POLÉMIQUE ENTRE LA GIGALE ET LA FOURMI
Il y avait déjà deux heures que je parcourais les bois de Verrières.
Harassé de fatigue, je m'étais laissé tomber sur un édredon de mousse, au pied d'un hêtre, comme un berger de Virgile, que je ne suis pas.
En été, avec de tels bois, où le vent du sud courbe légèrement les branches mobiles des arbres, ainsi que le fait un artiste aux doigts agiles pour les touches d'ivoire d'un orgue, la chaleur pousse d'ordinaire au sommeil. J'allais dormir. J'aurais fait de beaux rêves, j'en suis sûr. Un épisode inattendu ne me l'a pas permis.
Au pied du hêtre qui me servait de point d'appui se débattait une ancienne querelle entre deux ennemies vieilles comme le monde : — la Cigale et la Fourmi. —
Elève de Charles Nodier, il m'est donné d'entendre la langue mystérieuse des insectes. Jugez si je prêtai l'oreille, lorsque j'entendis ces deux filles des bois brusquer un dialogue et remplir l'air de figures de rhétorique.
Ce fut la Cigale, qui, la première, interpella en ces termes assez âpres son ancienne voisine.
— Madame la Fourmi! madame la Fourmi! ne détournez pas la tête, ne décampez pas si vite ! J'ai à vous dire deux mots, ma mie. Voilà près de deux siècles que je cherche l'occasion d'avoir enfin un entretien avec vous ; mais jusqu'à ce jour, c'a été en pure perle. A mon approche, vous vous êtes enfuie, la belle, au fond de vos magasins. Un \ieu\ hanneton philosophe, qui connaît le cœur des bêles sur le bout de la patte, me disait, tout dernièrement : — « Pardieu, vous ne la fixerez » jamais. En vous voyant, elle craindra toujours, ou que » vous lui demandiez à faire un nouvel emprunt, ou que » vous la traitiez d'avare. » Je ne sais, madame, si ce vieux rêveur vous connaît bien, mais j'affirme qu'il se trompait sur mon compte. Je ne venais pas pour quémander vos services. On n'implore pas deux fois un cœur de rocher. Je ne projetais pas non plus de vous reprocher votre avarice. Ce que j'ai à vous dire, madame, est bien plus sérieux.
Il me sembla alors <,ue la Fourmi, qui était très visiblement contrariée, plongeait sa trompe dans l'étamine d'une pâquerette comme pour se donner une contenance.
— Vous me paraissez, ma très chère, dit-elle d'un ton aigre-doux, vous me paraissez singulièrement irri-
tée. La colère, de tout temps, a passé dans le monde pour une mauvaise conseillère. Que vous est-il arrive, ce matin, que vous n'ayez plus cette belle humeur d'autrefois ? Avez-vous modulé des cavatines trop longues? Avez-vous été poursuivie, dans les blés, par quelqu'un de ces monstres à deux ailes qu'on appelle les hirondelles? Ne craignez pas de me mettre au courant de ce qui vous concerne, heur ou malheur. Quoi qu'en dise ce vieux radoteur de hanneton, je sais compatir à l'infortune. Il me semble, d'ailleurs, que je vous l'ai prouvé autrement que par de vaines paroles. Oui, ma chère fille, parlez, dites-moi tout; Dieu merci, j'ai des épargnes, et s'il s'agit de vous tirer de quelque marnais pas, voire ancienne amie sera à même de le faire.
Mais elle n'avait pas plus lot achevé cette tirade, que la Cigale, toujours prompte à la riposte, répliquait sans attend
— Je n'ai pas voulu vous interrompre, madame la Fourmi ; c'eût été contraire aux règles de la politesse, que je me fiai te de connaître mieux que personne dans ce bois; mais, en m'arrêtant au milieu d'une phrase, il y a cinq minutes, je vous disais, si j'ai bonne mémoire, que j'avais un blâme sérieux à vous infliger. Je vous tiens. Vous voilà devant moi, seule à seule, et sans moyen de m'échapper. En quatre ou cinq mots, je vais vous préciser mes griefs.
— Parlez, parlez, ma chère belle, dit la Fourmi en affectant une sérénité d'âme et un sang-froid qu'elle n'éprouvait pas.
— Je le répète, reprit la chanteuse, voilà tantôt deux
siècles que vous faites courir sur mon compte toutes sortes de vilains bruits. Il serait bien temps que cela prît une fin, madame. A votre instigation, un faiseur de contes, Jean de la Fontaine, m'a montrée aux yeux du monde tout à la fois comme une prodigue et comme une coureuse. Sur la foi de ses vers, on a fait de moi le prototype de la petite femme dissipée, qui s'envole partout où il y a du plaisir, des fleurs, de la musique, des noces, et, qui4, le lendemain, se trouve délaissée, sans sou ni maille, et un peu fanée par-dessus le marché . Demandez à l'honorable bourgeois qui passe de l'autre côté de la forêt sur un petit cheval modéré, qui ne va jamais plus haut que l'amble; demandez-lui ce que c'est que la Cigale, et pour sûr, il vous répondra : « La Gi- « gale ! une éventée ! une folle qui dépense sa vie en « roulades et les forces de son cœur en passagères « amours ! La Fourmi, au contraire, voilà ce qui est « beau! voilà ce qui est bon! » Et il s'étendra ensuite très longuement dans l'analyse de vos vertus publiques et privées.
— Bast ! qu'est-ce que l'opinion du tiers et du quart?
— Ah! ce n'est pas, vous l'avez sans doute deviné, parce qu'on fera de vous un éloge exagéré ou même immérité, que je prendrai la peine de sortir des gonds. Non, j'aime lajoieparsystème et je ne me fais un peu de bile que le plus rarement possible. Mais ce qui me met hors de moi, madame, c'est de voir que votre calomnie ait prisracineenEuropeetqu'elle y ait fructifié. Tout là-bas, par de laces gros bouquets d'yeuses et de platanes, il y a un superbe château qui appartient au baron de Rothschild. J'y suis entrée, un soir que les fenêtres étaient
ouvertes, et, dans une chambre, splendidement meublée de tapis de Perse, j'ai aperçu sur un divan un grand volume, doré sur tranche, encombré de gravures, et parmi cesgravures, monportraitdérisoirementcrayonné par un certain J.-J. Grandville. En voilà encore un qui a été induit en erreur par votre mauvais petit chiffon de langue ! De ce que vous vous êtes plainte à propos d'une misérable poignée de seigle, empruntée en novembre, il m'a dessinée sous l'aspect d'une pauvre diablesse, amaigrie par l'abus des frasques et les affres de la faim. Ai-je donc si mauvaise façon? Qui est-ce qui chante mieux que moi le long des herbes ou des blondes moissons ? Je me balançais, il y a un instant, dans le calice d'une nielle, et les demoiselles au corsage d'azur et aux riches ailes d'émeraude étaient jalouses. Je me promenais parmi les bluets, et les petits scarabées, fiers de leurs gilets d'oretdeleurs breloques, me lorgnaient avec une galanterie provoquante.
— Rien de plus concevable, chère belle.
— Ainsi donc je ne suis pas si déchirée que vous vous êtes plue à le dire et que ce J.-J. Grandville, trop crédule, l'a fait voir.
Ici la discoureuse ayant eu besoin de reprendre haleine, la Fourmi profita de ce temps de repos pour changer de contenance, et aussi pour murmurer un mot, sans doute un peu vif, mais que je n'entendis pas.
— Qu'est-ce que vous grommelez -là, madame la Fourmi? Dieu me pardonne, vous m'appelez grisette, lorette, cocotte ou cocodette, car je ne vous ai pas bien entendue ? Recommencez donc et clairement, afin qu'on
ne se méprenne pas sur le sens de vos paroles. Lorette, non ; cocotte, non ;cocodette. c'est possible. Je partage ce traversavecuneex-ambassadrice, Mais, entendons-nous, cocodette veut dire femme aimable, et c'est ce qui fait le désespoir des mamans de votre trempe. Ah ! je le sais, vous faites, vous, ma chère, tous vos coups à la sourdine. Les actions, les paroles, les gestes, rien de patent, rien de net, rien de courageux. Sail-on ce que vous êtes, vous, madame? Ce n'est pas aisé :1e diable y perdraitson temps, à vouloir débrouiller l'écheveau de votre vie. En personne prudent'3, vous ne marchez jamais qu'à l'ombre. En dame discrète, vous ne failes jamais de bruit, excepté toutefois, primo, pour dire que vous êtes cossue; secundo, que vous .aimez à rendre service. Je suis babillarde, moi; je jette ma chanson à tous les vents, je fais beaucoup de tapage dans l'ordre de lacréation; raàisce n'est pas à moini à toïït autre que vous confierez le soin délicat de faire votre éloge et decélébrer vos louanges. Sous ce rapport, vous ne vous trouvez bien servie que par vous-même, cœur modeste que vous t Mais ne dérivons pas. J'en étais tout-à-1'heure, je crois, au chapitre des mœurs, et je disais qu'il faut être bien fin pour voir si, de temps en temps, par hasard, vous ne vous laissez pas conter fleurette.
Ici la mousse s'agite, la Fourmi se fâche tout rouge. Je distingue parfaitement celte épithète :
— Insolente!
— Insolente, moi, la Cigale, une cocodette, une évaporée, une cantatrice des buissons, non, madame ! En vous parlant de ruses de femme honnête, je n'ai pas dit que cela soit; j'ai dit que cela pourrait être. Tenez, con-
naissez-vous la fable d'un dieu qui se change en pluie d'or pour pénétrer dans la tour où est captive une jolie princesse aux lèvres rouges, comme la fleur de la grenade? Ce mythe est l'histoire de beaucoup de petites bourgeoises telles que vous. Pour un freluquet, pour un mirliflor, pour un marjolet, pour une belle jambe, pour 'de beaux yeux, les personnes bien avisées comme vous ne selaisseront jamais aller à donner ce qu'on appelle un coup de canif dans le contrat, mais une montre en or, montée sur rubis, et sa chaîue, mais un châle du Thibet, mais un carrosse et ses deux chevaux couleur café au lait...
— Madame la Cigale !
— Laissons cela. Je veux qu'on ait mis à vos pieds beaucoup de carrosses et que vous ayiez été assez héroïque pour refuser. Il n'en est pis moins certain qu'il y a chez 'vous certaines fibres (celle de la possession du bien temporel, entr'autres), fibres qui remuent sans cesse. Mon Dieu! l'abondance, la sécurité du lendemain; la richesse, voilà votre dada des jours et desnuits; c'est la pensée invincible qui s'attache opiniâtrement aux plis de votre cervelle et qui ne vous quitte jamais. En buvant, en mangeant, en marchant, en jouant, en dormant, toujours, toujours, toujours, vous vous dîtes in petto : « Ayons une poire pour la soif! Faisons ma fortune ! »
— N'est-ce donc pas le cri du siècle, cela?
— Soit, mais les autres le poussent, une fois par jour, ce cri; vous, vous le poussez vingt fois: faire sa fortune. Peu vous importe le reste. On parle grandement de la charité sociale au jour d'aujourd'hui; c'est
une mode. Vous, personne modeste, laborieuse et rangée, vous vous moquez de l'amour du prochain. Quelques socialistes ont ressuscité le mot admirable de saint Bernard, l'abbé de Gluny : « Celui qui donnera » sur la terre un arpent du sol au pauvre aura sept » arpents dans le ciel. » Seigneur ! les arpents du ciel vous importent peu. Vous cueillez, vous moissonnez, vous engraissez, vous entassez ! Vous n'êtes que terrestre, vous !
Cette tirade l'avait essouflée ; elle se reposa trois seconde, et reprit :
— Si un pauvre grillon, mourant de fatigue et d'inanition, vient à choir sur votre seuil, vous ouvrez à peine la portepour lui dire : « Passez votre chemin . Leshonnêtes gens ne donnent pas aux «paresseux». Et le grillonmeurt, et, s'il y a lieu, vous dépecez ses ailes et ses pattes pour en faire un plumeau. Vous profitez de tout: vous ne contribuez réellement à rien de coûteux ; c'est vous, madame, qui avez suggéré, il y a cinquante ans, à maître Dupin, aîné, la belle maxime: Charnu pour soi, chacun chez soi; c'est vous qui avez inspiré au petit M. Guizot cet autre aphorisme des amoureux d'euxmêmes : — Enrichissez-vous !
— Mais, se hasarda à répliquer la Fourmi, je suis vigilante; j'aime le mouvement, le travail et l'ordre. Je; range, je nettoie, je mets de côté, j'économise. Que deviendrait, sans moi, le capital social? Il se perdrait.] L'orage en emporterait une partie; la gelée ferait disparaître l'autre. Non, il ne resterait pas un grain de mil. Je sauvegarde tout. Sans cette précaution, ma chère, il n'y aurait rien de rien pour les vieillards,
pour les petits, pour les infirmes, ni pour les fous. — Ni pour les fous ! Merci, madame, je vous attendais là, poursuivit l'intarissable logicienne de l'art. L'économie est une belle chose. Je consens à être de cet avis, quoique Alphonse Karr ait écrit une grande vérité : L'économie est la mère de tous les vices. Dame, il ne faut pas en abuser. De l'économie certaines femmes font une pierre qu'elles jettent constamment à la tête du pauvre monde. Sous prétexte qu'elles sont économes, elles se croient dispensées de tout et dignes de tout. — « Je suis économe ! » cela me donne le droit de parler, toujours de francs et de centimes, chose horrible chez une jeune femme. « — Je suis économe ! » cela me permet de ne pas faire ma toilette à l'heure du déjeuner. « — Je suis économe : j'empêche la chandelle de brûler par les deux bouts. » Oui, mais si tout le monde avait cette vertu-là, tout le monde ne tarderait pas à crever d'ennui. Tenez, vos pareilles n'ont jamais su comprendre cela et leurs maris s'échappent par des escaliers dérobés pour aller demander à la Cigale, votre' voisine, et à la Sauterelle, sa cousine, un peu de joie, un peu de belle humeur et un peu de joyeuses chansons. Mais assez là-dessus. Vous m'avez poursuivie de vos médisances ; moi, je vous dis des vérités. Allez, ménagère ; torchez vos petits et raccommodez les chaussettes de monsieur votre maître. Pour moi, je retourne à mes cantilènes. Adieu, madame. Au plaisir de ne pas vous revoir.
Toutes deux disparurent. — Au fond, je trouvais la Cigale injuste, outrée, impatiente, immorale même, surtout dans la dernière partie de sa harangue ; — mais il
rae semblait que la Fourrai méritait bien aussi quelque blâme. — Cependant, je ne me sentis pas la force de conclure. Je coupai avec mon couteau une branche de coudrier et je m'en allai, à mon tour, en La faisant siffler comme une cravache.
Toute réflexion faite, malgré son joli babil, c'est toujours la Cigale qui a tort.