‹ La sérénade de Don JuanChapitre 45 sur 54 · BOUCHES-DU-RHONE · texte numérisé non relu

BOUCHES-DU-RHONE

Pour bien comprendre ce qu'il y a d'étonnant dans ce travail, il faut savoir que Méry, un crayon à la main, prenait à peine le temps de lire la rime imposée et qu'il remplissait aussitôt le vers, sans retard et sans rature. Il n'y avait réellement que lui au monde pour venir victorieusement à bout d'une telle tâche et en si peu de temps. Dans ce croquis, nous ne donnons que deux échantillons de son savoir-faire à cet égard; Méry, toujours sollicité par les gens du monde, a fait de ces choses-là par milliers. Sans redouter un démenti, on peut affirmer que c'est celui des rapsodes du dix-neuvième siècle dont le nom et les vers figurent le plus dans les albums.

Il y a vingt-cinq ans, un Français pouvait encore aller décemment en Allemagne et un Parisien faire une station d'été à Bade. Les désastres militaires de 1870 ne nous avaient pas encore appris que nous avons sous le ciel un ennemi implacable, Y ennemi, comme le répètent sans cesse M. de Bismarck et ses gazettes. Paris émigrait donc volontiers, de juin à octobre, sur les bords duBhin, et y poétisait par sa présence un tronçon du pays tudesque. Les choses ont changé. Paris ne va plus à Bade, raison pourquoi Bade crève désormais d'ennui et de misère. Mais en I8G3, la mode persistait Méry s'y était rendu, l'un des premiers. Qu'y allait-il faire, le charmant poète? Chercher du repos? Joueur incorrigible, il avait plutôt pour passion d'y courtiser la dame de pique, cette reine du Trente- et- Quarante. Cependant la salle de jeu ne l'absorbait pas tout entier. En lui subsistait toujours l'improvisateur et surtout le musicien. La preuve de ce que je dis se voit dans une

lettre essentiellement lyrique, adressée par lui à Aurélien Scholl, alors rédacteur en chef du Nain Jaune.

« Mon cher ami,

» Tenez voire promesse! me dites-vous, comme un chœur trop connu; vraiment, vous êtes tous prodigieux. Parisiens que vous êtes ; vous croyez qu'à Bade les mains servent à tailler des plumes, et les montres à donner des loisirs, parce que vous ne savez que faire là-bas sur vos bords sans fleurs, que la Seine arrose de poussière; parce que vous habitez une ville déserte; car nous vous avons enlevé votre peuple, vos théâtres, vos artistes, vos femmes, enfin tout Paris, comme l'avouent même vos plus graves journaux.

» Nous sommes pervertis par l'illustre Allemand Meyerbeer; le vin, le jeu, les belles, voilà nos seules amours ; madame de Sévigné elle-même prendrait ici en horreur le style épistolaire; nous laissons les travaux forcés aux malfaiteurs, et les plumes aux oies.

» Le vrai bien sur la terre n'est-il pas le plaisir! dit encore Robert, avec raison, depuis trente-deux ans. Sous les pommiers de l'Eden, sous les fleurs de Sybaris, dans les gynécées de Gapoue, croyez-vous qu'Adam, Alcibiade, Annibal s'amusaient à tailler des plumes pour le Nain jaune? Vous nous offrez de l'or en échange; nous en avons à vous revendre ici; c'est à Bade encore que Meyerbeer a chanté la première fois avec Scribe : L'or est une chimère. Le musicien et le poète jetaient ici l'argent par les fenêtres, mais de la rue dans leurs appartements, pour faire l'inverse de notre population.

» Ce matin, notre ami le Mexique nous a expédié son climat, par dépêche télégraphique. Je m'envoie promener sous trente degrés Réaumur. Si j'avais un loisir assis, je vous manderais que nous avons applaudi, hier, la première représentation d'un charmant opéra de M. Thomas Sauvage et de Rosenhain, un libretto tout en vers, en vers légers comme des ailes de colibris; une musique toute en mélodies comme des airs de Grétry. Madame Faure a chanté à ravir; elle a été nommée professeur de vocalises au Conservatoire des fauvettes, établi sous les vertes coupoles de Lichtenthal ; le ténor Froment a partagé avec elle les applaudissements d'une salle comble, où quelques roturiers apparaissaient rares, dans un congrès de princes et de ducs.

» Une grande solennité se prépare; je demanderai un congé à la Nature pour vous en rendre compte; on va jouer un opéra en trois actes d'Edouard Plouvier, un vrai poète, et de Littolf, un vrai musicien. Les répétions annoncent un grand succès. Nahel est le titre de l'œuvre. Vous savez peut-être que j'ai le stupide amour-propre de me croire connaisseur en musique. Hélas! qui n'a pas ses défauts? et j'en suis pétri, grâce à Dieu! Quand on est pauvre, on prend sa richesse où l'on peut; eh bien ; j'ai assisté aux répétitions de Nahel, et j'ose annoncer, sous le soleil, et avant le lustre, l'apparition d'un chef-d'œuvre nouveau.

» Avant-hier, on a joué, pour la seconde fois, le Comte Ory ; c'est une nouveauté en Allemagne, et le parterre germanique a chaudement applaudi cette antiquité merveilleuse. Toutefois, les susceptibles enfants

du Rhin ont été choqués de l'invraisemblance du travestissement des chevaliers en pèlerines. Il faut vous dire que nos choristes sont strasbourgeois et tous hommes de haute futaie, comme Kléber, leur compatriote; ce sont de gigantesques pèlerines, et il faut beaucoup de bon vouloir de la part des nobles dames du castel pour leur faire admettre comme faibles femmes ces colosses alsaciens. A Paris, on ne s'inquiète pas de ces minuties, et le grand Canaple même est admis, comme victime innocente du comte, sans provoquer la moindre réclamation. Jourdan, Balanqué, Raynal, mademoiselle Faivre, madame Henrion et les chœurs ont fait triomphalement accueillir le Comte Ory à son passage du Rhin ; Louis XIV n'aurait pas été mieux reçu si Sa Grandeur ne l'eût arrêté devant Tolhuis, au dire de Boileau.

» Les voyageurs arrivent toujours par caravanes, malgré les orages du Nord. On dirait que l'horizon politique est aussi pur que l'horizon de Lichtenthal. Nos fraîches prairies, nos belles montagnes de velours vert sont émaillées d'illustrations de toute sorte. L'autre soir, j'ai vu le baron James, le Rotschild de l'or, coudoyant Paul de Saint-Victor, le Rotschild de la prose, t'n passant a dit :

Le plus riche des deux n'est pas celui qu'on pense.

» C'est une vraie cohue de célébrités européennes, et pas un académicien! Gomme au paradis!

» J'ai lu, hier, ces vers sur l'album de la princesse T*** et je vous les envoie au hasard de l'insertion.

Page 1