‹ La sérénade de Don JuanChapitre 17 sur 54 · FRANÇOIS DELSARTE · texte numérisé non relu

FRANÇOIS DELSARTE

— Mon cher, nous l'appelions le grand Delsarle.

Le fait est que tous les apprentis ténors, de ISiO à 1860, se découvraient avec les signes du plus profond respect, toutes les fois qu'on venait à prononcer ce nom-là devant eux. Il semblait que ce fût le maître des maîtres.

Entre nous, voilà pourtant une bizarrerie d'un genre à part. Un homme qui a laissé après lui la renommée d'un grand artiste et dont le public n'a connu ni les œuvres, ni les faits et gestes et que les cent mille affiches collées sur nos murailles n'ont pas même signalé à l'attention du passant. Gomment et pourquoi donc celte étrange glorification d'un contemporain? En l'honneur de quel saint, François Delsarle a-t-il été surnommé le grand Delsarle? On conviendra qu'il y a sur les obélisques de la Haute-Égyptè des hiéroglyphes qui seraient plus faciles à déchiffrer que celte énigme du Paris moderne.

Attendez un peu et nous allons lâcher de vous faire

comprendre ce mystérieux état de choses. Mon Dieu, un in-folio entier sur cette vie et sur cet esprit merveilleux suffirait à peine à raconter ce pauvre grand homme. Mais cet inconnu illustre a toujours été le jouet de la fatalité, on dit aujourd'hui de la guigne. Aucune plume de biographe n'ira désormais chercher au fond de la tombe cette physionomie si rare pour la faire revivre seulement une heure !

Par bonheur, une de ses élèves a bien voulu nous faire, touchant ce type de professeur, quelques révélations, que nous reproduirons à peu près telles quelles dans le cours de ces pages.

C'est cette dame qui parle :

— Delsarte fut élève de Choron pourléchant, en même temps que Duprez, je crois. Je n'ai jamais entendu dire sérieusement, comme on l'a prétendu, que Duprez ait suivi son enseignement; mais mademoiselle Miolhan , Alizar, Darcier et mademoiselle Darder, madame Barbot et enfin madame Pasca furent les plus illustres élèves de Dalsarte. Ceux-là s'avouaient les disciples du maître fantaisiste, et par cela môme à l'index de l'école routinière. La fantaisie de sa méthode consistait en une règle absolue des lois de l'art, et ceci semblait puéril à notre époque, où tous les arts vont à hue et à dia. Pourtant il était à lui-même un si admirable spécimen de son enseignement, il était arrivé à de tels raffinements dans ses recherches artistiques, que tout ou presque tout ce qui a touché au théâtre est venu en secret écouter ses révélations exquises et effrayantes à la fois, car sa science était un puits sans fond.

Comment était-il arrivé à créer cette méthode unique dont il a emporté malheureusement le secret avec lui? Il le racontait très spirituellement à ses élèves, et plus tard dans des conférences artistiques. Il avait travaillé avec Choron, et au Conservatoire, comme pensionnaire, il suivait tous les cours de déclamation. Il se destinait au théâtre. « Plus je travaillais, disait-il, plus j'avais de professeurs, et plus aussi je me sentais un âne. Chacun de mes maîtres avait sa tradition, sa façon de comprendre ce qu'il apprenait aux malheureux écoliers qui venaient chercher la vérité, et s'en retournaient ahuris de la trouver accommodée de tant de manières différentes. » Et Delsarle imitait, avec un accent très amusant, ces traditions variées dans quatre vers célèbres et classiques qui sont l'A B C de l'art déclamatoire.

A peine nous sortions Jes portes de Trézènes, Il était sur son char, ses gardes affligés Imitaient son silence autour de lui rangés. Taratata, tata, tata.

Ces quatre vers, il les récitait donc de cinq ou six manières différentes, et très sérieusement, et, néanmoins, à l'audition, on ne pouvait s'empêcher de rire. Ce qu'il en faisait, c'était un moyen de critique, c'était pour faire voir que ce que les maîtres enseignaient n'était pas encore l'art véritable.

Les comédiens en herbe ne voient généralement que le but qu'ils poursuivent. Ils mettent plus de zèle que de raisonnement dans leurs études qu'ils livrent machinalement au professeur. Mais Delsarte était un rêveur. Après avoir perdu assez de temps à réfléchir

9'i LA SERENADE DE DON JUAN

avec stupeur sur le problème que lui donnaient à débrouiller ses professeurs, il sentit que, pour arriver à être véritable artiste, il lui fallait une loi absolu1. Il la chercha et la trouva, mais dix ans de sa jeunesse s'étaient usés dans ce travail gigantesque selon lui et ses disciples, ridicule et puéril suivant ses détracteurs. Il renonça à se produire, sauf dans de rares apparitions en public, où il obtenait, dans la grande mélopée de Gluck, des succès foudroyants.

— Permettez! On préten ! autour de moi qu'il n'avait que peu de moyens. C'était à peine, dit-on, s'il se faisait entendre.

— On exagère. Il ne braillait pas. Il aurait eu honte de se mettre à tonner, suivant la mode d'alors. Mais sa voix, son accent, son altitude, son geste, avaient une telle perfection, et tant de vérité, que je n'ai jamais vu d'artiste , avec des moyens naturels aussi bornés, transporter comme il le faisait un auditoire plutôt hostile tout d'abord. Finalement ce public enivré trépignait d'enthousiasme; lui restait froid. La véhémence de son talent ne devait rien à l'inspiration. Tous ses effets étaient calculés comme les combinaisons d'un échiquier.

— Dès lors, il agissait en mathématicien; il faisait de l'algèbre ?

— Oui, à peu près. Diderot conseille constamment le sang-froid dans le Paradoxe du Comédien ; lui le pratiquait. Beaucoup de grands artistes possèdent, dit-on, ce don d'émouvoir en restant maîtres d'eux-mêmes. Mais ce qui faisait la supériorité de Delsarte, c'étaient les ressources inépuisables de son formulaire artistique.

En cherchant sa voie clans les lois de l'art antique, il subtilisa le système trinitaire de Platon et l'adapta à toutes les formes de l'art, à toutes ses expression.-. H avait ainsi créé une sorte de tableau où les mouvements passionnels de la vie animale, ceux de l'esprit et ceux de l'âme, étaient étiquetés, pour ainsi dire, avec une foi sincère qui Taisait d'abord sourira. Ses types primi- 1e dépassaient pas le nombre neuf, mais comme les différents muscles du visage, du geste et de l'atti- , de la diction, etc.. étaient subordonnés à cette esthétique rigoureuse , les mille combinaisons qui résultaient de la variété de ces adaptations différentes donnaient à son système une richesse extraordinaire de procédés. Voilà le secret de Delsarte et voilà, hélas ! pourquoi sa méthode est muette aujourd'hui. On comprend que les élèves et les continuateurs d'un pareil enseignement ne pouvaient être les premiers venus. Quelques-uns se passionnaient à cette étude, mais le plus grand nombre trouvait le chemin bien long, bien philosophique, pour arriver à l'ornière battue, je veux dire le théâtre.

A Paris, on trouve moyen de rire de tout. Une certaine année, on s'est fort amusé d'une leçon de Fran- Delsarte. « Ah ! voilà un chien! » Selon, lui, il y avait neuf expressions typiques pour bien accentuer exclamation. De ce nombre neuf dérivaient des variations à l'infini.

Il disait : — Je vais, tous les dimanches, entendre la « grand' messe à Saint-Roch, et je vous assure que » c'est encore plus beau qu'un opéra de Meyeibeer ou » d'Halévy. » Mais il ne s'arrêtait pas à ces manifesta-

tions religieuses et allait cent fois au-delà, ce qui, pour le coup, le faisait classer parmi les toqués les mieux réussis. — Il disait encore : « — Dieu m'a ordonné de « révolutionner l'art du chant. » — Et l'on riait dans les alentours. Qui donc eût pu garder son sérieux ? Et, en effet, comment accepter les affirmations scientifiques d'un homme qui assurait, avec non moins d'autorité, que saint Pierre occupait telle place dans la hiérarchie céleste, et n'en pouvait occuper une autre? Qu'il voyait du reste les sphères célestes , toujours grâce à son idée fixe, comme d'autres voient le bout de leur nez ? Toute contradiction sur cette thèse le rendait furieux. Là était le Père éternel, ici, la Vierge, là, les Dominations, plus loin les Archanges, et il avait fait de tout cela un tableau , ou plutôt beaucoup de tableaux coloriés qui décoraient son cabinet et qu'on considérait avec un ahurissement profond. On ne savait ce qu'il fallait le plus plaindre, ou le fin et spfrirituel grand artiste et sa faiblesse mystique, ou tous ces pauvres êtres célestes, parqués chacun dans leur niche comme des hérons sur leurs pattes.

Mais, cette manie à part, Delsarte était véritablement le chercheur le plus subtil qui ait jamais été. Ses deux devises étaient celles-ci : « La science est la possession d'un critérium d'examen contre lequel aucun fait ne proteste. »

Chez lui comme chez les véritables fanatiques de l'art, l'étude de son sujet l'emportait sur tout. — Un drame terrible et étrange à ce propos. — Un ami à lui voit tomber son enfant d'une fenêtre. Ilpousse un cri atîreux ; Delsarte, auprès de lui, note ce cri et le répète tout fré-

missant. Mais aussitôt il est honteux de cet instinct plus fort que lui, et l'ami reparaît et vole au secours du malheureux père. « — Ah ! mon pauvre ami, quel malheur ! Mais j'espère qu'il ne s'est pas tué ! Vite un pharmacien ! un médecin !... » Tel était l'homme. Un grand artiste, mais un grand cœur.

Un esprit de cette trempe ne pouvait être simpliste.

Il dessinait et sculptait comme il chantait ; comme pour le geste, il savait, avec le pinceau ou le ciseau, quelle forme donner à telle passion, à telle attitude humaine. Ses cours étaient suivis par des peintres, des artistes de tous genres. Sa fille aînée, sans l'aide d'une leçon étrangère, devint sous sa direction un sculpteur très distingué.

Pour ceux qui le connaissaient bien, qui savaient ce que cecerveau avait remué d'idées spiritualistes, théologiques, philosophiques et mystiques, qui l'avaient suivi dans ses études artistiques si fécondes, dans ses recherches sur la mécanique, où il a trouvé de véritables inventions, qui appréciaient enfin ce causeur spirituel et aimable, Delsarte était une sorte de dieu.

Ce n'était pas de l'admiration qu'il excitait dans son cénacle, mais du fanatisme. Parmi les artistes, notamment parmi ceux qui touchent au théâtre, l'usage est de clabauder sans cesse contre les journaux sans lesquels ces messieurs et ces dames ne seraient rien. Au reste, nous savons combien de courbettes les uns et les autres font du matin au soir devant le premier venu qui tient une plume. Quant à François Delsarte il ne voulait pas permettre qu'en sa présence on parlât mal des journalistes.

— Les hommes du journal? s'écriait-il. Ah ! je les plains autant que je les admire. Car voilà une chose véritablement barbare et bien faile pour inspirer un volume utile à l'auteur de la Case de l'Oncle Tom : nous avons à Paris cinq cents esclaves qui sont tenu- d'avoir de l'esprit, tous les jours, à la même heure. Quand il n'en ont pas, il est vrai, le journal paraît tout de même, et la terre continue de tourner. Mais je dis que ce n'est pas naturel d'avoir de l'esprit quotidien. Je dis que cinq cents pauvres noirs à la t'ois travaillent pendant que les hommes libres font leurs affaires ou se promèn mt en fumant leurs cigares.

Malheureusement ce chercheur infatigable semblait se concentrer en lui-môme. L'énergie l'aban lonnait dès qu'il lui fallait développer ses idées et répandre sa doctrine.

Il veillait sans cesse ; sa santé en souffrait, et il eût fallu auprès de lui un autre lui-même pour coordonner, écrire ses leçons et multiplier ses cours oraux.

On a essayé, dans les dernières années de sa vie, de lui donner l'idée de faire des conférences. Delsarte s'y Lgna, mais sa méthode n'était pas de celles qu'on fait connaître dans une ou deux soirées, au milieu chuchotements et des œillades d'un public distrait. Fatigué, vieilli, sans illusion sur sa tentative, il sentait bien qu'il ne serait pas compris, et se rejeta sur des historiettes sans rapport avec ses études spéculatives.

Il échoua, cela va sans dire, et beaucoup dirent : Quoi ! c'est là Delsarte ?

— Voyez-vou '-criaient les blagueurs, le grand Delsarte est arrivé à faire dire à une petite fille de 673 ma-

nières différentes la phrase : Quil est joli, ce chien ?

Fiançois Delsarte, toujours sérieux dans le culte de son art, laissait faire les diseurs de bons mots, et il ne sortait jamais de son système. Il rencontrait d'ailleurs, sur son chemin, de consolantes compensations. Quand, à l'automne de sa vie, madame Sontag remonta sur la scène, — histoire de reconstruire une fortune perdue, — elle lui demanda de ciseler ce style vocal qui, chez elle, était déjà une merveille; mademoiselle Rachel le suppliait de lui donner des conseils, car elle savait que ce spectateur d'élite avait un peu critiqué là où tous les antres entraient en extase. Mais Hermione réclamait là-dessus le secret absolu et François Delsarte répondit qu'il ne consentirait pas à cette clause. « Tous êtes ad- » miracle, mademoiselle, lui écrivait-il, mais ce que » je fais de vous serait incomparable dans le passé et » dans l'avenir, et je veux, au moins, en avoir l'hon- » neur.»

Un moment, il a passé pour fou. N'est-ce pas ce qui arrive toujours à ceux dont la portée intellectuelle dépasse le niveau des masses ? Il ne s'était pas borné à enfermer l'élude lyrique et dramatique dans son cadre méthodique. Tous les arts, toutes les sciences y avaient passé. La théologie y occupait la première place, et cela se comprend ; la trinité était là toute faite et n'avait qu'à s'y caser. J'ajouterai que Delsarte était profondément chrétien, mystique, illuminé même, surtout dans les dernières années de sa vie. C'est par ce côté un peu trop abstrait et absolu qu'il offrait une prise facile aux railleries deâ incrédules, que son système trouvait froids.

Il était pauvre, très pauvre. Pardieu, celte remarque serait superflue. Est-ce que vous n'avez pas deviné le fait? Un homme qui faitde la théologie, de la musique, de la peinture, de la mécanique, et tout cela à la fois ! Un fou, vous dis-je, un triple fou ! Pauvre Delsarte ! A quoi n'a-t-il pas songé ? La seule recherche qu'il ait oubliée, c'est de faire fortune. Le siège de Paris tua ce cœur, et ce vaillant artiste. Aux regrets qu'il laissa parmi ses fidèles, s'ajouta l'amertume de l'avoir trop oublié à cette époque néfaste où chacun fuyait, ne songeant qu'à sa famille et au pays meurtri. Trop grand artiste pour battre monnaie en aucun temps de sa vie, Delsarte s'est éteint dans un inénarrable dénûment, en ne laissant pas, bien entendu, de quoi se faire enterrer.

Page 1