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CE QUE C'EST QUE BATIR UN THÉÂTRE

On vous dit, un matin : — « Nous allons élever un théâtre. Voulez- vous en être ? »

Annibal s'est mis en tête de perforer les Alpes afin de pénétrer en Italie avec son armée de mercenaires et ses éléphants, et il en est venu à bout, mais certainement le prodigieux Carthaginois ne serait jamais venu à bout de construire un théâtre dans Paris moderne. Un théâtre à rêver, à bâtir, à meubler, à décorer, à animer, à faire vivre, eh ! c'est le diable à confesser et la mer à boire.

Faisons à ce sujet un peu d'analyse, le voulez-vous ?

A vos heures de loisir et de délassement, vous vous êtes sans doute quelquefois amusé à voir monter par des échelles menaçantes des blocs de pierre et des solives démesurées ; vous avez promené avec effroi vos regards à travers ce labyrinte de poutres croisées, et vous avez gardé dans votre mémoire une estime profonde pour les habiles ouvriers qui se retrouvent au milieu de

ce désordre et taillent tranquillement un palais dans ce chaos. Plus heureux, vous avez peut-être assisté au spectacle d'un vaisseau en construction, et vous vous êtes demandé s'il ne.s'est pas glissé un rayon de la puissance divine dans la tête de ces hommes qui, en reliant deux ou trois mille arbres avec des clous et du goudron, composent un tout formidable et léger, une machine merveilleuse assez rapide pour aller au bout du monde en quelques mois, et assez puissante pour démolir en quelques heures les murs d'une ville fortifiée.

Cherchez encore dans votre mémoire les opérations les plus difficiles, celles dont les résultats vous auront paru les plus extraordinaires, et vous serez à cent mille lieues d'avoir une idée exacte des peines, des souffrances, des douleurs, des tortures qu'entraîne la réalisation d'un théâtre, depuis le jour où l'on pose la première pierre jusqu'à celui où il s'ouvre à la clarté du gaz, à l'harmonie de l'orchestre, aux trépignements de la foule. Le véritable poème épique est là; à coté de ce poème, l'Iliade est un sonnet, et Y Odyssée n'est rien du tout.

Avant de construire un théâtre, M. de La Palisse dirait : il faut s'assurer un emplacement. Ne riez pas de M. de La Palisse, car l'emplacement n'existe pas ou il n'existe que fort peu. Ce Paris si grand, si vaste, qui a quatre coins à chaque rue pour les marchands de vins, et quelquefois cinq coins, n'a pas soixante pieds carrés à donner pour la construction d'un théâtre. N'oubliez pas que nous sommes les Athéniens modernes. Dès qu'un propriétaire a vent de l'intention de l'acquéreur, il demande des millions pour céder son cimetière. Il est in-

traitable. Il lui faut, vous dis-je, des millions, plus un pot-de-vin pour son neveu, plus des épingles pour sa fille, plus une bague au doigt pour lui, plus une entrée à vie pour lui encore, plus une loge de face à chaque première représentation pour sa charmante famille. Et le théâtre n'est pas construit !

Le terrain est acheté pourtant. La Ville se présente ! Savez-vous ce que c'est que la Ville ? C'est un monsieur qui a pour mission, parfaitement rétribuée, d'empêcher les théâtres de brûler. Jugez comme il s'acquitte bien de son emploi. La Ville veut que le théâtre ait trois planchers; la Ville veut que le théâtre ait un rideau en tôle. Voilà notre rideau en tôle, est-ce assez? pas encore. La Ville veut que vous ayez des couloirs très larges : très bien ! les voilà. La Ville veut que vous laissiez trois mètres entre le théâtre et les propriétés voisines ; soit, l'espace est laissé; maintenant pouvons-nous bâlir? La Ville, mieux avisée, ne veut pas, toutes ces conditions remplies, qu'on bâtisse le théâtre. Pourquoi? Ici la place d'un chapitre curieux; il serait trop curieux. La Ville fait attendre trois mois son parce que. Pendant ce temps, les actionnaires sont à la campagne ou aux eaux, et le projet reste suspendu. Enfin, à force de faire jouer la grande machine des amis et des protecteurs, sa Majesté la Ville daigne répondre que vous avez le droit de bâtir votre théâtre, mais à la condition expresse de ne lui donner pour enseigne qu'un nom dans lequel il n'entrera ni le mot d'Opéra, ni celui de Français, ni ceux d'Odéon, ni d'autres dans lesquels on verrait les adjectifs : dramatique, comique, lyrique. Creusez-vous donc la tête et n'inventez pourtant rien de neuf en ce qu'il

faut que la foule comprenne. Et à la longue, vous trouvez un nom.

Ces difficultés aplanies, le théâtre peut se bâtir. Viennent alors les architectes, second ou troisième chant du grand poème indien. Tout architecte prend au rabais. Un architecte proposerait-il de bâtir le Louvre pour six: francs, un autre architecte se chargerait de le construire pour dix sous; ces messieurs ne se trompent ordinairement que de cinq ou six cent mille francs. Voilà l'usage. Une autre manie des architectes, c'est de vouloir bâtir un théâtre moderne sur les modèles les plus ambitieux. Chaque matin il est présenté aux malheureux directeurs des Vatican, des Parthénon, des Escurial sans nombre. Celui-là lui apporte les arènes de Nîmes, au lavis; un autre le cirque de Néron, aux trois crayons; une année entière est souvent dévorée par ce ridicule choix qu'il faut faire parmi tant d'impossibilités.

Cependant, comme il est de raison que tout arrive, les maçons arrivent un beau jour. Si vous connailes maçons, vous savez compatir. Ils recommencent Babel. Je frémis dépenser que Babel pouvait s'élever sous les yeux d'un directeur. Que de murs mitoyens ! que d'escaliers ! que de chambres ! que de loges ! que de salles ! Dans un théâtre, il y a trois théâtres, celui où va le monde est le moindre. Qu'on juge de la lenteur des maçons pour construire un théâtre. Il est un théâtre, à Paris, qu'ils mirent tant de temps à bâtir, que tous les actionnaires, mais tous, étaient morts quand il fut achevé. La société d'exploitation se trouva représentée par les fils.

Mais la cage est faite, le théâtre est déjà à l'abri de

l'eau; déjà est une superfétation latine, comme vous savez, qui ne tire pas à conséquence. La cage est faite. Suivez de l'œil les oiseaux qu'on y fait entrer. Les menuisiers, les serruriers, les peintres, les tapissiers et les doreurs. L'enfer est un séjour de bienheureux, comparé à un théâtre livré à ces intéressantes classes d'artistes. Il y pleut du fer, du bruit, de la couleur, des feuilles d'or, hélas ! le premier et le dernier or que voit souvent le directeur. Celui-ci évide une colonne, celui-là mange un hareng sur la tête d'un ange, celui-là exhale des jurons alfreux en peignant sur la toile le génie tranquille des arts.

Que fait le directeur? Le directeur plaide, car un directeur plaide toujours ; il plaide avec la Ville, le monsieur dont je vous ai parlé, il plaide avec l'architecte, il plaide avec les actionnaires, il plaide avec tout ce qui l'approche. Et souvent un directeur est père de famille! A ses heures de récréation, il reçoit les artistes qui désirent faire partie de sa troupe. Des courants d'air ont appris à la province la formation d'un théâtre; le contre-courant a amené des chanteurs, des danseuses, des jeunes-premiers, des premiers rôles, des rôles à tout faire. Tous, cela va sans dire, ont eu des succès pyramidaux : ils ont éclipsé Bocage, pulvérisé Frederick, Samson, Yernet, Madame Dorval et Duprez. Ecoutez-les. Ah! il faut les écouter. Pendant six mois, un infortuné directeur entend le couplet d'Auguste; la tirade du Misanthrope, le duo de Fernand Cortès et la dernière scène (XAniony. Pour ne pas résister, il n'en est pas moins assassiné. Les acteurs qu'il accepte se regardent comme les premiers fondateurs d'une ville, ils en ont le despo-

tisme; les acteurs refusés traitent le directeur de niais, d'ignorant, d'infâme, et lui envoient le lendemain des cartels accompagnés de témoins.

Les anges sont dorés, les génies ont du rose jusqu'au talon, le tapissiers a rembourré les banquettes, le tailleur taille des manteaux sous les combles, et le pompier veille déjà au feu; il est temps de songer à la pièce qu'on représentera.

— En effet, se disent enfin les actionnaires, il faut songer à la pièce, c'est sérieux; c'est même indispensable. Entrez, messieurs les auteurs.

Aussitôt paraissent les auteurs. Ces messieurs, le chapeau à la main, ont laissé passer les maçons, les tapissiers, les doreurs, les acteurs, les allumeurs, les pompiers. Ils entrent donc, suivis de leurs ours. Le meilleur auteur a toujours des ours. Nous n'apprendrons à personne ce qu'on entend par un ours. Un ours est une pièce refusée à un théâtre et destinée à être refusée àplusieurs autres. Quelques chefs-d'œuvre ont été des ours. La Dame aux Camélias a été, dans sa tendre jeunesse, un joli ours. La transformation est rare pourtant, attendu que les directeurs habiles reconnaissent un ours entre mille manuscrits. Dieu, qui leur a souvent refusé l'orthographe, leur a accordé cet instinct; ils découvrent les ours comme certains sorciers découvrent les eaux souterraines. Il est rare de voir un théâtre ne pas s'ouvrir par un ours. Où prendrait-il une pièce conçue et mise au monde pour lui ? Bonne, on la présenterait ailleurs. Mauvaise, on la lui porte, en lui disant : « Voilà votre affaire. »

Déguisé avec art sous un titre nouveau, l'ours est

mis à l'étude. Une autre crise commence, mais à cellelà l'auteur est appelé à figurer. Naturellement aucun des acteurs qu'il a choisis ne trouve son rôle assez beau, assez digne de lui, et, de son côté, l'auteur ne trouve pas seulement passables les acteurs qu'on lui impose ou qui s'imposent. Le jeune-premier ne veut pas disparaître au quatrième acte ; le premier rôle prétend se montrer à chaque acte ; l'actrice, qui se croit toujours jeune, ne veut être mère à aucun prix. Vous avez beau lui dire qu'elle est mère, c'est vrai, mais jeune, jolie, délicieuse mère, mère amoureuse, mère adultère : rien ne la persuade. — « Monsieur il faut supprimer l'enfant. » — Eh bien tuons l'enfant. Madame, vous ne serez pas » mère. Acceptez-vous le rôle? — Oui, mais à condi- » tion que vous mettrez dans ma bouche la tirade de » mademoiselle Daphné. — Eh ! madame, ce serait un » contre-sens ! — Peu m'importe. Je veux, j'exige cette » tirade. — Vous l'aurez. » — Et il faut transposer la tirade demandée. Mais autre embarras, l'actrice dépouillée réclame une compensation. 11 s'agit d'un supplément inutile plaqué à son rôle, une redondance. L'auteur se sacrifie. Croit-il être quitte? Erreur! Pendant les répétitions, le directeur prend l'auteur à part et lui dit : — « Prenez garde, mon ami, vous allongez dange- » reusement votre ouvrage. Il durera jusqu'à deux heu- » rcs après minuit; nous serons condamné à l'amende. » Que faire? Les acteurs veulent qu'on augmente, le directeur demande qu'on diminue. On commence à devenir fou, on n'est pas encore enragé. Cependant le milieu est trouvé; tout semble marcher. Il ne s'agit plus que défaire répéter les comparses, les acteurs effacés char-

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gés de porter une lettre, d'allumer une bougie ou d'entrer en criant : Vive madame la baronne l ou mort au tyran ! Ici est le comble de la difficulté. Ces pauvres artistes, subalternes exercent, pendant le jour, des professions honorables. Us sont cordonniers, barbouilleurs, porteurs d'eau. Dans la vie privée, les gestes manquent de dignité et leurs paroles sont au niveau de leur humble condition. Rien ne peut donner une idée du mal qu'on a à les faire avancer d'un pas ou à leur faire ôter leurs chapeaux. Cent et cent fois, on leur dit : — « Te- » nez-vous droits ! Ne riez pas si bêtement ! Soyez moins » sérieux! » — Efforts inutiles! Le naturel l'emporte, et, quand on croit les avoir éduqués, ils aboient au lieu de parler; ils gloussent au lieu de crier et ressemblent à des guérites quand ils devraient représenter des princes, des cardinaux ou des doges. On admire le style dans un livre. Au théâtre, admirez les doges !

Survient le décorateur, un personnage. Celui-là ne veut pas faire un jardin, parce que c'est trop cher; il vous propose une vieille forêt de rebut. Il y a le tailleur qui refuse du velours ou du brocart à ces dames, et ces dames se jettent sur l'auteur comme les Bacchantes de la Thrace sur le pauvre Orphée et lui disent : — « Nous » voulons du velours de soie et non du velours de coton!» Au fait, pour qui les prend-on, elles, des perles? Si Fauteur en appelle au directeur, le directeur se cache ou fait le mort. Qu'on s'arrange comme on voudra, qu'on s'adresse au régisseur. De son côté, le régisseur, qui n'est qu'un mannequin, se récuse, ou bien il est pour l'auteur quand il se trouve avec lui, ou pour les acteurs quand il cause avec eux. Malgré ces tiraillements inli-

nis, la pièce marche cependant. Il ne reste plus à l'auteur qu'à refaire le second acte, à mettre le troisième à la place du quatrième et à changer le dénouement. Car on fait huit ou dix fois une pièce après l'avoir faite. Les auteurs les plus 'forts en sont là. Ceci n'empêche pas les grands critiques de dire dans leurs feuilletons : « Comme on voit bien que cette comédie a été coulée » d'un seul jet ! »

Déjà l'on répète trois actes sur cinq. Mais répéter, savez-vous ce que c'est pour un acteur, surtout s'il a pour deux sous de célébrité? C'est tout simplement murmurer des mots inintelligibles et s'interrompre au milieu de l'endroit le plus caressé par l'auteur. Dame, pour faire voir qu'il est au dessus de cela, il murmure et fredonne, ce grand comédien : Amis, la matinée est belle! ou bien : J'ai du bon tabac. Et que dire? s'emporter? Mais l'acteur célèbre vous rendra le rôle à l'instant en vous disant : « — Monsieur, c'est une panne ! » L'actrice divine paraîtra pas à la répétition du lendemain, aiment mieux payer l'amende. Du courage ! Il en faut, car voici les musiciens qui réclament votre attention. De la musique ! Mon cher, il en faut partout aujourd'hui. Ça anime, ça réchauffe la foule. Il n'y a pas de public qui n'a vu le cornet à piston, la harpe et le tambour de basque. Rien de mieux, mais cet orchestre est bien orageux — ou bien endormi. — Vous jouez trop fort I ou : — Vous ne jouez pas du tout ! « — Nous jouons comme il nous plaît, répondent-ils. — Faut-il se fâcher? Bon! le chef d'orchestre est encore un homme à ménager. Un couac, une fausse manœuvre, le soir de la première représentation, et la pièce tombe.

On a vu ça, allez! Non, vous baissez la tête et vous faites bien, car il faut en finir.

Quel jour que celui de la première! Il sort des amis de dessous terre et des actionnaires, il en pleut. Cent lettres à répondre. Toutes demandent une loge. Cinquante mille Parisiens ont leur famille à divertir. Puis les acteurs désirent aussi des places pour les leurs, les ouvreuses en sollicitent, les claqueurs les veulent toutes ou ne répondent de rien. Brouillez-vous avec le chef de claque, vous êtes un homme perdu. Enfin on fait l'impossible. A cinq heures du soir, tout le monde est content, c'est archi-mécontent que je veux dire. Toutes les places sont prises et personne n'est placé.

Enfin, après six mois de marches et de démarches, et de contre-marches, de délais, de remises, de relâches, d'ennuis, de dégoûts, de déboursés de toutes les couleurs, de cris, de couleuvres à faire regrettera l'auteur de n'être pas employé du télégraphe ou enleveur de boue de Paris, le rideau se lève sur la pièce et la pièce tombe quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent.

Et un homme de talent, le soir, en se mettant au lit, est forcé de s'écrier :

— Suivant l'Écriture, Mathusalem a vécu neuf cents ans, mais s'il avait eu la funeste pensée de se faire auteur dramatique, à Paris, au XIXe siècle, pour sûr, il serait mort phtisique avant trente-cinq ans .'

Faites tout ce que vous voudrez, mais ne bâtissez pas de théâtre.

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