II. Ligne de Savenay à Landerneau et embranchements
Bedon, Ploërmel. — Château de Josselin. — Vannes, vieille ville entourée de ses remparts du Moyen âge.
Aux environs de Vannes, Golfe du Morbihan, petite mer intérieure aux bords très découpés avec buts charmants d'excursion; bateaux à vapeur au départ de Vannes.
Sainte- Anne-d' Aurai/, le lien de pèlerinage le plus célèbre de toute la Bretagne. — Aurai/, vieille et pittoresque ville sur la rivière il Auray.
Plouharnel-Carnae, étrange et unique profusion de mon nis
mégalithiques, alignements de menhirs du Mener et de Kermario; du! mens énormes de Locmariaqucr.
Quiberon, belle plage, côte rocheuse; de Quiberon, service de
bateaux pour Belle- 1 1 c-en-Mer.
Pontiuy. — Lo rient, grand port militaire. — Quimperle, dans une fraîche vallée qui porte le nom d' « Arcadie de la liasse Bretagne ». — l'ont- Aven . — Uosporden. — Concarneau, petite ville curieuse du Moyen ûge, — Quimpei\ s'plendide cathédrale Saint- Corentin aux deux flèches élancées. - Pont-CAbbc\ capitale des Bigoudena au costume étrange. — Comfort, curieuse église el calvaire du x\" siècle. — Douarncnez, habité par une curieuse population de pêcheurs de sardines. — Audierne, petit port pittoresque aime des peintres. - Pointe-du-Raz, impressionnantes falaises el rochers sauvages en lace d une mer constamment démontée. — Preaqu île de Crozon, — Morsat. — ■ Châteanlin, dans | agreste vallée de I Aulne. Brest, port militaire, au fond d'une pittoresque rade.
NOTA. I'"111 I'1"" amples renseignements, uuiimiu v le i.i.m uum.e <*,//<< <j ue bureaux de ville, el adressé Irauco contre l'envoi de (> l'r. 51 » I
Ll.ll
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les plus pratiques pour visiter la Bretagne Sud ou y séjourner.
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Du jeudi qui précède la fête des Rameaux au 3i octobre, valables 33 jours avec faculté de prolongation, réduction pouvant s'élever suivant le rayon de délivrance à 40 % en 1" classe, 35 % en i" classe et 3o °/0 en 3e classe.
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printemps et d'été.
Réduction des aller et retour ordinaires pour les trois premières 1 personnes ; de 5o °/0 pour la quatrième et de 70 °/0 pour la cinquième 1 et les suivantes.
Pour les billets de printemps, délivrés du jeudi qui précède la i fête des Rameaux au 25 juin exclu, validité de 33 jours avec prolongation moyennant supplément.
Pour les billets d'été, délivrés du 25 juin au Ier octobre, validité jusqu'au 5 novembre, sans supplément, quelle que soit l'époque de délivrance.
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de toutes les gares du reseau, en 1" et en 20 classes, sur les lignes
(desservant les plages du sud de la Bretagne, délivrées du jeudi qui
! précède la fète des Rameaux au 3i octobre, et valables 33 jours avec
faculté de prolongation.
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IT
Le combat d'Ilennebont avait marqué la fin do la grande chouannerie, le général Brune, maître du Morbihan avait traqué dans les bois et les landes, quelques bandes de dissidents, conduits parles derniers lieutenants de Cadoudal Quant au chef, il avait passé la mer, et, arrivé à llartwell, s'était vu recevoir par le comte d'Artois, comme Louis XIV avait accueilli Villars après Malplaquet.
Nommé lieutenant général, grand cordon de Saint-Louis, Georges avait obtenu toutes les satisfactions d'amourpropre. Mais la haine de Bonaparte dominait dans l'unie du partisan, et il ne lui suffisait pas d'être irai lé honorablement par les Princes pour prix de sa fidélité. Il voulait être le héros de la Monarchie, en abattant l'homme de la Révolution. Après quelques semaines passées à la cour, clans les langueurs apprêtées et les fadeurs cérémonieuses de l'étiquette, Georges avait eu la nostalgie du mouvement et de la liberté. Il avait demandé au comte d'Artois de lui donner son congé, assurant qu'il se rouillait dans l'inaction et qu'en France il ferait de la besogne plus utile. Il était donc parti et attendait dans, un petit port de la côte anglaise une occasion de passer sur la côte normande. A
Paris, la fin de l'insurrection avait causé une vive satisfaction. La situation de la France était redevenue prospère, grâce à la fermeté avec laquelle Bonaparte dirigeait les affaires publiques. La paix régnait par l'ascendant irrésistible des armes. La Sainte-Alliance, lassée par tant de victoires, reprenait haleine. Le pouvoir iv du Consul était sans limites et
déjà, à certaines revues, des ! *** cris de « Vive l'Empereur »
s'étaient fait entendre. Le luxe reparaissait partout sous l'impulsion de la cour des Tuileries. Les manufactures de Lyon étaient en pleine activité, et, Bonaparte très simple pour lui-même, avait exigé que les fonctionnaires de l'Etal affichassent une grande richesse de vêtements. Cette somptuosité, sévèrement jugée par le parti repu-
LASEltUEDELAIGLE- 45
blieain, dont le représentant le plus en vue était Moreau, avait accentué le désaccord déjà existant entre le vainqueur de Hohenlinden et le héros de Marengo. Les amis de 3foreau lui reprochaient d'avoir participé au dix-huit brumaire et d'avoir étayé de sa gloire l'ascension de Bonaparte vers le pouvoir souverain. Ils posaient le probe, l'austère Moreau, en antagoniste du brillant, de l'heureux Consul, et laissaient entendre que, si Bonaparte disparaissait, seul Moreau serait en état de le remplacer. Ces propos, rapportés à Lucien et à Joseph, qui prétendaient à la succession de leur frère, étaient considérés comme subversifs. Et l'antipathie de Bonaparte contre les anciens révolutionnaires aidant, le gouvernement n'était pas loin de soupçonner Moreau de comploter contre l'ordre de choses établi. Enfin Pichegru, réfugié à Londres, depuis son évasion de Sinnamary, avait fait de sa maison un foyer d'entreprises, et, ouvertement en relations avec Georges, conspirait le renversement ou la mort de Bonaparte.
Une furie de plaisirs entraînait la société parisienne. Les douze années qui venaient de s'écouler dans la terreur, la souffrance et le deuil, paraissaient un long cauchemar, et, la sécurité revenue, chacun ne songeait plus qu'à oublier le passé dans un présent de gloire et de joie. L'argent avait reparu et le goût des belles choses. Joséphine s'était fait acheter la Malmaison et les réunions du dimanche y étaient très suivies par ceux qui souhaitaient approcher Bonaparte dans l'intimité. C'était l'époque où, pour divertir Hortense, on faisait de la musique, on jouait la comédie, et où le maître de la France ne dédaignait pas de jouer au volant ou aux barres avec la jeunesse. Epoque heureuse,
pleine de promesses et certainement la plus belle de l'existence de celui qui, au travers de tant de faveurs et de vicissitudes, devait connaître les sommets et les abîmes de la destinée humaine.
Par une belle journée de mai 1803, une dame fort élégante descendait de voiture à la porte du magasin du Bonnet Bleu, rue Saint-Honoré. Elle entra, laissant sur son passage de suaves parfums et, s'adressant à MUeHermance, qui s'avançait vers elle :
— M. Lerebourg est-il ici? J'ai absolument besoin de lui parler. Il s'agit d'un trousseau pour ma nièce...
— Quoi ! Mlle de Sainte-Hermine se marie !
— Elle est fiancée. Un mariage magnifique!... C'est Scrivelli le propriétaire de Frascati qui nous a présenté le jeune homme... Excellente noblesse de province... Mais je tenais tout particulièrement à annoncer cette nouvelle ;i M. Lerebourg. Il porte un si vif intérêt à ma nièce. Et cette chère enfant l'aime tant !
— Je vais le faire prévenir... Le temps de monter à son appartement...
— Oh ! Je monte sans plus attendre... Il me priera certainement de venir le rejoindre... Précédez-moi, Mademoiselle Hermance... Je connais le chemin.
La belle Hermance monta le petit escalier à vis qui conduirait à l'étage supérieur, et suivie de l'odorante, évaporée et loquace visiteuse, arriva dans la salle d'essayage, lia, elle fit asseoir sa compagne et passa dans l'appartement particulier du patron du Bonnet Bleu. A peine la vendeur était-elle entré*;, la porte se rouvrit et Lerebourg parut, empressé et souriant :
— Ah! mou cher Lerebourg, arrivez donc... Mademoiselle Hermance, mille grâces pour votre complaisance...
La visiteuse attendit que la demoiselle de magasin fût engagée dans l'escalier, et alors changeant de ton, la voix brève et le regard ferme :
— Il y a du nouveau. Coster de Saint-Victor a été vu, a Paris, hier soir, j'en ai été prévenue ce matin et, sans doute, Georges l'a accompagné... Enfin! pourrions-nous espérer le tenir?
Les yeux de la jolie femme étincelèrent de haine et sa voix trembla décolère, en prononçant ces quelques phrases. Lerebourg très calme regarda son interlocutrice avec un paisible sourire :
— Il faudra bien que cela arrive, comtesse . Et si jamais nous mettons la main sur lui il paiera, en une fois, tout ce qu'il nous doit.
— Ah ! ce sera à peine suffisant ! Ce sont les princes, au nom de qui toutes ces infamies furent commises, que je voudrais rendre responsables ! Si nous pouvions attirer le comte d'Artois sur le soi français et nous emparer de lui. . . La belle revanche !
— Comtesse, n'exagérons rien. Frappons directement les auteurs réels de nos maux. Je conçois que vous vouliez mettre Taillard à la torture, et faire tomber la grosse tête de Georges sur un échafaud... Mais les P.rinces? Que vous ont-ils fait?
— Ce sont les instigateurs des crimes commis contre nous! Celle qui vivait ici, heureuse, souriante, y serait encore si les prétendants n'avaient pas envoyé leurs émissaires pour tuer Bonaparte...
Il y eut un silence. Lerebourg avait pâli1. 11 sembla chercher, dans la pénombre de l'entresol, le fantôme charmant de la femme disparue. Il revit la place où elle s'asseyait d'habitude, sur l'ottomane, et les coussins paraissaient avoir conservé la forme gracieuse de son corps. Mais elle n'y était plus et Lerebourg laissa échapper un soupir. — J'ai tout tenté pour la venger. Coster et Georges plus
habiles que moi ont échappé.
Mais je ne désespère pas de prendre ma revanche. Je ne suis pas seul engagé dans cette entreprise et nos adversaires ont affaire à forte partie.
— Etes vous bien sûr que Fouché ne joue pas un double
jeu
— C o m m e n t pourrais-jo être sûr de cela? N'al-il pas loujours trahi quelqu'un ou
1 Pour tuer Bonaparte.
quelque chose ? Mais nous avons, auprès de lui, un auxiliaire qui, lui, ne trahira pas : c'est Braconneau.
— Oui, Braconneau marchera et fidèlement, parce qu'il est l'incarnation du devoir professionnel. Il m'a dit un jour une chose qui m'a beaucoup frappée : un mouchard étant naturellement soupçonné d'être vil, doit être doublement probe. Et je crois qu'il l'est. C'est lui qu'il faut avertir de la présence de Coster et mettre sur la piste...
— Mais voyons un peu votre renseignement...
— Eh bien ! une charmante femme, que je rencontre souvent à Frascati, m'a fait des confidences sur une liaison qu'elle a engagée récemment avec un Italien, le marquis AngioloCrescenti, attaché à la légation de Parme, et arrivé, depuis quelques jours, à Paris. Cet Angiolo, très beau garçon, très séduisant, a le visage cependant séparé par une balafre qui lui coupe la joue gauche. Vous savez que Coster a reçu, il y a trois ans, un coup de sabre à la joue gauche, au combat de la Yilléon. De plus, il parle l'italien comme un toscan. Ceci m'avait mise en -éveil. J'ai demandé à mon amie, Mmc Sinclair, de me faire voir son galant sans que je pusse être aperçue par lui. Elle m'a conduite à une table de pharaon, où installé et jouant gros jeu, j'ai pu examiner à loisir le prétendu Crescenti. La peau brunie, une perruque noire bouclée sur la tête, la figure rasée, c'était Coster, de Saint Victor, méconnaissable pour tout autre que moi. J'ai fait compliment à Mmc Sinclair de sa conquête... Elle a été charmée de mon approbation. C'est une petite veuve, entretenue par un fournisseur des armées, fort jolie et jeune... Elle est capricieuse et change souvent d'amant. Le dernier était le beau Fournier, des chasseurs
50 LA SKllltË DE L AIULE
à cheval. Mais pour son Italien elle est toute aiïolée et, si Fournier était prévenu, Coster passerait un mauvais quart d'heure. Le soudard est brutal en diable... Et c'est une des meilleures lames de l'armée... Nous verrons ce qu'il y aura à faire de ce côté-là.
— La première mesure à prendre c'est de prévenir Braconneau... Je m'en charge, je vous l'enverrai... ("est vous qui le renseignerez. Si Georges est à Paris, alors, moi, je donnerai de ma personne...
— S'il est à Paris, Real fera la fortune de celui qui le livrera. C'est tout l'avenir assuré d'un homme, si ambitieux soit il, que de faire prendre Georges... Bonaparte paiera la tête de son ennemi un bon prix. C'est le seul homme qu'il redoute. Il déteste Moreau, il méprise Pichegru. mais il a peur de Cadoudal.
— Kh bien ! comtesse, comme vous n'avez pas peur de lui, mais que vous le haïssez, ne négligez aucune occasion de me renseigner sur les allures de Coster et surtout ne vous laissez pas voir par lui. S'il vous apercevait, tout serait perdu!
— Pourquoi? A la condition de ne pas le reconnaître, je pourrai fort bien entrer en rapport avec lui. Il est si hardi, qu'il ne se déroberait pas au danger de l'aventure. Et une fois les relations établies, quel avantage pour moi ! Il me croirait sa dupe. Et je verrais clair dans son jeu,
— Essayez. Mais vous risquez gros. Vous êtes aussi audacieuse que lui. Après tout, vous réussirez peut-être.
— Je ne me déciderai que suivant les circonstances. Mais si je me trouve en présence de notre homme, je fais semblant de ne pas savoir qui il est, et j'attends... C'est
son attitude qui m'imposera ma règle de conduite. Dans tous les cas je le laisserai en sécurité.
— Faites donc. De mon côté, je me charge de prévenir Braconneau.
Depuis son départ de la Bretagne, la comtesse avait vécu à Paris dans le monde dissipé et libertin qui tint le haut du pavé, depuis la fin du Directoire jusqu'à l'avènement de l'Empire. Après les douze années de Révolution qui avaient passé comme un- cyclone sur la France, renversant la société tout entière, telle qu'elle était constituée, pour lui en substituer une autre où la noblesse n'existait plus, ni la religion, ni la propriété, une ardeur de vivre, de jouir, de posséder en sécurité s'était emparée de la population. Les terres avaient changé de mains, par la vente des biens nationaux, et les nouveaux propriétaires avaient besoin d'être rassurés sur la validité de leurs droits. Les églises avaient été fermées, les prêtres proscrits, et les fidèles s'écartaient des prêtres « jureurs » ainsi qu'on appelait ceux qui avaient prêté serment à la Constitution. Il fallait rétablir le culte, afin de donner une base solide à l'enseignement de la morale. La noblesse revenait, chaque jour, de l'émigration et les mœurs se faisaient plus raffinées. L'égalité grossière du sans-culottisme avait fait son temps. Et la clique dorée de Fréron avait remis à leur place les rustres qui avaient si longtemps 'régenté le pays. Jamais le goût du plaisir n'avait été si vif. L'élégance des hommes rivalisait avec celle des femmes. Ce n'étaient que vêtements de velours ou de soie, double chaîne de montre au gousset, bijoux aux jabots, dentelles aux poignets. Épaules nues ornées de camées à l'antique et che-
velures cerclées de diadèmes. La mode était aux réjouissances en plein air. Tivoli était en pleine vogue et Frascati lui faisait concurrence.
Les belles dames de la société se promenaient dans l'après-midi aux Tuileries, sur la terrasse des Feuillant-, et c'était la que les élégants donnaient leurs rendez-vous. Le long du jardin des Tuileries stationnaient les hauts cabriolets gardés par des grooms minuscules, et les chevaux richement caparaçonnés des officiers, pendant que la brillante cohue circulait, d'un bouta l'autre de la promemade, en échangeant les saluts et les propos. Une atmosphère d'insouciance heureuse enveloppait tous ces ressuscites de la Révolution, dont la joie se manifestait parla coquetterie des femmes, la galanterie des hommes, et la ' dissipation naïve de tant de gens qui, ayant eu peur de périr, jouissaient doublement de la douceur de vivre. Les II). Vitres regorgeaient de spectateurs, et les parades militaires du Carrousel attiraient, par leur pompe martiale, un immense concours de curieux. Les constructions avaient repris dans Paris, et l'activité des fabriques donnait satisfaction aux ouvriers.
Jamais la popularité de Bonaparte ne fut plus grande qu'à cette époque, et il était véritablement le maître de la Fiance. La courbe de son étoile, dans le ciel, éblouissait tous les yeux et, a moins de ne pas vouloir s'en rendre compte, il était de toute évidence que jamais, depuis des siècles, personnalité plus puissante, esprit plu- faste, volonté plus haute ne s'étaient manifestés. Comme s'il prenait son élan, pour monter plus haut encore qu'il n'était renu, Bonaparte se recueillail el 8e bornait à diriger
LA SERRE DE l'.\IGLE 53
les affaires du pays avec une inlassable activité. Il paraissait ne plus penser à la guerre. Et, délaissant ses généraux, il passait son temps avec des jurisconsultes et des administrateurs. Il s'était un peu détaché de Joséphine. Son amour, qui avait résisté aux infidélités, pendant la longue campagne d'Italie, et aux esclandres dénoncés pendant la campagne d'Egypte, s'attiédissait jusqu'à la simple amitié. Et, grave symptôme, il avait commencé, lui-même, à être infidèle. La belle Georges Wemmer. la comédienne du Théâtre-Français, rivale de Mlle Duchesnois avait trouvé, dans Lucien, puis dans Bonaparte, des protecteurs passionnés. On disait que Bonaparte, s'enhardissant, sortait le soir des Tuileries, accompagné par Junot ou par Duroc, et se rendait à de galants rendez-vous. La police était fort en peine de surveiller le chef de l'Etat, qui exigeait le mystère, pour ses fugues galantes, et qu'il fallait cependant protéger. Car à Paris, on le savait, il y avait plus de vingt individus capables de l'assassiner. Mais, confiant en sa destinée, Bonaparte, avec la même insouciance qu'il montrait au milieu du feu des batailles, bravait les poignards et n'agissait qu'à sa fantaisie.
C'est sur cette témérité de Bonaparte que la belle Montmoran avait échafaudé toute une combinaison. Elle voulait entrer en relation avec le Consul et lui offrir de livrer Georges et ses complices. Mais il fallait pour cela approcher de lui. Et il paraissait impossible à la comtesse d'aller aux Tuileries, sans que, aussitôt, la police des chouans ne fût avertie de sa démarche. Car elle savait très bien que, dans l'entourage même du Consul, les royalistes avaient des affidés qui les informaient de ce qui se passait
et désignaient les gens qui venaient au palais, soit pour parler à Bonaparte, soit pour intriguer auprès de Joséphine. Il fallait donc écrire, demander une entrevue au dehors, fixer un rendez-vous. Mais Bonaparte y viendrait-il, pour avoir affaire à une inconnue? Cela paraissait bien douteux. Et sur quel terrain neutre rencontrer Bonaparte? Et comment obtenir qu'il s'isolât, pour que la comtesse pût lui parler assez longtemps et à loisir?
Le hasard se chargea de fournir les moyens que Mm° de Montmoran cherchait, et, comme toujours, il fit bien les choses. Un bal masqué avait été annoncé chez Mmo Regnault de Saint-Jean-d'Angély. Et, pour faire honneur à un de ses plus fidèles serviteurs, Bonaparte avait accepté d'y assister. Joséphine s'était excusée. Elle n'aimait pas la liberté de langage que le costume ou le domino permettait de prendre et craignait que quelque propos un peu mordant n'offensât ses oreilles. Ne pouvant plus intriguer elle-même, elle craignait d'être intriguée. Bonaparte avait donc toute liberté ce soir-là, et, accompagné du seul Duroc, il était arrivé à onze heures, avec la ferme résolution, au bout dune heure, de se retirer après avoir fait acte de présence. Hermétiquement drapé dans un domino de satin noir, masqué avec un loup à barbe de dentelle, il était absolument méconnaissable. Et môme il avait fait mettre à Duroc, sur l'épaule gauche de son domino, également noir, le nœud gris-perle qui devait servir à faire reconnaître le Consul par ses familiers. Déjà Murât, (Gouverneur de Paris, était venu se pencher a l'oreille de Duroc pour lui dire :
— Ëtes-vous satisfait, général, et puis-jc faire quelque chose pour vous plaire?
A la grande surprise de Murât, c'était l'autre domino qui avait répondu, et des profondeurs du capuchon la voix de son beau-frère s'était fait entendre :
— Va-t'en plus loin, tu nous fais remarquer!
Murât avait obéi, comme à la parade, sans demander d'explication, et Bonaparte, fuyant la chaleur de la cohue, s'était réfugié dans un salon écarté où il s'était assis, le dos tourné à la porte, puis il avait prié Duroc d'aller au buffet lui chercher un verre d'eau fraîche. Ce à quoi le fidèle compagnon avait répondu :
— Est-ce pour boire? Vous n'en aurez pas.
— Non! c'est .pour tremper mon mouchoir et me rafraîchir la figure.
— Alors, comme ça, c'est bon. Mais je ne puis vous quitter...
— Allez donc! Nous sommes seuls, ici. Qui voulez-vous qui s'occupe de moi ?
— Un mauvais coup est bientôt fait, et je réponds de votre personne !
— Alors, allons-nous-en.
Ils se levaient et marchaient vers la porte, lorsqu'un domino blanc entra vivement et s'adressant à lui :
— Général Duroc, il faut que je parle ce soir même au Premier Consul...
— Mais madame, le Consul n'est plus ici, dit Bonaparte en déguisant sa voix, il est parti depuis longtemps.
— Non !MmcRegnault vient de m'assurer qu'il était dans ce salon et que vous l'accompagniez. C'est lui qui a un
nœud sur l'épaule. Pour le salut de sa vie il faut que je lui parie...
Bonaparte s'était arrêté, frappé par la voix musicale et les façons élégantes de son interlocutrice. 11 voyait, par les trous du masque, un regard brillant et jeune. Un joli pied chaussé de satin blanc frappait le parquet avec impatience et une main aristocratique froissait un mouchoir de dentelle.
— N'ètes-vous pas armée, Madame? demanda Bonaparte en riant.
— Ah ! Général Consul, je vous ai reconnu à votre accent, dit avec vivacité le domino blanc... Non! je ne suis pas armée... Vous pouvez vous en assurer... Elle entr'ouvrait son vêtement de soie et montrait des épaules charmantes, une gorge merveilleuse. Bonaparte doucement promena sa main sur un buste souple et frémissant, sur des hanches rebondies, avec un peu plus d'insistance que n'exigeait le souci de sa sécurité. Il trouva des rondeurs exquises et point d'armes cachées.
— Eh bien! je vous écoute, dit-il. Profitons des hasards du bal masqué. Du roc, ne laissez pénétrer personne
Diiioc s'installa le dos appuyé au chambranle de la porte, surveillant et les curieux et son chef, qui s'était assis auprès de l'inconnue.
— Qui êtes-vous d'abord? questionna, d'un ton bref, Bonaparte.
— La comtesse de Montinoran ..
— Ah ! ah ! s'exclama Bonaparte qui, dnna sa vaste e1 précise mémoire, venait de voir, à ce nom, s'évoquer la
figure de Cadoudal. Une héroïne de la chouannerie ! Comment êtes-vous à Paris, Madame ?
— J'ai été rayée de la liste des suspects.
— J'en ferai mes compliments à ceux qui s'y sont prêtés...
— Attendez d'abord de savoir si votre intérêt n'était pas que je revinsse ici...
— Y seriez-vous donc pour me servir ?
— J'ai commencé cet entretien en déclarant qu'il y allait de votre vie...
— Eh ! Madame, un homme tel que moi la risque à toutes les heures du jour.
— Aussi doit-on prendre d'autant plus de soin de la défendre...
— Le pouvez-vous donc ?
— Oui. Je ne suis venue à vous que pour vous le prouver.
— Parlez donc.
— Général, vos ennemis désespérant de vous vaincre sont bien décidés à vous assassiner...
— Bon ! bon ! C'est entendu ! Mais y a-t-il un complot nouveau ?
— Le plus grave et le plus redoutable de tous ceux qui aient été ourdis jusqu'à ce jour... Les artisans en sont Georges, Pichegru et Moreau...
— Ah ! Moreau ! En êtes-vous sûre? s'écria Bonaparte, en s'animant soudain.
— Si vous voulez vous fier à moi, je vous les ferai prendre tous, Georges, Pichegru...
— Et Moreau avec eux ?
— Et Moreau, le pur, l'intègre Moreau, avec le volup-
tueux et courageux Pichegru et le rude, le sauvage Cadoudal.
— Vous l'avez aimé, pourtant, celui-là?
— Oui. Mais il m'a offensée si gravement que faire tomber sa tète sur l'échafaud sera une faible vengeance. Je m'en contenterai à défaut d'autre... C'est sa tête que je veux, général, son énorme tête ronde... Si je vous la livre, mêla donnerez-vous ? Je vous laisserai en échange celle de ses complices.
— Qui sont-ils ?
— Oh! nombreux! Rivière, Polignac, Cpster de Saint- Victor, Picot... et tant d'autres qui rôdent dans Paris, attendant le moment de se jeter sur vous.
— Et Moreau, Moreau? Que fait-il parmi tous ces chouans?
— Lui ? 11 travaille pour la République. 11 compte se servir de Georges et de Pichegru pour réaliser ses desseins. Eux se servent de lui pour ameuter le Sénat contre vous, • ■l paralyser la résistance des pouvoirs constitués quand ils vous auront abattu, comme César, avec les poignards dont on o'a pas. su se servir le 18 brumaire.
— Oui! c'est probable, en effet! murmura Bonaparte, rêveur, en laissant tombersatêtesursapoitrine... Pichegru est un malheureux perdu de dettes et dégradé par ses train-nus... Mais Moreau est intact. Il est le vainqueur de iïohenlinden... L'armée le connaît, et il a un parti au Sénat... C'est la seule tète militaire qu'il y ait, avec moi... Tous les autres sont dessous-ordres... Lui, il pourrait me remplacer...
Il agita la main, comme pour chasser une image impor-
tune et regardant la jeune femme qui restait auprès de lui respectueuse de sa méditation :
— Et comment vous y prendrez-vous pour livrer ces scélérats à ma justice?
— Ceci est mon secret, général. . . Ce qu'il faut, c'est que vous me donniez le pouvoir d'agir, et que vous mettiez des hommes sûrs à ma disposition...
— Où demeurez-vous ?
— Chaussée d'Antin, ancien hôtel de Fuisse.
— Demain matin, un homme à moi ira vous trouver, pour s'entendre avec vous. Vous pourrez vous fier entièrement à lui. Il se fera reconnaître en vous présentant le nœud de ruban, qui est sur l'épaule du domino de Duroc. Avez-vous besoin d'argent?
— Non, général.
— Vous avez donc des ressources ?
— Je ne veux pas que ma vengeance soit avilie par un calcul vénal. Du reste, je n'aurai personne à payer. Seulement, il est possible que j'aie besoin de pénétrer jusqu'à vous, à l'improviste. Gomment le pourrai-je?
— Vous garderez le nœud gris que vous portera mon émissaire. En vous présentant avec ce nœud, où que ce soit, quelque heure qu'il soit, on vous recevra. Je donnerai des ordres pour cela à Constant et à Roustam. Ils ne me quittent jamais, ni l'un ni l'autre.
Elle s'était levée et, sans faire de révérence, pour ne pas attirer l'attention, elle se disposait à quitter Bonaparte. Celui-ci, debout, la regardant avec curiosité, l'interrogea une dernière fois :
— N'avez-vous rien à me demander?
— Rien, en ce moment, général. Un jour, peut-être, solliciterai-je. Et ma requête sera en proportion du service que j'aurai rendu...
— Si ^vous réalisez ces promesses, rien ne me coûtera pour vous satisfaire.
— Jejvous le rappellerai, général.
Elle salua, et d'un pas glissant elle s'éloigna et se perdit dans les groupes d'invités. Duroc se rapprocha de son chef :
— La chose en val ait-elle la peine, général? dcmanda-t-il.
— La femme en valait la peine, et la chose aussi. Je ne regrette pas d'être venu ici, ce soir. A présent, allons nous coucher.
Depuis son arrivée à Paris, la comtesse de Montmoran s'était installée Chaussée d'Antin, dans un ancien hôtel, siluéentrecouretjardin,oùelleoccupait le rez-de-chaussée. Elle était là très tranquille, loin du bruit, dans la verdur
Des débris do sa fortune elle avait acheté un fort beau mobilier et avait renoué avec quelques anciennes connaissances, qui l'avaient introduite dans un petit cercle de gens uniquement occupés de leurs plaisirs. Là, elle avait rencontré Barras, et, dès le premier instant, ces deux aventureux personnages s'étaient rapprochés dans une intimité instinctive. L'ancien Directeur avait apprécié la beauté, l'élégance et la distinction de la jeune femme. La comtesse avait compris tous les avantages qu'offrirait pour elle la protection de l'homme de parti. En fort peu de temps ils avaient été en confiance. La belle Montmoran avait accordé ses faveursau libertin, et celui-ci avaitouvert.sabourseavec facilité. Mais il avait calculé rapidement que l'appétit de la dame était trop large pour ses ressources, et il lui avait présenté un de ses familiers, Gorgeret, munitionnaire aux armées, qui passait pour posséder dix millions, et faisait montre, en tout cas, d'une générosité de fermier général. Ce Gorgeret, ancien procureur, ayant fait de fructueuses opérations dans le Poitou sur les biens nationaux, dont il fit confisquera son profit les plus riches, tandis qu'il poussait en prison et à féchafaud leurs propriétaires, était un sinistre coquin à mine réjouie, auquel, sur sa ronde et papelarde figure, on eût décerné un brevet d'honnête homme. Il était devenu l'ami deCambacérès, dont la gourmandise égalait la sienne. Les deux compères se rencontraient, une fois par semaine, chez l'un ou chez l'autre, pour faire des dîners succulents, avec de joyeux vivants et d'aimables femmes. C'est à un de ces festins que Barras avait amené la belle Montmoran, qui avait produit sur Gorgeret une impression profonde. L'ancien Directeur, âprement
LA SKltRK DE L AIGLE
questionné par le munitionnaire, avait répondu de façon à piquer sa curiosité. Et, dès le milieu de la soirée, la comtesse avait pu se rendre compte qu'il lui serait facile de
régner sur le cœur et sur la caisse de cette « espèce ». Sa situation était trop mauvaise et ses scrupules étaient trop minces pour qu'elle hésitât sur la conduite à tenir. Et très promptement elle était devenue la maîtresse du sieur Athanase Gorgeret. Elle avait mis au pas son galant, dans la huitaine.
Elle lui avait appris à ne se présenter jamais chez elle qu'avec sa permission, à ne jamais parler d'elle à ses amis qu'avec le plus grand respect, à satisfaire ses moindres fantaisies, sans faire la plus petite observation. En somme à être sous sa dépendance la plus complète.
Gorgerel qui, au cours de ses campagnes galantes, n'avail encore jamais eu affaire à une personne de cet espril . de ce raffinement et de cette beauté, était affolé par so conquête, et ne révaif que d'entourer Mme de Mon tmoran d'un luxe digne d'elle, jusqu'au jour où elle daignerait lui
LA S E H H K DE L A I (i L E 05
faire la faveur de l'épouser. Ce loup-cervier, qui avait étranglé tant de gens et dévoré tant de fortunes, était en passe de donner tout son bien, et peut-être sa vie, pour satisfaire un caprice de sa maîtresse. Voilà comment la belle comtesse avait pu répondre aux offres de Bonaparte, avec tant de désinvolture, qu'elle n'avait pas besoin d'argent. Elle aurait même pu lui en offrir. À coup sur, elle en avait alors plus que lui. Car la caisse du munitionnaire était mieux garnie que celle du Consul.
Mme de Montmoran, le lendemain du bal masqué, était à sa toilette, vers onze heures, lorsque sa femme de chambre entra tenant à la main un nœud de ruban que la belle reconnut aussitôt pour l'avoir vu sur l'épaule du général Duroc :
— Une personne qui désire parler à Madame la Comtesse apporte ce nœud et dit que Madame saura de quoi il s'agit.
— En effet, je le sais. Enlevez-moi mon peignoir, donnezmoi une robe et vous ferez entrer cette personne ici.
Mme de Montmoran s'habilla, donna un dernier regard à son miroir, se vit élégante et charmante, et s'assit sur une ottomane. Un instant après, sa femme de chambre introduisait un homme de petite taille, roux de cheveux, rouge de figure, et vêtu comme un officier en bourgeois. Il salua, regarda la comtesse de ses yeux vifs, et montrant le nœud de ruban qui restait aux mains de Mme de Montmoran :
— C'est à vous que ce signe de reconnaissant doit servir, maintenant, Madame. Moi je n'en ai plus besoin. Gardez-le donc précieusement.
La comtesse de la main montra un siège au visiteur, et attendit qu'il s'expliquât. Il ne parut pas le moins du
monde embarrassé, et, d'une voix très calme, mais avec un fort accent italien :
— Je suis chargé, Madame, par mon compatriote Bacciochi, de me tenir à votre disposition pour tout ce qui contribuera à garantir la sécurité du Consul. Je me nomme Anton Checa. Ma mère est alliée à la famille Bonaparte. J'habite aux Tuileries. C'est là, quand vous aurez besoin de mes services, qu'il faudra m'envoyer chercher. Vous n'aurez qu'à faire dire à M. Constant : on demande Checa. Je serai immédiatement prévenu. Voilà la consigne... A présent qu'est-ce que vous avez à me commander ?
— Je vous prie de vous rendre ce soir dans les salons de Frascati. Je m'y trouverai avec des amis. Un Italien, le marquis Crescenti , fera partie de notre groupe, vous vous attacherez à lui et tâcherez de savoir quels sont ses tenants et aboutissants. Quand vous le saurez vous viendrez me le dire.
— Mais n'avez-vous que des souprons sur lui '!
— J'ai beaucoup mieux que des souprons. Mais il me faut des preuves et ces preuves je ne puis les acquérir moi-même. Le Crescenti me connaît parfaitement et, à la moindre manifestation de ma part, je suis sûre qu'il disparaîtrait. Et ce n'est pas ce que je veux. Par lui, nous devons arriver jusqu'à des personnages très importants dont je soupçonne la présence à Paris.
— Et pourrait-on savoir qui sont ces personnages?
— (ieorges Cadoudal, d'abord, et le général Pichegru, ensuite.
— Uiavolo !
— Des informations qui me viennent de source sure me
permettent de croire à l'existence d'un vaste complot qui n'a pas d'autre objet que de renverser le gouvernement consulaire et de faire disparaître Bonaparte.
— Birbante ! dit entre ses dents Anton Checa. Comptez sur moi, Madame. Bonaparte est mon Dieu ! Voilà vingt ans que nos familles combattent en Corse, côte à côte, contre les partisans de Paoli. Je donnerais ma vie pour défendre la sienne. Et il le sait.
— Alors, allez, et soyez vigilant.
La belle Montmoran avait appris sur les menées de Pichegru et sur celles de Georges quelques détails précieux par les indiscrétions que Gorgeret avait faites dans ses moments d'épanchement. Convaincu que la comtesse, ainsi qu'elle le lui avait dit, était engagée dans le parti des princes, renseigné par elle, et à sa façon, sur le rôle qu'elle avait joué dans la chouannerie du Morbihan, et la croyant une héroïne, il lui avait parlé des démarches qui avaient été faites par Pichegru pour obtenir son appui linancier. Par l'entremise de l'agent royaliste Fauche- Borel, le général avait offert à Gorgeret, qu'il avait connu commis aux vivres, à l'armée du Rhin, de lui fournir des fonds pour une entreprise qui devait rapporter, à ceux qui y seraient mêlés, d'énormes bénéfices et de très grands honneurs. La comtesse, à ces précieuses révélations de son amant, avait répondu par des conseils de prudence qui avaient étonné Gorgeret. La belle Montmoran avait exprimé les craintes les plus vives en voyant le financier disposé à prêter l'oreille aux suggestions d'un homme aussi compromis que Pichegru. Elle avait connu le général en Angleterre, alors qu'il était au service des princes.
C'était un jouisseur, un voluptueux, un ambitieux prêt à toutes les compromissions pour s'assurer une grande situation et un gros revenu. Rien n'offrait plus de danger que de s'exposer avec un pareil homme, qui n'avait point ce qu'il fallait pour réussir, et qui se perdrait avec tous ses complices. Alors Gorgeret, avec des airs mystérieux, avait appris à Mme de Montmoran que Pichegru n'était* pas seul en jeu et que Moreau participait à l'affaire. Celuilà était sérieux et sûr. Et, de plus, il offrait cet avantage que le complot, n'amenant pas le retour des princes de Bourbon, il pouvait entraîner cependant la chute de Bonaparte et son remplacement à la dictature par Moreau, qui avait derrière lui tout le parti républicain.
— Ce ne serait pas, je crois, de l'argent mal placé, que celui qui servirait à amener de pareils changements. Et que ce fut la royauté ou la République, celui qui aurait été la cheville ouvrière de l'opération pourrait prétendre dans l'État à une haute situation.
— Eh bien ! mon gros Machiavel, ce n'est pas trop mal raisonné ! Mais je ne me doutais guère, en m'associant à votre vie, que j'allais rentrer dans les aventures! J'en suis lasse, pourtant !
— Ah ! si vous vouliez vous intéresser à l'entreprise et me conseiller, quelle bonne fortune pour tous, dit le munitionnaire, avec une figure ravie. Vous êtes si fine et vous connaissez si bien la force des partis... Je vous amènerai, ici, si vous le permettez, les émissaires de Pichegru.
— Cardez-vous-en bien ! Ne me mêlez d'aucune fayon, en apparence! à vos affaires politiques! Confiez-les-moi, dans 1<' particulier. Je ne refuse pas de vous conseiller. Mais
que, sous aucun prétexte, les gens de Pichegru ne puissent soupçonner que je suis au fait de leurs tentatives... Je suis sure que ces gens-là trahissent les princes et ne travaillent que pour leur compte. Ah ! si je voyais dans l'affaire quelque royaliste avéré, indiscutable, comme Georges...
En prononçant ces paroles, elle regardait attentivement Gorgeret, mais le visage du financier resta impassible. Elle n'essaya pas de pousser plus loin ses informations. Mais la semaine suivante, le munitionnaire reprit, de lui-même, la conversation.
— Vous m'avez indiqué, comtesse, la dernière fois que nous avons causé des projets de Pichegru, que si, dans l'affaire, vous voyiez intervenir un royaliste de marque comme Georges, par exemple, vous croiriez plus fermement que l'entreprise offre des chances de réussite... Eh bien ! celui-là même que vous avez nommé est à Paris, et s'est mis en communication avec Pichegru.
— Vous êtes sûr de ce que vous avancez? demanda la comtesse de Montmoran dont la voix trembla d'émotion.
— Aussi sûr que je suis de voir, en ce moment, la plus ravissante des femmes, dit Gorgeret, en prenant la main de la comtesse pour la porter à ses lèvres.
— Et comment avez-vous su cela?
— Ah ! parce qu'il a fallu de l'argent, qu'on a eu recours à ma caisse, et que, en échange des cinquante mille livres que j'ai avancées, j'ai tenu à avoir des gages... Et j'ai obtenu un reçu signé de Gadoudal, pour le compte des princes. Or comme la signature a été obtenue dans la journée, j'en ai conclu que le chef chouan était à Paris, ou tout près de Paris...
— Eh bien ! voulez-vous un bon conseil ? Quelque risque qu'il y ait pour vous à anéantir cette créance., ne gardez pas, par devers vous, un papier aussi compromettant que le reçu de Cadoudal. Si la police de Bonaparte le trouvait, vous paieriez ce prêt-là de votre liberté; pour le moins, et peut-être de votre vie...
— Ma foi, non. C'est un document trop important pour que je m'en prive. Seulement je le mettrai en sûreté, vous pouvez vous en fier à moi. . . Ce soir même, je l'aurai envoyé à l'étranger...
C'était à la suite de cette révélation de Gorgeret que Mme de Montmoran avait pris le parti d'entrer en communication avec Bonaparte.
Par un bel après-midi de septembre, un cabriolet montait au. pas la côte assez raide qui mène de Boissy- Saint-Léger à Gros-Bois. Dans la voiture, à côté du cocher, se trouvait un homme vêtu d'une houppelande à col relevé qui ne permettait pas de voir le bas de sa figure. Il avait la tête couverte d'un chapeau rond, et ses cheveux grisonnaient. Arrivé à une petite porte percée dans le mur du parc de Gros-Bois, le cabriolet s'arrêta, le voyageur descendit et dit à son conducteur :
— Continuez votre route et allez m'attendre à l'entrée du village de Sucy.
— Bien, général.
— Chut! Pas de qualification, même sur une grande route.
— Le cocher s'inclina sans répondre et s'éloigna au trot de son cheval. Le général marcha vers la petite porte et tourna le bouton de la serrure. La porte, qui n'était pas fermée à clef, s'ouvrit et le général entra dans le parc. D'un pas ferme et robuste, il suivit une allée qui conduisait à un kiosque rustique, situé au milieu d'un carrefour où se croisaient six allées magnifiques, au bout de l'une
desquelles se voyait dans un fond, la masse du château dormant au bord d'un grand étang.
La température, sous la voûte des grands arbres, était d'une douceur exquise. Des lapins, dérangés dans leur repas par la marche du visiteur, se cachaient dans l'herbe haute et, après un instant d'hésitation, sautaient dans le taillis, lin coucou, dans le lointain, faisait entendre sa mélopée mélancolique. Une odeur saine et forte se dégageait de la terre et, par échappées, à travers les branches, le soleil filtrait ses rayons d'or.
— Esl il heureux, ce Moreau ! murmura celui qui se promei/ail à eette heure matinale dans la propriété du célèbre général de l'armée du Rhin. Que cherche-t-il de
plus ? AI) ! si j'étais à sa place !
II étouffa un soupir et pressa sa marche. Il arrivait au kiosque. Au moment où il s'apprêtait à gravir le perron de pierre, qui conduisait à l'intérieur du bâtiment rustique, la porte s'ouvrit et Moreau parut sur le seuil. Il tendit la main en souriant à son visiteur :
— Bonjour, Pichegru. Je vous regardais venir. Vous aviez l'air soucieux. A quoi pensiez-vous?
— Je pensais que si j'étais au lendemain de Wattignies, si je possédais ce magnifique domaine, si j'étais l'heureux époux d'une jeune femme qui m'aime et si j'avais la fortune suffisante pour ne lui rien refuser de ses fantaisies, le diable m'emporte si je m'occuperais de savoir par qui la France est gouvernée et si je conspirerais contre Bonaparte !
— Eh ! mon cher, c'est lui qui conspire contre nous ! Savez-vous qu'il vise à l'empire. Déjà les principaux chefs de l'armée se sont réunis pour discuter l'opportunité de le proclamer. C'est Lannes et Soult, avec Berthier et Bessières, qui sont à la tête du mouvement. Mais l'armée suivra-t-elle? Toute la question est là. Moi je ne le crois pas !
Ils étaient entrés dans l'intérieur du kiosque. Le vainqueur de la Hollande baissa le col de sa houppelande, enleva son chapeau, et montra sa large et audacieuse face de lion. Il paraissait herculéen, auprès de Moreau, qui cependant était de haute taille. Moreau le fit asseoir, et le regardant avec tranquillité :
— Bonaparte n'est pas si sûr du succès qu'on affecte de le croire et de le dire. Il a son état-major, pour lui, c'est énorme. Mais les vieux braves de Mayence et de
Hohenlinden ne m'ont pas oublié, et si je paraissais à leurtête, en affirmant la République, je suis bien convaincu que la dictature de Bonaparte serait mal en point, et que le dictateur lui-même pourrait choir à terre.
— Je sais bien que s'il montait sur le trône, il n'y aurait plus de place pour vous dans l'armée, et peut-être même en France. Tl vous déteste. Joséphine est jalouse de votre femme et exècre votre belle-mère. Ces petites causes concourent, avec les grandes, à créer des effets déplorables. Seulement, si vous croyez que nous aurons bon marché de Bonaparte, en le combattant au nom de la République, je crois que vous vous trompez. Le gouvernement démocratique a donné tout ce qu'il peut donner en France, pour le moment. Le peuple est las d'égalité et désire un maître. Si c'est pour le compte des Jacobins et autres philadelphes que vous songez à renverser le Premier Consul, votre calcul est faux. C'est de son côté que le peuple se rangera par crainte de voir recommencer les absurdités et les horreurs de la Révolution.
— Que voulez-vous donc ?
— La Monarchie.
Moreau prit un air sévère et hochant la tête :
— La monarchie absolue est impossible. Elle a croulé dans le sang de la famille royale. Le pays exècre les chouans et les soldats de Condé. Si vous parliez d'une monarchie constitutionnelle.
— La branche cadette, les Bourbons d'Orléans, le fils de Philippe Egalité? Ah ! ce serait un moyen terme... Mais comment sauter délibérément tant de degrés d'hérédité, et fonder la Restauration sur une usurpation...
— Ce serait cependant la seule possible, celle à laquelle les libéraux pourraient acquiescer avec une charte et des garanties pour les biens nationaux... Mais le duc d'Orléans est inconnu de l'armée, et, sans prestige militaire, il est impossible de rien faire aujourd'hui.
— C'est pourquoi vous êtes bien l'homme indiqué, le rival naturel de Bonaparte, et celui qui devra balancer sa fortune.
— Pichegru, pas un instant, je n'ai pensé à moi, dans les graves circonstances où nous sommes. Aucune de mes actions n'a été inspirée par l'ambition et l'égoïsme. Je ne m'occupe que de la France. C'est elle seule que je voudrais soustraire au destin que Bonaparte lui prépare. Si je ne me suis pas trompé sur son compte, cet homme fera couler des fleuves de sang et détruira des existences par milliers. Il sera insatiable de gloire, et ne pourra se soutenir que par la guerre. Son pouvoir aura pour base la violence et pour raison d'être la crainte. Il brouillera la France avec le monde et s'imposera à ses concitoyens comme le sauveur providentiel. Abattons-le, avant qu'il ait commencé sa terrible besogne.
— Nous ne pouvons l'abattre que par la force. Il faut le déporter ou le tuer.
— Ne me parlez pas d'un assassinat politique.
— Non ! mais je vous parlerai d'une révolution...
— Comment la faire, tant qu'il est au pouvoir? Et comment lui enlever ce pouvoir? Un 18 brumaire ne réussirait pas !
— Eh ! sans supprimer le gouvernement, ne peut-on supprimer l'homme. Il suffirait de l'enlever... Mis sous la
garde de partisans sûrs, on le conduirait au port le plus proche, et, à l'aide d'un bâtiment commandé par un marin énergique, on le mènerait a Sinnamary rejoindre ceux
qu'il y a fait déporter Pendant ce
temps-là nous organiserions le régime nouveau, et, décapitée de son chef, la faction militaire qui nous gouverne serait bien vite à notre merci... Vous êtes tout-puissant sur le Sénat... Quant à moi, je me réserve l'exécution du coup de force qui nous fera maîtres de la situation...
— J'ai besoin de songer a ce que vous me proposez. Nous sommes sortis des récriminations et des doléances et nous voici en présence d'un plan d'action bien défini...
Je veux l'étudier avec toutes ses chances. Je vais rentrer à Taris.
consulter quelques amis sûrs. Puis nous nous reverrons et ce sera oui ou non.
— Voilà qui est entendu, dit Pichegru. Quand voulezvous que nous nous rencontrions?
— Je vous ferai avertir par notre intermédiaire habituel. Vous serez à Paris ?
— J'y rentre en vous quittant.
— Au revoir donc.
Les deux généraux se serrèrent la main, et, par la large allée ombreuse et calme, Pichegru regagna le mur du parc, la petite porte et la grande route.
Ce que n'avait pas dit à Moreau le vainqueur de la Hollande, c'était le nom de ceux qui se préparaient avec lui, à faire disparaître Bonaparte. Au premier mot qui aurait été prononcé d'une façon claire, Moreau se serait arrêté. Il était question d'hommes de main, de partisans, de gens résolus à tenter une attaque de vive force pour s'emparer du Consul et le livrer à ses adversaires. Mais ces gens résolus, ils n'avaient jamais été nommés dans les entretiens préliminaires. Pichegru, décidé à brûler ses vaisseaux et à contraindre Moreau à se découvrir complètement, résolut de placer son illustre camarade en face de la réalité, en le mettant en présence de Polignac, de Rivière et de Cadoudal. Ou bien, emporté par la haine, il passerait outre, et alors toutes les chances pour une restauration des Bourbons étaientacquises. Ou bien il refuserait absolument de s'unir aux royalistes, pour renverser Bonaparte, et alors il faudrait agir seuls et les possibilités de réussite diminuaient de plus de moitié. C'était, cependant, déjà un résultat énorme d'enlever Bonaparte. Pendant quarante-
huit heures, un désordre si grand se produirait, dans la machine gouvernementale, que des hommes hardis pourraient s'emparer du pouvoir et dominer le pays. Pichegru était bien décidé, quoi qu'il en eût dit, à se tenir à l'écart de cette action violente et à ne paraître avec Moreau que quand il serait opportun de s'adresser à l'armée, d'abord, et ensuite à la France. Mais l'action violente devait précéder tout manifeste. Tant que le terrain ne serait pas déblayé par l'enlèvement de Bonaparte, il était impossible de risquer aucune tentative pour s'emparer du pouvoir.
En quittant Pichegru, Moreau s'était dirigé à pas lents vers le château. Le charme de cette belle campagne, au milieu de laquelle il s'était plu à vivre depuis plusieurs mois, avait complètement disparu à ses yeux. D'ardentes préoccupations étaient revenues troubler sa pensée. Toutes les rancunes lentement amassées contre Bonaparte, et qu'il s'était efforcé d'oublier, se manifestaient plus vives et plus amères. Il se rappelait ce jour, où, lorsqu'il revenait de Hohenlinden vers la France, il avait vu arriver à son bivouac Berthier, porteur d'un message du Premier Consul, qui annonçait son intention de passer en revue l'armée d'Allemagne. Et sa fureur, en constatant cette tentative de Bonaparte pour rabaisser sa gloire, sous prétexte de la célébrer. Comme il avait brutalement éconduit Berthier et répliqué qu'il n'avait pas été passer en revue les troupes d'Italie, que Bonaparte n'avait pas besoin de se déplacer pour celles d'Allemagne. C'était l'antagonisme bien accentué de ces deux hommes, qui étaient les deux véritables chefs militaires qu'avait produits la Révo-
lution. Mais Moreau, moins habile que son rival, avait accepté sa tutelle au dix-huit brumaire. Il avait fait plus, il l'avait désigné à Sieyès comme le seul homme capable de renverser le Directoire. Il l'avait donc poussé au pinacle, de ses propres mains. C'était bien là ce dont il enrageait. Et il se remémorait ces choses en descendant le long des belles eaux de l'étang. Il avait épousé à trente-sept ans une jeune créole de la Martinique, Mlle Hélot, et c'était ce qui achevait de caractériser ses différends avec Bonaparte. Joséphine et Mme Moreau étaient compatriotes et se détestaient. Mme Hélot, belle-mère de Moreau, ne cessait de railler, de critiquer la femme et le ménage du Premier Consul. Ces coups d'épingles irritaient sans cesse l'amourpropre de Moreau, et tout concourait ainsi à aigrir les rapports de deux hommes éminents, faits pour s'entendre, et servir la France avec émulation.
Moreau, par une porte-fenêtre ouverte sur les parterres, entra dans le château et se dirigea vers son cabinet- Sa femme et sa belle-mère l'y attendaient. Excellent époux, gendre affectionné, Moreau n'avait pas de secret pour les deux femmes.
— Eh bien ! demanda Mme Moreau, avec un affectueux empressement.
— Eh bien ! il me quitte à l'instant. Nous avons causé, mais je ne me fie pas à lui. Il faudra qu'il me donnât des garanties sérieuses pour que je me découvre.
— Tu as bien raison, mon ami, il a tout à gagner avec toi, et tu n'as qu'à perdre avec lui. Marcher de compagnie avec un homme tel que Moreau c'est de quoi le réhabiliter...
— Oui. Il est très décrié. 11 n'en sera que plus audacieux.
— Ne te compromets pas. Prends garde... Je redoute toujours que Bonaparte te tende un piège pour te perdre. . .
— Il n'emploierait pas Pichegru... Il m'a fait tâter, déjà, plusieurs fois, par des amis communs... Oh ! si je voulais me rapprocher de lui, il serait bien heureux!...
— Pour être son lieutenant? Sur le même rang que Murât et Lannes, un homme tel que toi, qui le vaux bien !
— Allons, allons ! fit Moreau en souriant de l'enthousiasme de sa femme ; c'est un très grand homme.
— Mais, toi aussi ! Et il voudrait ou tasservir, ou se débarrasser de toi !.. .
— Je ne le servirai pas et je tâcherai de lui disputer la liberté de la France, car il est question de le nommer empereur.
— Bonaparte ? Empereur ! Quelle dérision ! Ce petit Corse, maigre et galeux! Sur le trône ! Et sans doute aussi sa vieille Joséphine ! Voyons, Moreau, est-ce que c'est possible ? Est-ce que nous verrons cela? Une femme qui a commis toutes les légèretés que nous savons, sans parler de celles que nous ne savons pas! Et qui a des dents noiiv< dans la bouche au point qu'elle n'ose plus sourire ! Voyons, tu supporterais un carnaval pareil? Toi, un républicain, qui as commandé cent mille hommes en bataille rangée, ce qu'il n'a jamais fait, lui ! (lai- enfin, ce grand général, ce stratégiste génial, il n'a jamais fait la guerre que dans des petits coins. Le cache-cache avec l'ennemi. A Marengo, combien avait-il de divisions ? Quatre, et si petites !
— C'est pourquoi il a failli perdre la bataille !
— Mais toi, tu as été aux portes de Vienne. Et il s'est bien vite dépêché de faire la paix pour t'empêcher d'entrer en vainqueur dans la capitale de l'Autriche ! Il s'est. toujours mal conduit avec toi; qui as toujours été si loyal avec lui ! Non ! vois-tu, si cet homme monte sur le trône, tu es déshonoré !
— Ah ! les femmes ! Les sacrées femmes ! grogna Moreau. Allez donc ! Tu es déshonoré ! Eh ! ne me pousse donc pas à me mettre en travers de sa route... J'y joue ma tête. Car il sera implacable, si je l'attaque et que je ne réussisse pas !
— Moreau, j'aimerais mieux voir un roi, sur le trône de France, que Bonaparte !
— Je le sais bien ! Mais, moi, je ne veux pas ramener le roi. Je veux sauver la République.
— Tu as raison. Tu es bien le grand et noble cœur digne de commander à tous tes compagnons d'armes. Rassembleles, parle-leur, et je suis sûre qu'entre Bonaparte, qui rêve d'imposer sa tyrannie, et toi, qui défends la liberté, ils n'hésiteront pas.
— Tu connais mal les hommes. Ils iront à celui qui leur fera les plus belles promesses et qui paraîtra être en mesure de les mieux tenir. Tous ces soldats, qui sont des héros sur les champs de bataille, se vendront comme des enfants pour des hochets de vanité.
— Tu m'effrayes ! Sur qui peux-tu donc compter?
— Sur moi seul.
Mmc Moreau ne répondit pas le : « et c'est assez » mais elle le pensa., et une flamme d'orgueil empourpra son vi-
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sage. Le général, amoureux comme au premier jour, attira sa jeune femme et baisa ces yeux où il lisait l'admiration.
Le même soir, Pichegru, vêtu en muscadin et rendu méconnaissable par une perruque, entrait hardiment dans les jardins de Frascati. La nuit était d'une douceur délicieuse et, dans les bosquets éclairés de verres de couleurs, les tables attendaient les consommateurs. Mais les jardins étaient déserts. Toute l'affluence était dans les salons, où les parties avaient commencé. Par les fenêtres ouvertes, à cause de la chaleur, la voix des croupiers se faisait entendre, monotone, et le tintement de l'or suivait l'annonce du gain avec régularité. Pichegru s'approcha. Par une large baie du rez-de-chaussée, il jeta un coup d'œil dans la salle. En face de lui, assis le dos tourné au lustre, le marquis Crescenti, sans autre préoccupation que de défendre son argent, jouait au pharaon. La chance paraissait ne pas lui être défavorable. Des billets et de l'or s'amassaient devant lui. Pichegru pensa : quel dommage de déranger ce garçon au milieu de sa veiné. Mais il faut que je lui parle. Il gravit les marches d'un petit perron, entra dans la salle de jeu, et s'approcha de la table, se tint bien en évidence devant celui auquel il avait affaire. Au bout d'un instant, le marquis leva la tête, comme si les regards de Pichegru l'eussent touché. Il vit le général, sourit, ramassa son gain qu'il poussa dans son chapeau et se levant, dit :
— A qui la place? Elle n'est pas mauvaise.
Un des spectateurs s'assit avec empressement. Le marquis, à l'écart, posa son chapeau sur une table, et, métho-
diquement plia les billets, empila les pièces d'or, et ayant fait son compte, empocha le tout avec tranquillité. Puis, mettant son chapeau sur sa tête, il sortit dans le jardin et rejoignit Pichegru.
— Eh bien ! marquis, dit le général, la fortune ne vous a pas mal traité ce soir... Elle est femme, elle aime la jeunesse... Et l'amour, par surcroît, ne vous est pas cruel ! Cette petite Mme Sinclair est ravissante...
— Pardieu ! général, nous vivons comme l'oiseau sur la branche. Prenons, au jour le jour, ce que la vie nous offre d'agréable. Qui sait où nous serons demain.
— J'espère que nous serons maîtres de la situation, si nous savons jouer hardiment notre partie.
— Ce n'est pas la hardiesse qui fera défaut à aucun de nous... Mais savez-vous du nouveau ?
11 secoua sa tête avec mauvaise humeur et changeant de conversation :
— Oui. Il faut que je parle à Tête-Ronde, et cela sans délai. J'ai à lui donner des nouvelles fort importantes.
— Si elles amenaient l'action elles seraient les bienvenues. Le chef se ronge dans l'oisiveté. Un homme habitué à la vie en plein air et qui en est réduit à se claquemurer dans une soupente, cela ne peut pas lui convenir longtemps.
— Et le moyen qu'il sorte? Il serait reconnu, au bout de cinq minutes.
— Aussi ne se hasarde-t-il que la nuit, et encore avec mille précautions...
— Ne puis-je aller le trouver?
— Il n'y consentira pas. Un espion habile n'aurait qu'à
vous suivre, et son gîte serait découvert. Le chef ne craint rien pour lui-même, mais il ne veut pas compromettre ses hôtes, ni donner à Bonaparte la joie de le prendre... Dites quand vous souhaitez le voir et je vous ménagerai un rendez-vous avec lui.
— Eh bien ! la nuit prochaine, si c'est possible.
— Cela sera possible.
— Où?
— A l'entrée des Champs-Elysées, près du Cours-la- Reine.
— A quelle heure?
— A dix heures.
— C'est entendu.
— Rentrez-vous dans les salons?
— Ma foi non, c'est plein de mouchards là dedans.
— C'est plein aussi de nos amis. Et j'assure qu'on n'arrêterait pas l'un de nous sans amener une bagarre, dont la police ne sortirait pas victorieuse. Elle le sait, et Frascati, comme Tivoli, est une sorte de terrain neutre, sur lequel nous nous rencontrons sans essayer de nous combattre... Nous pouvons nous dédommager ailleurs...
— Êtes-vous sûr que Real tienne à vous prendre?
— En ce moment, je ne le crois pas. Bonaparte cherche à amener une entente avec nous, caria pacification de la France eçt sa marotte et si Georges voulait... Si vous vouliez, vous-même. . .
— Oui, je crois qu'il passerait l'éponge sur bien des choses. Mais il faudrait abandonner les princes, après avoir abandonné la Révolution... Ce serait bien des aban dons ... Et Bonaparte serait un mauvais maître. 11 ne fera
LA SERRE DE l'aIGTLE 87
de grandes situations qu'à des gens m (Mi ocres... 11 ne voudra auprès de lui que des obséquieux... Ce n'est ni l'affaire de Moreau ni la mienne. Nous ne sommes point des Junot, des Berthier, ni desDuroc. Restons donc où nous sommes et faisons ce que nous devons faire pour la France et pour nous-mêmes.
Ils se serrèrent la main et se quittèrent. Le marquis Grescenti rentra dans les salons de jeu, les traversa et gagna une petite salle en rotonde, décorée de ravissantes boiseries Louis XVI et dont les fenêtres s'ouvraient sur le boulevard Montmartre. Dans cette pièce, meublée de divans circulaires, recouverts de soies brochées, autour d'un guéridon chargé de rafraîchissements, trois femmes et deux hommes étaient groupés. Les trois femmes, remarquables par leur beauté et par leur talent, étaient la citoyenne Sinclair, Mlle Raucourt, l'illustre comédienne, et une toute jeune fille pale, aux yeux languissants, sur l'épaule de laquelle Mlle Raucourt posait une main protectrice. Les deux hommes étaient le prince Sapieha et Lucien Bonaparte.
— Oui, dit Mlle Raucourt, je veux que ma petite George, avant un an, règne sans partage à la Comédie-Française. Ce n'est pas la vieille Duchesnois avec son nez de carlin et son asthme qui pourra lui disputer le triomphe. Et Talma aura plus d'agrément à jouer la tragédie, avec cette jeune et jolie fille, qu'avec la partenaire poussive qu'on lui donne et qui déclame en chantant, comme au temps de Quinault et de M. de Voltaire... Il faut parler, aujourd'hui, et accommoder sa diction au réalisme du costume. Nos comédiens ne jouent plus les héros grecs en habit Louis XIV et avec
des perruques à boucle. Talma revêt la toge, l'armure, et se montre la tête rasée comme l'avaient Auguste et Néron. Alors à quoi bon bêler? Il faut parler, et donner à ce qu'on déclame l'accent de la vérité.
— Oui, certes, dit Lucien. El mon frère, encore hier, opinait dans le même sens.
— Bonaparte est un réaliste, déclara le prince.
— Il a le sens du juste et du beau. Il a furieusement applaudi notre George, hier, dans Hermione.
Lucien et le prince eurent un air contraint et se regardèrent en silence. Le marquis Crescenti profita de cet arrêt dans la conversation pour dire avec un fort accent napolitain, qu'il n'avait pas en causant avec Pichegru :
— Eh! lé signor Consul, il est oun italien d'origine, et cela se rétrouvé dans les goûts et les opinionés.
— Oh ! vous Crescenti, dit Mme Sinclair en riant, vous êtes un fanatique du Consul, nous le savons, et vous ne perdez pas une si belle occasion de le revendiquer comme compatriote.
— Nous sommes, en effet, originaires de Florence, fit Lucien. Il y eut un Buonaparte à la courdesMédicis... Nous avons du passer en Corse avec les Génois, mais à partir de ce moment, nous soin mes Corses, rien que Corses, et ennemis jurés de J'aoli contre les partisans duquel notre mère
I défendue, les armes à la main...
— Ouné romaine, déclara Crescenti.
— Ah! vous n'en démordrez pas! Du reste, Bonaparte a bien prouvé qu'elle lui appartenait cette Italie, puisqu'il l'a reconquise !
— Per oun miracolo d'audace et dé zénie !
— Il ne s'en tiendra pas là, s'écria Mlle Raucourt. On Lui a prédit qu'il serait le maître du monde...
— Et à Joséphine qu'elle serait souveraine...
La belle George fronça ses sourcils et mordit ses lèvres :
— A moi aussi, Mlle Lenormand m'a prédit que je serais reine...
- Eh ! ma charmante, dit Sapiéha, ne l'êtes-vous pas ?
igi cœurs.
Vous régnez sur la scène et vous régnez aussi sur nos
— Oh ! ce n'est pas ainsi que la cartomancienne l'entendait, fit l'actrice avec dépit, elle parlait d'un pouvoir effectif et matériel.
— Eh bien ! ma belle, dit Lucien en riant, c'est que, sans doute, mon frère me conquerra un royaume et que je vous épouserai...
— Vous êtes un sot, Lucien... Tout Paris sait que vous n'êtes pas libre...
Au même moment, un homme de taille moyenne, vêtu en bourgeois, avec la redingote à haut collet, la culotte chamois, et les bottes à revers, son chapeau rond à la main, s'approcha du groupe et s'inclina devant la citoyenne Sinclair. Il parut inquiet en apercevant Lucien et répondit à voix basse aux paroles de bienvenue que lui adressait la jeune femme :
— Je voudrais vous dire deux mots, à l'écart...
La charmante Sinclair se leva et, sans donner d'explication de sa faeon d'agir, elle suivit le personnage auprès d'une fenêtre où ils s'abritèrent des regards curieux.
— J'étais un peu gêné, dit l'homme, de me trouver sous les yeux du citoyen Bonaparte, il pourrait me reconnaître...
— 11 pense à bien autre chose. Quand l'amour tient un homme, eût-il la valeur de celui-ci...
— Eh ! c'est que, justement, il s'agit de son amour...
— Quoi! vous venez pour la petite George Wemmer...
— Justement. Le Premier Consul l'a remarquée aux Français, et il veut que je la lui amène à Saint Cloud, ce soir même.
— Eh ! il est onze heures...
— L'heure n'y fait rien. Il faut qu'elle vienne.
— Et si elle ne veut pas ?
L'homme eut un sourire de doute.
— Si vous savez lui dire de quoi il s'agit...
— Elle racontait à l'instant qu'on lui avait prédit qu'elle régnerait...
— Eh bien ! elle va régner ! . .
— De la main gauche...
Ils se mirent à rire. L'homme ajouta :
— J'ai une voiture attelée de deux excellents chevaux, sur le boulevard. Décidez cette jeune poulette. Je vous attends avec elle. Fournier est de service. Il me saura gré de vous amener.
— Ah ! Bien obligée! Mais j'ai mieux à faire ici. Je vous conduis l'enfant et je m'en lave les mains.
L'homme salua et sortit. La charmante Sinclair revint vers le groupe et se rassit entre Mlles Raucourt et George.
— Savez-vous que si z'étais zaloux !... commença Crescenti.
— On sait, marquis, que vous ne l'êtes pas ! Ne vous prêtez pas des ridicules inutiles...
— Et puis, vous m'aimez, cara.
— Et puis, je vous aime, comme vous dites ! Ah ! je vous aime tellement, ce soir, que je tombe de sommeil et que je vais rentrer. Venez-vous avec moi, Georginette?
George, indifférente et froide, se leva pour partir. Mlle Raucourt serra son châle sur ses épaules et se disposa à la suivre.
— Et nous donc? demanda le prince Sapiéha.
— Vous ? Eh bien ! allez au jeu avec Lucien et Crescenti .
— Ma foi, non, dit Lucien. Du moment que l'astre est éclipsé je m'en vais.
— Oh ! ne prenez pas de prétexte pour nous suivre, fit en riant la citoyenne Sinclair, ce serait inutile. Restez avec votre ami Sapiéha et le marquis.
— Je vous obéis.
Les trois femmes se dirigèrent vers le vestibule, passèrent devant le vestiaire, et gagnèrent la rue. Là, sous le réverbère, à cinquante pas de la voiture qui stationnait au coin du boulevard, la Sinclair dit à Mlle Wemmer :
— Ma belle, c'est pour vous que cet homme est venu, tout à l'heure, me parler. C'est un émissaire du Premier Consul.
George rougit et ses yeux brillèrent.
— Que me veut-il ?
— Il veut que vous alliez, ce soir même, le retrouver au palais de Saint-Cloud.
— Moi ! Et pourquoi ?
— 11 vous le dira lui-même, et beaucoup mieux que je De saurais le faire...
— Un caprice !
— Oui sait, une passion, peut-être !
— Si brusque?
— Le coup de foudre.
— Il t'a vue hier soir. 11 te veut aujourd'hui, dit Raucourt. Quoi de plus naturel? Tu sais bien qu'il n'a pas l'habitude de différer la victoire.
— Me conseillez-vous donc d'obéir à ses ordres, car il ordonne.
— Il en a le pouvoir.
— Pas sur les cœurs !
— Aimes-tu donc quelqu'un?
— Non, Dieu merci !
— Eh bien ! alors !
— Cette brusque invitation m'offusque!
— Va le voir et refuse-toi. Tu le paieras de sa monnaie.
— Et s'il me traite comme les Autrichiens, en hussard?
— Tu lui répondras en dragon... de vertu !
— Mais je ne suis pas habillée...
— Il s'agit bien d'être habillée !
— Allons, la voiture est là! Le messager attend !
— Mercure ! ricana Raucourt.
— Bah ! j'y vais, dit George. Voyons ce que vaut la prédiction de Mllc Lenormand.
Elle marcha d'un pas décidé vers la voiture, suivie par les deux femmes. L'homme, en les voyant s'approcher, sauta à bas du siège et ouvrit la portière. George monta. L'homme grimpa sur le siège à côté du cocher. Raucourt cria :
— Bonne nuit !
Et la voiture, enlevée par deux chevaux rapides, disparut dans l'obscurité.
Lorsque Bonaparte et la cour consulaire se trouvaient à Saint-Gloud, le mouvement des estafettes et des voitures durait une partie de la nuit. Nul ne s'inquiétait donc du bruit qui pouvait troubler le silence du château endormi. Bonaparte veillait fort tard, dans son cabinet. Joséphine, retirée dans son appartement, attendait le bon plaisir de son mari et respectait scrupuleusement son travail. A dire vrai, il lui aurait été impossible de pénétrer jusqu'à lui, sans qu'il fût prévenu. D'un côté, le salon des aides de camp défendait la grande entrée. De l'autre, Roustam veillait sur les passages intérieurs.
Ce soir-là, Bonaparte, après avoir veillé avec Caulaincourt, qui revenait d'une mission en Russie, avait retenu Berthier, pour lui parler de la formation qu'il projetait d'un train des équipages. La dernière campagne d'Allemagne, avec les convoyeurs civils, avait amené du désordre dans les mouvements de l'armée. Des paniques s'étaient produites et le général se préoccupait de n'avoir plus, devant l'ennemi, que des militaires pour assurer tous les services. Mais c'était une grosse affaire. 11 fallait, parles remontes, se procurer des milliers de chevaux, et déjà
LA SEltRE DE L AIGLE 95
la cavalerie épuisait les ressources de l'élevage. Marchant de long en large, dans son cabinet, pendant que Bei'thier, assis près d'un guéridon, rangeait les notes de son portefeuille, Bonaparte parlait d'une voix brève :
— Il va falloir s'arranger pour stimuler l'élevage en Normandie, dans le Boulonais et dans tout le pays du Merlerault. On donnera des primes importantes aux cultivateurs qui nous procureront de beaux spécimens. Vous enverrez en Allemagne un de nos meilleurs colonels de cavalerie, un connaisseur en fait de chevaux, Montbrun ou Lasalle, pour choisir des étalons du Mecklembourg. Le normand est ardent, le mecklembourg est mou mais il galope. Le croisement devra donner un bon cheval de trait léger... Je ne veux pas que l'arme nouvelle soit méprisée... Vous la recruterez en excellents officiers, afin qu'un jour de bataille les escortes fassent brillamment leur devoir.
— Général, il sera fait comme vous ordonnez. . . 11 y eut un petit silence. Puis Berthier dit :
— Le Consul a peut-être remarqué qu'à la dernière revue du Carrousel, hier matin, les troupes en défilant ont crié: Vive l'Empereur!
Bonaparte baissa le front :
— Est-ce de leur propre initiative que ces braves crient ainsi? Ou bien est-ce poussés par leurs chefs?
Berthier répliqua vivement :
— C'est bien leur sentiment personnel ! Les chefs y feraient plutôt opposition. Le général Lannes est franchement républicain, et Ney, Masséna, Soult, Jourdan ne s'occupent pas de politique...
— Oui, c'est bien l'armée qui demande un souverain. Et la France avec elle. Le pays, voyez-vous, Berthier, a la monarchie dans les os. Et, sous une forme, ou sous une autre, il lui faut un chef. Nous en sommes toujours au pavois des guerriers Franks.
Il marcha pendant un instant, rêveur, puis il dit :
— Il faudra, sans doute, en venir là, dans l'intérêt général. La pacification des esprits ne se fera complète que quand il n'y aura plus d'espoir pour les rebelles, quand le trône, qu'ils prétendent reconquérir pour leurs princes, sera occupé... Mais Roi, ce n'est pas possible. L'instinct des foules est sûr, c'est l'Empire qu'il faut créer. La chaîne des siècles est longue depuis Charlemagne. Ce sera une terrible besogne.
— L'armée ne s'y trompe pas. Elle sent que la guerre assurera la grandeur de la France et votre autorité.
Bonaparte s'arrêta brusquement :
— Berthier, je ne veux pas la guerre ! Que l'Angleterre désarme et nous laisse faire nos affaires en Europe, et je veux reconstituer la fortune de la France par les arts, le commerce et l'industrie, en même temps que j'assurerai le progrès en refondant l'administration, en inscrivant toutes les réformes, faites par la Révolution, dans un code qui rappellera l'œuvre juridique de Justinien. Tout est à créer dans ce pays : des canaux, des ports, des routes... C'est l'œuvre d'une vie bien employée et celui qui l'aura accomplie laissera dans l'histoire une trace lumineuse et féconde...
— Oui, général, dit Berthier. Mais l'Angleterre ne
désarmera pas et vous aurez l'Europe sur les bras, stipendiée par l'or des marchands de la Cité.
— Alors, malheur à elle ! dit Bonaparte, dont l'œil bleu étincela. J'irai la chercher de l'autre côté du détroit et j'écraserai sa puissance à Londres, comme Guillaume fit de Harold dans la plaine d'Hastings... Mais, pour cela, il faut des vaisseaux, des marins, et ces misérables royalistes ont livré la flottera Toulon et sont tous partis pour l'étranger... On peut construire des navires, on n'improvise pas des officiers pour les conduire...
Sa méditation fut interrompue par l'entrée du personnage qui était venu à Frascati relancer la citoyenne Sinclair. 11 s'arrêta sur le seuil et attendit que le Consul vînt à lui.
— Eh bien ! Constant, vous voilà de retour...
— Oui, général.
Le Consul ne demanda pas s'il avait réussi dans son
entreprise. Il ne parut pas même admettre que ce fût douteux. Il se tourna vers Berthier, et lui montrant son portefeuille :
— Emportez toutes vos pièces, remettez-les en ordre comme je vous l'ai indiqué. Faites-y les changements nécessaires et rapportez-les, demain soir, pour la signature. Bonsoir.
Le ministre de la Guerre ferma son portefeuille, prit son chapeau, salua profondément le général et sortit. Aussitôt Bonaparte demanda à Constant :
— Elle est là ?
— Dans le petit salon.
- Bien. J'y vais.
100 LA SERRE DE t.' AIGLE
Précédé par Constant, qui portait un candélabre, Bonaparte passa par un corridor qui conduisait à l'appartement situé en face de l'Orangerie. C'était là que, quelquefois, quand il avait à travailler tard dans la nuit, il couchait, pour ne pas réveiller Joséphine, car il faisait chambre commune avec sa femme. Une porte s'ouvrit et, assise sur un sofa, son manteau encore sur les épaules et son chapeau sur la tête, la belle Wemmer apparut. Constant ferma la porte et se retira.
— Eh bien ! mon bel ange, vous avez gardé ce décorum? fit Bonaparte en riant. Pensiez-vous repartir tout de suite? Allons! retirez votre schall et votre coiffure... Je vous aurais préférée avec un voile, comme dans Iphigénie... vous y êtes bien belle !
Avec un sourire, George avait obéi. Elle rejeta la lourde étoffe qui couvrait ses épaules, et sa poitrine de neige, ses bras admirables étincelèrent...
— Bon ! Vous voilà comme je vous aime, dit Bonaparte, en s'asseyant et en caressant du regard cette gorge unique.
M'aimez-vous donc? demanda doucement la belle
comédienne.
Si je ne vous aimais pas, seriez-vous ici, ma charmante?
Il lui prit la main, qu'elle avait grosse, et d'un geste vif il lui releva sa robe pour regarder son pied qu'elle avait
lourd.
— Tu n'as pas de jolis pieds, ni de jolies mains. Autrement tu pourrais rivaliser avec la Diane chasseresse. Allons, ne fais pas la moue et viens souper. Il est une heure du malin... Je suis sûr que tu as faim.
— Non pas, général, vous m'avez coupé l'appétit. Un en-cas était préparé sur un guéridon.
— Qu ont-ils mis là? fit Bonaparte en s'approchant et
en fourrageant avec une fourchette.
Il commença à mêler dans son assiette un peu de tous les mets placés devant lui.
— Allons ! viens manger, Georgina, ma belle petite Georgette...
Il s'était assis, et semblait redevenu le lieutenant qu'il était à Auxonne. La comédienne, avec une grâce fière, s'approcha de la table, et prenant entre ses bras nus la tête du
vainqueur de l'Italie, elle posa sur ce front de génie un long et grave baiser. Puis s'asseyant à côté de lui, gaie et rieuse :
— Puisque vous le voulez donc, mon cher seigneur, je vous obéis.
— Vois-tu, dit Bonaparte, en s'attaquant à une aile de poulet, c'est ce que tu as de mieux à faire. J'augure bien de toi, et je prendrai un grand plaisir en ta compagnie à condition que tu ne fasses pas la mijaurée. J'exècre les coquettes, autant que les femmes faciles. Sois simple, comme tu es belle.. Viens me distraire, quand je te le demanderai, des accablants soucis de mon métier... C'est tout ce que je te demande. Ton sourire et ton regard...
— Quoi! Rien de plus? fit George, avec un malicieux plissement des lèvres.
— Ah ! c'est toi qui me provoques, à présent ! Toutes les femmes ont le diable au corps ! Demandez-leur les dernières faveurs, elles se refusent; ayez l'air de ne pas tenir à les posséder, elles s'offrent.
Il changea de ton :
— Eh bien ! ton ennemie, la vilaine Duchesnois, qu'en fais-tu?
— Moi, général, je n'en fais pas ce que vous en avez fait» malgré sa laideur.
— Elle a un corps admirable, et puis une si belle voix! Mais c'est vrai qu'elle est très laide. Quand le prestige du talent a été effacé et que je n'ai plus trouvé, devant moi, que sa figure de King Charles... elle m'a rappelé Fortuné, le chien de ma femme, et je l'ai prise en horreur!
— Peut-être en direz-vous autant de moi, demain !
LA S E It R E DE L ' A I G L E 1 03
— Tu ne le crois pas, dis? ^
— Ma foi non, dit fièrement George.
— Quel âge as-tu, ma divine?
— J'ai dix-sept ans.
— Ah ! dis-moi, on m'a assuré que tu avais de très ^ vilaines mœurs et que tu étais de la religion amoureuse de la poétesse Sapho. Ce serait ta protectrice, Mlle Raucourt, qui t'aurait initiée...
— Quelle abomination ! répartit George en rougissant. ■
— Alors as-tu un amant? On m'a dit que le prince Sapiéha et mon frère Lucien tournaient beaucoup autour de toi...
— Si je voulais épouser Sapiéha, je serais princesse.
— Mais si tu épousais Lucien, tu ne serais rien du tout ! C'est un républicain renforcé, et il donne dans l'idéologie... Et puis il a un ménage.
— Mais, vous aussi, général.
Bonaparte, en riant, lui pinça l'oreille et dit :
— Ah! petite masque, tu as réponse atout. Sais-tu que tu n'es pas bête !
— Ma foi, je n'en sais rien. J'aurais sans doute mieux fait de ne pas venir ici. Je vais, si cela s'apprend, me mettre toute votre famille à dos et j'ai déjà bien assez de difficultés à la Comédie-Française!
— Je te recommanderai à Talma.
— Cela ne m'empêchera pas d'être sifflée par les courtisans de votre femme!
Comme, si en parlant de Joséphine, la comédienne l'eût évoquée, des coups furent frappés contre la porte du salon et une voix se fit entendre :
— Bonaparte. Bonaparte! mon ami... es- tu là?
— La peste, la peste! gronda le général, en se levant brusquement, la voilà qui court encore les couloirs ! Que fait donc Roustam? Tais-toi, ma petite George, elle va s'en aller...
Mais Joséphine ne paraissait pas du tout en humeur de faire retraite. Elle dit de nouveau :
— Je sais que tu es là, réponds-moi, ou je passe par ton cabinet pour venir ici...
— Elle le ferait, murmura Bonaparte. Restez là, ma chère, souffla-t-il à George, et attendez-moi.
11 prit un flambeau, rouvrit la porte qui donnait sur le couloir conduisant à son cabinet. Roustam l'y attendait, gardant la porte à laquelle parlementait déjà Joséphine :
— Tu vas faire entrer Mmc Bonaparte, dit-il à son mameluck, puis tu iras dans l'appartement intérieur et tu reconduiras la personne, qui se trouve dans le salon, à la voiture qui l'a amenée. Tu m'as compris.
— Oui, général.
Roustam ouvrit à Joséphine. Elle entra en coup de vent.
— Ah! mon ami, j'ai rêvé qu'on t'assassinait! J'avais entendu du bruit... j'ai pris peur et il m'a été impossible de ne pas descendre...
Il la regarda d'un air sérieux et ses yeux bleus, sous ses sourcils froncés étaient devenus tout noirs :
— Pas de billevesées, dit-il. Je ne suis pas dupe de ces prétextes... Encore tes idées de jalousie qui te travaillent! Est-ce convenable, pour la femme du Consul, de se promener en déshabillé de nuit, dans les couloirs du palais,
une bougie à la main, et de frapper aux portes en criant : Bonaparte ! Tout cela est ridicule et je ne veux pas que tu continues...
Elle s'en prit à ses yeux, comme elle faisait toujours en semblable circonstance, et fondit en larmes. C'était ce que Bonaparte supportait le moins facilement. Il n'avait jamais pu voir pleurer Joséphine. Était-ce sensibilité nerveuse, ou souvenir encore vif du grand amour qu'il avait eu pour elle ? A aucune époque de sa vie il ne put résister à la douleur ou au chagrin de sa femme. Lors de la terrible explication, rue Chantereine, au retour d'Egypte, il était bien décidé à rompre avec l'infidèle, et cependant elle le reprit et se fit pardonner en sachant lui montrer, à point, un visage baigné de larmes et une poitrine brisée de sanglots. Ce soir-là, quoiqu'il fût encore tout chaud de Ja présence de l'admirable Wemmer, dans la splendeur de ses dix-sept ans, il prit les mains de Joséphine, la fit asseoir près de lui, et la raisonnant avec douceur :
— Ah ça, voyons ! Ne sais-tu plus que me faire des scènes? Quelle existence dois-je mener, entre les exigences de mon travail et les caprices de ton humeur? Ne puis-je veiller, sans que tu viennes me relancer jusque dans mon cabinet, en forçant les consignes que je donne à mes serviteurs? Est-ce raisonnable? Allons! Remonte chez toi, recouche-toi, j'irai te rejoindre tout à l'heure. J'ai encore un rapporta examiner...
-i— Mais tu n'étais pas dans ton cabinet, tout à l'heure . . . Avec qui étais-tu?
— Avec Constant, qui me servait l'en cas.
— Tu soupais?
106 LA SERRE Dïï L'AIGLE'
— Sans doute.
— Montre-moi la table, je veux voir combien il y a de couverts.
— Et si j'avais invité Duroc ?
— Ah ! tu vois, tu me trompes ! Vous étiez deux ! Il y avait une femme.
— Voyons, si je voulais avoir une maîtresse, je pourrais la rencontrer à Paris.
— Cela te dérangerait. Et puis tu courrais des risques. Tu les fais amener ici... C'est encore cette Grassini! Oh ! je la ferai tuer !
— Eh bien ! Joséphine ! Et les lois?
— Il n'y a pas de lois, pour moi !
— Vraiment ! Eh bien ! voilà un bel exemple que tu donnerais, et l'Europe serait charmée. Mme Bonaparte tuant, ou faisant tuer les maîtresses du Consul. Beau sujet de caricature pour la verve des Anglais. Madame Bonaparte, tâchez de vous adapter à votre situation, je vous prie, et commencez à vous rendre compte que vous êtes autre chose, aujourd'hui, que quand vous étiez Mmc de Beauharnais, et que les grandes positions imposent de grands devoirs. Là dessus, remonte te coucher. Tu m'ennui» -
— Oh ! tu ne veux tout de même pas me montrer la table.
Bonaparte pensa que George, sous la conduite de Koustam, avait eu largement le temps de s'éloigner, et guidant Joséphine vers l'appartement intérieur:
— Viens donc, incorrigible folle, t'assurer par tes yeux dr la réalité de ce que je te disais.
Et, comme un bon bourgeois, qui veut avoir la paix dans son ménage, le Consul emmena Joséphine.
Le fournisseur des armées Gorgeret, stylé par le fastueux Barras, avait consacré une partie des gains énormes qu'il avait faits, pendant la campagne de Naples, et à l'occasion du ravitaillement des troupes de Masséna, après le siège de Gênes, à s'installer dans une demeure digne de sa grande fortune. 11 avait acheté, faubourg Saint-Honoré, l'hôtel de Montbazon. Cette magnifique résidence avait été restaurée par les soins de l'architecte Percier, à ses débuts, et formait à la vulgarité du sieur Gorgeret un cadre d'une splendeur princière. L'hôtel, avec son entrée sur le faubourg, possédait une sortie sur les Champs-Elysées. Un véritable parc s'étendait sous les fenêtres de Gorgeret et allait se confondre avec la verdure des massifs de la promenade publique. Dans cette habitation, où il aurait fallu un train de grand seigneur, avec vingt laquais, des équipages et des chevaux, le fournisseur vivait comme un bourgeois, avec une femme de charge, son valet de chambre, un cuisinier, et pour toute voiture possédait le cabriolet de l'homme d'affaires.
Son luxe était à la Chaussée-d'Antin, chez Mme de Montmoran. Mais il recevait, cependant, faubourg Saint-Honoré, une fois par semaine, ses familiers, dans sa vaste salle à "manger de l'hôtel Montbazon et là où la belle maîtresse du duc de Beaufort avait montré ses grâces, Gorgeret étalait sa lourde faconde de parvenu. C'était là qu'il conférait avec ses amis politiques. Pichegru y avait logé huit jours, à son arrivée à Paris, afin de dépister la police, et déjà Moreau y était venu deux fois pour s'aboucher avec divers
nages tels que le général Liébert et certains sénateurs qui faisaient de l'opposition au gouvernement consulaire.
Le lendemain du jour où Pichegru •Hait allé visiter Moreau à (Jros-Bois, vers quatre heures, comme Gorgeret, dans son bureau, achevait avec son comptable de dresser les étals de soumission pour les vivres de l'armée de Taris, la femme de charge entra et annonça à son maître qu'un homme était dans l'antichambre et demandait à lui parler.
— Qu'est-ce qu'il veut, ce garçon-là? interrogea (Jorgeret. Est ce un solliciteur?
— C'esl plutôt un commissionnaire
— Ne peut il vous apprendre de quoi il s'agit, sans me déranger ?
— Il prétend qu'il faut qu'il vous parle à vous-même.
— Faites-le donc entrer.
Un instant plus tard l'homme parut. C'était un grand et fort gaillard, roux de poil, vêtu comme un domestique de bonne maison, tenant à la main un chapeau à galon noir. Il s'arrêta devant (ïorgerct et parut contrarié de voir là le comptable qui demeurait assis au bureau.
— De la part de qui venez-vous, mon ami? demanda le fournisseur.
— Cette lettre vous le dira, répondit l'homme .en tendant un papier à (ïorgeret.
Celui-ci lit sauter le cachet, jeta un coup d'oeil sur l'écriture, et, soudain devenu circonspect, se tournant vers son employé :
— Nous ne travaillerons pas davantage aujourd'hui. Emportez les comptes, placez-les dans votre cabinet, et revenez demain matin, à l'heure ordinaire. Bonsoir.
Il suivit le comptable dehors, s'assura qu'il parlait bien, comme il le lui avait ordonné, et sûr de pouvoir parler en liberté il revint vers le visiteur avec empressement :
— C'est Pichegru qui vous envoie ? Comment va le général ? Où est-il?
— 11 va bien et il est devant vous, dit l'homme avec un éclat de rire.
— Quoi ! général, sous ce travestissement et avec une perruque? Oh! je vous en prie, asseyez-vous... Je rougis de vous avoir laissé debout... Mais pouvais-je vous reconnaître.
— Non ! Et heureusement la police de Real ne me
découvrira pas plus que vous, sous ce costume ! Ah ça! causons, mon brave. Je sais que je puis compter sur vous et que vous êtes dévoué à la cause que nous défendons.
— Moi, ma caisse et ma vie, tout est à vous, général.
— Voilà qui est admirable ! Mais je ne veux ni de votre argent ni de votre vie. J'ai besoin seulement, pour quelques heures, de votre maison.
— Vous pouvez en disposer.
— Un rendez-vous est nécessaire, pour mettre en présence les chefs des mécontents qui rêvent de renverser le gouvernement de Bonaparte. C'est une coalition qui n'a de lien que la haine commune contre l'homme de Brumaire. Les Jacobins ne lui pardonnent pas son attentat contre la Révolution. Les généraux supportent impatiemment la tutelle d'un chef heureux, en qui ils ne veulent voir que leur ancien camarade et leur égal. Les royalistes assistent avec colère à son installation dans le palais de leur maître légitime, et bientôt, sans doute, sur son trône. Ils sont tous décidés à lutter contre Bonaparte. Mais ils agissent sans plan, chacun de son côté, au lieu de faire un coup d'Etat, ils font des complots. Le moment est venu de les réunir, de les contraindre à s'expliquer et à prendre des résolutions communes.
Gorgeret regarda Pichegru avec inquiétude :
— Mais ne craignez-vous pas que, dès qu'ils se seront parlé, ils ne s'entendent plus? Ce qui fait leur accord c'est leur désir de se débarrasser de Bonaparte. Mais après?... Quand il faudra décider de sa succession ? Comment pourra-t-on satisfaire les Jacobins, les chefs militaires et les partisans du Roi ?
— Vous avez mis, mon cher Gorgeret, du premier coup le doigt sur la plaie. Et c'est pour cela qu'il faut justement les réunir. Mais comprenez-moi bien. Il ne s'agit pas d'amener ici vingt personnes qui attireraient l'attention de la police. Vous n'aurez à recevoir que deux de nos partisans et sans doute les généraux Moreau et Lajolais.
— Ah î Moreau ! Un grand nom ! Une belle figure militaire. Mais Lajolais, un intrigant, peu scrupuleux ! Très intelligent, du reste, et bon soldat, quoique boiteux.
— C'est lui qui sert d'intermédiaire entre le parti des princes et l'armée. Quant à Moreau, que nous obtenions, grâce à lui, la coopération du Sénat, où il compte beaucoup de partisans, et nous ne lui en demandons pas davantage. Le lendemain de la restauration de la monarchie, le Roi lui fera la part si belle qu'il ne regrettera plus rien... Tel est notre plan... Voulez- vous nous aider à l'exécuter?
— Ordonnez.
— Eh bien ! voilà. Votre habitation a deux entrées. Une par le faubourg Saint -Honoré, qui pourra me servir ainsi qu'à Moreau et à Lajolais. Une autre par les Champs- Elysées, qui servira aux royalistes pour arriver jusqu'ici. Votre portier nous ouvrira à Moreau, à Lajolais et à moi. Pour la porte sur les Champs-Elysées...
— Je m'y tiendrai moi-même, si vous le voulez, et je n'ouvrirai que sur un mot dépasse.
— C'est justement ce que je voulais vous demander. Le mot de passe sera «Londres et Biville». Le retiendrez-vous?
— Parfaitement. Et quand aura lieu la réunion?
— Demain soir, à huit heures.
— C'est convenu. Comptez sur moi.
— Je n'ai plus rien à vous dire, et d'autres que moi, plus puissants, se chargeront de vous remercier.
Gorgeret se courba, plein de joyeuse reconnaissance.
— Que les Princes sachent bien que je suis leur dévoué serviteur,
— Un de ces jours, le Prince, que nous attendons incessamment, passera la mer pour se mettre à notre tête... Il connaîtra votre zèle et saura le récompenser. Mais pas un mot, n'est-ce pas? à qui que ce soit, même à votre ami le plus intime, même à votre frère, et surtout à votre maîtresse...
— Vous la connaissez ? demanda Gorgeret avec un mouvement d'orgueil.
— Non, dit Pichegru en riant. Mais je me doute que vous en avez une. Et ce sont les femmes qui sont surtout dangereuses dans les entreprises comme la nôtre.
— Je me tairai, affirma Gorgeret.
Il reconduisit le général jusqu'au vestibule et rentra dans son cabinet. 11 se tut, en effet. Et la belle Montmoran ne sut rien de ce rendez-vous qu'elle aurait eu tant d'intérêt à connaître. Gorgeret, habilement questionné par elle, se perdit dans les amplifications politiques, expliqua ses ambitions, discuta sur la nécessité, pour la royauté, quand elle serait restaurée, de s'adjoindre des hommes nouveaux en anoblissant ceux qui l'auraient bien servie. Mais, de la trame ourdie par Pichegru, il ne souffla mot ; il ne nomma ni Moreau, ni Lajolais. Il annonça même à sa belle maîtresse qu'il ne viendrait pas, le lendemain soir, chez elle, parce qu'il avait un travail très important à terminer pour les fournitures du camp de Boulogne; Il endor-
mit si bien ses soupçons qu'elle demeura convaincue que l'activité du parti royaliste se ralentissait. L'attitude calme et désœuvrée de Coster de Saint-Victor, était faite pour achever de la tromper. Cadoudal, à l'écart des menées de Pichegru, n'avait pu faire aucune confidence à ses lieutenants. MM. de Polignac et de Rivière étaient, comme lui, dans l'ignorance des démarches faites au nom de Moreau. Le secret était donc assuré, et la police, mise complètement en défaut, ne suspectait rien de ce qu'elle poursuivait avec tant de passion par des voies nombreuses. Fouché, à qui le ministère de la police avait été retiré, et qui était le seul homme capable de démêler les fils de l'intrigue savamment ourdie par Pichegru, avait de vagues soupçons, et cherchait, en amateur, à découvrir le secret.
Real, de son coté, stimulé par les appréhensions de Bonaparte, qui devinait un mouvement insurrectionnel en préparation, avait lancé en avant ses agents les plus habiles. Des troubles avaient eu lieu dans le Morbihan, où Georges essayait de réchauffer le zèle de ses partisans, le colonel Savary avait été envoyé en Bretagne par le Premier Consul. Il s'y était promené, déguisé en paysan, pendant deux mois, et en était revenu avec la certitude qu'aucun soulèvement n'était à craindre. Mais il n'avait pu trouver aucune trace de Cadoudal, que l'on savait avoir quitté l'Angleterre et que Ton soupçonnait d'être rentré en Bretagne. Si Georges n'était pas dans la Vendée ou le Morbihan, où pouvait-il être ? Ni à Hartwell, ni à Mitau. Alors en France. Et c'était là le danger.
Fouché, quoiqu'il ne fût plus ministre de la police, allait
d 1 6 LA SERRE DE L'AIGLE
le matin, aux Tuileries, voir le Premier Consul et l'entretenir de ses craintes. Il sentait, avec son flair de policier, que Georges devait être à Paris. Il aurait payé cher pour en avoir la preuve et démontrer, en l'apportant à Bonaparte, l'impéritie de celui qu'il lui avait donné comme successeur. Mais, cette fois, à l'inverse de ce qui s'était passé, au moment de la machine infernale, Fouché soupçonnait les Jacobins et Bonaparte était convaincu que le seul danger venait des royalistes. Il avait appris, de source sûre, que le duc de Berry et un des Gondé devaient venir se mettre à la tête des royalistes et tenter un coup de force contre lui. Et, exaspéré, perdant toute mesure, il déclarait tout haut, que le premier Bourbon qui se présenterait sur le sol français, serait pris comme un malfaiteur quelconque, livré à une commission militaire et fusillé dans les vingt-quatre heures. Il avait poussé la précaution jusqu'à envoyer Savary avec des gendarmes d'élite camper à Biville, après avoir fouillé toute la Normandie. Patient et ponctuel, le colonel avait monté sa garde sur la falaise et vu, chaque jour, un petit brick anglais que les gens du pays connaissaient bien, croiser entre Dieppe et leïréport, comme' s'il guettait l'occasion de jeter des passagers à terre. C'était le bâtiment du capitaine Wright, qui avait tant de fois servi au passage des royalistes et au transport dos carabines anglaises avec lesquelles les gars de M. de Frotté avaient tué tant de bleus sur les routes de Normandie. Mais, sans doute, nul prince n'était à bord, car jamais personne n'essayait de venir à terre et le brick, arrivé le malin, en vue de la terre, disparaissait énigmatique, tous les soirs, dans la brume, vers la haute mer.
Dans la salle du Café de la Régence, un après midi, Braconneau était fort occupé à jouer une partie d'échecs avec le vieux Dazincourt, le célèbre Crispin de la Comédie- Française, lorsque Lerebourg entra, d'un air indifférent, s'assit non loin de la table des deux joueurs et demanda une bavaroise. Braconneau ne sourcilla pas et continua a jouer, sans lever le nez de dessus ses pièces. Il était fort occupé à parer une menace de la tour qui pouvait amener un mat en trois coups. Au bout d'un quart d'heure de méditation et de silence, il changea son fou de place. Dazincourt dit froidement :
— C'est bien ce qu'il fallait faire. C'est le coup dePhilidor... Maintenant j'ai perdu... Vous me tenez à votre discrétion... Mon cher Lavernière, c'est plaisir de remuer du bois avec vous.
Il se leva.
— Vous partez, monsieur Dazincourt? dit le pseudo- Lavernière.
— Oui, je monte au théâtre, pourvoir si ce révolutionnaire de Talma n'a pas encore fait des siennes. . . .Imaginezvous qu'il a joué Tibère, hier soir, avec les bras nus... et
simplement drapé dans unetoge. Auguste, les bras nus !... c'est dégoûtant !
— Pourtant, vous n'ignorez pas que les Romains...
— Eh ! mon cher, nous sommes à Paris, en 1804, et non au bord du Tibre, dans la Rome impériale... Enfin, la tradition doit être respectée, ou bien tout va crouler! Mais, voyez-vous, nous sommes arrivés à la décadence... Ce n'est pas Mlle Leverd et MUe Bourgoin, ni ce pruneau desséché de Mllc Mars, qui soutiendront le prestige du Théâtre- Français. Quelle pitié ! Tout s'en va, monsieur Lavernière, croyez-moi, tout s'en va... Et quand je n'y serai plus, qui pourra jouer les grands valets?
Il serra la main de son partenaire et, après avoir été saluer la caissière, il sortit sur la place du Palais-Royal. Sans affectation Braconneau se leva, prit sa canne et son chapeau, et vint s'asseoir à la table où Lerebourg dégustait l»;iisiblement sa glace.
— C'est à moi que vous en avez? demanda-t-il.
— Oui. Mais ne parlons pas ici. Attendons d'être dehors. Il frappa sur le marbre avec une pièce d'argent, et dit
au garçon qui accourait : — Payez-vous. Celui-ci rendit la monnaie, rangea les échecs dans leur boite, plia le damier et reporta le tout à la caisse. Lerebourg et Braconneau, côte à ente, comme de bons bourgeois qui flânent, avaient par la galerie d'Orléans gagné le jardin du Palais- Royal. Là, au milieu des enfants qui jouaient, suis de n'être pas entendus par des oreilles indiscrètes, ils marchèrent à pas lents.
— .l'ai vu la comtesse, dit Lerebourg. Elle est venue me prévenir de la présence de Georges à Paris. En tout cas,
Coster de Saint-Victor est ici, et s'il n'accompagne pas Cadoudal, il le précède. Par Coster, nous sommes sûrs, à un moment donné, de mettre la main sur le chef.
— Voilà de grandes nouvelles, et qui vont réjouir M. Fouché. Où habite Coster et que fait-il?
— Pour le moment, il habite chez une charmante femme qui se nomme Mme Sinclair.
— Fille galante ?
— Non, bourgeoise aisée, veuve et qui vit librement..- Notre homme est déguisé fort habilement et se donne pour le marquis Crescenti, noble italien... Il joue beaucoup et avec un bonheur insolent. Il a emporté, avanthier, paraît-il, plus de dix mille livres au pharaon de Frascati.
— Et la dame Sinclair? Quelles fréquentations ?
— Très liée avec Mlle Raucourt et la belle George Wemmer.
— Mademoiselle George? Ah ! il y a là une indication à ne pas négliger, Lucien Bonaparte tourne autour de la belle... Qui sait si, par Lucien, on. n'essaiera pas de parvenir jusqu'au Consul. Nous savons à quel point ils sont audacieux.
— Que comptez-vous faire?
— Mais je vais m'attacher à la personne de M. le marquis Crescenti et tacher de m'introduire dans sa familiarité... Cela sera difficile, car le gaillard me connaît. Il y a quatre ans, je l'ai tiré d'un fort mauvais cas...
— Ah! Vous vous transformez si complètement! Comment pourrait-il vous reconnaître, lorsque moi, vous m'avez trompé, et qu'il a fallu que vous repreniez votre
voix habituelle... Ou plutôt celle dont vous usez, quand vous causez avec moi... Car votre voix naturelle, qui peut
se flatter de la connaître ?
Braconneau se mit à rire.
— Oui, oui, j'ai quelques petits talents... Mais Coster est aussi très habile,
T£iv plein de sang-froid et de taille à lutter contre moi. Aussi vais -je m'appliquer...
— Si vous voulez prendre contact avec lui, vous n'avez qu'à entrer ce soir à F r a s c a t i .
Quant à Mme Sinclair, elle habite un bel appartement,
au premier étage, 1:2, rue de Richelieu, à trois pas d'ici...
— Croyez-vous qu'elle sache à quoi s'en tenir sur la personnalité véritable de son amant?
— Je suis convaincu que non. Elle le croit italien et marquis. C'est en cette double qualité qu'il lui plaît.
— Je vais donc lâcher de m'introduire chez Mmc Sinclair. Elle est riche, elle a un train de maison... C'est là qu'il
faut frapper. Mais, avant tout, je dois aller voir le patron.
— M. Fouché ?
— Oui. Ils ont beau l'avoir remplacé, pour moi, c'est toujours lui qui dirige la police. D'abord il n'y a que lui qui la comprenne bien. Des Dubois, des Real, c'est une pitié ! Qu'on en fasse des conseillers d'État, des sénateurs, mais des policiers? Ils en sont bien incapables! Ah! Si M. Fouché trouve le bout du fil d'une intrigue politique, il ne sera pas long à débrouiller l'écheveau et alors le Consul sera bien obligé de lui rendre sa place, puisqu'il verra qu'il est seul capable de l'occuper...
Le front de Lerebourg se pencha.
— Votre Fouché me fait peur, c'est un être diabolique... Pour arriver à ses fins, on sent qu'il est prêt à tout.
— C'est vrai ! Mais il n'a que la passion de son métier. Et je l'ai vu épargner des ennemis personnels, quand il n'y avait pas un intérêt public attaché à leur perte... Il est susceptible de générosité et même de bonté... Mais, en dehors du service... Quand la police est en jeu, il ne connaît plus rien.
Ils étaient arrivés en causant devant la Rotonde.
— Vous n'avez plus rien à me dire? demanda Braconneau.
— Non.
— Si vous avez à me parler, venez à la Régence, aux heures que vous savez. Ou bien mettez-moi un mot chez moi et j'accours.
Ils se serrèrent la main et Braconneau, passant par le perron, s'engagea dans la rue des Petits-Champs. La révélation de Lerebourg confirmait une observation qu'il avait
faite la semaine précédente. Dans une foule de curieux rassemblés sur la place du Carrousel, pour assister à une revue passée par Bonaparte, il avait cru reconnaître Picot, le domestique de Georges. Celui-ci, en se voyant observé, avait aussitôt disparu. Mais Braconneau avait un coup d'œil infaillible. Et maintenantque la présence deCosterde Saint-Victor lui était révélée, il était sûr de ne pas s'être trompé.
Or, Picot ne pouvait pas être à Paris sans Cadoudal. Il achevait de ruminer ces choses, lorsqu'il arriva rue du Bac, chez Fouché. L'ancien ministre habitait un magnifique hôtel où il menait grand train, tenant table ouverte, et occupant autour de lui toute une clientèle de gens attachés à sa fortune. Il se préparait à rentrer au ministère, et, pas un instant, il n'avait cessé de suivre le mouvement des partis. Braconneau, introduit par l'huissier, dans le cabinet de Fouché, trouva son patron occupé à reviser les comptes de sa propriété de Ferriôres. L'ancien oratorien possédait déjà une grosse fortune, que les concussions dont il avait été accusé avaient largement alimentée. Il repoussa les états qu'il examinait, et, faisant signe à Braconneau de s'asseoir, il attendit, sans le questionner, que son agent parlât.
— Citoyen ministre, fit le policier, je crois être sur que Georges est à Paris. J'avais déjeà, il y a quelques jours, reconnu Picot, son domestique. Je viens d'être averti que son lieutenant Coster de Saint- Victor est iri.
— Savcz-vous où le prendre?
— Oui, citoyen ministre. Faut-il l'arrêter?
— Gardez-vous-en bien. Seulement surveillez-le étroitement.
— Je prendrai sa piste ce soir et ne la quitterai plus.
— Pas un mot à Real de ce que vous avez découvert. Il nous jetterait quelque maladroit dans les jambes et nos oiseaux seraient vite envolés.
— Je ne travaille pas pour le citoyen Real, dit sèchement le mouchard. Je ne m'occupe que de vos affaires...
— Je sais que vous m'êtes dévoué, Braconneau, je ne l'oublierai pas.
— Citoyen ministre, j'aime le travail bien exécuté. Real n'est pas un artiste. 11 fait de la police en conseiller d'Etat. Cet homme-là m'ennuie. Je n'ai pas de goût à le servir.
Fouché sourit. Il savoura tout ce qu'il y avait de louangeur dans la déclaration de son agent. Celui-ci impassible entama un autre ordre d'idées :
— Il paraît que le Consul a rompu avec Mlle Laurence, cette lectrice de Mme Murât dont il s'était engoué . On raconte que la jeune personne a eu la prétention de placer son frère, comme colonel, dans la garde consulaire... Le Premier Consul, qui était déjà fatigué d'elle, a été outré de l'au-« dace de cette favorite, qui voulait s'occuper des affaires de l'armée. Il l'a fait congédier par sa sœur, avec vingt mille francs d'indemnité. Voilà Mme Bonaparte tranquille pour quelque temps...
— Vous retardez, Braconneau. Le Premier Consul a fait venir Mlle George à Saint-Cloud, hier soir.
— Mlle George? répéta Braconneau.
Son regard se perdit dans le vide, il réfléchissait. Ce que lui avait raconté Lerebourg lui revenait en mémoire.
Mme Sinclair, maîtresse de Coster de Saint-Victor, était liée avec Mlle Raucourt et Mlle George. Et en un instant, un trait d'union s'était établi entre les relations du conspirateur royaliste avec Mme Sinclair et le nouveau caprice du Consul pour la belle Wemmer. Le hasard pouvait avoir seul amené la rencontre. Mais elle n'en existait pas moins et il fallait en tenir compte. Comme une araignée qui tisse sa toile, sa pensée rapide nouait les fils épars de ces intrigues diverses, pour en faire une trame unique. Ce qu'il entrevoyait là, il n'était pas possible que Coster ne l'eût pas remarqué lui-même. Et de là à en tirer parti, il n'y avait que la distance de la conception à l'exécution. Or, Braconneau savait que Georges exécutait audacieusement et rapidement. Fouché l'avait laissé méditer à loisir. Il savait tout ce qu'il était en droit d'attendre de l'intelligence du policier. Il reprit, cependant, après un instant:
— Vous ne savez rien des menées de Moreau ? Je sens de ce côté et dans tout le parti Jacobin des résistances à la politique du gouvernement et des velléités de révolte contre l'autorité du Consul. Lucien, lui-même, fait des grâces aux adversaires de son frère. C'est un frondeur, et je le crois jaloux. . .
— Il est, comme Joseph, convaincu que ses capacités sont très supérieures à celles de Bonaparte, et ne se ferait pas prier beaucoup pour dire que c'est à lui que le général doit son élévation.
— Il y a du vrai, dit Fouché. Bonaparte, au 18 brumaire, fut au-dessous de la situai ion. Et, sans Lucien, qui fît appeler les grenadiers, et sans Murât, qui voulait tout tuer. je ne sais pas comment l'affaire aurait fini... Ce n'est
cependant pas Lucien qui a fait la campagne d'Italie, ajouta l'ancien oratorien, avec un mince sourire.
— En tout cas, je ne sais rien de Moreau que tout le monde ne sache : à savoir qu'il est mécontent et qu'il boude...
— Je crois qu'il fait mieux et qu'il conspire...
— Alors les royalistes d'un côté, et les révolutionnaires de l'autre.
— Et peut-être tous ensemble, unis par un pacte secret. Ah ! Si on pouvait les prendre sur le fait! La belle opération ! Et quelle rentrée triomphale au ministère!
— Gela n'est pas vraisemblable, à cause du caractère de Moreau. Mais la haine pousse à de bien grandes compromissions... Je veux étudier ce problème.
Fouché ouvrit le tiroir de son bureau, et prenant des billets de banque et des rouleaux de louis, il les tendit à Braconneau :
— Ne soyez pas ménager de l'argent. On ne fait rien avec rien. Et il est possible que vous ayez des concours à rémunérer. A quelque heure du jour ou de la nuit, ne craignez pas de venir me trouver. Vous savez que je suis toujours libre pour les affaires.
Il le salua d'un signe de tête amical, et, sans même attendre qu'il fût sorti, il se remit à l'examen de ses comptes.
Cadoudal, après avoir logé à Ghaillot, dans une petite maison louée par le marquis d'Hosier, s'était installé rue Carême-Prenant, dans un appartement bourgeois où une cachette avait été installée très habilement par un menuisier nommé Spain. Cette cachette communiquait
avec la propriété voisine, et, par une remise à voiture, Georges était libre de gagner la rue. Il s'ennuyait prodigieusement à Paris. La vie qu'il menait, ne pouvant sortir que la nuit, et avec les plus grandes précautions, paraissait intolérable à cet homme habitué au plein air et à la fatigue des marches. Il accueillit avec joie l'offre transmise par Pichegru de se rencontrer avec Moreau. 11 voyait, dans ce conciliabule, le moyen de mettre un terme à l'inaction où il se consumait. Il fut convenu, avec l'émissaire de Pichegru, que Georges se trouverait à l'entrée des Champs-Elysées vers neuf heures. MM. de Rivière et de Polignac devaient être prévenus et, de leur côté, venir au rendez-vous. Georges, qui vivait dans l'appartement de la rue Carême-Prenant, en compagnie de son domestique Joseph Picot et de son fidèle compagnon de guerre, le chouan Taillard, laissa Picot pour garder le logis, et emmena Taillard, avec lui. Ils étaient armés chacun d'une paire de pistolets à deux coups et d'un large poignard. Hardis et vigoureux, ils auraient tenu tête facilement à quatre hommes. Ils se dirigèrent par la rue Saint Honoré vers les Cbamps-Élysées. Et comme neuf heures sonnaient, ils arrivèrent, par la rue de la Bonne- Morue, a l'angle de la place. La nuit était très noire. Ils marchèrent de long en large, sous les arbres, et après un très court instant, ils virent s'approcher un promeneur qui, après les avoir croisés de très près, en les examinant, revintsur eux et les aborda. C'était Pichegru.
— Nous sommes tous exacts, c'est bien, dit-il. Ne restons pas la. Nous pourrions attirer L'attention. Du reste, il est l'heure d'entrer.
Il s'approcha du mur d'un des jardins qui bordaient les Champs-Elysées et frappa à une petite porte en disant les mots de passe. Elle s'ouvrit aussitôt. Ils entrèrent dans un véritable parc, planté d'arbres magnifiques, autour de vastes pelouses ornées de corbeilles de fleurs qui parfumaient l'air de la nuit. Sans parler, derrière l'homme qui leur avait ouvert, la porte, ils arrivèrent auprès d'une serre. Là ils reconnurent Gorgeret, qui les accueillit avec de solennelles révérences. Il était déjà enivré de voir dans son salon le duc de Rivière, le comte Armand de Polignac, le général Moreau. La présence de Gadoudal, représentant des Princes et leur délégué redoublait son émoi. Il tremblait de peur, en jouant sa vie, et exultait d'orgueil en se trouvant mêlé à une affaire politique de première importance. 11 ouvrit, lui-même, la porte du salon, car il avait pris soin d'éloigner ses domestiques, et mit Georges en présence de Moreau. Ils ne s'élaient encore jamais rencontrés. La ferme hardiesse aventureuse de Gadoudal fut appréciée par, le général républicain qui s'inclina. La noble et sévère attitude de Moreau imposa le respect au violent Georges. Il fit trois pas et dit avec Un sourire :
— J'ai du plaisir à trouver un homme, devant moi, et non ce chat écorché de Bonaparte.
— Prenez garde, fit Moreau. C'est un chat qui a de terribles griffes.
— Nous allons les lui rogner, si vous voulez nous y aider.
11 jeta un regard autour du salon. Pichegru dit un mot à l'oreille de Gorgeret qui sortit. Les ennemis de Bona-
parte restèrent en présence. Georges attira une chaise à lui et s'asseyant à califourchon, comme s'il était à son bivouac, il commanda d'un air tranquille, en véritable chef :
— Messieurs, prenez place.
Rivière resta adossé au marbre de la cheminée. Moreau s'assit sur un fauteuil, auprès de Pichegru. Taillard et Polignac s'installèrent sur un canapé. Pichegru le premier prit la parole :
— Nous sommes réunis, ce soir, ici, par la nécessité qui s'impose à tous les citoyens de prendre des mesures de défense contre les
projets liberticides conçus par Bonaparte et sa clientèle, et qui ne tendent à rien de moins qu'à l'établissement d'un régime dictatorial. Déjà le mot d'empire a été prononcé. Si. nous ne prenons les devants, la France se réveillera, un beau matin, garrottée, muselée, réduite en esclavage par cet ambitieux. Êtes-vous disposés à le laisser faire ?
Cadoudal dit :
— Non.
— Gomment vous y prendrez-vous pour l'empêcher d'exécuter ses desseins ?
— En le faisant disparaître, répondit doucement Rivière.
— Et par quel procédé?
— C'est ce que le général Cadoudal va nous expliquer. A ces mots de « général Cadoudal », Moreau fronça
légèrement le sourcil. Son vieil esprit républicain, son respect de la hiérarchie militaire se révoltèrent spontanément, au fond de lui, à l'énoncé de ce grade gagné dans la rébellion et le brigandage. Il ne put se défendre de se souvenir que ses soldats d'Allemagne, ses braves Mayençais, avaient fait le coup de feu contre les chouans de Georges. Il vit Taillard, à qui il ne manquait que sa peau de bique pour redevenir Brise-bleu. Un malaise serra le cœur de Moreau. Il eut le sentiment qu'il n'était pas à sa place et qu'il jouait sa gloire. Il fut tenté de se lever et de partir. Mais il détestait trop Bonaparte, il resta.
— Messieurs, dit Georges, si les propositions que j'ai faites, à différentes reprises, avaient été acceptées, nous serions depuis trois ans, délivrés de Bonaparte et du régime
consulaire. J'avais malheureusement autour de moi, vous vous en souvenez, monsieur de Rivière, plus d'hommes politiques que d'hommes d'action. Les petits moyens étaient ceux qui avaient chance d'être approuvés. On complotait, on rêvait des attentats, que, pour ma part, je n'approuvais pas. Et le poignard de Ceracchi n'avait point mes sympathies, ni la machine infernale de ce pauvre Saint-Régeant. Mais la faveur de la majorité était acquise à ces procédés. Il en est résulté, par deux, fois, une hécatombe de malheureux, poursuivis avec un acharnement impitoyable par Bonaparte et déportés dans des colonies pestilentielles. Le général Pichegru, qui s'est échappé providentiellement de Sinnamari, est ici pour le dire. Je ne parle pas du massacre de badauds causé par l'explosion de la rue Saint-Nicaise. Et tout cela pour n'arriver qu'à ce résultat : consolider le pouvoir de Bonaparte, en le faisant passer pour l'homme providentiel, à la vie duquel étaient attachés les destins de la nation. Belle affaire ! Si l'on m'avait laissé exécuter mon projet, je vous réponds bien que le tyran aurait disparu et que la France débarrassée aurait pu respirer librement.
— Quel était donc votre projet? demanda Moreau.
— Mon projet d'autrefois est mon projet d'aujourd'hui. Et comme j'étais prêt à l'exécuter, il y a trois ans, je suis prêt à l'exécuter demain. J'ai tout mon monde sous la main : Vingt de mes plus braves chasseurs du Roi, commandés par Coster de Saint-Victor, Taillard et moi. Des uniformes de dragons sont réunis, les armes sont prêtes, les chevaux sont h l'écurie. Tout est centralisé à Courbevoie, chez un nourrisseur, qui est de nos fidèles. Je
fais monter mes hommes à cheval. Je prends la direction du mouvement, et je vais attendre le Premier Consul au pont de Boulogne. En plein jour, j'attaque son escorte, je culbute sa voiture, je lui passe mon sabre au travers du corps, ou je lui casse la tête avec mes pistolets, et c'est fini. C'est une embuscade, un combat. 11 est armé, il est entouré de ses soldats, accompagné de ses aides de camp, il peut se défendre. Je compte qu'il se défendra. Je n'en aurai que plus de satisfaction à le tuer, et infiniment plus d'honneur.
11 y eut, après cet exposé, un lourd silence. 11 sembla que les paroles de Cadoudal avaient terrifié tous ces hommes pourtant si braves. Moreau demeurait immobile, regardant avec persistance une fleur du tapis. Rivière impassible, le dos à la cheminée, examinait froidement le vainqueur de Hohenlinden, qui se débattait en proie à une angoisse morale inexprimable.
Enfin Moreau ne put se contenir davantage.
— Appelez votre acte comme vous voudrez, parez-le de tous les incidents les plus brillants, ce n'en sera pas moins un guet-apens et un assassinat. Je n'y participerai pas !
— Eh ! qui vous le demande, répliqua durement Georges. Est-ce que j'ai besoin de vous? Je me charge de la besogne. Vous apprendrez, comme le commun des citoyens français, que Bonaparte a cessé de vivre. Alors que ferez-vous? C'est là, à ce moment précis, que vous pouvez m'aider. Jusquelà vous m'êtes inutile. Mais il faut que nous nous entendions sur les suites de l'affaire. Donc expliquons-nous, sans réticences. Bonaparte est mort. Vous pensez bien que sa
séquelle va s'agiter. Ses créatures sont au pouvoir. Junot et Murât commandent à Paris et vont essayer de sauver la situation, au profit d'un des frères. Joseph, probablement. Peut-être Lucien.. .
— Gela, jamais ! s'écria Moreau avec véhémence.
— Bon ! Voilà déjà un point d'acquis. Vous ne voulez pas de la famille... Alors, comment vous y prendrez-vous, pour couper court à toute velléité de dictature militaire?
— Je monterai à cheval, je me ferai escorter par des généraux et des officiers qui me sont dévoués, et je me rendrai au Sénat. Là, j'ai un parti puissant qui se rangera derrière moi. Je provoquerai l'élection d'un nouveau Consul.
— Et vous comptez bien être nommé, dit Rivière. Soit. Quel sera, le lendemain de votre arrivée au pouvoir, votre attitude vis-à-vis du Roi et du parti royaliste?
— Le Roi ? Monsieur le Comte de Provence. . .
— Sa Majesté le Roi Louis XVIII, frère et héritier légitime du Roi Louis XVI, puisque le dauphin est mort au Temple.
— Mais il est à Mitau, en Pologne...
— Il n'y restera pas. Nous le ferons revenir... Sa rentrée en France suivra de près la mort de Bonaparte, déclara Rivière
— Comment la population accueillera-t-elle son retour? demanda Moreau. Entre le départ des Princes pour l'émigration, et leur rentrée en France, il y a toute la Révolution.
— C'est bien ce que nous pensons, dit M. de Polignac.
11 y atonie la Révolution, avec ses massacres, ses infamies, ses dilapidations, ses pillages, tout le sang versé sur les échafauds, toutes les blessures faites à la conscience chrétienne. Croyez-vous que si Bonaparte n'avait pas rétabli l'ordre dans la société, fait cesser les massacres et ramené les prêtres, la France, de tous ses vœux, n'appellerait pas un sauveur? Mais Bonaparte, ne vous y trompez pas, c'est encore la Révolution. L'Europe a horreur de lui, comme des pernicieux principes qu'il représente. Elle ne tolérera pas qu'il monte sur le trône, et il a déjà le pied sur la première marche. Il faudra se battre, et la France ne respire que depuis la paix d'Amiens. Bonaparte supprimé, c'est, de nouveau, la Révolution avec son anarchie et sa violence, ou bien la restauration de la royauté. Il faut choisir.
— La royauté, déclara Moreau, est impossible ! 11 faudrait vingt ans de guerres pour la faire accepter à la France décimée et épuisée.
Georges se dressa furieux et allait provoquer un éclat. Rivière le calma d'un geste.
— Quelle erreur est la votre, général, dit-il avec force. La France est le pays le plus moutonnier qui §oit. Croyezvous qu'après quinze ans de régime jacobin son goût pour la hiérarchie, son respect de l'autorité soient détruits, et qu'elle se plaise dans le désordre et l'anarchie? Non! certes ! Elle est profondément monarchique. Une faction de quelques milliers de scélérats s'est emparée du pouvoir et en abuse pour terroriser les citoyens, mais ne confondez pas l'opinion publique avec les hâbleries de ces charlatans et les violences de ces forcenés. En une semaine, l'esprit de la France serait orienté, à nouveau, vers des destinées
plus rassurantes et ceserait avec reconnaissance et satisfaction qu'elle retrouverait les anciennes institutions. Rappelez-vous ce qui s'est passé en thermidor, lorsque ce scélérat de Robespierre est tombé sous les balles d'un gendarme, comme un brigand qu'il était. Quels cris de soulagement, lorsque les têtes de Saint-Just et de Couthon roulèrent, à leur tour, dans le panier! Allez, ne vous faites pas d'illusions sur ce qui se passerait au lendemain d'une restauration monarchique. La France dirait : Enfin, je vais pouvoir vivre tranquille !
— Mais l'armée ? s'écria Moreau.
— L'armée? On la comblerait de faveurs et d'honneurs. Les chefs seraient conservés dans leurs grades, les soldats seraient bien logés, bien nourris, bien payés.
— Mais l'œuvre immense, administrative, financière et législative de la Convention. Toute l'armature nouvelle donnée à la France et qui assure la liberté et l'égalité des citoyens...
— Oui vous dit qu'on veuille y toucher '/Le Roi Louis XVlll est plus libéral que vous ! Il sait fort bien qu'on ne remet pas les institutions de tout un pays sur le métier, pour leur rendre leur force et leur signification anciennes. Il s'acmodera... Ou, plutôt, il accommodera les institutions nouvelles avec ses conceptions personnelles, et, de ce travail, un pouvoir paternel et fort sortira pour le plus grand bonheur des Français ! Croyez-vous que nous nous présentions avec des projets de contre-révolution ? Nous serions-nous abouchés avec vous, dans ce cas? Nous connaissons trop voire haute vertu et la fermeté de votre conscience pour être venus vous demander de trahir les principes de lonle
votre vie et de renier votre glorieux passé. Non ! Vous n'aurez rien à abandonner de vos idées. Vous servirez, comme nous, et sans effort, le Roi, parce que vous vous apercevrez bientôt qu'en France, il n'y aura point de tyran, mais un Français de plus !
Moreau, à cet habile exposé, ne fit aucune réponse. Il se leva, avec une grande agitation, et son visage exprima l'anxiété qui s'était emparée de sa pensée. Il marcha silencieux, frappant fortement du talon le plancher et paraissant avoir oublié complètement la présence des émissaires du Roi. Enfin, Georges, aussi troublé par ses ardeurs que Moreau l'était par ses doutes, se leva et allant au-devant
du général républicain, il le saisit par le bras, puis le regardant gravement :
— Allons! Citoyen Moreau, dit-il. Le moment est venu de prendre un parti : 11 faut vous décider.,. Marcherezvous avec nous?
— Jamais, pour le Roi ! dit nettement le vainqueur de Hohenlinden. C'est impossible.
— Alors, c'était donc pour votre compte que vous vouliez renverser Bonaparte ? demanda le chef chouan avec son ironie paysanne. N'espérez pas que nous soyons vos dupes ! Remplacer Bonaparte par Moreau ne nous suffirait pas. C'est un trop petit jeu pour nous !
— Je crois, Messieurs, fit Moreau, en reprenant tout son sang-froid, que nous n'avons plus rien à nous dire. Il est donc bien inutile que nous nous revoyions.
— Ali ! mais ! se récria Georges, il va de soi que le secret le plus complet sera gardé par vous, sur ce qui vient d'être exposé ici. Je vous préviens que si vous commettiez la moindre imprudence de langage, j'irais vous chercher, fûtce au milieu d'une armée, et que vous ne m'échapperiez pas !
— J'ai autant d'intérêt que vous à me taire, répondit Moreau. Du reste, je vous donne ma parole .
Les royalistes s'inclinèrent. Rivière s'approcha de la porte qui donnait sur le vestibule, et, l'ouvrant, s'adressa à Gorgerct qui veillait la, lui-même, pour assurer le mystère de la délibération.
— Mon cher hôte, voulez-vous, je vous prie, faire sortir le général, de façon à ce qu'il ne soit vu de qui que ce soit.
— Venez avec moi, général, dit le fournisseur. Je vais vous conduire.
Rivière regarda, une fois encore, Moreau, et le vit ferme et résolu :
— Nous allons agir, général, dit-il. Souvenez-vous que, même au lendemain de la réussite de notre plan, vous aurez encore le droit de vous raviser.
Moreau hocha la tête :
— Vous avez trop attendu ! L'aigle plane bien haut, maintenant, pour que vous puissiez l'arrêter dans son vol.
Il salua, et, conduit par Gorgeret, il s'éloigna. Dans le salon, aussitôt Moreau sorti, Georges s'était laissé aller à toute la violence de son caractère :
— Quel sot ! s'écria-t-il, avec sa morgue et ses scrupules ! Le petit Corse n'a pas fait tant de façons, lui, quand il s'est agi d'escamoter le pouvoir! Allons! il faut nous entendre à nous seuls, et ce sera suffisant, si vous voulez me donner carte blanche...
— 11 le faut bien, dit Rivière, en reparaissant dans le salon, puisque cet Aristide, ce Phocion ne veut pas abandonner sa République !
— Ainsi donc, voilà qui est entendu, je me charge de l'aflaire... Fiez-vous à moi et à mes chouans : elle sera vivement menée. Hein, Taillard?
Le brigadier ne répondit pas, mais un rire fendit sa bouche et rida son rude visage basané. Ses lourdes mains velues et dures se crispèrent menaçantes, et, entre ses lèvres, il laissa échapper une sorte de sifflement, qui lui servait à donner le signal à ses hommes, au moment de l'attaque.
— Ah ! ah ! voilà que tu te crois dans la lande, mon gars, dit Georges avec jovialité. Patience ! Tes chasseurs
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du Roi te comprendront aussi bien sur la routede Boulogne, que sur celle de Vannes, quand tu siffleras ! Le chef chouan redevint grave.
— Il faut, Messieurs, que nous prenions une résolution définitive. Nous ne devons pas nous séparer avant d'avoir décidé l'action et approuvé les moyens que je compte vous proposer.
-r- Puisque nous marchons seuls, cela devient tout à fait simple, dit M. de Polignac.
— Et plus ce sera simple, plus nous aurons de chance de réussir.
— Mais, dit Pichegru, il faut, pour que vous enleviez le Premier Consul sur la route, qu'il soit à Saint-Gloud ou à la Malmaison, et, en ce moment, il est à Paris... Il est rentré, ce matin, pour la parade de demain dans la cour du Carrousel...
— Vous savez bien qu'il est toujours en mouvement. Dans deux jours, il peut être reparti pour Saint-Cloud, à moins qu'il n'aille à Pont-de-Briques, pour inspecter les troupes de Ney...
— Je serai renseigné de la façon la plus précise sur ses projets. Nous avons, dans sa maison, un affidé de la meilleure qualité. C'est sa femme ! Par Joséphine, dont les relations aristocratiques sont très étendues, nous savons touteequi se passe chez lui... Une heure après que le départ de Paris sera décidé, j'en serai informé par quelqu'un de l'entourage et j'agirai en conséquence...
— Avez-vous besoin du concours de l'un de nous?
— En aucune faron, et je tiens même à tout conduire seul... Vous n'avez pas mes habitudes, vous me gêne-
riez... Mes hommes ne seraient pas tranquilles, comme lorsqu'ils n'ont affaire qu'à moi... J'ai Goster et Taillard, cela me suffit... A nous trois, nous ferions le coup, s'il le fallait...
— Je sais de quoi Goster est capable, dit Rivière... C'est un lion ! Brise-Bleu a fait ses preuves... Quant à vous, Georges, vous valez quatre hommes, à vous tout seul... Cependant, méfiez-vous. Vous pouvez vous trouver en face de Rapp, Lasalle et Murât... Ces trois-là vous valent, et vous feriez jeu égal avec eux, sans plus... Et, pendant ce temps-là, Bonaparte aidé de l'escorte taillerait en pièces vos chasseurs du Roi... Ne péchez pas par la confiance. Assurez votre exécution... Ah! j'aimerais mieux saisir Bonaparte dans un appartement, à l'intérieur, que sur la grande route, et entouré de ses plus fidèles... Tenez, attendez deux jours... Laissez-moi le temps de penser à cette affaire, de chercher un bon piège...
— Ces hommes de cabinet sont terribles, avec leurs retardements, grogna Georges. Voilà encore l'expédition à vau-l'eau... 11 va falloir des si, des mais, des car... Mordieu ! Laissez-moi traiter cela à coups de sabre !... Si j'échoue, vous le verrez bien ! Vous en serez quittes pour recommencer.
— Un peu de patience !
— Mais, moi, je crève, enfermé dans votre Paris ! Au moins, dites-moi ce que vous méditez... Je verrai bien si cela est réalisable.
— ■ Eh bien ! Voilà. Si vous avez vos renseignements sur ce qui se passe dans le ménage du Consul, j'ai aussi les miens sur ce qui se passe à. côté. Savez-vous que Bona-
parte s'est échauffé pour une belle fille qui joue au Théâtre- Français et dont son frère Lucien est l'amant, ou fort près de l'être? Cette belle fille, qui se nomme George comme vous, mon cher Cadoudal, a été appelée dernièrement à Saint-Cloud. Mais Mme Bonaparte, qui avait eu vent de l'aventure, est arrivée au milieu du rendez-vous, et on n'a eu que le temps tout j uste de rhabiller la belle, de la mettre en voiture et de la ramener à Paris. Le Consul, au lieu de la satisfaction de son caprice, a eu une bonne scène de jalousie de sa chère moitié et est plus engoué que jamais de la George, qui a dix-sept ans, une tournure de nymphe et une bonne volonté charmante. De la faire revenir, soit aux Tuileries, soit à Saint-Cloud, en ce moment, il ne peu être question, sous peine d'un esclandre nouveau. On cherche donc un endroit où la tourterelle et l'aigle pourraient se rencontrer. La comédienne habite une maison à locataires, où il ets impossible d'aller, sans être reconnu. Il se peut donc que, d'ici à vingt-quatre heures, on puisse surprendre Bonaparte en galante aventure, et se défaire de lui dans les conditions les plus fâcheuses pour sa gloire. Est-ce que cela ne vaut pas la peine d'attendre?
Il y eut un silence. Georges lui-même n'osa pas aller à rencontre de cette proposition. C'était, en effet, tellement avantageux pour le parti de pouvoir abattre son ennemi dans une aventure galante et de faire mourir, sur un sofa grivois, l'homme qui aurait du succomber, dans le fracas de la bataille, sur un lit de drapeaux.
— Eh bien ! Soit! dit Cadoudal, j'attendrai.
— Voilà donc qui est entendu, lit Polignac. Maintenant,
Messieurs, si vous avez des commissions pour Hartwell, je vais demain retrouver M. le comte d'Artois.
— Le ramènerez-vous ? demanda ironiquement Georges. Vous savez que le bruit s'est répandu de l'arrivée imminente de l'un des Princes.
— Le Consul, lui-même, en a été, paraît-il, fort ému.
— Il n'a pas besoin de s'inquiéter, fit avec fort peu de respect le chef chouan. Nos maîtres, Messieurs, ne sont pas des coureurs de risques... Oh ! les Stuarts étaient d'une autre trempe !
— Peuh ! insinua Pichegru, sans Monk...
— Ah ! général, vous vous réveillez, dit Rivière en riant. Votre ami Moreau ne me paraît pas disposé à devenir le restaurateur de la monarchie, dût-il être fait duc et vice- Roi... Mais à quoi bon, d'ailleurs, ajouta le diplomate avec un significatif regard, ces postes d'honneurs ne sont-ils pas déjà promis?
— Moreau est un homme qui ne sait jamais se décider... Jetons le à l'eau, il nagera, et fort vaillamment. Remarquez qu'il n'a jamais pris l'initiative, à la guerre... Mais toutes les fois qu'il a reçu la bataille, il s'est vite retrouvé et, au milieu du feu, il a fait merveille...
— Bon, bon! fit Georges... A ce moment-là, nous n'aurons plus besoin de lui... Ses amis seront déjà dans nos bras, quand il prendra le parti de leur conseiller de s'y précipiter.
Use leva, et jetant sur ses compagnons un regard décidé :
— Dans vingt-quatre heures, Messieurs, si je n'ai pas de nouvelles de vous, j'agis. Là-dessus, allons nous coucher. Viens, Taillard.
Et suivi de Brise-Bleu, il sortit.
Dans son boudoir, étendue sur une ottomane, la belle Montmoran abandonnait, d'un air d'ennui, sa blanche main aux gros doigts ornés de bagues du munitionnaire énamouré. Il était assis, sur un pliant de bois doré, près de la charmante femme, et lui parlait de sa tendresse avec une chaleur qui ne paraissait pas l'impressionner. Elle regardait obstinément le plafond et laissait sans réponse les protestations de son amoureux décontenancé :
— Vraiment, comtesse, fit-il, avec un mouvement de mauvaise humeur, vous n'écoutez pas un mot de ce que je vous dis!
— Mais si, mon ami, je ne perds pas une parole de vos propos si flatteurs : je suis belle, vous m'adorez, votre rêve serait de ne jamais me quitter, vous êtes prêt à donner votre vie pour moi... Iïein ? n'est-ce pas tout cela que vous venez de me confier?... C'est très bien ! Cela n'est pas nouveau! Vous me régalez, tous les jours, de cette petite oraison... Mais, c'est très bien !
— Ah! vous êtes mauvaise! s'écria Gorgeret, en se levant. Vous me réduisez au désespoir...
— .Je ne suis point fâchée de l'apprendre! répliqua la
comtesse d'un ton sérieux. Après toutes les bontés que j'ai eues pour vous, je vois que je n'ai fait qu'un
ingrat!
— Un ingrat ! Ah ! voilà comme vous me jugez !
Moi qui ne respire que pour vous, moi qui donnerais... Que ne donnerais-je pas pour faire de vous ma femme!
— Commencez par ne plus porter cet affreux nom de Gorgeret, et soyez comte ou marquis...
— Vous savez bien que c'est impossible. Notre infâme gouvernement égalitaire ne reconnaît plus les titres anciens, ce n'est pas pour en accorder de nouveaux!... L'affreux Bonaparte ne fera jamais de comtes ni de marquis, n'est-ce pas? J'irais bien en Autriche acheter des par-
chemins... Mais un titre du Saint-Empire, en France, aujourd'hui, ce serait me perdre!
— Alors, ramenez le Roi ! A quoi s'occupent donc vos amis ? Je les croyais plus ardents !
— Ah i fit Georgeret, d'un air mystérieux. Ils le sont plus que vous ne pensez.
— Eh ! là! conspirez-vous, mon cher ami, pour tout de bon? Je ne vous avais pas, jusqu'ici, pris au sérieux ! Mais vous allez m'intéresser vivement... Voyons! contez-moi cela !
— Que me demandez-vous là, comtesse?
— Craignez-vous que je vous trahisse?
— Non, certes ! Mais j'ai juré le secret.
— Il n'y a pas de secrets, pour moi, dans cette tête-là, dit-elle gaiement, en faisant rasseoir son galant auprès d'elle. Eh bien ! le fameux Georges s'apprête-t-il à mettre Paris à feu et à sang ?
— Non pas ! Il ne s'agit pas de bouleverser les sujets de Sa Majesté Louis XVlll...
— Mais de les débarrasser de leur tyran, hein? Gorgeret ne répondit qu'en hochant la tête.
— On veut l'enlever? Mais c'est bien scabreux !... C'est cela, n'est-ce pas ?
Le munitionnaire poussa de gros soupirs, mais ne souffla mot.
— Répondez donc! ricana la comtesse, en lui mettant ses belles lèvres à portée du baiser.
— Il y va de ma vie! gémit Gorgeret, ce sont des gens terribles !
— Terribles, pour Bonaparte ! Mais pas pour vous, qui
les aidez, ni pour moi, qui suis de cœur avec eux !
— Car vous êtes de cœur avec nous, n'est-ce pas, comtesse ?
— La belle question ! Avec mon nom et mes origines ! Suis-je pas Vendéenne?
— Ah! ils ne vous connaissent pas! Vous m'avez tant défendu de prononcer votre nom devant eux!
— Sans doute! Songez à ma réputation. Je suis faible pour vous, mais je ne tiens pas à ce que tout le parti en soit sûr... Et, si nous nous marions, il vaut mieux que vous n'ayez pas l'air d'épouser votre maîtresse.
— Vous avez raison. Et tout ce que vous me conseillez est si sage !
— Aussi vous vous défiez de moi !
— Pouvez-vous le croire?
— Prouvez-moi le contraire...
— En vous disant...
— Ce qui a été résolu...
— Eh bien ! Mais jurez-moi. . .
— Le secret! Eh ! oui, je vous le jure, allez donc!
— Eh bien ! On doit se servir de ma maison pour attirer le Premier Consul à un rendez-vous.
— Avec qui ?
— Je l'ignore, on ne me l'a pas dit.
— On vous traite donc en subalterne?
— Si vous saviez quels personnages se trouvaient là, avec moi, répliqua Gorgeret plein d'orgueil, vous ne douteriez pas de mon importance dans le parti !
— Des chouans?
— D'autres aussi !
— Quoi ! des gens du gouvernement? ..
— Non ! des adversaires, mais républicains.
— Ah ! Moreau, sans doute !
— Ce n'est pas moi qui l'ai dit.
— Mais il y était ! Et encore...
— Pichegru!
— Eh ! voyez-vous cela ! Et en fait de royalistes. . . Georges, naturellement...
Elle baissa les yeux, craignant que la flamme de ses regards n'avertît le munitionnaire de l'intérêt passionné qu'elle prenait à son interrogatoire. D'une main distraite, elle prit l'oreille de son gros amant, et en roula le lobe, doucement, entre ses doigts. Enamouré, il dit :
— L'homme le plus capable me paraît être le duc de Rivière...
— Ah ! 11 était présent aussi celui-là. Et encore...
— Le comte Armand de l'olignac, et une espèce de bête féroce qui répond au sobriquet de Brise-Bleu.
— Taillard ! cria la comtesse, en devenant blême. Ah ! Taillard ! Que ne le disiez-vous tout de suite!
— Nous le connaissez?
— Je crois bien que je le connais! répondit la jeune femme avec un rire nerveux. Taillard, le brigadier de Georges, son homme de confiance, son valet à lout faire! Je suis bien aise de savoir qu'il est de l'affaire, je vais m'y intéresser tout particulièrement...
— Ah ! Si nous pouvions réussir ! Quelle belle situation j'aurais ! Songez, ma chère comtesse, à ce que je pourrais atlendre du Roi !
— Le cordon de Snint-Louis et une grande charge...
— Et des lettres de noblesse... Et alors, vous ne craindriez plus de déchoir en acceptant ma fortune...
— Taisez-vous! dit-elle avec coquetterie. Je vous traite trop favorablement !
Elle donna un léger soufflet sur la joue de son adorateur, puis revenant à ce qui la préoccupait si âprement :
— Votre maison, d'ailleurs, est parfaitement placée pour un coup de main. Entrée par le faubourg, entrée par les Champs-Elysées. Des jardins tout autour... Tous les moyens d'accès et de fuite... C'est parfait! Et qui a eu cette idée magnifique ?
— Mais, moi !
— Bon ! Ne vous en vantez jamais ! Laissez-en la gloire à vos compagnons. Ils ne vous serviront que plus activement au jour des récompenses.
— Ah ! que d'esprit vous avez !
— Et, pour quand, cette équipée?
— Le jour n'est pas encore fixé. Il faut que Bonaparte revienne aux Tuileries.
— C'est juste !
La comtesse devint rêveuse. Elle semblait regarder, au loin, un spectacle qui la passionnait... Ses dents se serrèrent, ses yeux s'enfoncèrent sous ses arcades sourcilières, et sa charmante figure prit un caractère de dureté effrayante. Puis un soupire passa sur ses lèvres, et elle hocha la tête.
— A ôjuoi pensez-vous? demanda Gorgeret inquiet.
— Oh ! A des choses d'autrefois, que vous venez de me rappeler, avec ces histoires de complot.
— Des choses désagréables pour vous?
— Elles le furent pour moi, elles le seront, lot ou tard, pour d'autres.
Elle parut oublier complètement ce dont ils venaient de
parler si passionnément et questionna le munitionnaire sur ses affaires. Elle se fit rendre compte des adjudications pour l'armée de Paris, des fournitures pour l'armée d'Italie, et poussa (iorgeret dans de tels développements qu'il oublia le complot, ce qu'il en avait dit, et fut parfaitement convaincu que M"'c de Montmoran avait déjà oublié tout ce qu'il lui en avait raconté.
Le lendemain, Bonaparte, à l'improviste, rentra aux Tui-
leries, avec toute la Cour. Les journaux annoncèrent son retour, et le drapeau, signe de sa présence dans le Palais, flotta sur le dôme du pavillon central. Un des premiers personnages qui se présentèrent fut Fouché. Bonaparte était dans son cabinet avec Bourienne, lorsque l'aide de camp de service gratta à la porte et prévint que Fouché était là. Le Consul fit un signe de tête, et sans s'interrompre de marcher, en tirant de ses doigts crispés le bout de la manche gauche de son uniforme, il continua de dicter la lettre commencée. Après cette lettre, une autre, et la correspondance aurait continué, si, au moment où Bonaparte revenait près de la table, Bouricnne, en changeant de plume, n'avait dit ce seul nom : Fouché.
— C'est vrai, il est là, fit Bonaparte.
Il ouvrit la porte du cabinet et passa dans le salon. L'ancien ministre de la police, debout, attendait.
— Bonjour, citoyen Fouché, dit Bonaparte, vous avez quelque chose à m'apprendre?
— Oui, général-consul... et de fort important. Georges est à Paris avec Joseph Picot son domestique, et Coster de Saint-Victor, son lieutenant.
— Je le sais, dit sèchement Bonaparte. Real me l'a affirmé hier.
— Mais, vous a-t-il dit que le général Pichegru et le général Moreau complotaient avec eux?
— Moreau ! s'écria Bonaparte en pâlissant. Moreau ! C'est impossible ! Je sais bien qu'il me hait, mais conspirer avec les chouans... Lui 1
— Et Pichegru ?
— Celui-là est capable de tout! Il est complètement
dévoyé. Mais Moreau... Avez-vous la preuve de ce que vous me dites?
— Je l'aurai.
— Vous ne l'avez donc pas? Moreau! Un pareil homme ! Et qui était, au 18 brumaire, à côté de moi !
— ■ C'est ce qu'il ne vous pardonne pas !
— Ne l'ai-je pas bien traité? Je lui ai donné l'armée d'Allemagne, les troupes les plus nombreuses et les plus braves! Pendant que je ne gardais, pour moi, que la petite armée de réserve, qui a combattu àMarengo. Et il se compromettrait à ce point? Lui, si prudent, si avisé ! C'est impossible !
— Georges et lui se sont rencontrés ! Pichegru était présent. Je suis sûr du renseignement.
— Mais qu'ont-ils résolu? A-t-il adhéré aux projets des brigands? Ceux-là, c'est très simple : ils veulent m'assassiner. Jamais je ne croirai à cela de la part de Moreau !
— Vous êtes devenu bien confiant!
— Et vous bien soupçonneux !
— C'est mon état !
— Vous défendiez, autrefois, les jacobins!
— Parce que je les croyais innocents !
— Sont-ils donc coupables aujourd'hui?
— Ils s'agitent !
— Oui les mène?
— Les incorrigibles révolutionnaires, ceux qui ne peuvent se consoler d'avoir vu fermer leurs clubs et de ne plus terroriser la France...
— Il faut qu'ils en prennent leur parti : ces temps-là sont passés, on ne les reverra plus...
— Comment le leur faire croire?
— Ils sont donc aveugles?
— C'est que justement ils ne le sont pas. Ils voient fort bien où s'achemine le Consulat, et à pas de géants...
— Où donc, s'il vous plaît?
— A l'Empire.
— Eh ! c'est la nation, elle-même, qui le demande, c'est l'armée qui l'acclame.. .
— Comment voulez-vous que Moreau y consente, lorsque vos lieutenants, eux-mêmes, grognent sans se gêner.
— Je le sais, mais ils sont fidèles ! Lannes est un homme qui jure, mais qui se ferait tuer pour moi. Ney est frondeur, mais il m'aime... Bessières, Augereau, Soult, Davout sont sûrs...
— Et Bernadotte?
— Oh ! celui-là, vous le trouveriez dans un complot, que je ne m'en étonnerais pas. Il n'a jamais cessé de faire de l'opposition. Au moment de Marengo, sa conduite a été fort suspecte... Et s'il n'avait pas été le beau-frère de Joseph...
— Vous l'auriez fait passer devant une cour martiale et fusiller sans hésiter... Mais la police vous a bien servi... Les proclamations imprimées et déjà répandues ont été saisies et détruites... Vous n'avez su aucun gré à ceux qui vous ont, en cette circonstance, épargné les plus graves soucis. Mais cela c'est dans l'ordre... La nature humaine est ainsi faite, et les plus grands hommes sont les plus ingrats !
— Citoyen Fouché !
— Ce n'est pas pour vous, général, que je parle. Vous
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ne m'avez pas puni de vous avoir bien servi... Je dois donc vous être reconnaissant. Si un des nombreux boulets qui se croisaient près du village de San-Juliano, pendant que vous assistiez à la déroute de la division Chambarlhac, vous avait tué, avant que Desaix arrive, je n'aurais eu qu'à me croiser les bras pour changer la face de l'Europe... Mais j'ai eu confiance en votre destinée. J'ai averti votre frère Joseph... Et je suis en disgrâce!
Bonaparte ne répondit pas. Il marcha dans le salon, le front penché et parut avoir complètement oublié la présence de Fouché. Il réfléchissait profondément. Sa figure pâle était immobile, et ses yeux baissés ne trahissaient point les sentiments qu'il éprouvait. Après un quart d'heure de promenade et de méditation, il s'arrêta devant Fouché, resté debout au milieu de la vaste pièce, et lui dardant un regard impérieux :
— Vous avez dit que vous auriez les preuves de la connivence de Moreau avec Georges, apportez-les-moi.
Il n'ajouta pas un mot, ne fit aucune promesse. Mais le ton de sa demande et les circonstances où elle se produisait, autorisaient pour Fouché les plus ambitieux espoirs, L'ex-ministre s'inclina :
— Général, vous les aurez.
Et, prenant congé, il se retira. Bonaparte rouvrit la porte du cabinet, revint à Bourienne, qui toujours assis devant le bureau attendait son maître, et sans même une question, reprenant le fil de ses idées, il recommença à dicter sa correspondance en marchant et en tirant le parement de son uniforme.
Vers le soir il cessa. Ses facultés de travail n'étaient
point dépassées. Il n'en connaissait point la limite. Mais sa tache quotidienne était achevée. Toutes les lettres qu'il avait à adresser, tous les ordres qu'il voulait envoyer étaient entassés sur le bureau de Bourienne, et n'avaient plus besoin que d'être remis au net, après une très simple révision. Bonaparte s'approcha de la fenêtre et regarda, sur la terrasse des Tuileries, le mouvement des promeneurs. Le soleil descendait à l'horizon, dans un flot de pourpre, et les cimes des vieux arbres du parc flambaient comme embrasées. On frappa un coup léger à la porte du cabinet topographique, par lequel le cabinet de Bonaparte communiquait avec le petit escalier qui montait aux appartements. Duroc parut. Il s'approcha du Premier Consul, et, sortant de sa poche un nœud de ruban, il le lui montra.
— La personne qui a apporté ce nœud est là? demanda Bonaparte.
— Elle a demandé à vous parler et je l'ai conduite chez moi. Elle y attend vos ordres.
— Elle n'a été vue par qui que ce soit?
— Uniquement par l'aide de camp de service qui est venu m'avertir.
— C'est bien, allons la retrouver.
11 traversa le cabinet des cartes, dans lequel travaillait le géographe Bâcler d'Albe, et prit le petit escalier qui montaitchez Joséphine, llpassadevantlaporte des appartements et arriva à l'étage supérieur. Duroc prit les devants, et, s'étant assuré que personne ne guettait, il fit entrer le Consul. Assise dans une bergère, auprès de la fenêtre, la comtesse de Montmoran attendait. La coquetterie chez une jeune et jolie femme ne perd jamais ses droits, et si grave
que soit la démarche faite par elle, il ne lui est pas indifférent d'être admirée. Mme de Montmoran était vêtue d'une ravissante robe de mousseline de l'Inde, qui moulait dans un fourreau léger et moelleux sa taille souple. Sa magnifique poitrine et ses blanches épaules se montraient sous fécharpe qui avait coulé jusqu'à la saignée du bras. Un turban bleu clair, orné d'une gracieuse aigrette de plumes retenue par un saphir, encadrait son fin visage aux yeux bruns, à la bouche fraîche. Elle était chaussée de petits souliers de satin bleu à cothurne, et au travers de ses bas à jour, la chair de sa jambe apparaissait rose. Elle voulut se lever, mais d'un geste impérieux Bonaparte la fit rester assise. Arrêté à quatre pas d'elle, il la regardait en souriant, comme ravi parle tableau inattendu et charmant de cette femme élégante et parée, dans le cabinet sombre et sévère.
— Restez ! dit-il, vous êtes fort bien là !
Duroc avait disparu. C'était un homme plein de tact, qui savait juger les situations.
— Vous avez donc du nouveau à m'apprendre, dit Bonaparte, qui, avec son admirable mémoire, avait, en un instant, retrouvé présente à sa pensée l'entrevue au bal masqué et les promesses de Mme de Montmoran.
— Oui, général, et vous jugerez combien ce que j'ai découvert est important...
Il n'écoutait pas du tout ce que Mm,! de Montmoran lui disait. Il lui avait pris la main et maniait ses doigts (ins emprisonnés dans une mitaine blanche.
— Vous avez une main charmante, dit-il, quel âge avez-