MÉRY, MUSICIEN
Pour voir à quel point il était organisé pour la musique, il ne fallait l'entendre que cinq minutes. Habile à parcourir l'échelle des tons, il savait la gamme chromatique par instinct; on aurait pu croire que c'était chez lui un don de naissance. Pas un rythme qui ne lui fût familier, ainsi qu'on le voit par les cent mille vers de toute dimension qu'il a éparpillés un peu partout, le long de sa roule, de Marseille à Paris. Un tel ^.oète, si prodigue de son génie, devrait nécessairement être doublé d'un Linus et c'est pour cette raison que, de 1820 à 1865, on ne trouverait pas un contemporain, en y comprenant même Félix, qui fût aussi ferré que ce frivole Marseillais sur les œuvres et sur les personnalités musicales de ce temps. A Tépoque reculée et encore barbare où Paris hésitait à accepter Fiossini, Méry, de concert avec quatre autres téméraires, dont Stendhal,. Armand Marrast et Louis Desnoyers, il faisait publiquement tapage au Théâtre-Italien et était amené avec
eux au violon pour avoir acclamé l'auteur du Barbier de Séville. Rossini! Eh! c'était son dieu! Il a poussé si loin le culte qu'il professait pour « le cygne de Pesaro » qu'on l'a vu publier, un jour, cette espèce d'aphorisme: « Celui qui n'admire pas la Sémiramide n'est pas un honnête homme. »
Il n'y avait pas à le presser beaucoup pour obtenir de lui qu'il chantât quelque morceau. De taille mignonne, grêle, maigre, usé de bonne heure tant à cause des veilles littéraires que des nuits passées à la table de jeu, il ne disposait que d'un très-mince filet de voix, mais de ce cri qui ne ressemblait pas mal à un coup de sifflet il tirait des effets étonnants et, aidé par la plus vive des mimiques, il allait, sans fatigue, d'un rôle à l'autre, du ténor au baryton, de Robert à Bertram, de la Juive au Prophète, en différenciant tout, en variant avec art les diverses parties. Je l'ai vu saisir une fois un tambour de basque et, une autre fois, prendre une guitare, et, dans l'un et l'autre cas, faire des prodiges. Si l'on eût fermé les yeux, on n'aurait manqué de croire qu'on avait près de soi un des grands artistes d'Espagne ou d'Italie qui, de temps en temps, s'en viennent faire escale à Paris.
Cependant le jeu dans lequel il était passé maître, c'était celui des bouts-rimés ou des improvisations. En cela, emporté par les élans de sa nature méridionale, il se mettait d'instinct à multiplier les vers sur la musique. Toutes les fois qu'une maîtresse de salon lui demandait des rimes, Méry en faisait sans le moindre effort et les adaptait au succès d'un opéra nouveau ou à la vogue de toute autre œuvre lyrique actuelle.
Un soir, à Ville-d'Avray, on lui donna seize mots, ceux qui suivent, et, en douze minutes, il broda sur ce thème l'improvisation que voici :
Un critique enfoui comme un vieux cryptogame
Dans les bouquins moisis de Dresde et de gotha
Et qui ne savait pas deux notes de la gamme
Fit l'Oratorio nommé le golgotha.
Sa bannière en musique était baut arborée.
Menaçant ses rivaux d'un air vindicatif,
Enflant sa double joue à l'instar de borée,
Et montrant à l'orchestre un doigt indicatif.
Empruntant son fracas à la locomotive,
Il mit le Vent, la Foudre et la Pluie en trio.
Ce bruit qui nous secoue et que rien ne motive,
Eclatant sur le Rhin peut s'entendre à Rio.
C'est un pauvre maçon qui se croit piranèse ;
Il est après ce qu'il était auparavant.
C'est comme un tapissier qui se croit véronèse
En peignant des magots sur un vieux paravent.
Il s'agissait, on l'a deviné, de Richard Wagner, le gallophobe, « L' Attila de la cacophonie », comme l'appelait Meyerbeer.
Le prodigieux improvisateur a été encore mieux inspiré dans ces autres bouts-rimés, adressés au grand compositeur auquel l'Ecole française doit la ./ueue. — Les mots avaient été donnés par une grande dame.