UN AMOUR MONTÉ SUR DIAMANT
Ce qu'il y a de plus ennuyeux pour les auteurs, c'est que les histoires d'amour commencent toutes de la même façon : « Il était une fois un monsieur et une dame. » Depuis Homère, ou, si vous voulez, depuis Daphnis et Ghloé, ça n'a pas d'autre début. Encore aujourd'hui, après trois mille ans de récits de toutes les couleurs, on ne parvient guère à trouver une autre forme : « Il était un monsieur et une dame. » Certains novateurs, qui passent pour fort téméraires, ont dit : « Il était une fois une dame et un monsieur », mais, entre nous, c'est blanc bonnet et bonnet blanc.
J'ai à conter une histoire piquante, puisqu'il y est question d'une épingle, et je ne vois pas trop comment je pourrais varier l'ancienne formule.
Pourtant essayons.
Il était une fois une jeune femme, de son métier danseuse à l'Opéra. (Nos pères eussent dit un rat.) Elle
s'appelait Hersilie, d'un nom tiré du Numa Pompiiius de Florian. De haute taille, blonde, blanche, fort jolie, nulle n'était plus lorgnée. En trois mois de temps, en guise d'bommages, Hersilie avait reçu, par bottes séparées, de quoi faire une forêt de lilas blanc. Ne parlons ni de roses, ni des œillets. Vieilles fleurs, vieux jeu. Ça ne compte plus. Restons sur les lilas de Paris et sur les camélias.
Mademoiselle Hersilie était charmante et bien gêné-, reuse. « Malheureusement, c'est un cœur d'or », disait sa mère. Non seulement mademoiselle Hersilie donnait son cœur, mais encore elle y joignait de petits cadeaux, toujours de prix.
Un jour, au retour des courses de Longchamps, la petite personne s'éprend du marquis Tancrède des Salfras, qui est tout à la fois un prodigue et un joli homme. Son cœur parlant haut, elle le lui fit savoir.
« — Monsieur le marquis, vos yeux m'ont blessée. Venez me guérir. »
[Sirive7it la signature et l'adresse.)
Dès qu'il est venu, car un homme auquel une femme de théâtre assure qu'elle l'aime, plante tout là, se fait beau, accourt et reste. Adorable marquis des Saffras ! 11 se laisse aimer. — Gomment! une déesse d'Opéra qui s'éprend pour lui, à première vue! Il se laisse aller à la pente du bonheur. Entre le gentilhomme et la danseuse, les amours, ah! les amours véhémentes duraient depuis huit jours qu'ils n'étaient pas finis encore!
Ce roman menaçait de devenir chronique avec redou-
blements, et sans l'indiscrétion d'un bijoutier du Palais-Royal, on ne saurait trop où en serait le galant marquis.
S'il faut en croire la chronique (et vous savez que la chronique dit tout), la tendre Hersilie céda à un accès de lyrisme. En pressant le sportsman sur son cœur, elle lui tint à peu près ce langage :
— 0 l'ami de mon cœur, je veux vous faire un cadeau que vous garderez toute la vie en souvenir de moi.
— Mais, répondit le marquis, j'ai déjà votre cœur, Hersilie.
— Voici cependant une épingle en brillants pour m'attacher le vôtre un peu plus, riposta la belle danseuse.
Et; en effet, elle tira de son sein un diamant de bon goût et monté avec soin, qu'elle fixa de ses blanches mains au jabot en dentelles de son ami.
— Horace, vous le garderez en mémoire de moi, ajoute-t-elle avec sentiment.
— Décidément cette jolie petite tête folle m'adore, pensa le marquis de Saiîras, et, si je ne suis pas le dernier des pignoufs, je dois lui rendre la pareille.
C'est pourquoi, le jour même, il envoya un groom chercher chez son joaillier un écrin, style tout neuf, qui valait une fois et demi l'épingle, et, sans avoir l'air de rien, il l'offrit à sa généreuse amie.
Qui donne si bien reçoit de même; la danseuse prit l'écrin.
— Ah! quel homme incomparable!
— Ah ! la délicieuse maîtresse !
Prosaïques bourgeois de France que vous êtes, vous
pensez bien que le soleil de leurs amours était à son zénith, et justement, le lendemain même de l'échange des tendres procédés, des deux cadeaux, un homme demanda à parler à M. le marquis de Saffras. Il avait, hélas! une note à la main. Cet homme était le bijoutier.
— Déjà! s'écria le gentilhomme.
— Oh! monsieur, ce n'est pas pour l'écrin que vous avez bien voulu prendre avant-hier.
— Et pourquoi donc?
— Dame, c'est pour une épingle qu'on a fait demander, la semaine dernière, de la part de M. le marquis, et comme j'ai réfléchi que, peut-être, M. le marquis ne voulait pas confondre les deux notes, j'ai d'abord préparé celle de la première livraison.
— Bon! bon! répondit le sportsman, je vais vous payer celte épingle; mais, une autre fois, entendez vous, quand je voudrai des bijoux, je préférerai aller le choisir moi-même.
Il acquitte donc la note.
Ici le joaillier s'en alla, le marquis des Sauras m souffla mot et garda rancune à la jolie personne. Cette épingle, il l'avait prise pour argent comptant et... c'était un traquenard. Décidément elle avait trop rusé : il était piqué au propre et au figuré. Mais qui diable aussi se serait douté qu'un marchand du Palais-Royal présenterait sa facture si vite que ça?
Cependant la petite danseuse croyait avoir pendant six mois l'honneur de son petit cadeau, et six mois d'amour, à l'Opéra, c'est l'éternité!
Ce qu'il y a d'ailleurs de délicieux dans l'aventure,
c'est que le marquis des Saffras n'avait pas manqué de crier avec une certaine félicité, au cercle, en montrant l'épingle à tous ses amis.
— Eh dites donc, petits crevés, cette épingle, c'est un cadeau de la petite Hersilie. Entre nous, je trouve ça furieusement drôle.
Ce cher marquis, il ne croyait pas dire si vrai !
Morale. — Ne rien recevoir d'un rat d'Opéra, ou s'attendre à payer deux fois.