CHAPITRE II
Sérothérapie dans la septicémie produitepar le staphylococcus pyosepticus. — Recherches fondamentales de MM. Richet et Héricourt. — Sérothérapie dans le charbon. — Recherches de M. Rehring sur le sang du rat blanc. — Interprétations de MM. Hankin, Ogata et Josuhara — Expériences de MM. Metschnikoff et Roux, établissant qu’il n’existe aucun rapport entre l’immunité des rats et le pouvoir prophylactique de leur sang. — Recherches négatives de MM. Erriquez et Serafini. — Sérothérapie dans le hog-choléra . — Le microbe. — Sa toxine. — Vaccination des animaux. — Mémoire fondamental de M. Metschnikoff. — L’immunisation par le sérum des animaux vaccinés malgré l’absence du pouvoir bactéricide, atténuant ou anti-toxique. — Le sér uni préventif agit en stimulant l’activité phagocytaire. — Sérothérapie dans la septicémie aviaire. — Recherches de M. Sanarelli. — Propriétés préventives du sérum des animaux vaccinés. — Relativité du pouvoir bactéricide du sang des cobayes vaccinés, signalé par Rehring et Nissen. — Exaltation de la virulence du vibrio Metschnikovii par sa culture dans le sérum préventif.— Absence de pouvoir anti-toxique. — Leucocytose générale et locale liée à l’action du sérum préventif. — Sérothérapie dans le charbon symptomatique. — Recherches de M. Duenschmann. — Renforcement de l’immunité naturelle du lapin. — Sérum préventif beaucoup moins actif. — Préservation par le sérum contre les propriétés nécrosantes de la toxine sécrétée par le bactérium Chauvæi.
Sérothérapie dans la septicémie produite par le staphylococcus pyosepticus. — C’est en J 888 que MM. Richet et Héricourt communiquèrent àl’Académie des sciences le résultat de leurs expériences, qui devaient ouvrir la série si féconde des recherches sur les propriétés thérapeutiques du sérum. Le microbe qui leur avait servi provenait d’une tumeur épithéliale non ulcérée du chien, et se montrait doué d’une grande virulence vis-à-vis du lapin, qu’il tuait en produisant de vastes décollements purulents et une septicémie sanguine rapide. Au point de vue morphologique, le microorganisme était un coccus réuni en petits amas, cultivant sur tous les milieux sans présenter de coloration spéciale. L’ensemble de ses caractères le rapprochait du staphylococcus albus, et MM. Richet et Héricourt lui donnèrent le nom de staphylococcus pyosepticus.
Ces auteurs reconnurent que le chien était complètement réfractaire à l’action de ce microorganisme, et l’intérêt de leur communication résulte dans l’application nouvelle qu’ils firent de cette propriété. En effet, ils purent arriver à protéger les lapins contre cette septicémie mortelle, non seulement en les vaccinant avec des cultures vieillies, mais encore en leur injectant dans le péritoine du sang de chien, animal réfractaire.
Dans une seconde communication, suivant de près la précédente, ils insistèrent de nouveau
sur ce fait de la protection d’un animal sensible par le sang* d’un animal immun, et ajoutèrent que cette protection était encore plus efficace lorsque l’on employait le sang de chiens, dont l’immunité naturelle était renforcée par des inoculations du microbe étudié. Nous verrons dans la suite qu’au point de vue pratique, cette seconde proposition est la plus importante, celle qui a fait franchir à la sérothérapie le pas décisif qui fait actuellement d’elle l’objet de toutes les attentions. On peut donc dire, si l’on ne tient qu’un compte modéré de la réclamation de priorité de M. Rondeau, qui, en 1884, aurait fait sur les propriétés immunisantes du sang des animaux réfractaires des expériences restées inédites, on peut donc dire, dis-je, que c’est à MM. Richet et Héricourt que revient l’honneur d’avoir fondé cette méthode, reconnue par la suite si féconde.
Sérothérapie dans le charbon. — Les expériences sur le charbon, la maladie expérimentale qui jusqu’alors avait si bien répondu à toutes les interrogations des savants, aboutirent, sur cette question des propriétés préservatrices du sang, à des conclusions beaucoup moins probantes.
M. Rehring, à qui l’on doit tant de belles recherches sur les propriétés du sérum sanguin, avait signalé les propriétés bactéricides du sang de rat blanc, animal qu’il regardait comme réfractaire au
charbon. Voulant s’assurer de ce que ce pouvoir pouvait s’exercer aussi bien chez un autre animal qu’m vitro : il injecta à des souris des spores charbonneuses mélangées à du sérum de rat, et vit que, dans ces conditions, les souris ne présentaient aucun accident. M. Hankin, MM. Ogata et Josuhara reprirent ces expériences et arrivèrent à des résultats analogues. Tout naturellement, ces auteurs établirent un rapport entre ce pouvoir préservatif et l'immunité du rat blanc, d’une part, et, d’autre part, avec la propriété bactéricide du sérum. Voulant même pousser plus loin l’analyse, ces auteurs voulurent isoler la substance qui, d’après eux, était la cause de ces trois phénomènes. Behring, se basant sur la forte alcalinité du sang de rat, les attribuait à un alcaloïde animal, à une ptomaïne ; Hankin y voyait l’action de certaines substances albuminoïdes qu’il nommait alexines ou protéides défensives, et Ogata et» Josuhara prétendaient isoler une substance diatasique qui possédait les mêmes propriétés.
De nouvelles recherches devenaient nécessaires; et MM. Metchnikoff et Roux apportèrent à l’étude de cette question si controversée la lumineuse méthode qui caractérise tous leurs travaux. Ils reconnurent l’authenticité du fait primitif, c’est-à-dire de l'innocuité relative de l’inoculation aux souris du bacille charbonneux mélangé au sérum du rat blanc. En effet, si elles ne furent pas préservées,
toutes les souris expérimentées présentaient un retard considérable dans l’évolution de la maladie, qui n’amenait la mort qu’au bout de plusieurs jours. Mais ils établirent, fait très important qui établit une différence absolue entre ces expériences et celles de MM. Richet et Héricourt sur le staphylococcus pyosepticus, ils établirent, dis-je, que cette incontestable action du sérum de rat ne s’exerçait qu’à condition qu’il y ait contact immédiat des bactéridies ou de leurs spores avec les humeurs extraites du rat. Lorsqu’on introduit séparément la bactéridie et le sérum, alors même que les injections sont faites dans un point très voisin l’un de l’autre, l’effet préservateur est nul. Nous ne nous trouvons donc nullement en présence de phénomènes du même ordre, et les expériences des auteurs allemands ne présentent qu’une analogie lointaine avec les recherches des auteurs français.
Du reste, même au point de vue théorique, leurs conclusions ont été battues en brèche par les travaux de MM. Metchnikoff et Roux. Ces auteurs cherchèrent en effet à contrôler le rapport de cause à effet existant entre ce pouvoir préservateur et l’immunité attribuée aux rats blancs, et arrivèrent à des résultats absolument opposés à ceux de Behring, de Franck, et des autres auteurs qui considèrent ces animaux comme réfractaires au charbon.
Se servant de rats blancs de diverses prove-
nances, ils reconnurent que la plupart, dans la proportion de 15 sur 17, contractaient sans difficulté un charbon mortel, alors que leur sérum préservait les souris inoculées avec un mélange de sang et de spores charbonneuses. Seuls les vieux rats présentent une certaine résistance à la bactéridie ; or leur sang ne présente pas des propriétés prophylactiques beaucoup plus accentuées que celui de jeunes animaux en général très sensibles. Il résulte donc de ces expériences qu’il n'existe aucun rapport entre la propriété préservatrice du sang des rats et leur prétendue immunité contre le charbon.
Des conclusions semblables découlent des recherches faites sur d’autres animaux : MM. Ogata et Josuhara avaient retrouvé leurs diastases bactéricides dans le sang des chiens et des grenouilles. Or, les expériences d’Enderlen et de Peterman, sur le sérum de chien, celles de Roudenko sur le sang de grenouille, viennent infirmer complètement les conclusions des auteurs japonais. En aucun cas, le sérum expérimenté ne s’est montré doué de propriétés préservatrices.
Reprenant la question, au point de vue de la curabilité du charbon par le sérum des animaux réfractaires, MM. Erriquez et Serafini, dans un mémoire très étendu paru dans les Annales de l’Institut d’hygiène expérimentale de Rome, étudièrent l’action, sur les animaux sensibles, du sérum
de chien, de rat, de poulet, de grenouille et de tortue. Comme ils ne faisaient point, comme les précédents auteurs, le mélange préalable du virus et du sang, leurs résultats sont encore plus négatifs. Ils concluent en effet qu’en aucun cas et en aucune façon, le sérum des animaux naturellement réfractaires au charbon, n’a présenté la moindre action protectrice sur les animaux réceptifs.
Il est à regretter que de pareils travaux n’aient pas été faits pour s’assurer s’il en est de même du sérum des animaux immunisés artificiellement. De toutes manières, on peut conclure que l’infection charbonneuse ne se montre pas, au point de vue sérothérapique, une maladie d’étude aussi concluante qu’elle l’a été dans nombre de questions bactériologiques qu’elle a aidé à éclaircir.
Sérothérapie dans le hog-choléra. — Les résultats ont été plus heureux avec quelques autres maladies expérimentales. Nous allons exposer brièvement les observations ayant trait aux microorganismes qui ne se montrent que pas ou peu pathogènes chez l’homme et dont l’intérêt est donc plus théorique que pratique, nous réservant de nous étendre plus amplement sur les recherches sérothérapiques dans les maladies susceptibles de s’attaquer à l’homme.
Aussi ne ferons-nous que citer la constatation, par Emmerich el Mastbaum, des propriétés pré-
ventives du sérum des animaux vaccinés contre le rouget, et l’étude par Chenot et Picq du pouvoir curateur du sang des bovidés sur la morve expérimentale du cobaye, pour en venir au mémoire fondamental de Metschnikoff sur l’immunité des lapins vaccinés contre le hog-choléra.
Celte affection, connue également sous le nom de pneumo-entérite de porcs, se prêtait admirablement en effet à ce genre d'études. Elle est due à un microbe bien déterminé par les travaux de Salmon, Cornil et Chantemesse, Selander, etc., malgré son pléomorphisme, caractérisé par le nom de coccobacillus suinum qui lui a été donné. Cette bactérie, inoculée au lapin, même en très petite quantité, détermine chez cet animal une septicémie mortelle rapide, avec une généralisation remarquable du microbe.
L’injection des toxines sécrétées par ce dernier reproduit, ainsi que l’a bien montré Selander, le tableau complet de la maladie due au microbe luimême : hyperthermie suivie d’hypothermie, paralysie débutant par le train postérieur, convulsions agoniques, etc. La maladie provoquée chez le lapin par le coccobacillus suinum est donc à la fois une infection et une intoxication, et son étude présente par cela même un très grand intérêt général.
En outre, malgré la réceptivité des lapins, on peut assez facilement les vacciner contre le microbe du hog-choléra. Il suffit pour cela de leur injecter,
dans le tissu sous-cutané, une faible quantité de sang chauffé à 80 degrés d’un animal mort de cette affection. De fortes doses étant toxiques, il faut procéder avec précaution, et répéter plusieurs fois ces injections. Ce procédé, dû à M. Selander, lui a permis, ainsi qu’à M. Metschnikoff, de conférer aux animaux une immunité extrêmement solide contre le virus mortel.
C’est le sang des animaux ainsi vaccinés que M. Metschnikoff* a expérimenté, et il a reconnu que le sérum, injecté soit au même endroit que le sang virulent, soit dans des points très éloignés du lieu d’inoculation, manifeste des propriétés préventives constantes. Tel qu’on le retire des veines de l’animal vacciné, cinq jours après l’inoculation d’épreuve, il suffît, à la dose de 5 centimètres cubes, pour préserver un lapin contre la septicémie qui, dans les conditions ordinaires, l’aurait tué en cinq ou six heures; et c’est tout au plus si l’animal présente au point d’inoculation du virus un peu de gonflement ou un abcès très circonscrit. Le sérum des animaux non vaccinés se montre, cela va sans dire, complètement inactif.
A quoi est dû ce pouvoir si remarquable du sérum? Telle est la question que M. Metschnikoff a mis tout son soin à élucider. Il est impossible d’invoquer son action bactéricide : d’un côté, en effet, le coccobacille du hog-choléra se développe aussi facilement in vitro dans le sang des animaux vac-
cinés que dans celui des témoins. D’autre part, on peut, plusieurs heures et même plusieurs jours après l’inoculation, retrouver des microbes encore vivants dans le corps des animaux vaccinés, ce qui prouve que les humeurs ne possèdent pas chez l'animal vivant un pouvoir bactéricide bien actif.
De même en ce qui concerne les propriétés antitoxiques du sang, on peut se convaincre qu elles n’existent ni dans l’intérieur de l’organisme, ni en dehors de lui. En effet, du sang virulent chauffé, laissé en contact plusieurs heures avec du sérum de lapin vacciné , se montre aussi toxique que le même sang virulent simplement étendu d'eau. D’autre part, les animaux vaccinés se montrent au moins aussi sensibles que les témoins à l’action des toxines du hog-choléra, preuve évidente que ces dernières ne sont ni neutralisées, ni détruites par les propriétés propres du sang.
Il était plus difficile de se placer dans de bonnes conditions d’expérimentation pour l'étude du pouvoir atténuant possible du sérum des animaux vaccinés. En effet, en inoculant le virus, cultivé sur ce milieu, on injecte forcément une petite quantité du milieu lui-même qui, dans l’espèce, manifeste ses propriétés préventives pouvant faire croire à une atténuation du microbe. D’autre part, un lavage consciencieux des bactéries amène fatalement une déperdition considérable dans leur nombre, ce qui expose à faire intervenir dans les expériences de
contrôle, le facteur quantité dont on connaît l’importance dans l’histoire des virus.
Mais comme la mort survient fatalement dans toutes les expériences, bien qu’avec un retard bien considérable, on peut admettre, en faisant la part obligatoire des causes d’erreur ci-dessus mentionnées, que le sérum des animaux vaccinés contre le hog-choléra ne possède aucune propriété atténuante.
Du reste, on peut s’en convaincre indirectement, Selander ayant établi par ses recherches que la virulence du coccobacille et la quantité de toxines qu’il sécrète dans un temps donné, sont directement proportionnelles. Or, Metschnikoff, ensemençant en même temps du sérum ordinaire et du sérum provenant d’un lapin vacciné, a constaté qu’après cinq jours, les deux milieux de culture, chauffés à 60 degrés, possédaient des propriétés toxiques au moins égales. Du reste, ces expériences perdent un peu de leur importance d’alors, maintenant que le pouvoir atténuant des humeurs est à peu près complètement abandonné comme théorie générale de l’immunité.
Ce pouvoir préventif est-il une manifestation constante de l’état réfractaire de l’animal vacciné ? On comprend l’importance de cette question, au point de vue de la détermination du critérium de bimmunité. Les expériences de M. Metschnikoff ne permettent pas de répondre affirmativement à cette
interrogation. Les lapins traités par le sérum présentent une immunité passagère sans que leur sang entrave le moins du monde la marche de la maladie chez d’autres animaux. Inversement, M. Metschnikoff a vu mourir du choléra-hog des lapins dont le sang était pourtant préventif à la dose d’un demi-centimètre cube.
Si le sang n’est donc ni bactéricide, ni atténuant, ni anti-toxique, on doit donc admettre que ce n’est pas sur le microbe lui-même qu’il exerce son action, mais bien sur l’organisme de l’animal inoculé. Comment se manifeste cette action? M. Metschnikoff montre dans ses recherches que, pendant un temps assez long, on peut retrouver des bacilles vivants englobés dans l’intérieur des phagocytes; il constate également que le nombre des leucocytes est supérieur à la normale dans le sang des animaux traités avec le sérum, alors qu’il diminue rapidement chez les animaux témoins. Aussi se trouve-t-il en droit d’émettre l’hypothèse suivante que tous les travaux parus depuis sont venus confirmer : « Le sérum préventif, dans l'exemple du hog-choléra des lapins, agit en stimulant les phagocytes, en les rendant moins sensibles aux toxines, et en les excitant dans leur lutte contre les bactéries. »
Sérothérapie dans la septicémie aviaire. — Le remarquable travail de Metschnikoff a servi pour
LA SÉROTHÉRAPIE. 3L
ainsi dire de modèle à d’autres auteurs dans la poursuite de la solution du même problème. La netteté avec laquelle sont posées et résolues ces importantes questions, fait en effet de ce mémoire sur l’immunité des lapins contre le hog-choléra, une sorte de plan général pour l’étude des propriétés si curieuses du sérum sanguin. Aussi ne peut-on que féliciter M. Sanarelli de l’avoir pour ainsi dire suivi pas à pas dans ses intéressantes recherches sur la genèse de l’immunité des cobayes vaccinés contre le vibrion de la septicémie aviaire.
Cette maladie, décrite pour la première fois par Gamaleia, chez le pigeon et les petits oiseaux, est facilement transmissible au cobaye chez lequel elle prend les allures d’une septicémie très aiguë. Elle est d’une étude facile, aussi avait-elle déjà servi à d’intéressants travaux expérimentaux de Pfeiffer, de Metschnikoff et surtout de Behring et Nissen qui avaient signalé le pouvoir bactéricide du sérum des cobayes vaccinés par opposition à l’inaction de celui des cobayes témoins. Cette vaccination est facilement obtenue par l’injection à plusieurs reprises des bouillons de culture stérilisés par un chauffage à 120 degrés.
Le sérum des animaux ainsi vaccinés possède au plus haut point des propriétés préventives et thérapeutiques. A la dose de 0,5CC au point même d’inoculation, de 5 centimètres cubes, lorsque l’injection a lieu à distance, il suffit à protéger les animaux
contre la maladie mortelle, sans qu'il se produise autre chose qu'un œdème ou une infiltration purulente peu étendue.
Les expériences de Behring et Nissen tendaient à faire jouer au pouvoir bactéricide du sérum un rôle prépondérant dans la genèse de ses propriétés préventives; mais les expériences de Sanarelli viennent réduire de beaucoup son importance.
En effet, poursuivant pendant plus longtemps les expériences des précédents auteurs, il établit que si les vibrions semblent pendant les 20 premières heures disparaître dans le sérum des cobayes vaccinés, ceux qui résistent commencent à proliférer après ce laps de temps, et, au bout de 5 ou 4 jours, la culture sur ce milieu ne le cède nullement en abondance à celle que l’on peut obtenir dans le sérum des cobayes neufs. Donc in vitro , le pouvoir bactéricide n’a qu’une importance relative, importance qui devient complètement nulle chez l’animal vivant. Avant M. Sanarelli en effet, M. Metschnikoff avait démontré que malgré ce pouvoir bactéricide, le vibrion aviaire, plus connu sous le nom de vibrio Metschnikovii , proliférait dans l’organisme du cobaye vacciné et même y acquérait la propriété de se développer ensuite d’emblée dans le sérum recueilli in vitro , sans en subir l’action nuisible.
Le pouvoir atténuant ne saurait non plus être invoqué comme cause du pouvoir préventif ; car loin
d’affaiblir la virulence du microbe, la culture, dans le sérum des animaux vaccinés semble au contraire l’exalter, de telle sorte que le repiquage de cette culture sur bouillon donne naissance à des vibrions d’une virulence presque toujours supérieure à leur virulence originelle. Du reste, il semble établi maintenant, ainsi que nous l’avons vu dans notre livre sur l’immunité, que le séjour d’un microorganisme dans le corps d’un animal réfractaire, a presque toujours pour résultat d’exalter son pouvoir pathogène.
Il semble en être de même de ses propriétés de sécrétion de poisons; car les cultures sur sérum d’animal vacciné se sont toujours montrées, à volume égal, plus toxiques que les cultures du sérum normal; et inversement les animaux vaccinés, malgré leur pouvoir préventif, sont plus sensibles aux toxines du vibrion aviaire et sont tués par des doses insuffisantes pour amener la mort des cobayes neufs.
Les recherches de M. Sanarelli viennent également donner raison à l’hypothèse de M. àletschnikoff en ce qui concerne le rôle prépondérant des phagocytes dans le processus de guérison du a l’action du sérum. Cet auteur en avait déjà signalé l’importance dans la genèse de l’immunité des cobayes vaccinés. M. Sanarelli montre que chez les animaux traités par le sérum, une leucocytose, plus ou moins marquée mais constante, se produit.
Les globules blancs qui ne se montrent qu’en très faible quantité au point d’inoculation chez les animaux témoins, envahissent au contraire le théâtre de la lutte chez les cobayes traites par le sérum, et englobent rapidement les vibrions qu’ils font ensuite disparaître par digestion intra-cellulaire. En un mot les différentes phases du processus sont absolument semblables à celles que nous avons signalées dans le hog-choléra. Aussi la similitude presque absolue de ces résultats expérimentaux dans deux affections bien distinctes, donnet-elle une portée plus générale aux conclusions qu’on peut en déduire.
Sérothérapie dans le charbon symptomatique. — Ce serait pourtant un tort que de vouloir étendre ces données dans tous leurs détails à toutes les maladies expérimentales. Nous verrons plus loin que, dans la diphtérie et le tétanos, maladies, il est vrai, d’un ordre tout spécial, l’action du sérum s’exerce d’une manière aussi probante sur la toxine que sur le microbe lui-même. Mais voici une autre affection, qui ne peut comme ces dernières être regardée comme purement toxique, et dans laquelle le mélange avec le sérum rend inoffensif le liquide très actif des cultures. C’est le charbon symptomatique étudié récemment à ce point de vue par M. Duenschmann.
Due au bacterium Chauvæi, bacille strictement
anaérobie, cette affection propre surtout aux grands ruminants, peut facilement être provoquée chez le cobaye, dont elle amène la mort en quelques heures. Les lapins se montrent, au contraire, relativement réfractaires à cette affection. Pour renforcer leur immunité naturelle, M. Duenschmann leur inocule dans la veine de l’oreille une petite quantité de virus vivant; puis, lorsque l’animal a repris son poids, on peut lui injecter une même quantité de sang charbonneux dans les muscles de la cuisse. Il se produit un petit abcès, à la suite duquel l’animal se montre réfractaire jt de nouvelles inoculations.
Il est curieux de constater d’abord que le sang des lapins neufs, malgré leur immunité relative, n’exerce aucune action préventive sur les animaux sensibles comme le cobaye, et que la toxine sécrétée par le bacterium Chauvæi, que M. Duenschmann a pu obtenir à un degré d’activité assez grande pour provoquer des accidents mortels chez le cobaye, à la dose de I cc. 5 à 2 cc. ; que cette toxine, dis-je, se montre également toxique pour le lapin, animal assez résistant à l’action du virus vivant.
Le sérum des lapins vaccinés possède au contraire un pouvoir préventif assez net pour protéger le cobaye à la dose de 2 à 5 cc. Il faut néanmoins attendre quelque temps après la vaccination de l’animal pour utiliser son sérum, car il semble que ce dernier est, pendant les premiers temps, doué
de propriétés toxiques, et amène la mort du cobaye injecté à la dose de 5 à 10 cc. L’action préservatrice, beaucoup moins nette que dans le choléra-hog et la septicémie aviaire, peut néanmoins se manifester si le sérum est injecté à distance, ou peu avant l’inoculation du virus. En aucun cas, elle n’a pu arrêter ou modifier la marche de la maladie une fois déclarée.
L’intérêt du travail de M. Duenschmann est surtout dans l’action du sérum sur la toxine du charbon symptomatique. Cette dernière exerce en effet une action nécrosante très intense, qui est complètement neutralisée lorsqu’on mélange à la dose mortelle un volume égal de sérum préventif. Dans certains cas même, ce dernier, injecté une heure avant la toxine, a pu se montrer efficace. Il y a loin de cette action antitoxique au pouvoir prodigieux du sérum antidiphtéritique et du sérum antitétanique, que nous étudierons plus loin ; mais néanmoins les recherches de M. Duenschmann montrent dans le charbon symptomatique une intéressante transition entre les maladies où le pouvoir antitoxique est absolument nul et celles où au contraire, il semble au premier abord exercer une action prépondérante.
Si nous nous sommes un peu étendus sur ces recherches beaucoup moins concluantes que celles de M. Wetschnikoff et de M. Sanarelli, c’est uniquement pour bien montrer combien en bactériologie
on doit se méfier des généralisations précoces, et que, si, au fond, les lois doivent rester les mêmes, il est toujours téméraire de vouloir raisonner sur une affection microbienne donnée en se basant sur des recherches ayant porté sur une maladie différente. C’est certainement à ces conclusions trop hâtivement générales, qu’on est redevable du grand nombre de théories trop absolues, qui ont jusqu’à maintenant obscurci l’histoire à la fois si simple et si complexe de l’immunité.