‹ La sérénade de Don JuanChapitre 46 sur 54 · CRÉSUS EN VACANCES · texte numérisé non relu

CRÉSUS EN VACANCES

De son comptoir lointain déserteur d'un moment, Que iaisait-il, Crésus, dans ce site charmant Qui ravit le penseur, le poète et le sage? Il demandait le cours du Crédit autrichien, Et, pour se divertir, il regardait un chien Qui regardait le paysage.

» Littolf est obsédé d'un très grave souci, mais pas celui de Y Africaine; il cherche partout un homme, avec le flambtau du soleil, comme dit l'Académie de Guillaume Tell; or, cet homme serait difficile à trouver même avec la lanterne de Diogène. D'abord, il doit être muet, qualité rare chez un homme; sa noble ligure et sa haute prestance doivent révéler le suprême héroïsme, qualité rare chez un figurant d'opéra. Il s'agit de représenter, au fond d'un tableau, le stupide Attila de la guerre de Trente ans, c'est-à-dire le roi Gustave-Adolphe. — Figurant, où es-tu? Yoilà l'unique souci actuel de Littolf, le grand musicien. »

Et Méry signait cette jolie lettre, un chef-d'œuvre de fantaisie et de critique.

Les chroniqueurs qui disent tout nous l'ont appris : Méry aimait les plaisirs de la table. Sous l'Empire, il était l'un des convives les plus assidus de Polydore Millaud. Parisiens, vous n'avez pas oublié Millaud aux lunettes d'or, le fondateur du Petit Journal, le même que les marrons de la Bourse appelaient Millaud- Million. Dans l'hôtel de la place Saint-Georges qui est contigu à celui de M. Thiers, on dînait avec les notabilités du jour et l'on servait avec raffinement. Méry

était toujours là. On se rappelle la guerre que sous Charles X le poète a faite à M. de Villèle, à cause des truffes. Ah ! les truffes ! il les voulait partout désormais : dans la dinde, dans le perdreau et jusque dans le pied de cochon, offert sur la table d'un Juif. Au dessert, au moment où l'on remplissait les coupes de cristal des vins qui délient la langue, Méry n'y tenait plus. Il se levait, demandait la parole, faisait venir un piano et improvisait, mais à la manière des Italiens, c'est-à-dire en chantant. — Sur quel airs? va-t-on demander. — Eh ! mon Dieu, sur des airs qu'il improvisait, car, encore un coup, cet incomparable faiseur de vers était aussi, lorsqu'il lui en prenait la fantaisie, le plus intrépide des mélomanes.

Toujours joyeux, il n'avait pas accouplé deux rimes ni jeté un son en l'air que la salle entière n'éclatât de rire. Quant au sujet, afin de bien indiquer qu'il n'y avait en son jeu rien d'apprêté d'avance, il demandait qu'on le lui donnât. C'est ainsi qu'un soir, il eut à se poser d'emblée en continuateur de Virgile. On va voir avec quelle incroyable puissance d'invention il trouva alors moyen d'improviser une suite à l'admirable épopée qui est le grand titre de gloire du Mantouan.

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