CHAPITRE VU
Le mémoire de MM. Behring etKiiASATO, publié en décembre 1890, était consacré au tétanos et à la diphtérie ; et les conclusions relatives à la sérothérapie étaient également applicables aux deux maladies.
Cependant il était visible que les auteurs étaient plus satisfaits des expériences faites avec le tétanos que de celles faites avec la diphtérie. Les difficultés techniques de l'immunisation du lapin et du cobaye contre cette dernière maladie étaient assez grandes, et le sérum des animaux le mieux immunisés ne se montrait pas aussi actif, à beaucoup près, que celui des animaux vaccinés contre le tétanos.
On peut dire aujourd'hui que si MM. Behring et
Kitasato n'ont pas été frappés par l'action du sérum antidiphtérique qu'ils ont eu les premiers entre les mains, c'est parce qu'ils voulaient le juger surtout au point de vue de leur théorie spéciale de l'antitoxie.
Et cependant, contrairement au jugement de ses inventeurs, le sérum antitétanique, dont le pouvoir antitoxique paraissait si merveilleux, a fini par devenir un sérum purement préventif, tandis que le sérum antidiphtérique, moins apprécié au point de vue de l'antitoxie, est devenu le type glorieux du sérum curatif .
Toujours est-il que les débuts de l'application de la sérothérapie à la diphtérie humaine furent un peu difficiles ; ce qui n'a rien d^étonnant, attendu que les essais se faisaient dans le pays même de l'inventeur et dans son entourage, et que ses effets ne frappèrent pas très vivement les médecins qui les observèrent tout d'abord. Ceci prouve une fois de plus que l'on voit bien seulement ce que l'on connaît déjà.
Les premiers résultats de cette sérothérapie étaient cependant déjà très remarquables. Si l'on excepte la première statistique apportée dès les premiers mois de 1893 par MM. Behring et Boer, relatant 24 guérisons sur 60 enfants traités, on relève en effet, se suivant de très près, toute une série de très beaux résultats.
Ce sont d'abord les statistiques de MM. Schubert
et Canon, qui n'ont respectivement que 20 et 10 décès pour 100.
Puis arrive M. Kossel, avec une belle statistique portant sur 233 enfants, et 77 guérisons sur 100.
Puis M. Korte donne les observations de 121 enfants traités à l'hôpital Urban, de Berlin, avec le sérum de Behring; la mortalité n'atteignait que 33 pour 100, alors qu'elle s'élevait à S3 pour 100 dans une série de 106 autres diphtériques traités par les méthodes ordinaires.
Enfin vinrent les statistiques de MM. Katz et Baginsky, qui avaient employé un sérum préparé par M. Aronson et n'avaient eu qu'une mortalité de 13 pour 100 sur 290 cas, etc.
Malgré tous ces succès, la sérothérapie faisait difficilement son chemin, et en France, oii l'on s'était si facilement laissé séduire par la tuberculine de M. Koch — peut-être un peu à cause de cela même — on ne prêtait nulle attention aux si intéressantes communications des médecins allemands.
C'est alors qu'au Congrès de Budapesth, le 2 septembre 1894, M. Roux lut son beau mémoire sur les sérums antitoxiques, et sur le traitement de la diphtérie par le sérum antidiphtérique.
Par la rigueur de son expérimentation, par la netteté de son observation clinique, appuyée d'une
LA SÉROTHÉRAPIE DE LA DIPHTÉRIE 9i
statistique éclatante, M. Roux sut donner à la valeur de la sérothérapie antidiphtérique son juste relief, et entraîna la conviction du monde médical, bientôt enthousiasmé.
Grâce à cette étude de M. Roux, la nouvelle médication était aussitôt adoptée chez nous, et ses bienfaits se chiffrent aujourd'hui par de tels résultats statistiques, qu'il ne peut plus être question d'en contester l'incomparable valeur.
Dans son mémoire, M. Roux donnait avec détails la technique d^immunisation à laquelle il s^était arrêté : injections sous-cutanées à des chevaux de doses répétées et croissantes de bouillons de culture du bacille diphtérique, obtenus très toxiques par un large contact avec l'air, filtrés sur porcelaine, et enfin additionnés d'iode sous forme d'un tiers de liquide de Gram. Après les premières injections, on pouvait, soit augmenter les doses de toxine iodée, soit remplacer celle-ci par la toxine pure.
M. Roux avait choisi le cheval comme sanguifère, parce que cet animal peut fournir de grandes quantités de sérum, et surtout parce que son immunisation est relativement facile. En 80 jours, en partant de 1/4 ce. de toxine iodée, on peut arriver à faire supporter à cet animal, sans grande réaction locale, jusqu'à 250 ce. de toxine pure.
Les chiens immunisés contre la diphtérie fournissaient aussi un sérum très actif ; les moutons et surtout les chèvres sont, par contre, très sensibles au poison diphtérique, et leur immunisation demande à être faite avec beaucoup de prudence. Il en est de même pour les vaches, dont le lait pourrait, d'ailleurs, devenir une source importante d'antitoxine, source qui n'a pas encore été, pensons-nous, utilisée.
La toxine employée par M. Roux pour immuniser ses animaux était capable de tuer un cobaye de SOO grammes à la dose de 1/10 de centimètre cube. Pour rendre cette dose inoffensive, il suffisait que le cobaye eût reçu douze heures auparavant 1/50000 de son poids de sérum antitoxique^ soit 1 centième de centimètre cube.
Si l'on introduisait la toxine la première, il fallait alors d'autant plus de sérum qu'on intervenait plus tard ; après six heures, des injections de sérum à 1/1000 étaient efficaces, mais après douze heures, elles ne l'étaient plus. Après l'inoculation souscutanée du bacille diphtérique, l'intervention était encore active dix-huit heures après l'infection.
Après avoir vérifié et mesuré la valeur préventive
et curative de son sérum antidiphtérique, M. Roux en commença l'application au traitement de la diphtérie humaine, et sa première statistique, bien faite pour emporter la conviction, se résumait en ces chiffres:
Du 1" février au 24 juillet 1894, 448 enfants soumis au traitement sérothérapique, à l'Hôpital des Enfants malades, avaient fourni une mortalité de 24 à 33 p. 100. Or la mortalité avait été, dans le même milieu, de 1890 à 1894, de 51,71 p. 100. Le bénéfice procuré par le traitement, toutes conditions restant les mêmes, avait donc été de 27,38 p. 100.
En considérant à part les angines diphtériques associées au streptocoque, on trouvait, pour ces angines dont on connaît l'extrême gravité, une mortalité de 34,28 p. 100 au lieu de la mortalité habituelle de 87 p. 100.
Ces admirables résultats étaient obtenus en se conformant à la règle suivante : à tous les malades entrants, on donnait systématiquement 20 ce. de sérum, en une seule piqûre^ sous la peau du flanc.
L'injection n'était pas renouvelée si l'examen bactériologique établissait qu'il ne s'agissait pas de diphtérie. Autrement, 24 heures après, on faisait une
seconde injection de 20 ce. ou de 10 ce. et les deux injections suffisaient le plus souvent pour mener à bien la guérison.
Sous l'influence de ce traitement, l'état général des malades restait excellent, les fausses membranes, dont le développement était d'abord arrêté, se détachaient après 36^ 48, 72 heures au plus tard.
La température baissait souvent dès la première injection, et si elle persistait, on faisait une troisième injection de 20 ce. ou 10 ce.
Dans les cas d'angines associées au streptocoque, il fallait prolonger les injections de sérum, dont la quantité employée a pu être portée jusqu'à 75 ce.
Bien entendu, ces résultats furent contestés par quelques médecins. Ils devaient l'être, et il était bon qu'ils le fussent, car la méthode ne pouvait que gagner à être discutée. On invoqua, entre autres arguments, la bénignité de la constitution médicale dipthérique de l'époque.
Après quatre années de pratique, on peut maintenant voir ce qui reste de toutes ces objections opposées à la sérothérapie antidiphtérique.
La statistique ci-dessous, établie par Charles Richet, dispense de toute argumentation.
Voici d'abord la mortalité générale à Paris, depuis 1865 jusqu'à 1896 :
Mortalité (
annuelle par diphtérie
à Paris.
La seule inspection de ce tableau montre nettement qu'à partir de 1894, la mortalité s'est abaissée rapidement pour tomber à 423 en 1896 : c'est-à-dire beau-
coup plus bas qu'en 1867 (minimum), lorsque la population de Paris était bien moindre.
Même constatation à Marseille, pour prendre un autre exemple (*) :
Mortalité annuelle par diphtérie à Marseille.
Si nous faisons lamoyenne des années 1891 à 1893, nous trouvons une mortalité annuelle moyenne de 490 ; en 1894, dans l'année où le sérum a été employé seulement pendant les deux derniers mois, la mortalité est tombée à 336, et enfin, en 1895 et 1896, elle est descendue à 120 et 135 : moyenne 127, ce qui fait une diminution de 75 p. 100, diminution plus forte encore que celle observée à Paris.
1. Thèse de M. G. Engelhart : La Diphtérie à Marseille, Paris, Steinheil, 1897.
LA SEROTHERAPIE DE LA DIPHTERIE
Reprenant la statistique parisienne, si nous supposons pour chaque semaine des années 1890-1893
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