MILE RACHEL CHANTEUSE DES RUES
On a beaucoup parlé de l'enfance de mademoiselle Rachel; on a raconté que de dix à quinze ans, elle parcourait les faubourgs, une guitare en sautoir, chantant à la porte des cafés, et faisant la manche, c'est-à-dire quêtant après avoir chanté. Mais, d'abord, il est indispensable de poser en fait que ce n'est pas à Paris, mais bien à Lyon que l'éminente artiste a commencé ce rude apprentissage de la vie. Dans cette existence de bohème, la petite Rachel était toujours accompagnée de sa sœur Sara, laquelle était déjà une grande fille, assez jolie. C'était cette dernière qui chantait. Quant à la cadette, elle accordait réellement une guitare, mais c'était pour s'aider à réciter des vers et plus spécialement des fables de la Fontaine.
Tout près du théâtre des Célestins, il existe encore un grand café à la porte duquel les habitués lui faisaient souvent déclamer le Loup et l'Agneau. Après avoir récité
le dernier vers, l'enfant prenait une petite sébile et faisait le tour de l'établissement. De tous côtés, les pièces de cinq sous, fort abondantes à Lyon, à cette époque-là, pleuvaient dans son aumônière.
En 1840, lorsque la Renommée avait déjà fixé les yeux sur elle, mademoiselle Rachel commençait une tournée à travers la province, et Lyon était naturellement au premier rang des étapes qu'elle devait parcourir. A son arrivée, toute la ville était en fête. " Un soir de relâche, un journaliste de l'endroit, Joachim Duflot, de qui je tiens le fait, allait lui faire une visite à l'Hôtel du Nord, où elle résidait.
— Puisque je ne joue pas ce soir, lui dit-elle, je désirerais beaucoup revoir le théâtre des Célestins, le théâtre des gens du peuple.
— Rien de plus facile, mademoiselle ; nous pouvons y passer la soirée.
Mademoiselle Rachel fit une toilette de bon goût, mais très simple. Joahim Duflot lui offrit le bras et ils partirent.
Au bout de quelques instants ils arrivèrent sur la place des Célestins.
— C'est étrange, monsieur dit alors l'actrice, je ne me sens pas la force de vaincre l'émotion qui s'empare de tout mon être. Voilà bien la place où j'ai récité tant de fables pour gagner mon pain! Voulez-vous que nous en fassions le tour?
Elle s'arrêtait à chaque pas, elle aspirait l'air avec avidité, elle murmurait plusieurs fois de suite :
— Oui, c'est bien ici que j'ai été enfant!
Tout à coup elle aperçut les tables vertes et les guéridons du grand café.
— Voilà mon premier théâtre, reprit-elle. Chose prodigieuse, rien n'y a bougé. Les meubles sont les mêmes ! Je revois les tables à la même place. Cette dame, qui est assise au comptoir, oh! c'est la même que de mon temps. Je la reconnais! Tenez, j'avais pour habitude de m'appuyer sur cette balustrade en déclamant Le Loup et l Agneau.
Tout entière à ses souvenirs, elle se revoyait à l'état de petite fille, ayant soin de ne pas laisser mouiller par la pluie ni de trop heurter sa guitare, son gagne-pain, pour elle et pour sa sœur.
A la fin, elle entraînait le journaliste du côté du café.
— Voulez-vous me faire un grand plaisir?
— Assurément, oui, mademoiselle.
— Eh bien, entrons ensemble au café.
— Entrons.
Elle s'assit alors délibérément à une table, où elle se rappelait avoir souvent tendu sa sébile. Elle se fit servir une bavaroise au chocolat et des'gâteaux, mais elle ne pouvait boire ni manger. Toute son âme était descendue dans ses yeux.
Cependant il fallut sortir et sortir vite, car la foule des Lyonnais, vite prévenue de la présence de la célèbre tragédienne, accourait de ce côté-là et allait tout lui faire oublier par son empressement indiscret.
Le lendemain même, mademoiselle Rachel donnait une représentation au grand théâtre. A la fin du spectacle, tout ce qu'il y avait de considérable dans la seconde ville de France l'attendait au bas de l'escalier
pour la saluer, lui donner des fleurs et l'applaudir. En tête du cortège, on apercevait M. Terme, le maire de l'industrieuse cité qui tenait un flambeau d'argent à la main afin de lui faire honneur comme à une souveraine. — Que de contraste entre ce flambeau d'argent et la petite sébile de bois, et quelle émotion la petile juive des rues devait éprouver!
On composerait aisément plusieurs volumes avec les vers qui lui ont été adressés. Il y en a eu de fort beaux. Nous reproduisons ici un sonnet qui lui a été dédié par un poète de Lyon. Mademoiselle Rachel avaii une affection particulière pour ce petit bouquet de rimes qui a été l'un des premiers hommages lyriques qu'on lui ait laits. A dix ans de là, causant avec l'auteur, qu'elle aimait à compter au nombre de ses amis, elle lui disait :
— Si jamais on fait pour moi un recueil spécial de vers, quelque chose comme la Guirlande à Julie, je veux que ce sonnet y ait la première place.