‹ La sérénade de Don JuanChapitre 54 sur 54 · TRILLES, ANDANTES ET ALLEGRÏ · texte numérisé non relu

TRILLES, ANDANTES ET ALLEGRÏ

En Europe, deux clichés sont fort à la mode: la mobilité de Naples, l'ingratitude de Paris.

Paris est-il donc réellement ingrat?

En 1850, Uossini manifesta tout à coup l'intention de quitter la grande ville qu'il était venu habiter depuis Jun an. L'immense cité ignorait presque l'honneur que lui faisait cet homme illustre en consentant à s'emprisonner dans ses murs. Le prodigieux musicien de la têteduquel sont tombés tant de chefs-d'œuvre entendait bien qu'on le regardât passer, pour le moins. De temps en temps il sortait à pied sur les boulevards ou du côté des sentiers élégants qui mènent au bois.

— Il faudra bien qu'ils fassent attention à moi, se disait Rossini.

Point. La foule hébétée ne demandait môme pas quel était ce vieillard morose qui marchait pas à pas, péniblement, étonné, en s'appuyant sur le bras d'un ami ou d'un domestique.

— Allons, je suis déjà comme un mort, reprenait| l'Orphée au repos; l'herbe de l'oubli pousse tout autour de moi.

Un matin, profondément pénétré d'un lait si irrévérencieux, il redemanda donc à grands cris sa voiture et sa feuille de route. Je dis sa voiture, par ce qu'il avait horreur des chemins de fer, qu'il croyait trèsi sérieusement être une entreprise du diable contre lesï hommes. Il annonçait l'intention de s'enfuir, et pour toujours. L'inattention des autres le tuait. Voilà lesi grands cœurs ! voilà les beaux esprits ! Ils ne peuvent se faire à l'idée de mourir dans la mémoire des contemporains.

Sans c?oute, il y avait bien un peu de démence dans) cette bouffée d'orgueil ; néanmoins, il faut avouer que Rossini méritait beaucoup mieux de ces habitants de Paris, qu'il avait tant réjouis et si souvent charmés. Durant quarante années, sa merveilleuse musique est tombée, chaque soir, sur notre grande fourmillière, et, pareille à une ondée rafraîchissante, elle l'a constamment rajeunie et renouvelée.

Un jour, pour la première fois, en 1832, — il y a longtemps ! — le choléra étendait ses deux ailes noires sur nous. Il y avait des gémissements à tout coin de rue ; mais le soir, on se disait : «La musique de Rossini nous consolera. » Et ce n'était pas trop dire. — Une autre fois, dans le même temps, la guerre civile grondait dans les faubourgs. Tous les quartiers du travail étaient en alarmes ; le sang et les larmes coulaient. Pour consacrer la fin de la lutte, on disait: « Allons entendre le Barbier ou Guillaume Tell, ou le Comte Ory. » Ainsi,

Rossini passait à l'état de Providence. On le traitait en demi-dieu.

Dans ce temps-là, s'il venait à passer dans la rue, toutes les têtes se découvraient ; Méry s'approchait et lui disait bonjour en vers ; Chevet lui demandait coram popu/o une recette pour faire le macaroni. De cent pas en cent pas, aux devantures des magasins, il pouvait apercevoir son portrait dessiné sur pierre et qui faisait pendant à celui du plus grand tueur d'hommes des temps modernes.

— Ces Parisiens sont charmants pour moi ! se disait celui qu'on nommait alors « le cygne de Pesaro. »

Il s'écoula quelque dix années. L'enthousiasme durait encore ; seulement il se modifia. Il était devenu plus positif, on pourrait dire plus américain. — Une rue était décorée du nom de Rossini ; — on plaçait la statue du maître sous le péristyle de lOpéra; — c'était une ivresse calme, c'est un culte dans lequel il entrait de la raison.

— Je puis m'en aller, je suis sûr qu'ils ne changeront pas, se dit l'auteur de la Gazza Ladra.

Et il s'en alla à Bologne. — Mais Bologne est encore plus la ville de la mortadelle que de la musique. Il finit par s'y ennuyer et se tourna encore une fois du côté de Paris. Après un exil volontaire de quinze ans, le demi-dieu revint par caprice ou par hasard, je ne sais ; il revint en 1855 et promena un peu partout ses regards étonnés. Quinze ans ! c'est un long espace de temps; Tacite l'a dit, et nous voyons, tous les jours, qu'il avait bien observé. En quinze ans de temps, beaucoup s'en vont et beaucoup arrivent; tous subissent, même à

leur insu, une complète métamorphose physique et morale. Le goût n'est déjà plus le même, ni l'œil, ni le langage, ni rien du tout. On ne brûle peut-être pas tout a fait ce qu'on a adoré, mais on le casse. Bref, Rossini reparaissant, un matin, entre la rue de la Ghaussée-d'Antin et la rue Grange-Batelière, la foule lui dit ou bien eut l'air de lui dire :

— Je ne vous connais pas.

Imaginez cette douleur, comprenez cette déconvenue . — Il n'étaient plus les mêmes ou plutôt ce n'étaient plus ceux d'autrefois.

— Des chevaux ! des chevaux ! s'écria à la fin le grand musicien; je ne peux pas rester vingt-quatre heures de plus dans cette ville oublieuse ; — je veux aller m'ensevelir de nouveau dans ma calme et belle Italie, où le soleil console de tout.

Il partit, en effet, mais comme un comédien qui fait une fausse sortie,, c'est-à-dire pour revenir au bout de dix-huit mois.

— C'est alors qu'il alla habiter à la corne du bois de Boulogne, à Passy, dans une petite maison que lui avait votée le conseil municipal. Quand il se promenait, on ne le remarquait plus, et il ne s'en affligait pas.

— Ce n'est pas pour leurs coups de chapeau que je suis revenu, disait-il ; c'est parce qu'il n'y a qu'eux qui sachent faire de beaux enterrements.

Boïeldieu, l'aimable musicien normand, auquel on doit la Dame blanche, ne savait pas la valeur de l'argent.

Tout ce qu'il recevait de droits d'auteur lui glissait

entre les doigts.

On a retenu de lui un mot caractéristique : — Quand je suis venu au monde, disait-il, les fées

m'ont fait présent d'une jolie bourse en soie, avec des

glands d'or; mais c'est une bourse percée par les deux

bouts.

On ferait un volume des plus amusants rien qu'avec les billets qu'a improvisés au courant de la plume ce grand enfant de génie qui se nommait Hector Berlioz. Se croyant du bois dont sont faits les Beethoven et en étant peut-être, en effet, il se tenait pour un musicien méconnu et la longue série de ses insuccès avait donné à la forme de son langage une pointe d'ironie qui allait souvent jusqu'à l'injure. Un jour, l'une de ses symphonies n'est pas comprise du public et, le lendemain, il écrit à Taxile Delord. « Tous ceux qui assistaient à ce » concert attendaient sans doute de moi un cadeau, je » veux dire une belle paire d'oreilles d'âne. Une autre » fois, j'en ferai déposer un assortiment au vestiaire. Il » y en aura pour tout le monde, hommes et femmes. »

Parmi les autographes vendus en 1885 par Charles Ghavaray, on en distingue plusieurs qui aident à bien comprendre l'esprit de cet excentrique de l'art.

Enumérons-les, suivant le catalogue distribué :

1° L. a. s. à Emile Deschamps (mars 183 ii ; 1 p. in-8.

Curieuse lellre. Il l'invite à venir le voir après la répétition de Boa Juan, car il est lui mémo trop esclave pour assister à

la prora prima, » mais j'aurais beaucoup à causer avec le poêle de Mozart. Il nous faut faire mousser le chef-d'œuvre, de manière à donner des vertiges aux amants de la grosse caisse... »

2° L. a. s. à M. Frelon; 2 novembre 1847, 2 p. in-8.

Piquante épitre. Il a examiné son manuscrit sur l'enseignement musical et il l'a trouvé de tout point excellent. Il souhaite qu'il puisse mettre en pratique ses idées : « Cela viendra peut-être quand vos forces seront affaiblies, quand votre feu sera à demi éteint. Mais ne comptez pas sur la bonté de votre cause, ni sur l'évidence des faits que vous exposez pour vous faire ouvrir la lice... Au contraire, méfiezvous de l'avantage d'avoir cent mille fois raison. Quand on vit parmi des imbéciles, la seule manière de faire son chemin est de se montrer plus slupide qu'eux. »

3° L. a. s., 1 p. l|2in-8.

Jolie lettre. Il est très souffrant; malgré cela il est obi d'aller au Théâtre Lyrique « avaler une drogue en un acte. »

Rubini, le grand chanteur, n'avait en tête qu'une pensée :

— Devenir millionnaire, disait-il, et me retirer du théâtre !

Millionnaire, il l'était, en eiïet, après vingt-cinq ans d'efforts, de veilles, de triomphes et d'économies.

En 1850, il se retira à Romano, dans l'État de Bergame.

En 1851, il s'ennuyait.

En 1852, il jaunissait.

En 1853, il tombait malade.

En 1854, il mourait.

La belle avance! Avoir gagné un milion pour les autres !

Avant d'être une actrice à la mode, mademoiselle Z... était ce qu'on appelle vulgairement une petite cruche, mais, en même temps, une dépensière endiablée.

Gomme un agent de change avait mis à ses pieds la clef de son coffre-fort, elle en usait et en abusait; elle faisait donc rouler l'or et voltiger les billets de banque jusqu'au jour où il y eut rupture.

Depuis lors, étant devenue célèbre, et ayant entendu dire que l'agent de change parlait partout de sa prodigalité, elle a voulu prendre sa revanche.

Riche, fêtée, adorée par les jeunes beaux qui mangent leur fortune avec elle, mademoiselle Z... a envoyé à son ancien protecteur une petite cassette très-bien garnie avec un billet sur papier rose où, de sa belle main, elle avait écrit :

« Voilà les cinquante mille francs que vous m'avez prêtés autrefois. Je vous prie de remettre la quittance au porteur.

» Si vous refusiez, je me verrais forcée de vous faire sommation par voie d'huissier. »

Il n'y a que dans le Paris moderne qu'on puisse voir de ces choses-là.

Dans un autre de nos livres {Petits Mémoires d'une stalle d'orchestre), publié en 1885, nous avons longue-

ment parlé de Darcier, le Frederick Lemaîlre des cafésconcerts. Encore un mot ici, à propos de ce prodigieux chanteur qui aura passé trop vite. Pas un autre fa'aura autant que lui résumé le peuple de Paris. Jules Janin avait déjà dit de lui, en 1848 : « Son œil malin est tout plein de la blague des faubourgs. » Quand il chantait dans les cercles Faites des enfants, plus d'un mari, en rentrant, embrassait madame patriotiquement !

Un soir, chezCarjat, il égrena son chapelet de romances et de chansons. C'est laque nous entendîmes le Pain. Darcier pétrissant le clavier avec ses mains d'hercule et criant : « 77 faut du pain!... » Rien ne peut donner une idée de l'éloquence tragique qu'avaient ses yeux inspirés, pleins de larmes, et son masque d'apôtre! Artistes, peintres, gens de lettres, romanciers, comédiens, restèrent de neuf heures du soir à une heure du matin à se griser de Darcier ! Quel triomphe !

Chose curieuse, s'il était très beau en public, il savait] être très doux dans l'intimité. Il fallait lui entendre alors chanter la Tour Saint-Jacques, de son ami llachin, ou les Canons dont le refrain contient ce vers :

Taisez vos gueules, qu'on s'entende!

ou encore le Sonnet d' An-ers dont on peut dire que la musique est d'un Chopin moderne. Le nombre des . œuvres musicales de Darcier est immense.

Il n'a pas lait fortune, malgré sa vogue extraordinaire, car c'était un misanthrope, un indompté : s'astreindre à être à la discrétion des gens du monde qui voulaient lui ouvrir leurs salons, il ne put s'y résoudre. Il préférait aller s'esseyer avec les Arpin, les La Palud et les

Marseille dans les luttes à main plates, ou enlever des haltères insoulevables, aux applaudissements du public des arènes et des baraques de la foire.

Qui n'a eu occasion de le voir dans des bouis-bouis, entouré d'une façon pitoyable où les pitres et les comiques abondaient. Darcier entrait en scène — le silence se faisait comme par enchantement; il entonnait une de ses œuvres : un souffle d'art passait sur la salle, tout le public était suspendu aux lèvres de ce magicien populaire et recueillait religieusement la Sainte- Bohême, Fournaise, la Canaille, X Ami Soleil ou Jean Raisin. Ah ! c'est qu'il phrasait comme personne ! Il détachait le mot avec une netteté sans pareille ; la voix était chaude, pas très étendue, mais pénétrante et allait au cœur par le plus court chemin. Celle voix pleine de caresses, cette voix enjôleuse, qui tirait les pleurs avec Madeleine ou les Doublons de ma ceinture, et qui faisait frémir avec la 32e Demi-Brigade ou le Bataillon de la Moselle en sabots. Ses chansons patriotiques faisaient l'effet de petites Marseillaises, tant elles étaient intenses.

Ce charmeur avait un travers; il ne professait, au fond, un peu de respect que pour la force physique, et, sous ce rapport, André Gill, un Darcier du crayon, aura été un peu son élève. Un jour, en 1875, le chanteur rencontra au coin de la rue Chauchat un Italien de forte encolure qui était occupé à moudre le vieil air: 0 pescalore cVelionda ! sur une serinette en bois d'olivier. Ce fut plus fort que lui, il s'approcha du musicien ambulant et d'une voix tonnante il l'interpella.

— S... n... deD..., lui dit-il, quand on est bâti comme toi, on esta soi-même son instrument !

Un de nos principaux auteurs dramatiques, alors fort jeune et fort en vogue, avait pour maîtresse une actrice brune, très jolie; Darcier la lui enleva en un tour de main, un peu en se jouant comme un clown.

— Ce freluquet, disait-il, ne savait lui faire que de' belles phrases.

— La mouche d'or!

Durant tout un hiver, Paris n'a juré que par miss OEnea, la mouche d'or.

Est-ce que cette miss OEnea descendait du fils d'Anchise? — En aucune façon. Ce n'en était pas moins une acrobate divine, ainsi que vous allez le voir.

Cette année-là, le Chàlelet donnait une féerie qui ressemblait mot pour mot à toutes les féeries. Seulement on y voyait une nouveauté : les Jardins d'amour.

Dans les Jardins d'amour, on avait placé un ballet splendide et, pour assaisonner le ballet, le directeur avait fait venir de Londres une danseuse hors ligne : miss OEnea.

J'ouvre mon carnet de ce temps-là, et voici ce que j'y trouve.

« Cotte jeune Anglaise a le costume d'une mouche ; le corselet est en or, les jupes en tulle lamé or; au dos s'agitent deux fines ailes diaprées.

» La danseuse fait avec deux de ses compagnes quelques pas de caractère, puis, s'élançant, elle prend son vol vers les frises, retombe, s'envole de nouveau, se pose sur les bras, les épaules, les mains de deux autres

fines mouches, jusqu'au moment où, s'enlevant une dernière fois, elle prend son vol définitif et disparaît dans l'air.

Tout cela est d'un effet saisissant et magique; ça été "vivement applaudi et même redemandé. »

Qu'est devenue miss OEnea? Un sillon dans l'air, un nom, presque rien, comme les libellules d'antan.

Peut-être savez-vous que les environs du parc de Monceaux sont, de nos jours, le plus beau quartier de Paris. Tout autour du jardin s'élèvent de merveilleuses demeures. Pas très loin de là, M. Meissonier achève sa maison, laquelle est déjà monumentale. Avenue de Villiers, habite M. Alexandre Dumas. Même rue, mademoiselle Sarah Bernhardt, de la Comédie-Française, a une résidence, avec un atelier où elle fait de la sculpture. Il y a enfin, çà et là, dans la même zone, un grand nombre de riches financiers. Par là, aussi, les habitants sont réjouis tous les deux jours, savez-vous par quoi? Par uns école de trompettes delà garnison de Paris. Pour tout autre instrument, pour la grosse caisse, pour le tambour, pour le fifre même, le voisinage protesterait sans doute et demanderait grâce pour ses oreilles. Mais, vu la trompette, c'est tout à fait différent.

La trompette, surtout celle des carabiniers, est un langage riche, qui a ses mots, ses phrases, ses périodes ; c'est une voix surhumaine qui exprime toutes les idées utiles. Du matin au soir, elle dit à un homme : « —

» Allons, lève-toi! — Habille-toi ! — Mange ta soupe! - » Réponds à l'appel! — Monte à cheval! — Fais-toi » tuer! — Charge! — Bats en retraite, si tu n'es pais » mort! — Mange encore ta soupe! — Cours éteindre' » l'incendie! — Va à la frontière! — Va te coucher! »' — Tous ces thèmes, si variés, si gais et si dramatiques," on les entend dans les environs du parc de Monceaux. C'est pourquoi un propriétaire de la rue Alfred-de-| Vigny, pensant sans doute qu'il louerait plus avantageusement ses immeubles, y a mis un écriteau ainsi conçu :

« d'ici on jouit de l'écho des trompettes. »

O Ninelte, où sont-ils, belle Muse adorée,

Ces accents pleins d'amour, de charme et de teneur.

Qui voltigeaient, le soir, sur la lèvre inspirée,

Comme un parfum léger sur l'aubépine en fleur?

Où vibre maintenant cette voix éplorée,

Cette harpe vivante, attachée à ton cœur?

Cette merveilleuse Malibran, née Maria-Felicia Garcia, qu'Alfred de Musset a célébrée en vers si charmants, avait été la plus grande cantatrice des temps modernes. Véritable prêtresse de la musique, elle ne vivait que pour son art. Dans Otello, où elle jouait Desdemona, dès! qu'elle commençait la Romance du Saule, un frisson] d'effroi et de tendresse parcourait toute la salle des Bouffons. En ce moment, on aurait pu voir les duchesses spasmodiques du faubourg Saint-Germain pâles comme de blanches statues. Un soir, une marquise se trouva '

mal et dut être emportée à bras d'homme à la pharmacie voisine. Tant de poésie lui avait donné comme une attaque de nerfs. On couvrait de fleurs ou de branches de myrte l'étonnante chanteuse qui nous était venue d'Espagne.

— Si la mode était de jeter des diamants aux actrices, -nous lui jetterions les nôtres, disait la princesse Bagration.

Dans l'intimité, la grande artiste était la plus simple et la meilleure des femmes. RueChauchat, oùellehabitait avec sa sœur Pauline, (depuis madameLouisViardot), il y avait en guise de portier un tailleur en vieux et ce tailleur avait pour fils un petit garçon des plus gentils. Madame Malibran laissait rarement s'écouler un jour sans faire une halte à la loge, où le babil de l'enfant l'amusait fort. A chaque fois, elle lui donnait des images d'Épinal ou des pralines. Y avait-il donc un courant magnétique entre l'illustre femme et ce bambin? Ce qu'il y a de sûr, c'est que, plus tard, le fils du tailleur de la rue Chauchat a été un poète et môme un homme célèbre. Il n'était autre qu'Henry Murger, l'auteur des Scènes de la vie de Bohème, mais madame Malibran ne Hevait pas le voir grandir.

Les biographes racontent mille et un traits curieux relativement à la fille aînée de Garcia, laquelle a eu pour amies la comtesse Merlin, Marie Dorval et madame Emile de Girardin, première du nom. Tous ceux qui l'aimaient, la voyant prendre son art trop au sérieux, la pressaient de s'amasser vite un peu d'argent afin de s'acheter une villa au bord du lac Majeur ou une petite maison sous les feuilles, quelque part clans les envi-

rons de Paris. La diva avoir un peu d'ordre ! La Malibran se donner la peine de savoir si une pièce d'or valait plus qu'une pièce de cuivre ! Cela ne se pouvait pas, et cela ne s'est pas fait. Et pourtant elle avait, au fond, le plus grand désir de s'arracher des épaules la robe de Nessus qui lui brûlait les os. C'est ce que prouve une lettre intime, datée de 1830, lettre que nous avons eue, un moment, entre les mains. Très jolie lettre intime dans laquelle elle donne à son frère des nouvelles de sa santé et lui rend compte de l'emploi de son temps. Elle est accablée de travail ; en dehors d'un rôle à apprendre, il lui faut répondre à de nombreuses propositions d'engagement ; elle le prie donc de l'excuser si elle ne lui écrit pas plus souvent, et ajoute : « Plaignez-moi eti priez le bon Dieu qu'il me délivre bientôt de ce chien de théâtre qui pourtant est mon pain. » — La diva a été délivrée, à dix ans de là, mais par la mort.

Cet aimable et très aimable docteur Cabarrus, qui est mort il y a quelques années, était le fils de la très belle madame Tallien avant qu'elle fût devenue la princesse

Joseph de Chimay. Etait-il savant? Il était aimable.

Guérissait-il ? Oui, en causant et en faisant de l'homéopathie. Le docteur Cabarrus, homme de plaisir, avant

tout, voulait qu'on s'étudiât à ne voir la vie qu'en rose;

c'était, chez lui, le principe de la médecine. S'amuser !

mais modérément, y a-t-il une meilleure pharmacie? 11

prêchait cette théorie à sa clientèle presque exclusivement faite de grandes dames, de riches étrangers, de

chanteuses d'Opéra et d'artistes en tout genre. Il est juste d'y ajouter les gros financiers, butors de bon ton qui se modèlent toujours sur les gens de théâtre.

Bref, le docteur Gabarrus n'était pas le soldat d'une idée, ni un de ces plongeurs qui vont chercher une perle dans les abîmes de la science; c'était un sybarite, un vrai médecin des temps de décadence. 11 a entendu plus de musique qu'il n'aouvert de livres graves. On a beaucoup cité son mot : « L'homme ne sait pas assez tirer » parti de la terre. Notre planète est un paradis mé- » connu. » Quoiqu'il eût les allures d'un sceptique, il se montrait souvent serviable.

Quand il mourut, M. Emile de Girardin, encore très vert, jeta sur le papier quelques lignes pleines d'attendrissement et qui valent presque une des belles élégies de madame Delphine Guy, sa première femme, Nous reproduisons ici ces strophes en prose :

Celui qui fut l'ami de toute ma vie, depuis le jour de ma naissance, sans avoir cessé de l'être, Edouard de Gabarrus, le fils de madame Tallicn, avant qu'elle fût devenue la princesse Joseph de Chimay, s'est éteint ce matin comme il avait toujours vécu, le sourire sur les lèvres. On peut dire que la mort l'a épargné, car elle l'a enlevé en prenant le soin de se cacher, afin qu'il ne la vit pas venir. Les nombreux clients du docteur Gabarrus, ses nombreux amis le regretteront; mais aucun d'eux ne le regrettera aussi vivement que moi, car des amis qui se sont toujours restés fidèles du berceau au tombeau deviennent de véritables frères C'est donc un frère que je perds aujourd'hui. Il m'avait précédé de quatre ou cinq ans dans la vie; il était mon aîné; sa mort me montre le chemin où je n'aurai plus qu'à le suivre, le deuil dans le cœur.

En 1854, je demandais déjà de toutes mes forces un préservatif contre une chanson tirée du Bijou perdu, un assez joli opéra du Théâtre-Lyrique. C'était la romance des Fraises, trop mise à la mode par madame Marie Cabel.

Il n'était plus possible de passer dix minutes à Paris sans entendre hurler, de dix pas en dix pas :

— Ah qu'il fait donc bon ! qu'il fait donc bon cueillir la fraise!

Quand la voix humaine se taisait, l'orgue de barbarie1 commençait.

Après l'orgue, le piano faisait un sabbat d'enfer; lepiano, qui prolonge si douloureusement tous les airs sous prétexte de variations.

Si l'on s'enfuyait à la campagne, c'était bien pis. Tous) les soulards des guinguettes suburbaines n'avaient plus autre chose à la bouche. Ils braillaient en chœur d'une voix de tonnerre :

— Ah! qu'il fait donc bon, — qu'il fait donc bon, — cueillir la fraise ! Ah qu'il fait donc bon, mamzelle 7héê rhe !

— Décidément, disais-je, que mademoiselle Thérèse aille au diable, je le lui souhaite de tout mon cœur.

Après ce coup de temps-là, il y en eut plusieurs autres :

— Le Sire de Framboisyl

— Ah ! il a des boites, Bastien, il a des bottes! Et puis tout le répertoire de Thérésa :

LA SÉRÉNADE DE DON JUAN 29i

— La Gardeuse d'ours. — Rien nest sacré pour un sapeur. — Cest pas dans Vnez que ça m chatouille ! En 1878, rappelez-vous-le, c'était Y Amant d'Amanda:

( 'est l'amant d'A, C'est l'amant d'A, C'est l'amant d'Amanda !

Je sais bien qu'il y a eu aussi une sorte de chefd'œuvre : Le Baptême du p tit éùénisse :

Que j'aime à voir, autour de cette table, Des scieurs de long, des ébénisses, Des entrepreneurs de bâtisses, Que c'est comme un bouquet de fleurs.

Mais attendez! D'abord cela s'est chanté dans les théï très et non dans les rues; en second lieu, il y avait làdedans une intention satirique, peut-être fort inopportune, puisqu'on y blaguait le chauvinisme des masses, mais enfin, pensée et forme, l'œil y trouvait un travail d'artiste.

Athéniens de Paris, se peut-il que vous ayez tout à fait oublié une jeune Américaine qui nous a fait tourner la tète à tous, pendant six mois? Alexandre Dumas père, a été le plus ensorcelé, ainsi que le font voir dix ou douze photographies, fort nues, dont les amateurs du genre ont cru devoir orner leurs albums. Il est bien vrai qu'il n'yavait rien de plus séduisant que miss Adah Isaacs Menken, une Vénus de Milo qui nous était venue de par de là les mers. Ah! ce n'était pas qu'un beau corps ; il y avait au dedans, en guise de

flamme, une âme étrange, harmonieuse, mystique, exaltée. Cette belle Iankee était musicienne, poète " et comédienne. C'est pourquoi, lorsqu'elle arriva de New-York à Paris, on en fit quelque chose comme une écuyère.

Jugez si quelques-uns des habitués de l'orchestre, à la G-aîté, furent étonnés. Ces délicats avaient plus ou moins luun curieux, volume de versintimes, intitulé : Infelicia dont la débutante était l'auteur. Qu'étaient-ce que ces stances ? Les. Méditations sur la mort et sur l'éternité, publiées par Sa Majesté la reine Victoria, ne sont pas d'un accent plus grave et plus recueilli que ces effusions lyriques d'une étoile de Cirque.

Dans les Virâtes de la Savane, on attachait toute nue l'adorable miss Ad ah Menken, aussi nue que le permettait la décence de nos mœurs, à la croupe d'un cheval fougueux. Aussitôt, la « femme Mazeppa » c'était le sobriquet qu'elle avait apporté de Londres, traversait la scène en cet appareil, au milieu d'un triple tonnerre de bravos. — Ce fut, en la voyant des coulisses, que l'auteur â'Antony, déjà sexagénaire, s'enflamma. MM. les photographes les ont exposés publiquement, sans aucun empêchement de la part de la censure, aussi nus l'un et l'autre que s'ils eussent joué dans le mélodrame précité.

Les poésies d'Adah Menken parurent après sa mort prématurée, et il semble qu'elles étaient sérieusemenl authentiques. Dans ce corps de femme si bruyamment, si brutalement exhibé, il y avait donc une âmi tendre, mystérieuse et repliée sur elle-même, avec des soupirs d'ange meurtri dans sa chute du ciel, lin plein

triomphe de la matière, l'esprit a de ces revanches-là.

L'habitude d'aller à l'Opéra voir et applaudir les ballets mène logiquement à danser dans la rue.

Mais, d'abord, une courte parenthèse.

A-t-on aujourdhui une gaieté équivalente à celle qu'on avait il y a trente ans ?

Question à étudier et à résoudre.

Eugène Brilî'aut, non moins connu par ses spirituels feuilletons que par ses joyeux soupers, passait, à la pointe du jour, en sortant d'un médlanoche où le Champagne n'avait pas été épargné, devant la porte Saint- Martin, lorsqu'il crut s'apercevoir que le monument dansait.

Eugène Briffaut se mit de la partie et risqua un joyeux pas de Basque.

Un de ses amis qui rentrait, le voyant se livrer à cet exercice, lui demanda ce qu'il faisait là à pareille heure.

— Tu le vois, dit le feuilletoniste, je danse avec la porte Saint-Martin. Veux-tu me faire un plaisir? Va inviter la porte Saint-Denis. Tu nous feras vis-à-vis.

Un critique musical s'écriait il y a quelques jours: — Paris est désormais une ville peuplée de mélomanes.

Il faut admettre, en ce cas, que le sentiment de la

mélodie nous est venu un beau jour tout d'un coup, comme le macadam.

Il y a cent ans, ou peut s'en faut, Voltaire, essayant de consoler Grétry d'un insuccès causé par le beau monde, lui disait :

Grétry, les oreilles des grands Sont souvent de grandes oreille?.

Le même satiriste, brodant sur la même idée, s'écriait, un autre jour :

« Les Parisiens sont un animal qui a des oreilles en maroquin. »

Vous le voyez, les oreilles do ses contemporains préoccupaient beaucoup Voltaire.

Ont-elles disparu ces oreilles-là, ou bien ont-elles fini par faire leur éducation ?

Ce serait une question à résoudre. L'atfaire est trop grave. Le plus simple est de s'en rapporter au mot du critique musical que je citais en commençant :

— « Paris est désormais une ville peuplée de mélomanes. »

Sous ce rapport, il existe une échelle coram-3 on toute chose.

En 1800, on rencontrait tous les jours sur le boulevard des Italiens, surtout quand il faisait soleil, un homme a la physionomie tout à la fois énergique et douce. Celui-là avait le nez en l'orme de bec d'aigle, le sourire trempé de mélancolie, l'œil tourné vers les lointains fugitifs de l'horizon ; c'était Hector Berlioz,

l'Orphée du lendemain de 1830, le premier qui ait importé en France la belle musique allemande, l'homme à qui Paganini a laissé 25,000 francs par un article de son testament afin de l'aider à continuer ses patientes études. Cet opiniâtre étudiant delà science des sons ne pouvait se défendre de rire, comme l'auteur de Candide, quand on lui parlait du prétendu sens musical des Parisiens. Volontiers il vous arrêtait sur l'asphalte pour vous raconter en confidence le trait que voici:

— Un jour, j'emmène avec moi un élégant, un millionnaire du jour, à l'exécution d'une des plus belles symphonies de Beethowen. Au sortir de ce bain d'harmonie, quand j'étais encore sous le charme des mélodies de la grande muse germanique, l'homme m'interpellant tout à coup, me dit : «Croyez-vous qu'on puisse mettre ça dans une tabatière à musique?» Si j'avais eu à la main un revolver chargé, je lui eusse probablement brûlé la cervelle !

On pourrait bien compter à l'heure qu'il est dans nos murs cent mille mélomanes du genre de l'homme à la tabatière.

Où le mélomane fleurira-t-il, si ce n'est à l'Académie nationale de musique ?

A l'Opéra, combien de gens affectent le désir de sentir l'art divin de la musique chez qui ce goût d'em prunt n'est qu'une passion fausse et une occasion de mettre des gants blancs !

Sur trois cents abonnés de l'orchestre, il y en a deu x

cent soixante quinze qui font semblant d'aimer les opéras et qui n'aiment que les ballets. Que leur font les cavatines, les trilles, les chœurs, les mélodies, J quand il s'agit des jambes des danseuses?

Rossini dit d'eux :

— Ce sont des gaillards qui vont entendre les j pirouettes.

Après les ailes d'hirondelles et les bouillons, ces mélomanes-là s'endorment ou s'en vont.

Il vaut mieux qu'ils s'en aillent.

Musiciens, si vous voulez m'en croire, ne faites que de la musique.

Il y a longtemps, très longtemps, de ça, vivait, sur les bords du Rhin, le margrave Henreich de Frionboleim.

Bon compagnon, aimant les femmes, la musique, les festins, il avait pour maître de chapelle un très bon musicien, nommé Wilhelm Kreisler.

Un jour, il prit l'artiste à part, et lui dit :

— Maître Wilhelm, je suis content de la manière dont vous jouez de l'orgue. Pour vous témoigner toute ma satisfaction, je veux vous faire un cadeau digne de vous.

Qu'est-ce donc, monseigneur?

— Descendez à ma cave et prenez-y le tonneau du meilleur vin. Ce sera pour vous.

— C'est ça, Altesse. Je m'en servirai pour me mettre le nez en couleur.

Maître Wilhelm Kreisler avait souvent le petit mot pour rire.

Très obéissant au fond, il descendit donc à la cave du seigneur, accompagné du sommelier.

— Tenez, lui dit cet officier, voilà la rangée des meilleurs crus. Choisissez.

Alors, le joueur d'orgue passa en revue les divers tonneaux.

Agissant plus en artiste qu'en bon biberon, il approchait l'oreille des tonnes et frappait afin d'entendre le son qu'elles rendaient.

— Pan ! pan ! pan ! En voilà un qui est fort agréablement sonore. Ce doit être le meilleur.

Il le désigna donc et donna ordre de le mener chez lui.

C'était un tonneau vide !

Musiciens, si vous voulez m'en croire, ne vous occupez que de musique, et ne faites pas de musique mal à propos.

On sait qu'il existe à Paris des hommes qui font métier de chercher des ténors et de les présenter à l'Opéra.

Un des contemporains auxquels on attribue une haute influence sur le choix et l'admission des artistes, laisse volontiers croire à ce pouvoir qu'on lui suppose. Il engage surtout les postulants à le venir voir souvent. Séduits et attirés par cette bienveillance, les virtuoses reviennent volontiers ; la matinée est le moment naturel de leurs visites.

Ils trouvent le patron toujours très affairé.

— Mon Dieu, leur dit-il, je dois, ce matin, voirie directeur de l'Opéra ; mais je ne peux pas sortir; mon] domestique est allé se marier dans son pays. Ainsi, me s bottes et mes habits ne sont pas prêts. J'en suis fâche, j'aurais vu le directeur, je lui aurais parlé de vous.

— Mais, monsieur, dit le ténor, en l'absence de| votre domestique, je peux: bien...

— Ah! je ne souffrirai pas, mon cher.

Le ténor cire les bottes et brosse les habits. Une autre fois, il s'agit d'un mémoire à copier et

qu'il faut remettre au plus tôt à la direction des Beaux-Arts; ce serait l'occasion de glisser un mot propice.

Le ténor copie le mémoire.

Chez cet habile homme, les ténors se suivent et se ressemblent tous.

Il est ainsi servi le plus mélodieusement possible une partie de l'année sans payer de valet et sans donner d'autres gages qu'un espoir qai ne se réalise jamais.

Un fruit sec du Chat noir s'est enrôlé dans une troupe ambulante des départements.

Il se nomme Thémistocle Kosmajeac et a un peu de voix.

Il y a quelque temps, il fit son apparition sur la scène, au théâtre d'Angoulème.

On ne sait pourquoi, mais des siftlets l'accueillirent à son entrée.

Sans paraître ému de la réception, l'ancien habitué du Chat noir s'avance sur l'avant-scène, et, s'adressant au parterre, dit très nettement :

— Messieurs c'est pitié de vous entendre si mal siffler. Permettez-moi de vous faire voir comment il faut s'y prendre.

Là-dessus, l'artiste se mit un instant à siffler, avec les modulations les plus harmoniques, un air d'Orphée aux enfers et un air des Cloches de Corneville.

A ce concert inattendu, les applaudissements succédèrent au bruit de la clef forcée, et depuis ce moment, le public d'Angoulême, parodiant la formule de conversation des Mille et une nuits, dit tous les soirs Thémistocle Kosmajeac :

— Si vous ne chantez pas, sifflez-nous un de ces jolis airs que vous sifflez si bien.

En sorte que le directeur de la troupe fait recette avec son rossignol.

Expliquez ça, s'il vous plaît : il n'y a pas de plus affreux métier que celui de directeur de théâtre, et tout le monde veut être directeur de théâtre.

Le premier chien coiffé qui passe dans la rue vous dit :

— Ah! si l'on me confiait une direction!

Quel appât y a-t-il donc derrière le rideau ?

Eh, mon Dieu ! toujours la même folie, toujours la même rengaine, toujours le même trompe-l'œil. Les actrices ! Ah ça, en quoi les actrices, qu'on envie tant,

sont-elles donc différentes des autres femmes, qu'on: s'applique tant à délaisser?

Tôt ou tard, sauf de très rares exceptions, un directeur de théâtre fait faillite.

Feu Harel disait :

— Sur trois cent soixante-cinq jours dont se compose l'année, un directeur de théâtre ne dort guère que quinze ou dix-huit fois : tout le reste est composé de nuits blanches.

Le pauvre Adrien Huart disait :

— Je m'attends sans cesse à lire dans les journaux une formule ainsi conçue :

«M Z..., qui a été condamné aux travaux forcés k perpétuité pour tentative d'assassinat sur la personne de son propriétaire, vient de voir sa peine commuée en dix années de direction. »

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