LE RETOUR
— « Enfin voici le moment du retour? » comme chante Éléazardans la Juive,
Septembre touche à sa fia. Les hirondelles sont parties. Sur les bords du Rhôn î et du Rhin, les pampres s'empourprent d'un rouge sang de bœuf. On reprend les twines, en vue des rhumatismes. Il n'y a plus qu'un mot:
— « Rentrons à Paris. »
Ceux ou celles qui font mine de rester sont entraînés pir l'exemple. D'ailleurs les mamans sont là pour dire :
— « A.h ! voilà l'automne qui nous touche déjà de ses ailes humides (vieux style). N'avez-vous pas ressenti le premier frisson d'octobre? Voyez donc! Les petites dentelles des mantilles sont agitées par le vent comme des feuilles jaunies. Partons, rentrons. »
Sur toutes les lignes des chemins de fer, on ne ren
contre que caravanes de revenants. Six mois de villégiature ou d'hydropathie ont vermillonné les joues des jeunes femmes. On a fait provision de santé. On s'est engraissé. On dit en s'avançant :
— Voyons si le baron Haussmann a bien voulu laisser notre maison à sa place.
Yoilà comment tout Paris revient à Paris. Et tout ce monde est fort heureux, après tout, de retrouver la ville du bruit, du gaz, de la fumée, du plaisir, de la poussière, de la gloire, de la mode, du scandale, du théâtre, du macadam, de l'élégance, de la tromperie et des petites brochures. Tout l'été, on a marché sur le sable de Cabourg, sur les sentiers de la Forêt-Noire, sur les escarpements du Mont-Dore. Gomme il va être agréable de reposer le pied sur cet asphalte où l'on sait si bien causer! — Qu'est-ce qu'il y a de neuf? — Le dernier mariage ? — Le dernier procès en séparation de corps? — La dernière faillite? — Le dernier duel?
— Le dernier bon mot? — La dernière fourberie de biche? — La dernière caricature? — Le dernier succès.
— Le dernier coup de sifflet ? — Et puis, tout cela étant épuisé, on passe à la bourriche des nouvelles de demain.
Les bains de mer ont eu, cette année, un succès universel; Bade n'a jamais compté tant de visiteurs; Ems, Spa, Hombourgont vu plus de têtes folles que dans aucun autre temps; Dieppe a ouvert ses hôtels à la finance ; Vichy, à la vérité, a perdu, mais Plombières a gagné. On revient de partout, mais, pourquoi ne pas en convenir ? on ne se trouve réellement à l'aise que dans ce Paris, si détestable et si charmant, et où il passe en
vingt minutes de temps plus de faits qu'il n'y en a dans les œuvres complètes d'Hérodote.
Il y a une remarque à faire : villégiature, voyages, promenades, séjour dans les villes d'eau, bals par-ci, concerts par-là, rencontres dans les tables d'hôtes ou sur la marge verte des vallées, tout cela n'est, au bout du compte, qu'une échappée dans la vie de Bohème. On reprend par ici ses véritables habitudes. On ne joue plus la comédie du sentiment avec le premier venu. On ne salue personne, on ne donne de cigares à personne, on ne mange en face de personne, on ne voisine avec personne. On reprend sa liberté tout entière. On est à Paris.
Un grand sujet d'étonnement chez les imbéciles c'est de voir, une fois le retour opéré, que ceux, et celles qu'on avait rencontrés à cent cinquante lieues du boulevard ne vous connaissent plus. Pendant un mois et plus, on a vécu intimement, sans doute, mais c'était dans les gorges des Pyrénées, dans un pays d'ours. On allait à la source ensemble. On buvait presque dans le même verre. On était à tu et à toi. Ici, ni vu ni connu. On jette à peine un regard embrouillé à cette silhouette qu'on approchait tous les jours, et l'on se dit :
« Où diable ai-je donc vu cette binette-Hkl » Binette est un mot très usité dans le beau monde d'à présent ; — quelquefois on dit trombine.
Quelques rencontres ont pourtant un contre-coup dans un certain monde. — Un jour, on était à cinq ou six à voir tomber une cascade, comme celle qu'on nomme, par exemple, le cirque de Gavarnie. — On ébranchait je ne sais plus quelle plante de la mon-
tagne. — On se parla d'abord des yeux et puis par gestes. — Et puis, en quelques minutes, à la dérobée, au détour du sentier, à demi-voix, on a échangé une promesse et une fleur. — Ah! les fleurs! quels complices des coups de canif dans les contrats! — Roses des haies, pervenches, violettes, œillets, gueules de loup, le grand artisan qui vous a fait est toujours pour quelque chose dans les aventures qu'on vous reproche ! « Gardez ce réséda jusqu'au prochain bal de « l'ambassade ottomane. — Rapportez-moi ce volubilis « à la sauterie que le vieux général de N*** donne le « samedi d'après la Toussaint. »
Si les échos des Alpes et des Pyrénées se mettaient à être indiscrets, vous en entendriez de belles!
Ne parlons plus de ces petites histoires, bien plus réelles et moins mélancoliques que les comédies de paravent de M. Emile de Girardin. Voilà Paris revenu dans Paris. On va se préoccuper de toilette, de soirées, de musique, de sermons, d'élégance; on va se remettre à vivre. Pendant les six mois qu'on a été absent, on ressemblait à l'acteur qui prépare son entrée au fond des coulisses.
un notaire. — Le retour des eaux est un signal : ça nous promet des contrats de mariage.
un avoué. — A nous autres, ça annonce des demandes en séparation de corps.
Madame de P***, une des mondaines d'en haut, a laissé tomber de ses lèvres un mot que la chronique à dû ramasser.
— Ce qu'il y a de plus charmant dans le fait d'aller aux eaux, c'est d'en revenir