5 sur 6 · H UT · texte numérisé non relu

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(4) BlftnqUi, Voyage en Bulgarie,

s'exécuta. La petite oooi* dé Kragouïévâtz vit ûrriyer à cette époque un tatar de Stamboul porteur du halti-chérif qui proolaïuait Tindépendance de la Serbie^ moyennant un léger tribut qui devait être annuellement versé dans le trésor du sultan ; en même tempd la Turquie re&tituait aux Serbes les six départements dont elle s'était emparée en 1813» Mais ce firman ne stipulait rien en faveur de Milôch* Il le tint secret jus* qu'au jour où la Russie^ qui le croyait vendu à sa politique, Teut nommé ^ par un bérat, prince héréditaire do Serbie. Alors il proclama l'heu* reuse nouvelle dans une assemblée nationale réunie ùdhocen 1830. Toute la population était dans la joici Les cloches des églises, enterrées dans les temps d'oppression et dont jusqu'à ce jour les Turcs avaient interdit Tusage, appe«» lèrent de nouveau les fidèles à la prière. Cependant l'entier accomplissement des engagements pris par la Porte n'eut lieu qu'en 1833.

La Serbie voyait ainsi s'ouvrir, pour une partie de la population, une ère d'indépendance

achetée au prix da sang de ses fils. Dès les premiers jours de Tiusurrectiou , — et c'est un fait digne de remarque, — ce peuple s'était immédiatement organisé à Tinstar de ceux de TEurope civilisée. L*un des hommes qui secondèrent ce mouvement vers le progrès fut Davidovitch, ministre des affaires étrangères sous Miloch. Ami de la France dont il partageait les idées, cet homme éminent se voua tout en entier au bi^ du pays en favorisant l'instruction, en fondant une gazette dans laquelle il plaidait la cause de la patrie , en cherchant enfin à faire connaître à TEurope, et surtout à la France, ce qu'on pouvait espérer des Serbes si Ton consentait à les protéger. Son dévouement fut payé d'ingratitude. Resté pauvre, bien que ministre, il se vit presque réduit à la misère sur la fin de ses jours.

Le pays conno aujourd'hui sous le nom de principauté de Serbie, ne forme guère qu'une province de Tempire de Douchan. Les Serbes occupent cependant toute la partie nord de la Turquie d'Europe, c'est-à-dire le Monténégro, la Croatie Turque, la Bosnie, l'Herzégovine, le nord de l'Albanie et la Serbie méridionale. Ils sont

répandus en Autriche dans les deux tiers de TIIlyrie, dans le sud de la Styrie, dans toute la Croatie, la Syrmie, la Dalmatie, et dans une grande partie du Banat de Témesvar. On voit que rindépendance n*a été accordée qu'à une faible portion de ce peuple, et pourtant, dans Tétroit espace où il lui a été donné de se gouverner d'après ses lois, il a fait, en quelques années, des progrès rapides dans la voie de la civilisation. L'histoire nous a montré, à toutes les époques, la tendance des Serbes à s'organiser régulièrement, dès que les guerres au milieu desquelles ils vécurent, leur laissèrent un moment de trêve. Nous les avons vus, au commencement de ce siècle, s'inspirer des lumières de l'Europe, ouvrir des écoles, chercher enfin à se mettre au niveau des peuples européens, et cela dès les pre* miers pas de leur insurrection. Ces dispositions heureuses existent en germe dans les tnœurd mômes du pays. Sous la domination ottomane, dans les plus mauvais jours de l'oppression, Forganisation sociale ne s'est pas perdue en Serbie :

êilo s'est réfagiéd dans la famille I « Sans patrie, dit TAé Laboulaye, eatis Église, car Tévéque envoyé de Constantinople n'était pas moins odieux ni moins rapace que le pacha ou le cadi ) sans aucun de ces liens qu'établissent entre les hommes la défense commune du pays, le commerce, l'étude, il n'est resté au Serbe que la famille* C'est là qu'il a mis tout son cœur : elle est pour lui la patrie tout entière (1). » Réduits à ne vivre que pour cet État en miniature, les Serbes cherchèrent à en agrandir le cercle, à étendre, dans son sein^ les droits et les devoirs réciproques, et créèrent ainsi cette institution de la %a^ drouga qui n'existe *que chez eux. Parmi nous, la famille est uniquement fondée sur les liens du sang } en Serbie, la parenté peut avoir pour base une affection mutuelle. Un homme se choisit un frère d'adoption {pobratlm), et même une sœur (poi08irima). Cette amitié prend des engagementis

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(1) Êtvdes contemporaines sur V Allemagne et les pays slaves, par M. Edouard Laboulaye, membre de Tlnstitut.

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solennels devant le pope; et, dès ce moment, il n'est aucun péril que le frère n*affronte pour son frère, il devient le défenseur naturel de sa sœur d'adoption. Rien ne pourrait faire manquer le Serbe à son serment. On a vu des passions violentes, écloses après la fraternité jurée au pied de l'autel, rester muettes, étoufiTées dans le cœur du pobratimy et ne se traduire que par un plus entier dévouement. De même que le Serbe peut faire choix d'un frère, d'une sœur, il peut également adopter un père, une mère. C'est la réunion de tous ces membres avec ceux que le sang a déjà liés qui forme la zadrouga. Voici comment la loi définit celte institution, expression originale de ce que les mœurs serbes ont de plus naïf et de plus touchant : « La zadrouga est une communauté de vie et de biens fondée et appuyée sur la parenté naturelle ou adoptive (Code civil, § 507). » Dans cette société, tous les biens généraux sont en commun. Le chef ou staréchine est ordinairement le plus âgé de la famille. Cependant, lorsqu'un père sent arriver la vieillesse,

il se démet parfois (lu siàréchinat en favenr du plas capable de ses fils. C'est aa staréchine qu'est confiée l'administration de la maison et des biens de la famille. Tous les membres adultes composent uh conseil chargé de délibérer, de concert avec le chef, sur les afiaires de la zadrouga. Le staréchine a en main toutes les attributions d'un prince constitutionnel ; il rend la justice, administre les finances, indique la tâche de chacun, prend sa place dans les assemblées de la commane et personnifie la famille devant Tautorité supérieure. Ce qui caractérise cette institution, c'est qu'elle concilie l'unité du pouvoir avec la liberté individuelle. Rien ne se fait dans la zadrouga, le chef ne peut agir en aucune manière, sans avoir consulté tous les membres de la famille, et pris mémejusqu'àl'avisdes domestiques. « Cette propension à la délibération en commun, dit M. Dozon, à l'entente préalable dont les Serbes aiment à faire précéder toute entreprise^ est enracinée chez eux à un point qu'on ne saurait croire ; et rien ne leur est plus pénible que

de recevoir des ordres du Kméie (chef da village), sans en connattre le bat et le inotif. Us exécutent très-volontiers tout oe qui leur est enjoint, mais à la condition qu'on leur explique pourquoi ils ont à faire ceci ou cela. Un pareil penchant, contracté dans la zadrouga» ne saurait jamais être dangereux pour TÉtat serbe, car celle*ci est accoutumée à faire tout ce qui peut tourner au bien de la maison commune — la patrie — à la condition toutefois que, ainsi que dans la zadrouga, tousceuxqui ont à supporter les charges publiques sachent pourquoi ces charges leur sont imposées et quels avantages peuvent en résulter pour le bien commun (1 )• » C'est grâce à cette institution que s'est conservé, chez les Serbes, Tamour de la Uberlé uni à celui de Tordre : la meilleure école du citoyen n'est«elle pas la famille 7 Gomment les Turcs n'ont-ils pas compris

(1) La Zadrouga, Ettide sur la vie en commun chez les paysans serbes^ par M. Dozod. — Revue orientale et américaine. Mars iS60«

que leur plus grand ennemi, celui qui entretenait la Serbie dans un état de rébellion constante, c'étaient précisément ces mœurs patriarcales qui ont fait appeler les Serbes par un auteur musuK man, leh Arabes de l* Europe 1 Ces populations iso** lées dans leurs montagnes, attachées à leur croyance, à leur langue, à leurs traditions, avec une opiniâtreté exceptionnelle, ne trouvèrent pas dans le pouvoir qui pesait sur elles, l'action ha* bilement ménagée d'une politique prévoyante, qui, en s'assimilant à la longue les peuples subju* gués, finit par paralyser leurs efforts, par éteindre même en eux tout désir de se détacher du corps de la nation avec laquelle ils se sont identifiées pour ainsi dire à leur insu. Les Turcs en Europe, pas plus que les Arabes dans leurs conquêtes en Asie et en Afrique, ne semblent avoir songé à imposer cette transformation graduelle, seul gage de sécurité pour l'avenir. Toute leur ambition se borna à réduire les habitants à l'état de rayas (troupeau). Fiers uniquement du triomphe de l'islamisme et de ce qu'ils appelaient la cause

de Dieu, ils laissèrent, à leurs ennemis vaincus, leur langue, leurs coutumes ; toute leur action sur eux consista dans des exactions cruelles, dans des massacres sans cesse renouvelés par un fanatisme aveugle autant que barbare. Ces persécutions, dont la religion était le mobile, contribuèrent à mettre entre les Turcs et les Serbes une barrière infranchissable. L'attachement de la population à sa foi, déjà si vif, n'en devint que plus ardent. La religion grecque a une affi* nité intime avec ses mœurs. Le caractère primitif que cette Église conserve dans les cérémonies du culte, la souplesse avec laquelle elle se plie aux diverses phases de la vie des peuples, la part qu'elle laisse à l'initiative de l'homme, convenaient mieux peut-être que la rigueur de l'Église romaine à l'état des Serbes et à leurs instincts libéraux. Ici le prêtre se mêle aux citoyens, il partage leurs plaisirs et leurs peines ; il prend part à tous les actes de la vie publique et privée sans que sa présence gêne plus que celle d'un autre convive. Le pope, loin d'abdiquer son

titre d'enfant da pays, est citoyen lui-même. L'absence d'une autorité suprême, universelle, laisse à chaque patriarche, à chaque évêque, son entière indépendance. Avec quelle ardeur ces prélats patriotes ranimèrent, au nom de la foi, le courage des défenseurs de la Serbie ! On les a vus s'armer eux-mêmes pour la défense du pays, et, comme les juges d'Israël, marcher contre l'ennemi commun. Et que l'on ne croie pas que la religionseule les guide. Ils partagent les sentiments de la population contre les ennemis du pays, quels qu'ils soient, a Tous les ecclésiastiques grecs que j'ai consultés, dit M. Blanqui, se méfient autant de Saint-Pétersbourg que de Rome (1). » L'identité de religion n'a aucune influence sur le clergé serbe, et Ton peut affirmer sans crainte que le jour où il montrerait des tendances russophiles, il perdrait toute la considération dont on l'entoure. Loin de là, après avoir conservé dans la population l'amour de l'instruc-

(\) Blanqui, Voyage en Bulgarie,

tion qu'elle venait puiser daus les nombreux couvents de moines , pendant longtemps les seules écoles dq pays, il a entretenu chez elle ees idées d^égalité et de liberté que le christianisme proclame. La religion a sauvegardé la uationa-r lité serbe tout autant que la négligence des Turcs à s'assimiler ces peuples,

La configuration du sol a contribué puissamment ai|ssi à lui conserver sa physionomie originale. Tout le norddelapéninsule n'offre qu'un chaos de montagnes qui, selon l'observation ju^ dicieuse de M. Gyprien Robert, au lieu d'avoir des chaînes régulières avec leurs somoiets au centre de la contrée, ont leurs points culminants sur l'Adriatique et le Danube. Les vallées pro<^ fondes qui s'ouvrent dans le cœur du pays sont autant de retranchements où quelques hommes peuvent arrêter des armées, en rendant impo8<« sible le déploiement de forces considérables et l'usage de l'artillerie. De vastes forêts couvrent en outre tout le centre de la Serbie. Après avoir servi aux habitants do refi;ge. coutre les Tares,

ell6« devinrent , dao| la derniàre lutte, leup point de ralliement. C'est à eea cau^ei réuniea quUl faut attribuer le caraetàre indépendant du peuple et la confiervation int£ieta dea mœurt 9erbea» que nous retrouvons aujourdMiui aussi fratohes, aussi naïves qu -elles Tétaient au xiii* et au %}y siècle. Comme à oette époqne, le pâtre conduit encore, m% sons de la flûte champêtre, les grands troppean^ de bœufs dans les plaines fertiles de la Bosnie* Il gravit lentement les mon« tagnes à mesure qu'arrivent le^i ohaleurs, abandonnant un plateau pour une oime plus fratebe» lorsque 4^oleil y a desséché la verdurQ. Il at* teint ainsi les mousses alpestres. Puis, ohassé par les neiges, il regagne des régions plus tempérées. Intrépide at sauvage, farouche même dans son aspect, mais généreux et hospitalier, le pâtre serbe est resté Tami du pauvre et le défenseur du faible.

L'hospitalité, considérée comme un devoir saeré dans tout TOrient, a, chez les Serbesi un caractère tout particulier de bienveillance et de

grâce. Lorsqae s'est dissipée la défiance, suite d'une longue oppression, Tétranger est reçu comme an frère. Les petits enfants accourent au-devant de lui, car ils savent que son arrivée va mettre la maison en fête. Pour Thôte béni un repas somptueux s'apprête; le chef de la famille qui, d'ordinaire, prend ses repas à une table à part, descend, pour lui faire honneur, à la table commune. Le vin circule dans la coupe des aïeux. On interroge le voyageur sur les lois de son pays, car les Serbes aiment à s'instruire et à converser. Des toasts nombreux sont portés à sa santé ; pour lai l'on prépare la plus belle chambre, et — coutume empreinte d'une poésie charmante — les jeunes filles de la maison ^ anges silencieuXy vont veiller sur son seuil pour écarter le trouble du sommeil de l'étranger.

Parmi les fêtes populaires, l'une des plus gracieuses est celle qui a lieu le lendemain du dimanche des Rameaux. Au lever du soleil^ les vierges de la Serbie^ portant des amphores grecques, se réunissent autour de la fontaine du

village. Elles chantent le retour des tièdes rayons et Teau délivrée de la glace ; le ruisseau qui reprend son cours» l'onde redevenue limpide sous Toeil ardent du cerf qui se mire dans son sein. C'est répoque où les jeunes amours s'éveillent avec la nature. Quand arrive le soir, les brunes filles de la Serbie, assises sur le seuil de leur porte, invoquent saint Georges pour leur prochain hyménée ; elles chantent :

Jour de la Saint-Georges, quand tu reviendras, Chez ma mère, puisses-tu ne plus me trouver !

Mais soit mariée, soit ensevelie;

Plutôt mariée qu'ensevelie (1) !

Le jour de la Saint-Georges arrive enfin. On est vers la fin d'avril. La veille, les femmes mariées vont cueillir dans les champs les herbes printanières, celles surtout dont se composent les filtres amoureux. Elles les jettent ensuite dans l'eau du moulin, dont la roue est à leurs

(1) M. Dozon, Poésies serbes.

yeyx le lymbolô de fortutiéi et les y laissent jusqQ'âQjottr suivant. Le lendemain^ dès Taurore, elles s'y baignent comme pour rajeunir avec la campagne qui commence à reverdir. Pendant qu'elles se rendent à réglise— car chez les Serbes la religion se mélè à toutes les fêtes *^ le père de famille tue un agneau sur le seuil de sa maison ; un grand repas s'apprête en Thonneur de saint Georges, le patron des tribus et des laboureurs. Dans ces jours de réjouissance, la jeunesse des villages se réunit sur Therbe nouvelle pour danser le kolo. Cette danse sert de préteitte au^ déclarations d'inimitié ou d^amour. Chaque jeune Serbe est pourvu de sa flûte» sur laquelle il exécute à son tour un solo» tandis que le kolo se forme autour de lui* Mais dès qu'il se trouve en présence d'un rival ou d'un ennemi, il s'arrête, et la danse va se continuer ailleurs* Pendant ce tempsi l'amant cherche des yeux celle qu'il aime. Quand il Ta rencontrée, il se place à côté de la jeune fille dont les yeux sont fixés sur le sol. La danse se poursuit, le jeune homme improvise

todt haut des vêrê qti*il a Tair de «^adresser à tai-méme, et dans lesquels il peint ses sentiments amoureux. C'est ainsi que les cœars se révèlent et s'épanchent dans ces jôuri de joie gé«> nérale^ qui ne sont^ par le fait^ que de grandes féanions de familles. Qu*il y a loin de cette pureté de mœurs au dévergondage de nos fêtes européennes! Quelle heureuse influence Famour du foyer a exercé sur ce peuple^ quelle sève puissante il a entretenu en lui I Patriotismei sen*^ timent du droit et du devoir, libéralisme bien entendu^ le Serbe doit tout cela à la famille^ M. Gyprien Robert Ta dépeint dans une phrase^ Demandant un jour à un Serbe s'il y a des nobles parmi ëU^ : <k Oui, répondit-il, nous le sommes tous. » Sainte noblesse qui n'est fondée sur Tu- Surpation d'aucun des privilèges de l'homme et que chacun porte dans son coeur ! Aussi le mot dé citoyen éxprimé^'^il une idée en Serbie. Cha^' qae particulier prend sa part aux affaires publiques dans des assemblées nationales qui rappellent tes Ghamps-de-Mai de l'ancienne France

de Glovis. Dans ces assemblées, garanties des libertés du peuple, on fixe les impôts, on discute les grandes questions de la paix et de la guerre, et tout ce qui intéresse le pays. Ce sont ces mœurs, c'est la zadrouga , c'est la religion qui a conservé ce peuple jeune et fort au milieu de Tair délétère de la servitude et qui, dès les premiers moments de son indépendance, lui ont donné Tintuition des progrès du siècle dont ils cherchent avec succès à s'inspirer.

Ces tendances heureuses ont en effet porté leurs fruits dans Torganisation sociale de la Serbie actuelle. « Rien n'est plus intéressant à observer, dit M. Blanqui, que le développement progressif de ce petit État, naguère soumis aux lois musulmanes, sous Tinfluence des libertés nées de la conquête de son indépendance (1 ). )» Il faut ajouter que ces progrès ont été rapides. Dans l'espace de trente années, car la Serbie in*

(1) Bapport sur Vétat des populations de la Turquie d'Europe^ par M. Blanqui, membre de rinstitut.

dépendante n'existe en réalité que depuis 1830, le pays a changé de face. Les Serbes, dans cette faible portion du territoire qu'ils habitent, ont donné la mesure du degré de civilisation qu'ils pourraient atteindre, si la population qui gémit encore sous l'autorité de la Porte, acquiert lin jour le droit de se réunir à ses frères délivrés.

La principauté de Serbie se trouve comprise

entre le Danube au nord, et la Serbie méridionale au sud; entre la Bulgarie à Test, la Drina et la Bosnie à l'ouest. Elle est divisée en dix-sept départements. A la tète de chaque département est un préfet (na(c/ia/mA:), qui a, sous sa juridiction, les sous-préfets des districts {capeians). Ces derniers ont autorité sur les Kmètes ou chefs de village. Chaque commune s'administre elle-même.

La zadrouga est le premier anneau de cette chaîne administrative qui va du simple citoyen au chef de TÉtat.

Le gouvernement adopté par les Serbes est constitutionnel ; cette forme du pouvoir, la seule

qui concilie le tègnô de la liberté avec celui de Tordre, est dès longtemps enracinée dans lès idées du peuple qui en a trouvé Timage dan^ Tautorité dti Statéchine ou chef de la zadrouga, comme nous Tavôns déjà fait observer, Des as« semblées nationales (Scoupchtina) auxquelles tous les citoye&s sont convoqués, se réunissent à dès époques 6xes. Ce sont les sauvegardes de la liberté nationale contre les abus du pouvoir et les faiblesses des hommes chargés de la défense de la constitution. Le sénat (soviet)^ placé à côté du prince, représente , dans ses dix-sept membres , les populations réparties dans les dix-sept départenîents. Il remplit à peu près les fonctions de notre corps législatif. Le chef de TÉtat dispose du pouvoir exécutif qu'il exerce par Torgatie des différents ministères organisés comme ceai de la France. D'après le traité de 1833, conclu entre la Porte et les Serbes, l'hérédité est consacrée dans la famille de Miloch Obrénovitch dont le fils, te prince Michel, gouverne actuellement le pays.

La position dé la pHncipatité dô Serbie» par rapport à la Porte Ottomane, a été déterminée, comme nous Tavons vu, par l'article 8 da traité dô Bucharest. Si ce n^est Timpôt annuel, d'un demi-million environ , quMls doivent verser dans le trésor du sultan^ les Serbes jouissent d'une entière indépendance. Ils ont aussitôt profité de leur liberté pour rouvrir les écoles élémentaires et fonder trois collèges dans Tintérieur du pays. Belgrade possède une fkoulté de droit et une faculté de théologie ; des cours d'histoire naturelle se donnent au gymnase. On trouve, dans la même ville, une école militaire et une école de dessin. Avec le temps, Tinstruction se répandra plus encore. Les Serbes^ doués d'une intelligence vive et d'une grande facilité, ne sont restés ignorants que par force. Un grand nombre de familles envoient aujourd'hui leurs enfants en Europe et surtout en France pour y puiser, dans nos collèges, une instruction complète. La plupart s'en retournent chez eux munis de leur diplôme de docteur en droit ou

en médecine et apportent à leur patrie de non* velles lumières, à leurs concitoyens un plus grand désir d'atteindre l'état de civilisation de ces peuples privilégiés. Tout le monde en Serbie parle avec pureté la langue nationale, le plus beau des dialectes slaves selon M. de Salvandy. « Le plus riche et le plus pur de tous les dialectes slaves, dit-il, est le Serbe, qui est parlé dans la Serbie, la Dalmatie^ une partie de la Bohême et de la Croatie, par une population de quatre millions d'hommes. Des monuments curieux marquent la suite de cette langue aux xi% xii% xiii* et XIV* siècles. C'est sur la fin de ce siècle qu'avec la nation serbe, un moment si grande sous Lazare, s'éteignit en 1389 la langue nationale, vaincue avec Lazare dans les plaines

de Kossovo Ce qui ne périt pas alors du

dialecte serbe, se réfugia dans les montagnes, 011 se formèrent, des regrets de la patrie perdue et de la haine de ses oppresseurs, des chants populaires comparables, selon des critiques compétents, à ce que nous offre de, plus beau en ce

genre la Grèce moderDS (1). » Comme nous Tavons déjà remarqué» les moines contribuèrent puissamment à conserver aux Serbes, et leur langue et le goût de Tétude. Ces moines, répandus dans un grand nombre de monastères, forment une partie du clergé; l'autre partie est composée des popes pour qui le mariage est toléré. Ces derniers reconnaissaient l'autorité de Tarchevêque serbe de Belgrade. Trois évêques sont en outre établis dans différentes villes de l'intérieur.

L'administration de la justice est la même en Serbie que chez nous. On y retouve nos tribunaux de première instance, nos cours d'appel et notre cour de cassation ; les débats sont publics et soutenus par des avocats de la faculté de droit de Belgrade.

Le service militaire est organisé à l'instar de celui de TEurope. La principauté a constamment

(1) Discours de M. de Salvandy, ministre de Finstruclion publique, à la chambre des députés, sur la littérature slave.

cinq mille hommes soys les armes, Mai3 d'après m^ mesure récente, eu trois appels successifs, Tarmée s'élèverait de suite k cent vingt mille hommes. Dans des conjonctqrap plus gravçs, tous les Berbes valides sont soldats. Le systènte européen» appliqué à la milice serbe, a fait merveille en quelques apnées, contrairement ^ ce qui a eu lieu chez les Turcs que les réformes de lnlabmoqd et d'Abdal-Medjid n'ont pn plier à la diacipUa^ et à la subordination. Mais là ne s'arrôle pa^ le

contraste étrange qui existe entre les (]qui( pçq-i pl^s. Tandis que les Turcs se distinguent par une incurie sans égale, qu'il n'y a dans tout l'empire

Ottowan aucune voie de comrouniuatiou créée ou entretenue, la Serbie a déjà Quvert une grande et belle artère qui va de Belgrade à Alek-» sinatz et plusieurs autres routes se dirigeant du nord au sud, ou suivant à l'est Je cours du Timok. C'est ainsi que, dans toutes les braneheg de l'administration, l'ordre s'est répandu en Serbie et, avec lui, le progrès de chaque jour i o'est ainsi que les Serbes ont tenu leurs promesses et se

-i43 sont montrés mûrs pour Tétat social, après avoir tépoigné^parlear héroïsme, qu'ils étaient dignes de rindépendance. Leur organisation dans la principauté est en quelque sorte uneépreuve dont ils sont sortis viclorieuK. Ils ont donc ajouté à leurs droits historiques la sanction d'une heureuse expérience ; ils méritent les sympathies de rBurope libérale, de TEurope civilisée. Que faut-il aux Serbes pour arriver à un développement complet? une indépendance qui s-étçnde à toutç la population, la reconstitution de leur nationa^ lité. Alors seulement l'industrie et le commerce pourront apporter la richesse dans le paya. Dès que la paix et les lois sauvegarderont les biens des habitants, ce sol fertile, livré à une culture plus étendue, pourra se couvrir de moissons abondantes. Le caractère guerrier du Serbe tient uniquement à Fétat d'hostilité permanente dans lequel il est obligé de vivre. Lorsqu'il n'aura plus d'ennemis à redouter, il pourra se vouer à l'agriculture dans les campagnes, à l'industrie dans les villes. Les montagnes de la contrée

recèlent des mines précieuses, des' carrières de syénite, de porphyre et de serpentine. M. Herder de Freyberg a reconna du charbon de terre sur quatre points différents, surtout dans les environs de Maïdan-Pek où une société franco-serbe s*est établie pour Texploitation de la houille. Mais ce qui est indispensable, pour la création du commerce serbe, c'est le littoral Adriatique que rAutriche, cet empire en mosaïque, occupe, avec autant de droit que la Yénétie. Voici le moment d'étudier Tétat des esprits chez les Serbes, de voir quelles sont leurs espérances et comment elles peuvent se concilier avec Tintérét des puissances européennes.

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