HISTOIRE D'UN VIOLON
Ya-t-il encore des fées? — Jean-Paul-Frédéric Richter dit que non. Les sylphes sont morts de froid à l'approche du Réalisme; c'est Henri Heine qui l'a écrit. — Mais ces deux enfants de la blonde Allemagne ne peuvent parler que des pays d'au delà du Rhin. — Chez nous autres, Gallo-Romains, dans l'intérieur des terres, aux bords des fleuves duidiques, les fées, les sylphes, les gnomes et les génies vivent toujours, non moins jeunes qu'au temps d'Honoré d'Urfé et de Claude Perrault.
Cet autre soir que la neige étendait son manteau d'hermine sur les chemins, je lisais, au coin du feu, une page récente de George Sand. L'illustre femme brodait des variations sur la mythologie populaire du Berri. Dans ce qu'elle disait, il était question de toutes les croyances rustiques qui poétisent la vie, d'ailleurs si terne, de la province. Il faut que vous le sachiez, l'au-
teur de la Mare au Diable voit des apparitions partout. Quand elle se promène dans la vallée Noire, les ondines s'éveillent, les péris de l'Est se dressent tout à coup sur la marge des étangs ou le long des prairies. Il y en a qui causent, il y en a qui chantent, il y en a qui provoquent le passant par un rire moqueur. Si vous répondez à ce rire, vous êtes mort.
Je sais bien qu'en descendant au fond des choses, on trouve tout cela du dernier absurbe. M. Babinet (de l'Institut), qui est un homme grave, s'écrie : « Laissez donc ! c'est de la superstition ! » M. P.-J. Proudhon, qui est un autre homme sérieux, vous dit : « Ne faites pas attention : c'est de la nymphéomanie. » Ils ont raison au point de vue de l'existence réelle, de même qu'un prêtre qui pose en fait que Jupiter et le paganisme ne sont pas. Eh bien, ce monde imaginaire d'esprits et de lutins est, et il sera longtemps encore, en dépit des efforts de la philosophie expérimentale. Dans ma seule province, qui est ce même Berri que je vous nommais tout à l'heure, cinq cent mille âmes pour le moins tiennent à ces fables comme un héritage de famille. Rien ne saurait prévaloir contre la force d'inertie de ces légendes. Moi qui suis voltairien jusqu'à la moelle des os, je me souviens d'avoir plus d'une fois joué gros jeu en voulant combattre cette poésie agreste. Il y a une vingtaine d'années, lorsque nous nous essayions, au sortir du collège, au métier de tribun, nous allions à cinq ou six à travers les campagnes prêcher contre ces mythes et leur persistance obstinée. Les paysans nous laissaientdire, ils nous encourageaient même; mais quand nous arrivions au moment de con-
dure et qu'il fallait lacérer leurs vieilles images ou les sommer de renoncer à leurs contes, ils nous montraient leurs fourches de fer. Si les fourches n'eussent point suffi à dissoudre l'apostolat, ils auraient été quérir le vieux fusil accroché au manteau de la cheminée, ils auraient déchaîné leurs chiens de garde.
Dans ce temps,— conte naïf, — au lendemain de la révolution de Juillet, j'ai été témoin d'un fait qui n'a pas eu pour centre de gravité la région des sentiments et des conjectures, d'un fait de la vie réelle, et qui cependant avait en lui-même un très-fort alliage de merveilleux.
— En deux mots, je vais vous conter cette histoire. Gela date de vingt-deux ans, — j'en avais seize alors,
— Romain G***, — un de nos camarades, — s'était trouvé de bonne heure orphelin et en possession d'une assez jolie fortune. — Dans ce temps-là, avoir dix-huit ans, être riche et beau garçon, c'était être romantique et Gracque tout ensemble. Romain n'y manquait pas. Il faisait des vers à enjambement et se chargeait de réunir les souscriptions des patriotes qui payaient les nombreuses amendes de la Tribune. Dans ses heures de loisir, après la lecture des journaux, il allait volontiers contempler le coucher du soleil, et il jetait même sur une toile la silhouette d'un paysage. Faut-il ajouter qu'il était amoureux? on l'a deviné. Il aimait une grisette, dont il faisait une grande dame ; c'est le contraire des jeunes gens d'aujourd'hui qui changent les grandes dames en grisettes.
Mais la rêverie entrait pour beaucoup dans ses habitudes, j'entends la rêverie allemande, que fait naître le désœuvrement et que la musique excite. Romain jouait
supérieurement de plusieurs instruments, et surtout de la flûte. Que de fois, lorsque la petite ville était endormie, je l'ai rencontré, la nuit, se promenant parmi les trèfles et le sainfoin en fleurs en chantant ou en déclamant! Souvent, en août, il s'asseyait dans les blés, comme un berger du Mantouan ; la grisette était a deux pas, jouant avec des nielles ou suspendant de ses doigts roses des vers luisants comme des fallots à la haie du chemin ; elle chantait des chansons du jour, et Romain l'accompagnait sur sa petite flûte. Ils affectionnaient surtout, je me le rappelle, la romance de Chateaubriand :
Te souviens-tu du lac tranquille Q'effleurait l'hirondelle agile, Du vent qui courbait le roseau
Mobile Et du soleil couchant sur l'eau
Si beau!
Dans le jour, il est vrai, Romain ne modulait pas de romances; d'ailleurs, Chateaubriand n'en faisait plus; il publiait des brochures contre Louis-Philippe, que Romain lisait, comme tout le monde; il lisait tout ce qui venait de Paris, et, par exemple, cette magnifique apostrophe de poète dont Victor Hugo poursuivait la Rande Noire.
Cette Rande Noire, tout entière composée de notaires, de petits banquiers et de gros paysans, faisait à cette époque l'office des corbeaux après la bataille. Depuis le 9 thermidor jusqu'à nos jours, on l'avait vue se jeter sur le cadavre de la propriété féodale et le déchiqueter à grands coups de bec. Paul-Louis Courier a ; • ré tendu que c'était un bienfait, ù cause des progrès agri-
coles : Romain, qui aimait beaucoup la verve frondeuse
du vigneron de Véretz, n'entendait pourtant point la chose de la même manière. Pour lui, la questioti d'art dominait tout. On installait des machines à tisser dans les abbayes; on cassait des ogives à coups de marteau, afin d'avoir de la pierre; on rasait des châteaux historiques pour les remplacer par une fourmillière de bourgeois. Un tel état de choses offensait ses prédilections de romantique; le Gracque se taisait alors pour laisser la parole au Jeune France, ami du Cénacle.
Voilà qu'un jour on annonce qu'un château d'origine capétienne va être vendu aux enchères ; c'était à trois lieues de la petite ville. Romain manifesta une grande tristesse. En raison des terres et des fermes qui formaient son annexe, le château ne pouvait pas être vendu moins de trois cent mille francs. — Or la somme était trop forte, même pour un richard de province.
— Je ne suis pas assez riche pour me rendre acquéreur de la tour, se dit Romain, et c'est dommage. Comme ma grisette aurait bien eu l'air d'une duchesse d'autrefois lorsqu'elle aurait mis à une fenêtre, tapissée d'un lierre d'avant les Valois, sa petite tête éveillée, pareille à une pomme d'api! Les grandes dames du temps jadis avaient des couleurs naturelles surles joues, j'en suis sûr; c'est par une exagération des sentiments byroniens que l'École nouvelle aime la pâleur. Mais n'importe : madame ne montera pas à sa tour, c'est trop cher. Toutefois j'arracherai quelque bribe à la Bande Noire, je le promets.
En effet, le jour de la vente, moyennant cent louis payés comptant, avec le dixième de guerre en sus,
Romain acheta le lot des meubles meublants. Gela consistait en tapisseries des Flandres à demi rongées des rats. (Elles dataient de Louis XII et représentaient Agnès Sorel en devineresse excitant Charles VII, le roi de Bourges, à reconquérir son royaume.) Il y avait aussi de vieux bahuts, une vraie cuirasse de la troisième race; mais c'était évidemment l'armure d'un bâtard, puisque les fleurs de lys qui la décoraient étaient rayées d'une barre. 11 y avait encore bien des choses plus modernes et qui se rapprochaient du dixhuitième siècle.
Le dernier objet du lot était un violon de grandeur ordinaire, qui n'était pas précisément très vieux; il portait le chiffre de 1775, ce qui veut dire qu'il avait sans doute servi à jouer la gavotte et à accompagner les chansons qui se produisaient sur l'air du Manuel d'/ixaudet.
Une circonstance frappa Romain.
Le manche de ce violon était un chef-d'œuvre de sculpture. Celui qui l'avait tourné s'était complu à dessiner très nettement une tète de diable, fine, aiguë, ironique, barbue, pointue, — quelque chose comme un aïeul de Méphistophélès.
— Un diable allemand dans le temps des petits culsnus d'amour I se dit Romain. Qu'est ce que cela signifie?
Il ne tarda pas à comprendre.
Sur un des revers de l'instrument, il lut ce mot en g russes lettres : brème.
Romain savait assez de géographie pour reconnaître qu'il s'agissait d'une ville germanique.
— Du moment que ce violon vient des Allemands, dit-il, je comprends le diable. Il est môme surprenant qu'il n'y en ait pas deux.
On transporta à la ville, dans sa cénobie de rêveur, la totalité du lot; Romain passa huit jours à ranger ses nouveaux vieux meubles comme les richesses d'un musée.
— Sans moi, murmura-t-il, ces ânes bâtés de la Bande-Noire auraient fait de belles choses 1 Je suis sûr qu'ils eussent, ou peu s'en faut, taillé des torchons d'auberge dans la tapisserie de la tendre Agnès Sorel.
En ce moment, l'idée lui vint d'essayer son violon.
Il fixa les chanterelles, agita l'archet et joua.
Quelque chose comme un nuage passa sur ses yeux et les obscurcit une minute; sa main droite tremblait; la sueur perlait sur son front.
Romain se crut sur le point de devenir fou. C'était à peu près juste : il était inspiré.
— Gomment diable cela se fait-il? se demanda le jeune homme stupéfait. Pas plus tard qu'hier, je savais à peine racler une ritournelle; aujourd'hui, je joue comme un des anges qui se groupent autour de sainte Cécile.
Il jouait, en effet, divinement.
— A mon dernier voyage à Paris, reprenait-il, j'ai entendu Nicolo Paganini, sur les planches du grand Opéra; Paganini ne me viendrait qu'à la cheville.
Il joua encore une fois. De tous côtés, les voisins ouvrirent les fenêtres afin de l'entendre.
— Ah ça! lui dit sa grisette, est-ce que tu as répandu l'âme de ta petite flûte dans ton violon?
— Je ne sais pas d'où ça vient, répondit Romain, mais me voilà artiste jusqu'au bout des doigts : il n'y a pas de rossignol, dans les peupliers du Cher, qui ait dans le gosier tout ce qu'il a dans ce violon.
Il croyait rire, et il disait vrai.
Ce violon magique, cet instrument ensorcelé, fut bientôt son unique préoccupation. Les concerts qu'il nous donnait charmaient tout le monde. Dans la petite ville dont il est question, qui est le point le plus central et le milieu juste de la France, le gouvernement de 1830 avait envoyé, par mesure de sûreté publique, un double dépôt de réfugiés polonais et de ces insurgés espagnols qui avaient voulu renverser Ferdinand Vil à la suite des généraux Yaldez, Vigo et Mina. Tous ces homme étaient dans le ravissement.
Tout à coup, sans rime ni raison, comme on dit, Romain cessa de nous voir.
Il s'était acheté, à une portée de fusil de la ville, une maisonnette entourée d'arbres. Il s'y confina et passa tout son temps à jouer plus d'airs, de thèmes et de motifs qu'il n'y en a jamais eu dans la tête si féconde de Beethoven. — La grisette, que cette existence claustrale assombrissait, trouvant un matin la porte ouverte, prit son vol et disparut avec un élégant de passage, qui s'en allait aux eaux de Vichy.
— Ma perruche est partie, bon débarras ! disait Romain.
Des fantaisies nouvelles et diverses germaient sur son crâne. De mélancolique qu'il avait été, il se réveilla un matin plus gai que le pinson du mois d'avril.
Romain donna un bal à toute la jeunesse du pays ; il
en fit seul les frais de luminaire, de rafraîchissements et de souper; il joua seul. Il s'y troirva deux cents danseurs, qui dansèrent comme mille.
Romain ne pensait plus à ses sympathies, au Cénacle romantique, à la guerre la Bande-Noire, à prêcher la République, à faire l'amour, le soir, au clair de lune ; il ne vivait que pour son violon.
Tous les jours, il faisait venir de la musique nouvelle; tous les jours, il donnait des concerts; tous les jours, sa maisonnette passait à l'état de maison du bon Dieu.
Un vieil oncle maternel, qui lui faisait des discours fondés sur les lois de la rhétorique, accourait et lui disait :
— Mais malheureux, il n'y a pas de fortune qui tienne avec ton nouveau train de vie! Tu te ruineras avec ton sacré violon, c'est moi qui te le dis. Non seulement je te le dis, mais encore je te le prouve par des arguments tirés de l'expérience. Par exemple, je suppose...
— Mon cher oncle, répliquait Romain, je sais d'avance ce que vous allez me dire. Vous venez de faire un exorde ex abrupto, en injuriant mon violon : c'est bien ; vous entrez dans l'exposition; vous voulez faire défiler devant moi toutes les autres figures, y comprises la synecdoque, l'hypallage et la catachrèse. Eh bien! non, je m'y refuse : j'aime mieux vous jouer un petit air de ma façon.
Il jouait, et le bonhomme d'oncle s'en allait charmé.
— Un beau talent tout de môme; mais c'est égal, il se ruinera.
Ce n'était que trop vrai. Au bout d'un an, il était forcé de vendre un domaine que deux bœufs avaient de la peine à parcourir en un jour.
Pour se consoler, il donna une fête énorme pour le pays; un tiers de la ville y était et se soûla de vin, de musique, de chansons et de propos saugrenus.
Le lendemain, au petit jour, visite de l'oncle.
— Te voilà bien avancé maintenant, rossignoleur, lui dit-il.
— Eh! sans aucun doute, cher oncle, répondit Ro- •main : je viens d'ajouter une page au doux livre de ma jeunesse. Un jour, quand je serai goutteux, surmené par l'âge, toussant dans les cendres et crachant en détail mon âme du matin au soir, je repasserai ce souvenir comme les autres épisodes de mon histoire. Ce sera du soleil pour mes vieux ans.
— Tes vieux ans, mon pauvre garçon! quand ils sonneront, tu porteras la besace.
— Tant mieux, cher oncle; la besace est, à tout prendre, une chose poétique. Je sais trois grands hommes gui l'ont portée, sans compter les autres : Homère, Ésope et Villon, un aveugle, un bossu et un voleur. Quel beau réquisitoire à faire, si vous en aviez le temps et si j'en avais la patience !
L'oncle se retira en disant :
— C'est un garçon perdu !
Effectivement les paroles de Romain étaient de jolies phrases peut-être, mais certainement de mauvaises raisons. Nous savons où mène l'entêtement dans le désordre; mais le pauvre musicien était incorrigible. Courir d'un bout du département à l'autre, son violon
sous le bras; faire danser les jolies filles sous la ramée; accompagner les chansons à boire, il n'avait plus de goût que pour cela. Toutes les fois qu'on rencontrait, le long des clairières, un village en liesse, garçons et filles, on pouvait parier à coup sûr qu'il était en tête de la bande. Ce qu'il y avait de particulier dans l'affaire, c'est que, contrairement à l'usage, les danseurs ne payaient en rien le ménétrier ; c'était toujours cet Orphée rabelaisien qui payait et attablait les danseurs.
11 lui restait une petite métairie à trois charrues : il la vendit.
Il vendit sa vigne. Il vendit son jardin. Il vendit son argenterie. Il vendit ses livres, — les livres du Cénacle. Il vendit la tapisserie d'Agnès Sorel.
— Je garderai mon violon, toujours!
— Dis donc que ton violon te gardera, malheureux ! lui disait son oncle.
Il fallut quitter la maisonnette entourée d'arbres, et se faire un nid dans une chambre garnie.
Quand Romain passait dans les rues, ceux qu'il avait invités à ses fêles détournaient les yeux. D'autres disaient : « Quel malheur qu'il soit toqué! C'était un bon enfant; mais cette passion du violon lui atout pris! »
Le moment arriva où il n'eut plus un morceau de pain à se mettre sous la dent.
Romain donna des leçons de violon au cachet, — vingt sous la leçon. — (Il en avait trois la semaine.)
Romain vit alors de près la Misère, cette vieille inexorable, l'épouse des éventés, comme dit un poète persan. — Mieux que son oncle et sans lui faire de discours, la Misère lui fit comprendre qu'il avait eu tort.
— Mais je te tiens, dit-elle.
— Ah ! ce n'est pas sûr, repartit Romain, qui était, au fond, -un homme d'énergie.
Un jour, en décembre, il était rentré chez lui pour déjeuner. En furetant, il avait trouvé trois œufs dans un buffet.
-- C'est bon, j'en ferai une omelette, dit-il.
Il demanda un peu de beurre à un voisin, un peu de sel à un autre.
Mais il n'y avait pas un morceau de bois dans le bûcher.
Où en prendre? Romain ne pouvait toujours importuner les voisins.
Pas de bois en décembre! On se révolterait à moins. — Il prit sa tête dans ses mains et médita.
— Eh bien ! c'est cela, dit-il.
Là-dessus, il se jeta sur son violon et le cassa en cinq morceaux sur ses genoux.
Romain y mit le feu.
Je vous ai dit que le manche de l'instrument formait la tête d'un diable. Ce manche brûla le dernier. Lorsque la flamme l'eut consumé, un cri saccadé se fit entendre; c'était le génie qui s'en allait.
Romain mangea son omelette, d'abord avec emportement; ensuite, avec plus de calme; en fin de compte, avec plaisir. A la dernière bouchée, après avoir reposé sa fourchette de 1er sur son assiette de faïence :
— Allons, je suis guéri, s'ôcrh-t-il. Misère nous divorçons!
11 fit venir son oncle.
— Je ne suis plus violoniste, lui dit-il. Faites maintenant des synecdoques tant que vous voudrez.
L'oncle pleura de joie et lui ouvrit ses bras.
— Je te prête cent louis à six pour cent, parce que c'est toi, lui répondit-il.
— Cher trésor d'oncle !
J'ai insisté, en commençant, sur ce point que l'histoire est réelle; j'insiste encore. — Sauf le nom du héros, tout est vrai.
Romain était toujours jeune, toujours beau, toujours homme distingué; il devint entreprenant. Il lit de l'industrie. Il y fut heureux. Il a épousé, il y a douze ans, la fille d'un maître de forges qui lui a donné une grosse dot. Il est aujourd'hui millionnaire, classique de l'école du bon sens (ce qui est une faiblesse), conservateur un peu exagéré et ennemi de la musique.
Quand on lui parle du passé, il répond :
— Mon omelette a été pour moi l'eau merveilleuse qui ôte l'esprit, la mémoire et le sens poétique.
Quant à moi, je ne veux tirer du fait aucune conclusion; j'ai raconté : voilà tout.
CHARLES DE BESSELIÈVRE
Pardon ! Si l'on doit s'en rapporter à l'état civil, il n'avait aucun droit à la particule. De son vivant, son père se nommait Besselièvre tout court, était un honorable marchand de drap, simple citoyen de la ville de Paris. Au lendemain du 24 février, comme il soufflait sur le pays un petit vent de réaclion aristocratique, le fils, déjà majeur, sentant battre dans sa poitrine un cœur henriquinquiste, imagina tout à coup de s'anoblir. Premièrement, c'était un peu la mode chez les jeunes gens d'alors qui avaient une dizaine de mille francs de rente, et il était du nombre. Secondement, il était encouragé dans cet acte de témérité sociale par deux vieux vaudevillistes bien pensants, alliés à sa famille, les deux frères D'Artois, anciens gardes du corps du roi, qui, ceux-là, disait-on au café des Variétés, avaient donné l'exemple en écartelantleur nom à l'aide d'une apostrophe placé entre le D et l'A. Très petit travers, amuselte
d'esprits frivoles qui n'a fait de mal à personne. Heureux le fils du marchand de drap s'il n'eût pas eu d'autres prétentions !
Que vous dire? le voisinage des deux D'Artois devait déteindre sur lui jusqu'à l'induire en littérature. Au moment où il entrait dans la vie, il n'avait pas d'autre fonction que celle de manger les revenus que lui laissait l'héritage paternel. Sa fortune consistait en une très belle et très solide maison, située rue de Choiseul. Ce que lui rapportait cet immeuble suffisait pour en faire un de ces heureux citadins qui jouissent, sous nos yeux, de toutes les ressources de la civilisation moderne, si bien faite pour les petites bourses. Par malheur, la magie du théâtre et le désir immodéré de cette gloire qui consiste à voir son nom imprimé sur les colonnes du boulevard, lui avaient troublé la cervelle. Il ambitionnait d'être auteur dramatique et il le fut. Il a fait jouer une dizaine de petites pièces tant aux Variétés qu'au Vaudeville, en collaboration avec les deux D'Artois, déjà nommés, et avec Roger de Beauvoir.
Ces pièces, plus réactionnaires que piquantes, n'ont pas laissé dans l'histoire littéraire de notre temps une trace bien lumineuse, mais le seul fait de les voir jouer par des comédiens en chair et en os et de véritables actrices remplissait de joie ce bon gros garçon, tout étonné de tant de succès. Savait-il écrire, au moins ? Graphiquement, oui, peut-être, mais cela n'allait pas bien loin. Pour se faire la main, sur la fin de 1848, il avait voulu se faire journaliste. Il s'était donc acheté une petite part de propriété au Corsaire et c'avait été, je le crois bien, une première brèche faite à la maison
LA SERENADE DE DON Jl^\^ 159
de la rue de Choiseuil. Moyennant une dizaine de raille francs, il pouvait publier, sous son nom, de petits comptes rendus de pièces jouées la veille. Histoire de forcer la porte des théâtres. Ce fut, en effet, grâce à ce jeu-là qu'il parvint à faire recevoir quelques-uns de ces vaudevilles essoufflés et incolores qu"il a donnés, un peu plus tard. Mais l'opération n'était pas de nature à l'enrichir beaucoup.
Un journal ne lui suffisant pas, il s'arrangea peur avoir pied dans un second, et ce fut alors qu'il devint un peu le commanditaire d'il, de Yillemessant pour la Chronique, petit cahier hebdomadaire, plein de ferveur royaliste. Mais les événements politiques se précipitèrent; le coup d'État se fit, pendant une nuit de décembre. On sait les suites. La presse en souffrit vivement, surtout celle qui ne vivait que d'épigrammes. Gomme on cherchait à blaguer le Prince, président au Corsaire, cette feuille fut supprimé d'un trait de plume. D'un autre côté, la Chronique se désorganisa. Seconde perle d'argent pour le fils de l'ancien bourgeois de Paris, jouant au noble.
Que pouvait faire Charles de Besselièvre?Si la République avait été égorgée de la main de celui qui, en pleine Chambre, lui avait juré un solennel serment de fidélité, l'honriquinquisme, de son côté, ne fleurissait guère. D'ailleurs, Paris, fatigué de chamailleries politiques, allait tout entier aux affaires et au plaisir, à l'amour libre et à l'orgie. La drôle d'époque ! Les drôles de gens ! Jacques Offenbach mettait déjà au clou son violoncelle pour se jeter à corps perdu dans l'opérette; Thérésa apprêtait ses roulades de La Gardeuse d'ours.
Aux Tuileries et à Gompiègne, on en était aux nudités des Tableaux Vivants. Ainsi l'âge décrit par Suétone renaissait sur toute la ligne. Charles de Besselièvre prit son parti en brave. Gomme il avait rencontré sur son chemin l'héritier du nom de Musard, du grand Musard, il imagina de fonder, en collaboration avec ce jeune chef d'orchestre, des concerts qui seraient aussi des bals. L'établissement réussit vite. Sans doute le public y était fort mêlé, surtout du côté des femmes. A celles qui se montraient là, on donna bientôt le nom de musardines, synonyme de lorettes ou de biches, premières appellations, forgées par Nestor Roqueplan, et puis, un jour, le jeune Musard. ayant fait le mariage que l'on sait en épousant une jeune et éblouissante Yankee qui devint la favorite d'un roi, il y eut un autre chef d'orchestre, Arbant, à ce que je crois.
En 1857, à l'époque où il dirigeait les Concerts Musard à l'hôtel d'Osmond, Charles de Besseli.ève se rappela tout à coup le temps où il était quelque peu journaliste et il se mit à rédiger... des réclames. Les belles réclames et comme il comptait bien qu'elles allaient lui amener tout Paris !
Les concerts Musard deviennent de plus en plus à la mode. Il est vrai que la fréquentation de ces soirées musicales produit des effets vraiment miraculeux. Lesjournaux ont raconté l'histoire de cet Anglais, atteint du spleen, et qui, abandonné par les médecins, a recouvré son embonpoint et sagaîlé au bout de deux mois d'assiduité aux soirées musicales et dansantes de l'hôtel d'Osmond.
Vous pensez bien que Paris n'avalait pas aisément cet Anglais sans pareil. Une feuille satirique, s'emparant du fait, disait : « Non seulement il a recouvré sa
» gaité, cet Anglais, mais encore il danse tous les soirs » avec la Rose-Pompon du bal. Il fait la cabriole dans » le jardin, sous les arbres. Au restaurant d'en bas, il » découpe sur une fourchette un poulet rôti. On parle » de l'engager à l'établissement afin d'électriser le pu- » blic. »
Charles de Besselièvre ne se désarçonnait pas pour cela. Il passait donc à une autre guitare, cette fois d'une allure philosophique.
Voilà maintenant qu'on parle d'un mari bilieux etjaloux dont le caractère et le tempérament ont subitement changé enface du mélodieux orchestre du boulevard des Capucines. Le teint du malade, qui prenait une couleur effrayante pour un mari, s'est tout à coup éclairci, et son humeur est devenue douce et confiante. Il ne fait plus de scènes à sa femme. — Parisiennes, avisez!
Dans une troisième réclame, Yimpressario proclamait qu'il n'était plus nécessaire pour se guérir le foie d'aller à Vichy ni aux eaux des Pyrénées, mais qu'il suffisait d'aller aux concerts Musard.
— Alors, lui dit le duc René de Rovigo, vous guérissez vos malades avec du son ?
Dans le même temps, le baron Haussmann se mit à remanier Paris d'un bout à l'autre. Les bals-concerts, avoisinant les abords du Nouvel Opéra durent, non disparaître tout à fait, mais déloger. Charles de Besselièvre crut avoir alors un trait de génie. Il sollicita et obtint de transporter l'entreprise aux bord de la Seine, sur la marge des Champs-Elysées. Notez que, cette fois, il ne s'agirait que de concerts d'été, puisque ce serait en plein vent.
— Nous n'aurons pour plafond, disait-il, que la voûte
bleue du ciel, mais ce sera magnifique les soirs où il y aura un clair de lune et des étoiles.
Le malheur est que le firmament qui recouvre Paris est le plus mobile et le plus inclément qui soit. Sans doute, de la fin de mai au milieu de septembre, c'avait été un grand charme que de se promener sous les marronniers et sous les sycomores en entendant cent cinquante musiciens jouer des Marches ou des Quadrilles; on a pu jouir parfois de ce plaisir, mais le plus souvent, à l'heure où l'on se dirigeait vers les concerts-Besselièvre, le vent d'est poussait de gros nuages noirs sur ce point de Paris et ce gros temps crevait en averse. Pendant qu'on jouait du Bellini ou du Beethoven, le spectateur était tout à coup trempé comme une soupe. 11 se disait qu'on ne l'y reprendrait plus.
Pous se faire une idée de ce qu'était ce passe-temps, feuilletons le carnet de voyage d'un jeune étranger qui vient passer quelques beaux jours dans notre capitale. Ces impressions ne manquent pas de piquant.
Un hasard malheureux m'a conduit un de ces derniers soirs au concert Besselievre. On n'est pas parfait. Le concert Besselièvre est , comme on sait, un endroit tout nu, je veux dire non couvert, sis aux Champs-Elysées, où des infortunés légèrement vêtus (Brrr), font de la musique, tandis que d'autres infortunés qui, eux au moins, peuvent garder leurs paletots, tournent tout autour. Image de l'éternité.
Ce soir-là, il y avait grande fête. On chiquait des dents. Cela coûtait cent sous. Ou voyait des femmes charmantes, épaules nues et bras nus (j'en frissonne encore en y pensant), qui vendaient vingtcinq francs des objets de six sous. Ou sait que payer six sous un objet de vingt-cinq francs, c'est le comble delà vie parisienne. D'autres tournaient une roue. Je pensais que c'était pour se réchauffer; mais on me dit que c'était pour tirer îles lots. Il y eut un moment où le premier violon gela. On n'entendait plus qu'un doux murmure. Aussitôt les autorités firent tirer un feu d'artifice. Le feu d'artifice gel a.
Cela se passait au mois d'août, sur cette terre qu'il est convenu d'appeler la belle France.
Une certaine année pourtant, il fit chaud à Paris. Affaire de pur hasard. Charles de Besselievre eut, cette fois, un peu plus de chance. Les grandes dames d'alors, les dames de la cour, venaient au concert, ce qui augmentait la vogue. On accourait pour les voir. Il y avait surtout une ambassadrice célèbre à l'aspect delàquelle s'ouvraient cinq cents lorgnons. La consigne était de se montrer aussi madame de ***, une belle blonde, bien en. chair, l'une des préférées de l'Impératrice, et aussi madame de ***, celle qui, pour imiter Marie-Antoinette, se promenait en s'appuyant sur une canne de jonc. Il y avait aussi la marquise de ***, celle qui faisait la bacchante Erygone dans les Tableaux Vivants. Tous les jeunes auditeurs du Conseil d'Etat et beaucoup des beaux messieurs du Jockey Club faisaient la haie afin de laisser passer ce superbe cortège.
Si les choses eussent continué à marcher de ce pas-la, l'ex-vaudevilliste eût été en passe de devenir millionnaire, mais le pauvre homme était réellement poursuivi par la guigne. Dès qu'on sut que ses concerts attiraient ainsi les femmes de l'entourage de Napoléon 111, les irrégulières du demi-monde et aussi celles du quart du monde se présentèrent en foule. Si peu bégueules que fussent les belles dames, il ne leur était plus possible de de tolérer une telle confusion, Elles se retirèrent et avec elles s'en alla le succès.
Ce fut en vain que pour retenir le public, Charles de Besselievre changea du matin au soir en sévère censeur.
«— « Plus de biches ici ! » —Tel était son nouveau programme, mais on lui riait au nez. Exaspéré, il imagina alors de mettre de planton à la porte d'entrée deux employés aux mœurs, agents inexorables, chargés de repousser sans pitié les demoiselles de provenance équivoque. Le spectacle était bizarre. On toisait du haut en bas celles qui se présentaient. « Montrez-moi patte blanche.» Pour un peu, on eût exigé d'elles l'exhibition d'un certificat de bonne vie et mœurs. Mais il n'y a pas de douane, si vigilante qu'elle soit, où ne pénètre la fraude. Les biches apparaissaient tout à coup à travers les allées ombreuses et venaient ensuite narguer le malheureux directeur jusqu'au pied de son orchestre. Charles de Besselièvre en devenait vert d'épouvante et de fureur. Et dame, après tout, c'étaient les Musardines de la veille.
Il pestait. Il ne voyait que trop, en effet, que les dames de la cour ne reparaîtraient plus. D'ailleurs l'empire penchait sur son déclin. Les Beuglants d'alentour absorbaient l'attention publique. « Me voilà ruiné ! » s'écriait-il, après trois années de solitude. Il y avait longtemps que l'immeuble paternel était mangé. Un jour, les concerts des Champs-Elysées furent fermés et le pauvre garçon fut mis en faillite.
Voilà où l'avait poussé l'ambition de faire du théâtre.
Charles de Besselièvre est mort à Passy, en 1882, à peu près oublié.
LA BOUCLEE
Esther, un joli nom, avec un parfum biblique. Celle qui le portait était plus jolie encore. Jolie, ce ne serait pas assez dire. Elle était belle, très belle, la plus belle de toutes.
Il paraît que c'est ce qui l'a perdue.
Esther était fille d'une pauvre juive de la rue du Temple. Pour qu'elle pût vivre, on lui avait donné un état. Esther faisait des fleurs pour orner le chapeau des grandes dames et elle les faisait dans la perfection. Aucune n'était plus habile. Elle gagnait dix francs par jour et cela eût bien marché, si Paris permettait aux femmes de vivre de leur travail. On sait que c'est là ce qu'il ne veut pas. Cependant tout le temps qu'Esther n'avait été qu'une enfant, on lui avait donné de l'ouvrage. Le jour où elle eut quinze ans, c'est-à-dire quand tout à coup elle se révéla dans l'éclat de sa beauté, on ia guetta de vingt côtés à la fois pour la forcer à devenir
une oisive qui ne servirait plus qu'aux plaisirs des heureux du monde.
Il y a, sous ce rapport-là, une espèce de franc-maçonnerie. Tantôt une vieille femme arrête l'ouvrière dans la rue pour lui glisser un conseil ou une invitation; tantôt c'est le patron qui donne ou qui retire, en sultan de bas étage, ses commandes. Une si belle fille se brûler les yeux et s'user les doigts en manœuvre, allons donc ! Il y a mieux à faire cent fois. Tous les jours, Esther était blessée jusqu'au vif du cœur par ce qu'on lui disait ou même par ce qu'on lui donnait à entendre.
— Gomment ! est-ce que je vais être forcée de me vendre ? se demandait-elle les larmes aux yeux.
Elle refusait, elle luttait, elle résistait héroïquement.
Un jour, en 1880, sur ses économies d'atelier, elle avait pris à la loterie bulgare un billet de vingt sous. Par un heureux caprice du hasard, ce billet amena un lût de 1,500 francs.
— Quinze cents francs ! une mine d'or pour une pau- \re fille!
Esther s'imagina que cette bonne aubaine pouvait lui faire conquérir son indépendance, et voici comment elle raisonna :
— Evidemment la Fortune à l'air de me sourire. Vingt sous m'ont fait gagner 1,500 francs. Quinze cents francs me feront gagner cent mille francs. Cent mille francs me délivreront des vieilles femmes qui veulent me vendre et des roquantins qui demandent à m'acheter.
Elle se fit une toilette tout à la fois simple et élégante, prit un ticket du chemin du Midi et partit pour Monaco, le pays de la Roulette et du Trente-cl-Quaranle.
Quand elle arriva à Monte-Carlo, Esther ne manqua d'y causer une très vive sensation. — Quels grands yeux bleus! disait on. Tout l'azur du ciel paraît y avoir été concentré. — Quels superbes cheveux blonds! Eh ! c'est de l'or en fusion, cela! — Et comme il ne vient guère dans la contrée, en fait de jeunes femmes, que des Horizontales, on crut qu'Eslher était venue de Paris, non à cause du jeu, mais à cause des joueurs.
Il n'en était rien, ainsi que je l'ai dit.
Esther joua pour son compte. Elle risqua d'abord un louis sur le Rouge, et le perdit. Elle en joua deux autres, trois autres, quatre autre, et elle perdit encore.
— Diable! dit-elle, ça ne va pas! Attendons que la veine me revienne comme à propos du billet de loterie.
Ah! le diable est bien fin, allez! Depuis le jour, déjà éloigné de nous, où il a tenté Eve avec une pomme verte, il sait comment il faut s'y prendre pour faire trébucher les femmes.
Un matin Esther étant assise au Casino, sur un des divans de l'endroit, on vit entrer un jeune et bel étranger; c'était un Espagnol à la moustache noire et à l'œil de feu, don Rafaël Olivarès, joueur de profession. Dès que le nouveau venu eût aperçu Esther, il s'avança vers elle, la salua galamment et lui dit :
— Mademoiselle, tout à l'heure, en sortant de mon hôtel, ayant un peu d'or dans mes goussets, je me suis dit : « — Va devant toi. Si, près des tables de jeu, tu » aperçois une jolie femme, hasarde-toi, joue sans » crainte. Tu gagneras à tout coup. » Mademoiselle, je viens de vous voir ; vous êtes une merveille de beauté. C'est pourquoi je me risque. Je gagnerai donc à tout
coup et c'est vous qui m'aurez porté bonheur.
— En ce cas, monsieur, répondit Esther, si ce que vous dites arrive, j'aurai communiqué à un autre une chance que je ne sais pas avoir pour moi-même.
Cette scène si naïve avait été le prélude de leur liaison.
Don Rafaël Olivarès gagna toute la journée.
— Trente-cinq mille francs de gain, disait-il, et c'est à la Bouclée que je dois cette veine.
La Bouclée, c'était le surnom qu'il s'était plu à donner à Eslher, à cause de ses superbes cheveux d'or, merveillement crépus.
Prestigieuse et redoutable jeune fille! Presque tous les hommes en avaient peur, tant elle était belle.
Depuis cinq jours, on la voyait toute seule, assise sur le bord d'un canapé et se morfondre de pâleur et de morbidesse. Ses cheveux blonds, d'une grande beauté, tombaient en boucles sur son dos. On eût dit la pâle Rachel, ressuscitée, venant d'essuyer ses larmes avec ses cheveux. Des paris s'étaient ouverts pour savoir si les cheveux bouclés étaient vrais ou faux. Les uns disaient : « — Ils sont toujours les mêmes ; donc, ils son t faux! » Les autres répondaient : » — Ils sont vrais, car ils sont trop vivants; il se roulent tout seuls! » Enfin, deux rivales, pour en avoir le cœur net, accrochèrent, je ne sais comment, ces belles boucles. Quoi qu'elles en eussent, elles furent forcées de proclamer que ces admirables cheveux appartenaient bien à la juive.
L'Espagnol, la prenant pour une Anglaise, lui avait donc parlé avant de jouer. Personne jusqu'alors ne lui
avait adressé la parole. Elle était toujours seule avec ses boucles.
— Jouez, monsieur, lui disait-elle, vous gagnerez. J'ai fait ce malin ma prière en hébreu. C'est le jour de mort de ma pauvre mère, qui était une sainte femme, et qui ne se doutait pas que sa pauvre fille tomberait si bas. Jouez, mais quand vous aurez gagné, vous me tirerez de ma misère. Je prie pour vous.
Et l'Espagnol joua et gagna.
En se levant de table, il alla droit vers la Bouclée, qui n'avait pas bougé de sa place, lui donna le bras, et la conduisit chez une couturière qui, en deux jours de temps, lui fit pour deux mille francs de toilette. Il appelait cela la tirer de la misère. Le bijoutier, la marchande de modes ne furent pas oubliés non plus.
Gela fit sensation à Monaco.
La Bouclée, hier encore abandonnée, avait toute une cour de rivales. De jeunes et de vieux joueurs, qui naguère dédaignaient de la regarder, commençaient à la trouver d'abord intéressante, puis jolie, puis enfin belle à ravir. Mais elle ne quittait plus son Espagnol. Quand il jouait, elle restait assise, toujours sur le même banc, pâle, silencieuse et remuant à peine les lèvres. Méry si grand joueur, comme tout le monde le sait, avait la superstition des combles, c'est-à-dire de ceux qui se tiennent autour de la table. Tel visage est funeste. Tel autre porte bonheur Don. Rafaël Olivarès disait que la Bouclée était son talisman et qu'elle le faisait gagner.
Pendant trois mois, lui et elle, menèrent belle vie de Monaco à Nice et de Nice à Monaco, mais ù. l'heure de quitter cette île de Calypso qu'on appelle la Principauté
io
Rafaël parla de liquider sa situation. Un matin donc, un beau matin, l'Espagnol se lève et se dirige vers le secrétaire, où devaient se trouver trois cent mille francs. Il l'ouvre, plus de billets! A la place, il trouve une lettre de change de trois cent mille francs sur Paris. La Bouclée, de peur que son amant ne reperdit son argent, l'avait converti. L'Espagnol, touché de cette attention, tombe à ses pieds, lui jure un éternel amour, se lève, demande sa note, fait faire sa malle et part pour Paris, accompagné de sa bien-aimée. Il a dit à qui voulait l'entendre qu'il l'épouserait. Toujours les douces paroles, la promesse trompeuse du Serpent à la première femme.
A Paris, qu'est-ce que trois cent mille francs? Ce qu'est la neige des Alpes sous le soleil d'avril. En cent jours, la somme disparut. Don Rafaël, ruiné, s'échappa afin d'aller se refaire au Mexique, où l'on joue toujours un jeu d'enfer. En partant, il n'avait laissé à la Bouclée que trois lignes : « Adieu, Esther; tu ne m'en voudras » pas de partir; d'ailleurs, je suis tranquille sur ton » sort; tu es toujours assez belle pour qu'un huit-res- » sort soit heureux de le ramasser. » La Bouclée pleura, et, puis elle fit ce qu'elles font toutes, elle s'étourdit en passant des bras de l'un dans les bras de l'autre.
Au bout de deux ans, attristée, vieillie avant l'âge, usée, flétrie, et pourtant conservant des restes de beauté, on apercevait, le soir, à la porte d'un des théâtres du boulevard, une femme encore très jeune, mais qui, d'une voix enrouée appelait les passants pour leur vendre des oranges.
— .1 deux sous la Valence! la belle Valcncel
Cette marchante en plein vent, c'était Esther, c'était la Bouclée, la merveille de Monte-Carlo.
Un soir, en jouant au whist, le comte Vigier disait à l'aîné des Rothschild : « — Monsieur le baron, il ne faut o pas être trop riche. » — Il paraît que, pour une femme, il ne faut pas non plus être trop jolie.