II, — LE SPLEEN DE PARIS
Dès le lendemain du mercredi des Gendres, on ne retrouve plus son Paris d'autrefois.
1° On se lève et l'on bâille.
2° On s'habille et l'on dit : « Comment tuerai-je le temps? »
3e On ouvre sa fenêtre pour voir ce qui se passe ou ce qui ne se passe \ as dans la rue, el l'on n'aperçoit que M. Ernest Legouvé qui va faire une Conférence en prose aAec la limaille de ses vieux vers.
4° On veut faire un peu de musique, — lire son journal, — répondre à une lettre, — former le projet sérieux de s'amuser à dater de demain malin, — et l'on ap] rend que mademoiselle Thércsa, dégoûtée des romances de ce monde, a le projet d'entrer, non en religion, mais au Théâtre-Français, pour y jouer Molière.
5° De fureur, on se met à table pour déjeuner et l'on ne s'y grise que de colère.
6° On fait sa toilette pour sortir, — on ira sur les boulevards, au Palais-Bourbon, à la salle d'armes, au calé, au bois, chez son notaire, chez son oncle, chez un créancier, dans les endroits les plus improbables, et l'on découvre enfin qu'on n'a ni une idée, ni un sentiment, ni un caprice, ni rien de rien dans la tète et dans le cœur.
Allons, le pli est pris. Une maladie horrible a fait invasion au fond de vous-même : l'ennui sombre des aisifs, le spleen de Paris, l'hébétement des repus. On a Irop dansé, trop lorgné, trop aimé, trop mangé, trop iivagué, trop mis de nez en carton sur Sun visage. Hélas! on n'a plus à présent sur la Qgure que le masque l'un blasé!
Moitié rêvant, moitié dormant, on se rappelle une sentence de Jean-Paul Richter : « Eteignez la flamme k qui brûle dans le cœur de l'homme, et l'homme t< n'existe plus : il n'y a qu'une bête en sa place. » — On poursuit, en se demandant :
— « Est ce donc, sang-bleu ! que je serais décidément changé en bêle? »
Et, le soir venu, en s'endormant, après avoir soufflé la bougie et rejeté le roman nouveau, surtout s'il est de M. de Goncourt, on ajoute :
— « Ce grand et divin Jean-Paul Richter a toujours raison. J'ai besoin de ranimer ma flamme. Dès demain, coûte que coûte, malgré les sermons du Carême, je ferai la cour à Clara. »