‹ La Serre de l'aigleChapitre 5 sur 7 · VOI1S · texte numérisé non relu

VOI1S

— Général !. gronda la comtesse, avec une moue de mécontentement. De quoi allez-vous vous occuper, lorsque je viens vous avertir d'un danger mortel...

— Ma reconnaissance est grande, fit-il, mais est-ce une raison pour que je n'admire pas votre beauté?

A le voir galant et distrait, la comtesse eut un mouvement d'impatience. Elle eut le soupçon que Bonaparte pensait qu'elle s'était présentée à lui sous un prétexte, pour se faire désirer et obtenir qu'il s'occupât d'elle. On le savait prompt à l'engouement et très généreux avec celles qui arrivaient à lui plaire. Peut-être le Consul s'imaginaitil avoir affaire à une admirable intrigante qui, sous le couvert de secrets d'État, tentait une entreprise sur le cœur ou les sens du maître de la France. Elle se révolta, et rudement, retirant sa main d'entre les doigts qui la pressaient:

— Au lieu de faire le galantin, général, occupez-vous de défendre l'État et vous-même. On veut vous tuer et

je vous apporte les moyens de prendre les assassins.

Il fronça le sourcil, sa lèvre fine se crispa comme lorsqu'il était en colère :

— Vous êtes bien dédaigneuse de ce que tant d'autres solliciteraient à votre place! dit-il. A quoi bon alors, cette toilette, et ces bras nus et cette gorge offerte, et. . .

— Je ne vous offre que la vie ! général, fit Mme de Montmoran, avec un sourire. Est-ce une raison pour me présenter fagotée devant vous? Vous avez, décidément, la conquête dans le sang ! Et, que ce soit une armée, ou une femme, il faut que vous triomphiez d'elle !

Le vainqueur d'Arcole releva la tête et regarda la fine

physionomie de la jeune femme. Il apprécia son ton mesuré et railleur, qui accusait la bonne race. Il sut faire la diffé-

rence entre la femme, qu'il avait devantlui, et les lectrices, d âmes pour accompagner et autres domestiques auxquelles il av ait distribué ses faveurs. Il ne fit plus le lieutenant et repre nantson air d'autorité :

— Eh bien ! expliquez-vous, je vous écoute. Après, c'est vous qui m'écoutcrez, si cela vous plaît.

— Général, une réunion a eu lieu, il y a vingt-quatre heures, dans une maison que je vous désignerai si vous me donnez votre parole de ne pas frapper celui à qui elle appartient.

— Pour quelle raison ?

— La meilleure de toutes. C'est par lui que j'ai su ce que je viens vous apprendre.

— Bien ! Il se nomme?

— Gorgeret.

— Le fournisseur des armées? précisa-t-il aussitôt.

— Oui, général.

— Il a trafiqué en Italie, au moment de la conquête de Naples... Très riche de ses déprédations... On ne peut se passer de ces gens-là !... C'est un malheur ! 11 y a là une réforme administrative urgente à faire... Mais tout est à faire !... Continuez... Donc, chez ce Gorgeret, on s'est réuni. Qui cela?

— Georges Cadoudal, d'abord, puis Rivière, Polignac et enfin Pichegru et Moreau...

— Vous en êtes sûre ?

— Comme de vous voir.

— Moreau assistait à la réunion?

— Il y assistait.

— Avec Cadoudal, Rivière et Polignac?

- — Avec eux, et d'autres, que je néglige de vous nommer, du fretin, mais qui sera pris, tout de même, dans le filet !

— Et que veulent-ils?

— Vous attirer chez Gorgeret, sous le prétexte d'un

rendez-vous avec une fille dont vous avez, paraît-il, envie, en ce moment, et qui vous a été amenée, la semaine dernière, à Saint-Gloud. La séance a été troublée et on s'ingénie à vous en procurer une plus tranquille et en lieu sûr. Ce lieu serait la maison de Gorgeret et c'est là qu'on veut se défaire de vous.

— Si ce que vous me racontez est exact, le citoyen Gorgeret me rend un immense service. Quant à vous...

— Moi je travaille pour ma main, comme on dit chez vous, en Corse. Ces hommes sont mes ennemis. Ils m'ont outragée et je me venge.

— Cela ne peut me dispenser de vous récompenser.

— Eh ! Général, dit-elle en souriant., vous vouliez déjà m'accorder vos faveurs avant que j'aie parlé.

— -Il ne saurait, entre vous et moi, s'agir d'une passade, dit Bonaparte, en fixant sur la comtesse ses yeux perspicaces. Vous êtes au-dessus des coquetteries banales, et je vois en vous autre chose que de la galanterie...

— Vous avez raison de méjuger ainsi, et, si vous avez confiance en moi, je vous servirai utilement.

Le Consul s'était levé et commençait à marcher dans le cabinet de Duroc, oubliant déjà le sexe de celle devant qui il parlait à mots brefs et entrecoupés, tout à sa recherche des moyens mis en œuvre par ses ennemis.

— Oui, je comprends... C'est cette petite George qui est l'amorce du piège... Sans qu'elle s'en doute, certes... Peut-être même n'est-elle pas encore informée... Mais qui, dans son entourage, mène celto intrigue? Sapiéha?... Pour le compte de l'Autriche, peut-être... Non !... L'Autriche se bat, elle n'assassine pas!... Lucien?... C'est

impossible! 11 y perdrait trop!... Sa vanité, si grande qu'elle soit, ne peut l'étourdir au point qu'il se croie capable de me remplacer...

— Ne cherchez pas si haut, insinua Mme de Montmoran. Il y a autour de cette George, dont vous venez de me révéler le nom, des subalternes, qui sont les vrais dirigeants de l'affaire... Une petite Mme Sinclair et un séduisant marquis Crescenti, qui n'est autre que Coster de Saint-Victor, le lieutenant de Cadoudal... L'une est la maîtresse de l'autre et tous les deux sont liés avec la Raucourt et la Wemmer... C'est de là que vient le coup... Les deux comédiennes sont en quête d'un endroit tranquille où vous puissiez rencontrer votre jeune déesse... La Sinclair, à l'instigation de Coster de Saint-Victor, va faire choisir la maison de Gorgeret comme lieu de rendezvous. La combinaison m'apparait, maintenant, aussi claire que si je l'avais préparée moi même... Vous allez la voir se développer sous vos yeux. Vous êtes averti, agissez en conséquence...

Bonaparte s'était arrêté devant la jeune femme, il réfléchissait, mais pris par une défiance instinctive, il ne trahissait plus sa pensée en parlant tout haut. A présent, il combinait son plan, en silence, paraissant regarder Mmc de Montmoran et ne la voyant même pas. Oui, préparer une contre-attaque pour répondre à la hardie offensive des royalistes. Les prendre à leur propre piège, les saisir tous là, en flagrant délit d'attentat, et les écraser jusqu'au dernier. La nuit était venue, peu à peu, et le silence s'était fait dans le jardin. Par-dessus les arbres, tout noirs dans un ciel clair, les étoiles s'allumaient une

à une. Instinctivement Bonaparte leva les yeux, et brillante celle, à qui superstitieusement il liait son destin,

apparut très haute et très pure. Il lui adressa un amical sourire, en la voyant si lumineuse et si belle. Au même moment, dans le lointain, sourde et roulante, la retraite battue par les tambours de la garde du palais se fit entendre. L'obscurité s'était faite et les deux interlocuteurs ne distinguaient plus que leurs vagues silhouettes. Bonaparte, dit :

— Il est tard, voilà plus de deux heures que l'on m'attend...

— On, c'est Mmo Bonaparte, dit la comtesse.

— Oui, Madame, c'est M,nc Bonaparte.

Et c'est là son bon côté, elle ne se plaint jamais. Ce n'est pas une raison pour que je la fasse attendre plus qu'il ne faut.

Il ouvrit la porte et appela Duroc. Le général, assis

près de la porte, gardant son maître, apparut aussitôt;

— Vous allez reconduire Madame, jusqu'à la Cour du Carrousel.

— J'ai une voiture qui m'y attend.

— C'est fort bien. Duroc, à quelque heure, dans quelque circonstance que Madame se présente ici, vous la recevrez et viendrez me prévenir, où que je sois.

— Merci, général, dit la comtesse. Comptez sur moi.

— Bonsoir et au revoir.

Bonaparte seul, reprit les escaliers, les couloirs, arriva au cabinet topographique, entra dans son cabinet où Bourienne continuait à mettre au net la correspondance, et ouvrant la porte du salon, il parut sur le seuil. Assise en grande toilette, en compagnie d'Hortense et de Caroline Murât, Joséphine, depuis deux heures, se tenait aux ordres de son mari. Elle accueillit son entrée avec un sourire. Caroline dit avec gaieté :

— Voilà le cinquième poulet que le service de bouche met à la broche. ..

Bonaparte dit :

— Espérons que celui-là sera bon.

Il embrassa paternellement Hortense et, s'asseyant à table, il commença à dîner, servi par Roustam.

Dès le lendemain matin, il envoya chez Fouché un de ses aides de camp, avec l'ordre de ramener séance tenante l'ex-ministre de la police. Pendant la nuit, le travail de ses réflexions l'avait amené à la nécessité de prendre des informations sur cette comtesse de Montmoran, avec laquelle, en quelques heures, il était entré en confiance plus qu'il n'avait coutume de. le faire, avec ses plus

fidèles, en quelques années. Qu'élait, en réalité, celte femme, d'où venait-elle, que préparait-elle? Dans quelle mesure pouvait-on compter sur sa coopération ? Il savait que Fouché avait, en ce qui touchait à la police, une mémoire aussi étendue que la sienne, en ce qui concernait l'armée. On pouvait le questionner, à l' improviste, sur tel agent, sur tel criminel, sur n'importe quelle affaire, il fournissait immédiatement le renseignement demandé. Il connaissait tous ses mouchards, comme Bonaparte, par leur nom, tous ses officiers. Et, avec le flair remarquable qui lui était personnel, s'il ignorait ce que le Consul voulait connaître, il devait être en mesure de le renseigner en vingt-quatre heures. Bonaparte savait bien que Real, très habile et très probe magistrat, n'était pas assez délié pour le servir en pareille occurrence. Quant à Savary, c'était un bouledogue militaire, on ne pouvait que le. lancer sur des coupables. Il faisait une razzia, aveuglément et sans pitié.

Averti que Fouché venait d'arriver, Bonaparte sortit de son cabinet et alla recevoir l'ancien ministre dans le salon d'attente. Il interrogea, d'un coup d'œil, le visage morne et le regard éteint du policier. Il le vit impassible comme toujours. Il ne s'attarda pas aux préambules :

— Citoyen Fouché, depuis que je vous ai vu, il s'est produit des incidents graves. Les soupçons que vous aviez sur Moreau se confirment. Je sais que Georges et lui, en présence de Pichegru, se sont rencontrés.

L'ancien ministre ne sourcilla pas, son regard resta terne, sa figure n'eut pas un tressaillement. Il attendit.

— Je sais qu'il y a collusion, entre les royalistes et les jacobins, contre moi...

Fouché leva la tête et avec la main fit un signe de dénégation.

— Ah ! Vous ne croyez pas à une entente...

— Je sais, général, qu'elle a été refusée. Moreau est allé, en effet, à un rendez-vous, où il a rencontré Georges et différentes personnalités appartenant à la faction royaliste... Je sais qu'une offre de participation lui a été faite et qu'il l'a refusée.

— Êtes-vous sûr de ce que vous avancez là?

— Je tiens le renseignement de l'entourage même du général Moreau... Un nommé Lajolais a parlé...

— Le général Lajolais, un intrigant, chassé de l'armée... Qu'a-t-il déclaré?

— Il a prétendu tenir du général Liébert...

— Autre intrigant !

— Que Moreau n'aurait consenti, à aucun prix, à servir les Princes, et que, dans le cas où il aurait accepté de marcher, c'eût été uniquement à son profit et pour devenir dictateur. . .

— Gela ne me surprend pas! Mais était-il d'avis, aussi, de me tuer?

— Mes renseignements n'éclairent pas ce point spécial. . . Bonaparte, adossé à la cheminée, ne questionnait plus

Fouché, mais celui-ci n'était pas au bout de ses explications.

— Je sais que, en ce moment, le citoyen Real fait rechercher dans les prisons, les condamnés arrêtés pour cause de chouannerie et place auprès d'eux des « mou-

tons » chargés de leur tirer des révélations. De son coté, le colonel Savary surveille inutilement la falaise de Biville. Le lieu de descente des royalistes étant éventé, ils en ont déjà changé. Ils entrent maintenant par la frontière de Belgique et par celle d'Allemagne. Il y a un foyer d'agitation dans le duché de Bade, où l'on signalait dernièrement la présence du général Dumouriez auprès du duc d'Enghien...

— Je rappellerai Savary, aujourd'hui même. 11 me sera plus utile à Paris qu'en Normandie.

Fouché eut un mince sourire, qui en disait long sur le cas qu'il faisait des talents du favori de Bonaparte. Il y eut un silence, puis le Consul d'un air indifférent demanda :

— Connaissez-vous à Paris une citoyenne de Montmoran, femme assez galante, jolie du reste, et que l'on voit dans les lieux de plaisir ?

Fouché dit :

— Mais, général, votre Préfet de police devrait être en mesure de satisfaire votre curiosité.

— Assurément, mais je profite de ce que vous êtes ici pour vous interroger. Si vous ne savez rien, n'en parlons plus.

L'ancien ministre sourit :

— La citoyenne Montmoran a été employée, par moi, en Bretagne, lors de la dernière prise d'armes de Cadoudal. C'est une femme liés intelligente, besoigneuse et qui m'a coûté cher.

— Qu'a t-eile l'ait?

— Elle est devenue la maîtresse de Georges, et, par trois fois, a failli nous le livrer. A la troisième fois elle a

été surprise en flagrant délit, et traitée sans ménagements...

— Elle hait Georges?

— De toutes ses forces.

— Peut-on se fier à elle?

— Contre Georges, oui.

— Et autrement?

— Gela dépendra du prix qu'on y mettra. C'était pour m'interroger sur le compte de la comtesse de Montmoran que le Consul m'avait envoyé chercher?

— Oui.

— Un de mes meilleurs agents est mieux documenté que moi sur la dame. Il a travaillé, avec elle, en Bretagne. Je pourrais la faire surveiller, par lui, pour plus de sûreté.

— Vous le pouvez. Et informez-moi. Au revoir, citoyen Fouché.

Ainsi, tout se précisait dans la pensée de Bonaparte, et il commençait à voir clair dans le jeu de ses adversaires. Les royalistes et les jacobins voulaient se défaire de lui, mais les uns ne visaient pas le même but que les autres. Entente pour renverser, désaccord pour restaurer. Donc ils ne pouvaient pas marcher ensemble. Mais étaient-ils moins coupables, pour ne pas s'entendre ? Quant aux indications données par la Montmoran, elles étaient exactes, et le plan du complot qu'elle annonçait devait s'élaborer sous les yeux de Bonaparte et avec sa participation. Car tout reposait sur son caprice pour la belle George et sur son désir de la revoir. Il était donc maître de la situation et pouvait fixer le lieu du rendez-vous, il avait le moyen de saisir et d'écraser, d'un seul coup, tous ses ennemis.

Ceux-ci étaient, au même moment, fort occupés à nouer les fils de leur trame. La petite citoyenne Sinclair logeait rue de Richelieu, et c'était chez elle, quoiqu'il n'y habitât pas officiellement, que le marquis Crescenti passait la plus grande partie de son existence. Absolument affolée de ce beau garçon, Virginie Sinclair ne voyait que par lui, trahissait, sans le moindre scrupule, son protecteur attitré le riche plumassier Louvet, et son amant de cœur le beau colonel Fournier. Pas un instant elle n'avait mis en doute la personnalité du noble italien. Elle croyait à son accent et à son marquisat. Sa préoccupation unique était d'empêcher un conflit entre le colonel et le marquis. Mais, très heureusement, Fournier était avec son régiment au camp de Boulogne et ne pouvait que très rarement s'échapper pour venir embrasser sa gentille amie. Quant au plumassier, elle ne s'en occupait même pas. Très tenu par sa femme, qui était jalouse, il ne pouvait jamais se présenter chez elle que de quatre heures à six heures, avant son dîner, et quand il arrivait à se rendre libre le soir, ce n'était qu'à la faveur d'un repas de corps ou de réunions commerciales. Et ces occasions étaient rares. D'ailleurs, en homme bien appris, il prévenait de sa venue. On ne sait pas ce qui peut arriver, et il n'est jamais bon pour un vieil homme de surprendre une jeune femme. Virginie était donc fort tranquille, fort heureuse, et caressait, dans ses rêves, le projet de devenir marquise en Italie. Elle était en extase quand elle entendait Costcr parler de Florence, où il n'avait jamais mis les pieds, et il lui semblait que tous les parfums de la vallée de l'Arno, évoquée par son amant, lui caressaient le visage. Goster s'amusait de la

naïve adoration de Virginie, et sans rien lui laisser pénétrer de ses desseins, il se servait d'elle très habilement. Il avait pensé, dès qu'il avait été informé par Gadoudal de

ses projets, à se servir de l'appartement de la petite Sinclair pour

ménager une entrevue entre Bonaparte et la belle Wemmer. Il avait été mis au courant par les papotages des femmes de l'aventure de Saint-Cloud. George l'avait naturellement contée à Raucourt, et Virginie n'avait pas tardé à la connaître. Elle en avait fait le récit à son amant : — Comprends-tu, mio Giulio, ce pauvre Consul, qui est

dérangé au bord du bonheur? Et comme c'est agréable, pour la chère George, au moment où elle est en chemise, et, tu peux m'en croire, elle est admirable dans ce costumelà, d'être rhabillée à la hâte, et fourrée en berline, et puis fouette cocher...

— Quand elle espérait fouetter tout autre soze !

— Et tout ça pour la mère Beauharnais, avec ses dents gâtées et sa poitrine qui tombe... Car si nous portons la taille sous les bras, c'est à cause de cette vieille-là. Il faut que la citoyenne soit soutenue... Et alors, nous toutes, qui n'avons pas besoin de tuteurs...

— Quoique vous soyez de bien zolies poupilles !...

— Enfin ! la petite est revenue comme elle était partie. . . Et il faut ménager au souverain une nouvelle entrevue... Ce qu'il a aperçu l'a beaucoup échauffé, paraît-il... 11 a envoyé une très jolie parure de camées, le lendemain, par son valet de chambre...

— Mais où pourront-ils bien se réunir ? demanda Crescenti. Oune maison paisible, oune personne discrète... Comme vous...

— Oh ! cher ami, vous n'y pensez pas!... Eh! après tout, pourquoi pas? Le Consul viendra en redingote avec un chapeau rond.

— Incognito !

— Alors, aussi bien ici qu'ailleurs! On lui mettra des fleurs dans les jardinières... On lui préparera une collation ! Quel amusement!

— Et quel honnour !

— Oui, tu as raison, Giulio, et j'en parlerai à lacitoyenne Raucourt...

Ayant amorcé son affaire, Coster ne souffla plus mot de Bonaparte, ni de George, et laissa au zèle galant de Virginie Sinclair le soin de préparer le piège où viendrait se prendre le Consul.

Mais, quelques jours plus tard, la charmante Virginie eut une surprise qui bouleversa toutes ses idées et eut pour résultat de l'attacher bien plus passionnément encore à son cher Giulio. Lorsque Coster restait la nuit, chez sa maîtresse, sa préoccupation était d'assurer le secret de son déguisement. Sa perruque brune habilement serrée sur sa tête cachait ses cheveux blonds. La teinte bistre de son visage obtenue avec le brou de noix était solide et descendait jusqu'au milieu de sa poitrine. Il prenait néanmoins de très minutieuses précautions pour garantir son personnage contre la curiosité de la petite Sinclair. Il s'arrangeait pour que la lumière, le soir, ne fût pas trop près de son visage, et le matin il se levait toujours le premier. La paresseuse jeune femme restait au lit et Coster avait tout loisir de s'habiller sans crainte d'être surpris. Il se croyait si sûr de n'avoir rien à redouter qu'il se relâcha, peu à peu, de sa défiance, et que souvent, alors qu'il était dans le cabinet de toilette, il causait avec Virginie par la porte entre-bâillée. Un matin, pendant qu'il peignait ses cheveux blonds, avant de les cacher sous sa perruque, un instant enlevée, la petite Sinclair eut la fantaisie d'aller embrasser son cher amant. Elle sauta sur la peau d'ours qui servait de descente de lit, et entrant, ses petits pieds nus dans des mules de satin, rose et décoiffée, une épaulette de sa chemise tombée jusqu'au coude et montrant une gorge ravissante, elle lit irruption dans le cabinet de toi-

lette. Joyeusement elle s'avançait les bras tendus, mais elle s'arrêta tout à coup, figée par la surprise, la bouche et les yeux grands ouverts. L'homme qu'elle voyait devant elle n'était pas son amant. Blond de Cheveux, blanc de teint, il n'avait plus rien du brun et basané marquis Grescenti. Et cependant c'était bien la même taille élégante et vigoureuse, le même regard, le même port de tête. La jeune femme poussa un cri et avec un geste de frayeur :

— Giulio ? est-ce toi ? qu'est-ce que cela signifie ? Coster eut une moue de mécontentement, et, cessant de

baragouiner, comme il avait cessé d'être grimé, il répondit :

— Cela signifie que je me suis laissé prendre, comme un maladroit. Ne t'inquiète pas, ma petite Virginie, tu n'as pas devant toi un autre homme que celui qui était dans ton lit, tout à l'heure. Seulement, si tu tenais à ce qu'il fût Italien et marquis, il faut en faire ton deuil. 11 n'est que Français et bon gentilhomme !

— Oh ! quelle surprise ! fit la petite citoyenne Sinclair, en se laissant tomber sur une chaise, comme si elle avait les jambes cassées.

Elle regarda Coster pour se rendre un compte exact des changements survenus dans la personne de son amant, et constata, avec plaisir, qu'il était encore plus joli garçon avec ses cheveux et son teint naturels qu'avec sa perruque et sa teinture. Mais elle fui aiguillonnée par une ardente Curiosité;

— Tout cela est bel et bon ! Mais qui es-tu? Il faut avouer qu'il n'est pas ordinaire de tromper une femme,

pendant si longtemps, de lui jouer la comédie, comme un véritable acteur... N'es-tu pas comédien?

— Non ! fit Coster en riant, je ne suis pas comédien !

— Es-tu banqueroutier, faux monnayeur ?...

— Non ! Rien de tout cela ! Tu me flattes ! Banqueroutier, ou faux monnayeur? Je serais plus riche que je ne suis.

— Alors tu conspires !

Cette fois Coster ne rit plus. Il remit sa perruque brune, acheva de passer une couche de brou sur son visage, et redevenu le marquis Crescenti :

— Écoute, ma petite Virginie, j'ai, pour me cacher, des raisons tellement graves que si je venais à être découvert je risquerais ma tête...

— Oh ! cela est évident ! J'ai deviné, tu conspires ! Oh mon Dieu ! Et moi qui t'aime tant, qu'est-ce que je deviendrai au milieu des inquiétudes que tu vas me causer?..

— Je ne te causerai aucune inquiétude, mon cher amour. Je vais achever de me vêtir, puis je t'embrasserai, avec toute la reconnaissanceque j'ai pour les bontés dont tu m'as comblé, je partirai d'ici et nous ne nous reverrons plus.

— Pourquoi ? pourquoi ? cria Virginie devenue pâle.

— Parce que je ne puis me punir de mon imprudence qu'en m'écartant de toi, et que je dois m'y résoudre, quelque chagrin que j'en ressente.

— Ah ! tu n'en ressens pas ! Cruel que tu es ! gémit la jeune femme en pleurant. Tu ne m'as prise que comme un divertissement, mais tu ne m'as jamais aimée ! Et moi, pauvre fille, je t'adore ! Qu'est-ce que je vais faire, si tu me

quittes? Je ne me sens vraiment vivre que depuis que je suis à toi !

— Allons, mon ange, tu as bien aimé Fournier, et cependant tu l'as oublié! Quelques autres, sans doute, avant lui... Tu m'oublieras de même !

— Jamais !

— Allons ! Sois raisonnable !

— Non ! si tu m'abandonnes, je ne sais de quoi je suis capable ! Je te dénonce et je me perds avec toi !

— Voyez-vous ce petit monstre !

— Pourquoi te défîes-tu de moi ? Me crois-tu capable de te trahir? D'ailleurs, je ne te demande pas ton secret. Je sais qui tu es, à présent, cela me suffit. Je n'en veux pas apprendre davantage ; mais ne t'en vas pas. Reste auprès de moi. Je te défendrai, s'il le faut ! Et je t'aime, je t'aime !

Elle était, en parlant ainsi, passée de sa chaise dans les bras du jeune homme. A travers la batiste et les entredeux de dentelles, sa chair rose palpitait. 8a tête désolée et caressante se roulait parmi ses cheveux, sur l'épaule de son amant. Elle était charmante et voulait plaire. Elle y réussit et Coster resta.

A la suite de l'entrevue qu'il avait eue, avec les chefs royalistes, Moreau avait été en proie aux sentiments les plus contradictoires. Sa haine contre Bonaparte était bien égale à celle de Georges. Mais l'idée de recourir à l'assassinat, pour se défaire d'un ennemi, ne pouvait pas être acceptée par l'âme loyale du soldat de la Révolution. Il n'avait jamais versé le sang que sur le champ de bataille, et, après le combat, il avait toujours su se montrer humain pour les blessés et les prisonniers. Les soldats de Gondé n'avaient jamais été passés par les armes, dans son camp. C'était un homme fier, loyal et brave. Mais il était jaloux. Et, chez lui, il avait deux mauvaises conseillères : sa femme et sa belle-mère qui, plus enragées que lui contre ce qu'elles appelaient « la faction Bonaparte », ne cessaient pas d'exciter l'esprit aigri de Moreau et le poussaient aux pires extrémités.

Le général rentra chez lui tout bouillant encore des émotions ressenties. Mme Hélot et Muie Moreau l'attendaient, anxieuses, instruites de sa démarche et pressées d'en connaître le résultat. Elles furent déçues. Moreau, après quelques brèves paroles indifférentes, s'enferma

seul dans son cabinet, où il se promena, en réfléchissant, une partie de la nuit. Au matin, il se coucha, et toujours muet, mais plus calme, il fit mander vers onze heures, son secrétaire Fresnières.

Celui-ci était très avant dans les secrets du général. 11 savait les démarches de Pichegru , mais il ignorait l'entrevue avec les royalistes. C'était aux yeux de Moreau une telle énormité de paraître faire cause commune avec ceux que, pendant si longtemps, il avait appelé « les stipendiés de Pitt et de Cobourg »

qu'il eût rougi de s'ouvrir de leurs propositions, à Fresnières môme, devant qui il avait pris l'habitude de penser tout liant.

Mais, cette fois-là, il ne retint rien de ses secrets, et instinctivement mis en défiance par l'ardeur haineuse de « ses deux femmes » comme il disait, il se confia à son

secrétaire pour avoir, dans l'obscurité où il se débattait, un conseil, un encouragement, ou un avertissement qui le fixât sur la conduite à adopter. A peine eut-il commencé de s'expliquer qu'il vit Fresnières pâlir. Et, lorsqu'il arriva à la proposition que lui avaient faite les chouans et qu'il avait si rudement repoussée :

— Voilà Moreau ! s'écria le secrétaire avec enthousiasme. Ah! général, je n'attendais pas d'autre réponse de vous. Mais comment ont-ils osé vous proposer de marcher avec eux?

— Ils ont été certainement égarés par Pichegru.

— Qu'y a-t-il de commun entre Pichegru et vous?

— La disgrâce.

— La disgrâce pour vous est imméritée, mais la condamnation pour lui est juste ! Ecartez de vous cet homme, général... Dumouriez et lui sont des agents de corruption. On se déshonore dans le contact de pareilles gens.

— Vous avez raison, mais il est trop tard, à présent, pour s'en aviser. Il ne faut songer qu'à l'avenir. Je ne veux pas être même soupçonné de connivence avec eux.

— Vous pouvez être sûr que tous vos ennemis vont se liguer pour vous perdre avec les conspirateurs, s'ils sont découverts... Une trace de vos relations et la complicité est établie ! Et qui sait si la police, qui a un agent mêlé à toutes les intrigues et à tous les complots n'est pas déjà informée... Ah! qu'elle imprudence vous avez commise!

— Que faire pour la réparer?

— 11 n'y a qu'un moyen de sortir d'embarras.

— C'est?

— C'est d'avertir le Premier Consul des dangers qu'il court.

Moreau se dressa en pied, et rouge d'émotion :

— ■ Quoi! Dénoncer les royalistes, après les avoir écoutés?

— Non pas les dénoncer, mais rendre leurs projets inexécutables.

— Le voudrais-je que je ne le puis. Je ne les connais pas.

— Ainsi vous couriez tous les périls de l'aventure et vous en ignoriez même les détails, vous n'en auriez pas recueilli les avantages...

— Parfaitement.

— Et vous ne voulez pas donner un avertissement à Bonaparte, ou, au moins, à quelqu'un de son entourage. Duroc, par exemple...

— Je ne le puis pas.

— Alors, général, il faut partir.

— Kmigrer?

— Vous mettre a l'abri.

— Où cela?

— Ni en Allemagne, ni en Italie. Vous y trouveriez et l'ennemi et vos champs de bataille. Mais en Suisse, pays neutre, où vous aurez le droit d'attendre honorablement la suite des événements.

— Oui, vous avez raison. Je partirai.

— Il ne faut pas dire, je partirai, mais je pars.

— Il n'y a pas péril en la demeure.

— Qu'en savez-vous?

— Je ne puispas avoir l'air de prendre la fuite. Il faut que je prévienne mes amis...

— Vous ne partirez pas.

— Si l'on apprend que je vais partir, on comprendra bien que je ne conspire pas.

— Général, vous ne m'avez demandé mon avis que pour ne pas le suivre. Consultez le général Liébert...

— Ah ! Lui, déjà depuis longtemps, me pousse à m'éloigncr...

— Vous voyez bien !

— Mais ma belle-mère et ma femme, comment vontelles accueillir ce projet?

— Elles tiennent trop à votre sécurité pour hésiter...

— Mais leur orgueil! Fuir devant Bonaparte!

— Cela n'est rien !

— Elles étaient si fières de moi. Et me voilà déchu! Tous mes anciens lieutenants sont à la tête d'armées et moi jç vis dans l'inaction. Ah! ce Bonaparte! Si je n'avais pas risqué ma renommée pour sauver l'armée après la défaite de Novi et si je n'avais pas arrêté l'ennemi après la Trebbia, que serait devenue la France et y aurait-il un Premier Consul ?

Et Moreau, dévoré de regrets, malheureux de son effacement, mais plein de fierté et de loyauté refusait de combattre celui qu'il haïssait, et, cependant, par son attitude donnait contre lui de terribles présomptions de culpabilité.

Pendant que ces fils s'entrecroisaient et formaient la toile au centre de laquelle se trouvait Bonaparte renseigné par la belle Montmoran, Fouché, de son côté, ne demeurait pas inactif. Il avait fait venir Braconneau et l'avait interrogé. L'agent, malgré son habileté et son activité, n'avait

rien découvert des mouvements de Cadoudal. Le chouan avait passé inaperçu, insoupçonné. Pas un rapport de police ne parlait de lui. Il était inexistant à Paris. Et, cependant, pour Braconneau, comme pour Fouché, il était évident que le chef royaliste était dans la capitale. La présence de Joseph Picot, de Taillard et de Goster de Saint- Victor était révélatrice. Jamais les trois hommes n'étaient venus sans lui. Lors de l'attentat de Saint-Régeant, ils étaient au Lion Rouge, le faux Lavernière l'avait constaté par lui-même. Et, à cette époque, Georges était venu à Paris avec Hyde de Neuville. Aussitôt qu'il s'était éloigné, Coster, que Lavernière avait tiré des griffes de la police, pour se faire bien venir des royalistes, avait disparu de son côté et Saint-Régeant était resté seul pour exécuter son projet avec Limoëlan et Carbon. Donc la présence de Saint-Victor était une preuve de l'arrivée de Georges, mais où le chef chouan était-il ? Où logeait-il ? Sous quelle apparence, sous quel nom ?

On avait, un instant, cru le prendre à Chaillot, dans une petite maison voisine du parc des eaux ferrugineuses, mises à la mode, avant la Révolution, par Mmos de Polignac et de Lamballe. Mais, quand on avait envahi la maison, on l'avait trouvée vide. Le signalement du locataire, décrit par les gens du voisinage qui l'avaient aperçu plusieurs fois, répondait assez bien à la personne de Cadoudal. C'était un colosse, disait-on. Mais le colosse, que ce fût Georges, ou n'importe qui, avait disparu. Rraconneau, le nez au vent, parcourait la ville, invoquant le hasard. Mais le hasard ne paraissait pas vouloir favoriser les plans <l<! Fouché et, sous quelque déguisement qu'il se présentât

pour faire ses opérations, Braconneau revenait bredouille. Cependant, il ne perdait pas de vue Coster, qu'il savait où trouver, par la petite citoyenne Sinclair. Et, deux fois déjà, il avait causé avec lui, sans que Coster, qui le connaissait bien, pourtant, se doutât qu'il avait affaire à ce Lavernière qui l'avait autrefois tiré de peine. C'était à Frascati, dont Coster faisait ses galeries, que Braconneau, sous les espèces d'un bon bourgeois, en admiration devant les combinaisons du pharaon, avait adressé la parole au joueur acharné, qui ne quittait pas la table de toute la soirée. Braconneau avait rendu à Coster le service de se baisser sous la table, pour ramasser un double-louis que le joueur avait laissé tomber, en disant naïvement :

— Ne perdez pas de vue votre masse, citoyen. Pendant que vous vous baisseriez, on pourrait vous prendre de l'argent...

— Mille gracié !.. avait baragouiné Crescenti.

Et, depuis lors, il saluait Braconneau, quand celui-ci s'approchait de la table pour regarder jouer. Il lui dit un soir :

— Vous né zouez zamais?

— Non, citoyen, déclara Braconneau, avec emphase, mes principes s'y opposent ! Je ne suis pas assez riche pour pouvoir perdre et pas assez pauvre pour vouloir gagner!

— C'est d'oun philosophe!

Ils s'en étaient tenus là. Mais Braconneau ne perdait pas Coster et se croyait sûr par lui d'arriver jusqu'à Georges- Un soir, il eut une surprise. Dans le jardin, il aperçut le faux Italien qui causait avec un homme de forte taille,

vêtu en bourgeois, mais qui conservait l'allure militaire. L'homme lui tournait le dos. Braconneau se demanda qui pouvait bien être cet officier déguisé. Il fit quelques pas et se cacha derrière un oranger qui ornait l'entrée du jardin. La conversation fut de courte durée. L'homme se retourna et, sous son chapeau baissé jusqu'aux yeux, Braconneau reconnut Pichegru. Il frémit de joie. La chance lui apportait une compensation à ses successifs échecs. S'il n'avait pas trouvé Georges, la découverte de Pichegru était, d'importance. Il s'attacha à ses pas, décidé à le suivre toute la nuit, s'il le fallait, pour apprendre où il gîtait. Mettre la main sur Pichegru, c'était donner l'alarme aux conjurés. Braconneau était bien décidé à ne pas agir avec précipitation et à ne s'emparer du général qu'au moment précis où sa capture serait utile.

Deux heures plus tard, il savait tout ce qu'il voulait apprendre et Pichegru, surveillé par un agent, était déjà sous les mains de la police. Ce soir-là on jouait Iphigénie à la Comédie-Française. Mlle George était fort belle dans ce rôle, où la tunique et le péplum lui permettaient de montrer ses splendides épaules et ses bras de déesse. Talma était venu au foyer et jouait aux échecs avec Dazincourt revêtu de son costume de Lafleur, de La Gageure imprévue, par quoi avait commencé le spectacle. Fleuryles regardait. Mlle llaucourt qui jouait Clytemnestre, assise bien tranquillement dans un fauteuil, tricotait en causant avec M110 Contât. M. Legouvé, auteur du Mérite des femmes, disait des galanteries à Mllc Jouve, et, debout, devant la grande glace, Mole donnait une indication à MUo George pour sa grande scène du troisième acte.

On entendit, dans le silence, Dazincourt qui disait :

— Échec à la Reine...

— Vous vous croyez encore à Trianon, mon cher, fit Talmaen riant.

— Ah ! pauvre Reine ! dit l'ancien professeur de Marie- Antoinette. Elle était bien mauvaise, vraiment, dans le Devin du village... Et le Roi n'eut pas tort le jour où il interrompit la répétition par cette boutade : C'est royalement mal joué !

— Que répliqua la Reine? demanda Fleury.

— Elle pinça sa lèvre autrichienne et dit : « Au moins, sire, quand c'est moi, cela n'a pas d'importance » ! Et M. Rousseau, qui était présent, eut, devant l'air mécontent du Roi, l'inconvenance de rire. La Révolution était dans l'air, voyez-vous. Le respect était perdu î La Reine ne respectait pas le Roi et le peuple ne respectait plus la royauté.

— Ah! quel beau temps, néanmoins ! fit Fleury et quels souvenirs il nous a laissés !

— Moi, je me souviens surtout du jour où ce scélérat de Collot nous envoya tous à l'Abbaye, avec l'ordre de nous faire couper la tête... La brute!

— Ce misérable queue rouge, cet auteur de quatre sous voulait se venger de son insuccès en décapitant la Comédie-Française !

— Ah! ce fut un temps moins gai que celui dont parle Fleury. Mais enfin nous voilà hors de peine, dit Talma. Le Premier Consul vient de nous subventionner de cent mille francs. Nous pourrons peut-être faire de l'art, sans être exposés à mourir de faim !

— Ah ! Talma! minauda M"e Jouve, avez-vous jamais manqué de rien ?

— Ma chère, si j'avais tous vos avantages, je n'aurais jamais eu à me plaindre.

— Oh ! on prétend que Bonaparte vous fait une pension pour les leçons de diction que vous lui avez données.

— Le Premier Consul n'oublie pas, dans sa haute fortune, l'ami complaisant qui donnait des places au lieutenant d'artillerie, pour venir applaudir Corneille, mais il est beaucoup plus sensible aux grâces des jeunes tragédiennes qu'au talent des vieux comédiens. N'est-ce pas Dazincourt ?

— Bonaparte n'aime pas la comédie. Il n'y comprend rien, il lui faut le genre héroïque !

— Oui se ressemble s'assemble ! dit Fleury..

Au moment même, l'huissier de service entra dans le foyer et remit une lettre à Mlic Raucourt. Elle l'ouvrit, y jeta un coup d'œil et dit :

— La personne qui a apporté cette lettre est là?

— Oui citoyenne.

— Priez-la de monter m'attendre dans ma loge. Elle se pencha vers George et à mi-voix elle dit :

— C'est du château... Après lacté, nous monterons... Dans le couloir la voix de l'avertisseur se fit entendre

ciiant : on va commencer! George et M"0 Raucourt sortirent cl gagnèrent la scène

Dans la loge de M"" Raucourt, Constant en costume bourgeois, comme le soir où il était venu à Krascati enlever la belle George, pour la conduire à Saint-Cloud, s'était paisiblement assis et attendait. En possession de tous les secrets de son maître, le valet de chambre «Hait déjà une

puissance: On le traitait en conséquence. C'était à lui que les solliciteurs s'adressaient, quand ils avaient échoué près des ministres et que Mmc Bonaparte refusait de les pro-

téger. Il avait rendu de grands services.

Il paraissait dévoué. Il se montrait adroit et discret. Son service plaisait à Bonaparte. Ils avaient, le maître et le domestique, la même grosseur de tête et Constant forçait, en les portant une journée, les fameux petits chapeaux du général. Après quoi Bonaparte les mettait sans qu'ils lui fissent mal. De même pour ses souliers et ses bottes. Quand un homme a marché dans les chaussures et porté la coiffure d'un héros il lui en reste un prestige. Constant était considéré et se sentait considérable.

Lorsque, après vingt minutes d'attente, les deux, tragédiennes entrèrent dans la loge, il se leva avec un sourire bienveillant. Elles étaient fort belles toutes deux, mais George, demi-nue, était éblouissante. Elle avait encore au visage la pâleur de l'émotion ressentie en scène. Elle se laissa aller sur une chaise longue et le sein soulevé par les battements de son cœur, elle demeura inerte laissant parler Raucourt.

— Eh bien ! citoyen Constant, vous venez de la part du Consul...

— Oui, Mademoiselle, le général Bonaparte ril'a chargé de le mettre aux pieds de Mllc Wemmer et de lui demander quand il pourra être assez heureux pour la rencontrer à nouveau.

— Pas à Saint-Cloud, toujours, déclara George précipitamment, ni aux Tuileries, ni nulle part où pourrait se produire un nouvel esclandre... C'est assez d'une fois !

Constant se mita rire. Il sortit de sa houppelande un écrin et le tendant à la jeune femme :

— Le général m'a chargé de vous remettre ce souvenir de votre aventure afin que vous la trouviez moins désobligeante.

George ouvrit l'écrin qui contenait une magnifique paire de solitaires en diamant. Elle rougit de joie et tendant les bijoux à M"c Haucourt :

— Ah ! voyez ! C'est un présent...

— Impérial, déclara Raucourt. Il faut les mettre, mon petit ange.

— Quoi ! dans Iphigènle?

— La fille du Roi des rois peut avoir une parure magni-

fique... Mettons que c'est Achille qui vous l'a donnée...

— Et que veut-il, Achille? demanda George au valet de chambre.

— 11 veut vous voir, mais à l'abri des importuns. Comme il n'est pas facile de dissimuler la personnalité du Premier Consul etquetoutest inconvénient et danger, dans une affaire semblable, aussitôt que le lieu du rendez-vous sera choisi, vous en serez prévenue. Y viendrez-vous ?

— Certainement.

— Où que ce soit?

— Qui m'accompagnera?

— Moi.

— Avec vous, citoyen Constant, j'irai où l'on voudra. Prévenez-moi d'avance et venez me chercher, je serai prête à l'heure dite.

— Voilà qui est convenu. Citoyennes, il ne me reste plus qu'à vous offrir mes très humbles respects.

Il salua les deux femmes et sortit de la loge. Derrière lui Raucourt saisit George dans ses bras et, d'une main caressante flattant les beaux bras de la comédienne, elle l'embrassa avec une ardeur bien peu féminine, en lui disant d'un ton de reproche :

— Ah ! Georgina, trop charmante Georgina, tu vas encore m'abandonner pour un de ces monstres d'hommes ! Ah ! tu es si belle et déjà tu as tant de talent que les adorations, à l'envi, montent vers toi ! Mais dis-moi que, de tous, je te suis la plus chère ! Jure-le, petite misérable, ou je t'étrangle, de jalousie !

Elle la regardait, en parlant ainsi, et une flamme vive brillait dans ses yeux hardis.

— Ah ! c'est à vous que je dois tout ce que je suis, comme comédienne et comme femme ! re'pondit George et je ne l'oublierai jamais...

— Tu le crois, soupira llaucourt, tu le dis, et c'est déjà quelque chose...

Dans le couloir des loges l'aboyeur passa criant : on va commencer le troisième acte ! Et les deux femmes descendirent en scène.

Rue Carême-Prenant, les chouans attendaient avec impatience la nouvelle que le lieu du rendez-vous, où devaient se rencontrer la belle Wemmer et Bonaparte fût fixé. C'était Coster qui s'était chargé de prévenir Cadoudal par l'entremise de ïaillard. Le brigadier, assis au coin de la rue Saint- Antoine, sur une caisse de décrotteur attendait toute la journée la pratique. Il avait ainsi l'avantage de vivre au grand air. Dans l'entresol, ou dans la cachette de Spain, il étouffait. Georges, de temps en temps, lui disait :

— Tu as bien de la chance d'être à la pluie, au vent, au soleil, je donnerais beaucoup pour prendre ta place. . . Mais, moi, on me reconnaîtrait tout de suite. Enfin, espérons que cela finira bientôt.

Un soir, Taillard rentra avec un billet que Coster lui avait mis dans la main en se faisant cirer ses souliers. Ce billet était laconique : Après-demain, neuf heures chez Gorgeret, Champs-Elysées.

— Eh bien ! déclara Cadoudal avec tranquillité, nous savons maintenant à quoi nous en tenir. Dans deux jours, nous aurons changé la fortune de la France, ou bien nous serons morts. Voilà, au moins, quelque chose de satisfaisant.

— Et de précis.

— Picot, tu iras demain matin trouver Léridan et tu le préviendras que je l'attendrai à neuf heures au coin de la place Louis XV. De même à Loiseau, à Mérille et à Burban . . . Tu sais où les trouver?

: — Mérille et Burban travaillent chez un plâtrier de Belleville... Quant à M. Roger, dit Loiseau, il est à la poste aux chevaux... Je les aurai vus tous, demain, avant midi.

— Avec Coster, Taillard et toi, cela fait six hommes déterminés sous mes ordres. C'est plus qu'il n'en faut ! Nous prendrons des pistolets et des sabres. Pour nous tenir tête il faudrait...

— Général, dit Taillard, en interrompant Cadoudal, amenez six hommes de plus. On ne sait pas ce qu'il peut arriver. . . J'ai, chez le nourrisseur de Courbevoie, des chasseurs du Roi qui sont des intrépides, ils garderont les issues, pendant que nous ferons notre affaire. De la sorte, on ne nous dérangera pas.

— Tu as, pardieu, raison, Brise-Bleu, fit Georges. Et ces braves garçons auront le plaisir d'être de la partie. Il ne faut pas être égoïste... Préviens-les donc. Maintenant, je crois qu'il faudrait un escadron de guides de la garde consulaire, pour venir à bout de nous.

Pendant que les chouans combinaient leur embuscade, Bonaparte, en tête à tête avec Duroc, préparait sa contreattaque.

— La comtesse, dit Duroc, a tout arrangé avec le citoyen Gorgeret. C'est lui-même qui s'est entendu avec vos ennemis. Elle viendra voilée, au bras de Constant à neuf heures. On la prendra pour Mlle George et on la verra

pénétrer dans la maison par le Faubourg Saint-Honoré. Moi, démon côté, accompagnant le capitaine Cacheux, qui a votre taille et votre démarche, j'arriverai par la porte du jardin donnant sur les Champs-Elysées. Une fois que nous serons entrés, Savary et quarante gendarmes d'élite entoureront l'hôtel et feront main basse sur Cadoudal et ses complices. Si la manœuvre est bien exécutée, pas un ne doit échapper. Tout ce qui résistera sera tué, tout ce qui sera pris ira à l'Abbaye. Et, comme il ne faut pas que l'on puisse douter que le coup était dirigé contre vous, votre absence des Tuileries sera constatée. Mais, au lieu d'être chez Gorgeret, vous serez chez Mme de Montmoran, où la belle Wemmer vous attendra.

— Duroc, c'est un peu Néronien !

— Général, s'il vous convient d'employer votre temps à faire déclamer Iphigénie à cette charmante fille, libre à vous.

— Mais si le piège était doublement préparé? Et si chez la Montmoran...

— Là, général, vous serez sous la garde de la police. Un des meilleurs agents de Fouché aura dans la maison des hommes en nombre suffisant pour que vous puissiez y venir sans arrière-pensée.

— Comment se nomme cet agent?

— C'est un sieur Braconneau...

— Je sais... II a déjà donné des preuves d'intelligence et de dévouement, dans l'affaire do la machine infernale. C'est lui qui a fait prendre Saint-Régeant. Je me souviendrai de son nom, quand il y aura un poste important à pourvoir...

— C'est l'homme de M Fouché, mais c'est surtout

l'homme de la police... C'est lui qui a combiné, avec le Gorgeret, tous les détails du guet-apens, en se faisant passer pour Joseph Picot, le domestique de Cadoudal... Pendant ce temps-là Picot, suivi par les agents, ne fera pas un pas sans qu'on sache où il va... Le cercle se rétrécit autour des conjurés. . . Goster de Saint-Victor est suivi, Picot est suivi. . . Mais Georges nous échappe toujours. Où est-il?

— Vous le saurez demain soir, Duroc, s'il a du cœur, comme je le crois, et s'il fait ses affaires lui-même... Vous le verrez le sabre au poing... Que ne puis-je être là?

— Celui sur qui repose tout l'avenir de la France ne se risque pas dans une échauiïourée... Par la raison que les chouans veulent vous abattre dans une alcùve, sur les pantoufles d'une femme, vous ne devez pas vouloir risquer d'être tué autrement qu'à la tête de cent mille hommes et dans une bataille rangée... L'homme que vous êtes peut, à la rigueur, être frappé comme César, il ne doit pas mourir comme Antoine.

Bonaparte hocha la tête d'un air songeur :

— En tout cas, Moreau n'apparaît pas dans le coup de main. D'ailleurs, de tous côtés, il me revient qu'il a rompu avec les royalistes...

— Parce qu'ils n'ont pas voulu travailler à son profit... Ils ont essayé de se duper réciproquement... C'était à qui ferait tirer les marrons du feu aux autres... Ils s'entendaient pour se débarrasser de vous, mais ils n'étaient plus d'accord quand il s'agissait de vous remplacer... C'est bien là ce qui prouve à quel point vous êtes nécessaire.

— Oui, le lendemain de ma mort, les partis auraient pris position .. Les Jacobins, avec Moreau, auraient essayé

de ressusciter le Directoire. Les royalistes auraient acclamé Louis XVIII et, déjà, avec le duc d'Orléans les ambitions de la branche cadette se seraient manifestées. Je les mettrai tous d'accord.

— En proclamant l'Empire !

Bonaparte sourit et ne répondit pas.

Lorsque la gentille Sinclair rentra chez elle, après avoir vu Raucourt et George, elle y trouva le marquis Grescenti qui prenait une glace. Il avait retiré sa perruque brune et livrait à la fraîcheur du soir la chevelure blonde de Coster de Saint-Victor.

— Ah î mon chéri, fit la jeune femme, en se jetant dans les bras de son amant, je t'ai fait attendre à Frascati, mais tuas bien fait de rentrer... Elle est bonne ta glace?

— Goûte !

De ses dents blanches et de sa petite langue elle vida sensuellement la cuiller pleine de granité au café.

— Ah ! que je suis fatiguée et que j'ai chaud !

— Eh bien! mignonne, déshabille-toi... Tu n'as pourtant qu'une robe bien légère. Mais vous avez pris depuis les Merveilleuses, l'habitude d'aller presque nues. En été passe encore... mais en hiver...

— G est la mode !

Elle enlevait, en parlant ainsi, sa robe et apparut bras nus et épaules découvertes, vêtue de son corset et de son jupon fort court. Ravissante, dans ce déshabillé, dont eljc connaissait l'effet, elle vint s'asseoir sur les genoux de Goster.

— J'ai trotté pour toi, tu sais, cela vaudrait bien un baiser.

Coster posa ses lèvres sur les épaules rondes et sur les bras blancs de sa maîtresse, mais n'oubliant pas ses préoccupations.

— Et tu as vu Mlles Raucourt et Wemmer?

— Chez Wemmer, à Tins- tant... Son oncle, le citoyen

Harel, venait d'arriver...

C'est un homme bien spirituel mais fanatique de Bonaparte, il ne jure que par lui...

— Bon! demain il ne jurera que par le Roi. Et as-tu trouvé moyen de causer avec une de ces deux aimables personnes, afin d'avoir la réponse à tes ouvertures...

— Je n'ai pas eu besoin de la demander! Raucourt m'a emmenée dans la chambre de George et m'a annoncé que tout était arrangé comme je le lui avais proposé. La maison de Gorgeret a paru très bien choisie, l'entrée par les Champs-Elysées sera très commode... Et avec quelques

précautions, dont on s'entendra avec Gorgeret, l'entrevue aura lieu après-demain soir...

— Tu es un petit diplomate exquis !

— Ah ! vilain garçon ! Je n'aurais pas dû m'occuper de cette affaire-là, qui peut être si dangereuse pour toi. Si j'avais écouté la raison, je me serais arrangée pour faire échouer toutes tes comhinaisons... Mais est-ce que je puis faire autre chose que ta volonté... Tu m'as ensorcelée, je ne suis plus moi, et je frémis quand je pense à ce que je deviendrais s'il t'arrivait un malheur !

— Il ne m'arrivera pas de malheur. Voilà dix ans que je vis ainsi, avec la mort devant les yeux. Je t'assure que j'en ai bien pris l'habitude et je suis sûr, à présent, qu'elle ne veut pas de moi et que je vivrai très âgé et ne mourrai que de vieillesse.

— Mais si vous échouez encore, cette fois-ci, que ferastu?

— Je considérerai que le destin est contre nous et je ne m'entêterai pas. J'aurai fait, pour mon parti, tout ce qu'il m'était possible de faire. J'irai à Mi tau demander au Roi mon congé, comme après une guerre, et je me retirerai en Vendée, dans un coin perdu, où j'ai un petit bien qui me vient de mes parents. J'y vivrai sous un nom supposé, comme un paysan, dans ma maison, et cultivant la terre, chassant, péchant, obscur, tranquille...

— Et moi, dans tout cela?

— Toi? Si tu veux t'arracher à la vie de Paris, tu viendras me retrouver, et tu vivras près de moi, doucement, sans grands rêves, dans la paix des campagnes muettes... Mais comme tu t'ennuieras, ma belle, si tu dois renoncer à

tes toilettes, à tes plaisirs, au mouvement de la ville!

— Je ne le crois pas, si je suis près de toi. Quand tu pécheras je t'accompagnerai dans le bateau et te tiendrai compagnie. Si tu chasses, je chasserai avec toi. Je suis vigoureuse et je ne crains pas la marche. Et, le soir, nous nous reposerons, au coin du feu, de nos fatigues de la journée. Cette vie exempte de soucis, de difficultés et de chagrins vaudra mieux que celle menée par nous ici, depuis un an. . Je tremble sans cesse pour toi, et, quand tu es en retard, pour rentrer, je pense tout de suite : pourvu qu'il nait pas été arrêté !

— C'est vrai, mon enfant chérie, cela pourrait arriver. Mais mon déguisement est bon. Et puis la police a été bien désorganisée par le renvoi de Fouché. Autrefois, nous n'étions pas autant à notre aise, mais Real est un magistrat, ce n'est pas un policier. Et nous pouvons faire nos affaires sans être dérangés...

— (Test la trop grande confiance qui pourrait vous perdre. Au moment où vous y penserez le moins, la police vous tombera sur le dos et...

— Elle n'a plus que deux jours, pour le faire ! dit Coster en riant. Il faut qu'elle se dépêche!

— Et si vous réussissez, qu'est-ce qui arrivera ?

— Il arrivera que le Roi passera la frontière et viendra à Lille, où nous aurons réuni le gros de nos partisans. En même temps, le duc d'Enghien entrera en Alsace et soulèvera la garnison de Strasbourg avec laquelle i-1 marchera sur Nancy. M. le comte d'Artois descendra en Normandie, où il trouvera des forces pour marcher sur Paris... A Lyon, à Marseille, dans tout le Midi, nous sommes très

fortement préparés... Je ne te parle pas de la Bretagne, qui se soulèvera au premier appel...

— Et toi, toi, que recevras-tu, pour la peine que tu auras prise et les dangers que tu auras courus ?

Coster eut un sourire :

— Peut-être un remerciement du Roi. Peut-être un grade dans l'armée, peut-être la croix, de Saint-Louis, peut-être rien !

— Rien !

— Sans doute. 11 faudra récompenser tant de Jacobins, qui auront trahi, tant de partisans de Bonaparte, qui se seront ralliés, qu'il ne restera plus de faveurs ou d'emplois pour les fidèles.

— Et c'est avec de pareilles idées que tu risques ta liberté, ta vie, pour des Princes que tu t'attends à trouver ingrats?

— Oui, c'est avec de pareilles idées, petite chérie. Voistu, l'intérêt ne compte pas pour quia la conviction. Notre chef, Georges Cadoudal, sait fort bien que le jour où il aura réussi à ramener le Roi, son rôle sera fini et que ce seront les favoris de cour qui disposeront du pouvoir. Mais c'est notre honneur, à nous, de ne pas nous arrêter à ces misères. Nous sommes des soldats. Nous nous battrons pour la victoire et non pas pour le butin.

— Vous êtes des héros !

— Non, mon petit enfant, car nous avons, nous, encore un peu de gloriole. Nous savons qu'on redira nos noms, et que nous obtiendrons de la célébrité. Mais nos humbles compagnons qui demeurent ignorés : un Taillard, un Joseph Picot, qui risquent les mêmes périls que nous.

LA SERRE DE l'aIOLE 205

avec la certitude, eux, de n'obtenir pas même le remerciement que nous octroiera le roi. Les voilà, les vrais héros! Les landes de Bretagne sont blanches de leurs os. Ils sont tombés, par milliers, sans se plaindre, sans hésiter, pour leur cause, qui était celle du Roi et de Dieu. Le jour de la restauration de l'Église et de la monarchie, quand seront relevés la croix et le drapeau blanc, derrière lesquels tant de braves gars auront suivi les grands chefs, élèvera-ton seulement, sur la terre bretonne, un monument avec une inscription pour commémorer leur dévouement? Il est bien probable que non. Ils seront oubliés, au jour du triomphe. Voilà les gens sur le compte desquels il faudrait s'apitoyer, s'il était possible de plaindre ceux qui ont été braves et fidèles !

Ils se turent. Après un instant, Goster demanda à sa gentille maîtresse :

— A quoi penses-tu?

— Je pense à ta maison de Vendée, et qu'il serait bien plus sage d'aller l'habiter tout de suite.

— Oui, dit Goster, seulement pour cela il faudrait abandonner mes amis, et je ne le puis pas.

Il était neuf heures, exactement, lorsque Georges, accompagné par Taillard et Picot, se présenta devant la petite porte qui s'ouvrait sur le jardin de l'hôtel Gorgeret. Du mur se détacha un homme, qui s'avança de deux pas. (l'était Coster.

— Bonsoir, dit-il. Vous arrivez à point, la lune vient de se cacher. De sorte que, sous le couvert de ces arbres, il fait noir comme dans la gueule d'un four.

— Combien as-tu d'hommes sous la main ? demanda Georges.

— Léridan est, avec dix chasseurs du Roi, dans une petite serre à outils qui est tout près de cette porte, le long du mur. Loiseau et Mérille sont dans la loge du concierge, à la porte du faubourg Saint-Ilonoré. Burban, avec dix chasseurs du Roi, est dans l'hôtel. La souricière est complète. On ne peut plus sortir, sans notre permission.

— Bien ! dit Georges, entrons.

Ils pénétrèrent dans le jardin, passèrent le long du petit bâtiment où Coster avait dit que se tenaient cachés les hommes de Léridan. Nul ne bougea, ils étaient tapis et muets. Georges examina le mur de la propriété voisine.

Deux mètres de hauteur, un chaperon plat et une garnilure de treillage sur lequel grimpait un lierre.

— Ceci vaut une échelle pour s'en aller, dit-il à Coster, en cas de presse!

— Taillard va prendre cinq hommes à Léridan et les échelonner, le long de ce mur, afin d'empêcher toute fuite.

Taillard se détacha silencieusement et alla vers le petit bâtiment chercher les cinq hommes que Coster mettait sous ses ordres.

— Et, de l'autre côté, demanda Georges, ne peut-on pas s'évader de même ?

— C'est impossible ! Le mur a trois mètres de hauteur. Il est lisse et garni de tessons de bouteilles sur le sommet. J'y enverrai cependant deux des hommes de Mérille. 11 nous restera ainsi treize hommes et Picot avec nous.

— C'est plus qu'il ne faut. La maison est-elle habitée?

— Non. Gorgeret a donné congé à ses domestiques et est parti lui-même. Le concierge seul restait. Il est gardé à vue, dans le sous-sol de la loge. Il ne pourra ni voir, ni entendre. Nous sommes donc bien maîtres d'agir à notre gré.

— Je resterai dans le jardin à attendre avec Picot, dit Georges. Toi, tu vas aller à la porte du Faubourg Saint- Honoré guetter l'arrivée de la demoiselle. Aussitôt qu'elle sera entrée dans l'hôtel, tu siffleras trois fois. Aussitôt que Bonaparte sera entré par la porte des Champs-Elysées, Picot sifflera quatre fois. Dès qu'il sera dans la maison, nous nous rassemblerons et nous marcherons. C'est compris?

— Ainsi sera-t-il fait, général.

Coster s'éloigna. En se dirigeant vers la cour, où il allait chercher les hommes, qui, avec Mérille, devaient garder le mur de la propriété voisine, il réfléchissait aux dispositions prises et cherchait par quel point elles pouvaient pécher. Il ne pouvait rien trouver qui clochât. Tout avait été prévu, tout était simple, et, à moins d'un accident qui vînt bouleverser le plan d'opération, cette fois la réussite lui semblait assurée. Tl entra dans la loge du concierge, donna des ordres à Mérille, qui fit monter deux de ses chasseurs du Roi et les emmena, en silence, dans la direction de ce grand mur, qui séparait l'hôtel Gorgeret de la demeure du fameux gastronome Grimod de la Reynière. Coster, demeuré seul dans la loge, prit la livrée du concierge et l'endossa, plaçant dans un coin son sabre, qui aurait fait un singulier effet sous cette lévite, puis il s'assit dans un vaste fauteuil à oreilles et attendit. L'heure fixée pour l'arrivée de la belle Wemmer avec Constant n'était pas encore sonnée qu'un grand coup de heurtoir retentit à la porte d'entrée.

— Eh ! fit Coster, nos gens seraient-ils en avance?

Il avait ses pistolets dans ses poches. Il alla ouvrir. Sur le seuil une femme encapuchonnée, donnant le bras à un homme en redingote, se présentait.

— Le citoyen Gorgeret, dit l'homme.

— C'est ici, répondit Coster, donnez-vous la peine d'entrer. Vous êtes attendu.

Il referma la porte derrière eux, à la clef et au verrou. et les précédant à travers la cour il dit :

— Je vais vous conduire.

La lune venait de reparaître entre deux nuages et Coster

reconnut Constant, le valet de chambre de Bonaparte, il ne douta pas que la femme à laquelle celui-ci donnait le bras fût Mlle Wemmer. Et poussant la grande porte vitrée du vestibule, il prit un candélabre allumé et gravit devant eux l'escalier qui conduisait au premier étage. Sur le palier, il s'arrêta, et avec

déférence :

— Monsieur et madame, voici le saloji. Permettez que je redescende à ma loge.

Pour la première fois, la femme parla :

— Allez, mon ami. C'est bien ! dit-elle.

A ces mots, Coster tressaillit. Instinctivement, il leva les yeux sur la visiteuse, mais sa figure cachée par les

dentelles d'une mantille, était invisible. 11 pensa : J'ai déjà entendu cette voix-là. Eh! que je suis sot! C'est au théâtre, dans un des rôles que joue cette infante,

Il salua et se dirigea vers l'escalier, pendant que Constant, porteur du candélabre, introduisait sa compagne dans le salon. Mais, au moment de descendre, Coster, en proie à une inquiétude persistante, voulut s'assurer que la visiteuse était bien Mlle George. Il avait fait une reconnaissance complète des aitres et savait que, derrière le salon , s'ouvrait une chambre à coucher dans laquelle il était possible de pénétrer par un cabinet de toilette. À pas légers, il suivit un couloir, entra avec précaution dans le cabinet de toilette, ouvrit silencieusement la porte de la chambre, et, devant lui, aperçut la raie de lumière qui passait sous la porte du salon. Il s'approcha, se baissa et, par le trou de la serrure, regarda dans la pièce voisine. Constant était debout, la femme venait de s'asseoir sur un canapé et, écartant les dentelles de sa coiffure, elle avait montré son visage en pleine lumière. Coster recula, saisi. La femme voilée, qui venait d'entrer avec le valet de chambre du Premier Consul, n'était pas Mllc George, mais la comtesse de Montmoran.

De la main, il essuya la sueur soudaine qui mouillait son front. Mais, comme c'était un homme de résolution et de courage, il n'hésita pas. Il redescendit, gagna la loue, enleva sa livrée, remit sa redingote, boucla son sabre el appelant Burban :

— Vivement, montez avec vos hommes et, au premier coup de feu, marchez droit au perron de l'hôtel.

Il traversa la cour, rentra dans le jardin et, au même

moment, entendit les quatre coups de sifflet qui devaient annoncer l'arrivée de Bonaparte. 11 se rangea dans l'ombre d'un massif ; déjà le gravier de l'allée criait sous un pas pressé. Aux aguets, il vit s'approcher deux hommes enveloppés dans des manteaux. Le plus grand, qu'il reconnut, était Duroc. Le plus petit lui parut être Bonaparte, mais il ne put voir son visage et s'assurer qu'il ne se trompait pas. Dès lors, sûr qu'il y avait une trahison, anxieux de ce qui allait se passer, il courut à son chef qu'il trouva à la place convenue et là, sans précaution, tout d'un trait :

— Général, je crois que nous donnons dans un piège. La femme, qui est arrivée au rendez-vous, n'est pas la Wemmer, c'est la comtesse de Montmoran...

— Cette gueuse !

— Il faut vous en aller d'ici, à tout prix. Nous allons avoir la police, tout à l'heure, sur le dos. Pour Dieu! Qu'on ne vous prenne pas !

— Je ne crains rien, au milieu de vous !

— Vous devez craindre que Junot ne vous tombe dessus avec ses grenadiers. Si Bonaparte est ici, c'est qu'il est sûr de ne courir aucun danger, et, par conséquent, nous allons être écrasés. Si Bonaparte n'y est pas, on a voulu nous montrer son sosie avec Duroc, pour nous pousser à l'attaque et en profiter pour nous exterminer. Au nom de Dieu, général, partez avec Picot, et laissez-nous, ici, nous débrouiller. Je vous réponds que délivrés du souci de votre sécurité, nous nous en tirerons.

— Ma vie n'a pas plus de prix que la votre. . .

— Soit ! Mais votre liberté? Voulez-vous servir d'otage à Bonaparte, voulez-vous lui donner ce triomphe de vous

tenir à sa merci ? Allons, général, il faut vous mettre hors de portée. Vous allez monter sur mes épaules et grimper sur le mur. De l'autre côté, Picot s'assurera que le passage est libre, que la sortie n'est pas gardée... et alors, au large...

Au même moment, une rumeur sourde se fit entendre à la porte du jardin et aussitôt deux coups de feu éclatèrent du côté des Champs-Elysées...

— Voilà l'attaque, vous le voyez. Nous sommes pris nous qui croyions prendre... Allons, pas une seconde à perdre... grimpe Picot...

En un instant, le chouan fut sur le chaperon du mur :

— Rien, dans la propriété voisine, dit-il... A vous, général...

Avec un geste de fureur, étouffant des imprécations, Gadoudal posa un pied dans les mains de Coster. D'un effort il se hissa jusqu'au chaperon du mur. Picot sauta de l'autre côté et fut bientôt suivi de son maître.

— Mordieu! maintenant, nous allons rire ! fit Coster, et, tirant son sabre, il s'élança dans la direction de la maison. Burban était déjà dans le vestibule avec ses cinq hommes. Coster n'arriva que pour voir, sur le premier palier de l'escalier, Duroc tirer deux coups de pistolet sur les chasseurs du Roi, et son compagnon, le sabre à la main, se ruer sur Burban. Ce n'était pas Bonaparte. C'était le capitaine Cacheux : un rude sabreur. D'un premier revers, il ouvrit la joue à Burban, qui tomba sur les genoux. D'un coup de pointe, il abattit un chouan qui venait à l'aide de son chef. Mais là il se rencontra avec Coster, et, en un instant, le vestibule retentit des coups terribles, portés et

parés, de part et d'autre, avec une adresse et/une force sans pareilles. Un candélabre à la n^ain, comme pour mieux éclairer le combat, la comtesse parut sur les degrés.

— Ne le tuez pas ! cria-t-elle à Cacheux, prenez-le vivant, c'est Coster de Saint-Victor...

— Que je le prenne! grogna le capitaine, volontiers ! S'il ne me tue pas avant !

Mais la scène changea brusquement. Braconneau et une troupe de gendarmes envahit le vestibule, prenant Coster et ses compagnons à revers. Le jeune chef chouan fit un bond en arrière, et se rapprocha de ses compagnons massés près d'une fenêtre :

— Ah ! coquine ! cria-t-il, en tendant le poing vers la Montmoran, penchée sur l'escalier pour mieux voir. Nous devions être vendus, puisque tu étais là !

— Rendez-vous, Coster, cria-t-elle, dédaigneuse de ses injures, vous aurez la vie sauve.

— Je ne l'accepterais pas d'une catheau comme toi !

Il se tourna vers ses hommes et le pistolet à la mnin :

— Feu ! mes gars, et égaillez-vous !

Il y eut une décharge. Le vestibule s'emplit de fumée. Des cris retentirent, des jurons, une mêlée eut lieu. Puis la place fut nette. Les chouans, passant sur le corps de leurs adversaires, s'étaient échappés à travers le jardin. Des coups de feu éclatèrent dans la nuit, des appels, des piétinements et Savary parut sur le perron de l'hôtel :

— Eh bien! les tenez vous? demanda-t-il, encore essoufflé de sa course.

— Et vous? répliqua Du roc avec ironie.

— Ils m'ont tué cinq hommes et se sont évanouis comme des fantômes! %

— Ils ne nous ont tué personne et nous tenons un mort et deux blessés qui ne valent pas beaucoup mieux.. .

Savary furieux cria :

— Mais Georges, ce brigand?

— Y était-il seulement, dit la comtesse. On ne l'a pas vu. Et il n'est pas homme à laisser ses soldats aller au danger sans y être avec eux...

— Fouillons tout!

— Doucement ! intervint Braconneau. L'affaire des soldats est faite. Celle des policiers commence.

Il s'adressa à Duroc :

— Général, voulez-vous ordonner a ces messieurs de faire une 'ronde aux abords de l'hôtel dans les Champs- Elysées, afin d'empêcher tout retour offensif.

— Tous les abords sont gardés. Les jardins sont occupés, jusqu'à l'hôtel de Gharost. Nul ne pourra fuir par-dessus les murs...

— Bien ! tenez-vous en à cela, dit Duroc. Pour le reste, la police s'en chargera.

Savary jeta un coup d'œil mécontent sur Braconneau ei partit en mâchonnant entre ses dents :

— Les mouchards ne seront pas plus malins que nous !

— C'est ce que nous allons voir, dit Braconneau.

— Avez-vous encore besoin de moi? demanda Duroc à la comtesse.

— Ma foi, non, général, ni deM. Constant, qui est là-haut à attendre la fin de la'bagarre.

— Alors, je vais faire mon rapport au Premier Consul. Suivez-moi, capitaine Cacheux.

— Capitaine, vous êtes un brave, dit la belle Montmoran avec un sourire. Vous aviez affaire à deux hommes terribles. Burban et Coster sont les plus intrépides lieutenants de Georges. Je ne croyais pas qu'un seul adversaire pût tenir tête à Coster comme vous l'avez fait !

Le capitaine Cacheux rengaina son sabre rouge de sang, et s'inclinant devant la comtesse :

— Si le général Bonaparte avait été présent, citoyenne, dit-il, soyez sûre que j'aurais fait encore mieux.

Et, se rangeant aux côtés de son chef, il sortit dans la cour.

— Ah ça ! Braconneau, dit la comtesse, maintenant tâchons de voir clair dans celte affaire. Il est certain qu'il y a eu, à un moment donné, une anicroche qui a donné l'alarme à nos chouans. Georges était certainement présent.

— J'en suis sûr, je l'ai vu entrer par la petite porte des Champs Élysées, quand il est arrivé aVec Picot.

— Comment a-t-il pu s'échapper?

— Grâce à la stupidité de ce gendarme de Savary. Jamais il n'a voulu faire occuper les jardins adjacents, sous prétexte que ces mouvements d'hommes seraient remarqués et mettraient les conjurés en éveil. Il est certain que Georges a dû partir avant le commencement de la bagarre, alors que le chemin était encore libre...

— Nous allons nous en assurer.

Il démasqua une lanterne, qu'il tenait dans sa main, et descendit les degrés du perron. Ses hommes restèrent à la sarde des blessés et du mort. La comtesse le suivit dans

le jardin. Ils longèrent le mur garni de lierre, auprès duquel Georges et Picot s'étaient tenus au début de l'action, et qui aboutissait à la petite serre où Taillard et ses hommes étaient cachés. Arrivés auprès de la plate-bande, qui portait visibles les traces des pieds de Costcr et de Picot, Braconneau s'arrêta. 11 leva sa lanterne et montrant le lierre arraché au haut du mur :

— Voilà par où notre homme a dû passer. Comme tout a été fouillé et est gardé, il s'est éloigné avant que Savary n'arrive, ou bien il est encore caché et on va le découvrir.

— Oh ! dit la comtesse, si Georges est parti avant l'attaque, c'est qu'il a reçu avis de la surprise qui l'attendait. Mais comment a-t-il été prévenu?

— Continuons nos recherches...

Ils arrivèrent à la petite serre dans laquelle se trouvaient rangés des outils, des paillassons, des claies et des caisses d'orangers. Tout le bois mort coupé aux grands arbres, avant l'été, avait été entassé dans un coin près de l'entrée, la porte était ouverte. Néanmoins, Braconneau entra. 11 fouilla le tas de bois, le tas de claies, la pile de paillassons, puis poussa un cri :

— Eh là ! un geste et tu es mort.

— Qui donc est là, demanda laMontmoran frémissante. Elle entra et, dans un coin du petit bâtiment, acculé

comme une bête fauve, un homme couvert de sang apparut. Un geste de triomphe, un rire féroce, un trépignement frénétique trahirent la terrible joie de la jeune femme a cette prise inattendue.

— Taillard! fit-elle. Taillard! Ah ! le ciel me devait cette revanche. Te voilà donc, misérable! Ah! nous ne

sommes plus à Hennebont et tu n'as plus tes chasseurs du Roi pour me dompter! Ah ! Taillard ! Imbécile, tu t'es laissé prendre ! Tu sais ce que tu risques, n'est-ce pas?

Le chouan, livide, étanchant d'une main tremblante son sang qui coulait, ne répondit rien. Il restait hagard, cherchant des yeux un moyen de fuir. Mais hochant la tête avec désespoir, sachant bien qu'il n'en aurait plus la force et que, s'il était là, à la merci de ses ennemis, c'est

qu'il n'avait pas pu suivre ses compagnons.

— Écoute, Taillard, reprit la comtesse, avec plus de calme, dis- moi pourquoi Georges est parti avant l'attaque et je te ménagerai?...

— Le général n'est pas ici, grogna Taillard.

— Il y est, on Ta vu entrer. Il était ici, avec Coster. à qui j'ai parlé, tout à l'heure. Pourquoi est-il parti? Pourquoi n'a-t il pas combattu?

. — Le chef n'est pas ici, répéta Ta il lard .

— Ah! Brise-Bleu, prends garde, grinça la comtesse. Je sais comment on fait parler ceux qui s'entêtent à se taire. Veux-tu me dire où est Georges? Je te donne la vie, situ me dis où il loge.. .

— Le chef n'est pas à Paris, redit pour la troisième fois le chouan.

— Tu sais que je suis de parole... J'oublierai l'affreuse offense que tu m'as faite... Je te ferai donner la liberté, tu pourras retourner, sain et sauf, au Morbihan... Mais dismoi où est Georges?

— Non! lâche espionne! non, vendeuse d'hommes, je ne te dirai rien ! vociféra Taillard avec fureur. Ma vie n'est rien ! Celle du chef est tout!

— Ah! c'est comme ça! Eh bien ! ne t'en prends qu'à toi seul de ce qui va t'arriver. Braconneau, appelez vos hommes pour qu'on s'assure de ce scélérat...

— Vous voulez que je vous laisse seule avec lui?

— Il ne me fait pas peur ! Donnez-moi un pistolet et votre lanterne...

Braconneau tendit à la jeune femme un pistolet et posa sa Lanterne sur une caisse.

— Dans un instant, je reviens. D'ailleurs, toutes les i-Mics sont gardées.

La comtesse alors s'approchant de Brise-Bleu :

— Écoute, nous avons à peine quelques minutes à nous... One veux-tu pour nie livrer Georges? Nous sommes seuls, nul ne saura ce que je t'offre et ce que tu acceptes... Veux-tu la liberté et vingt mille livres...

— .!•' lie me vnid- pas, Q10Î !

Elle vint près de lui, jusqu'à le toucher, et le parfum délicat qui s'exhalait d'elle enveloppa le malheureux. Elle lui sourit d'un air provocant.

— Tu me désirais follement, là-bas, quand tu m'as prise de force. Veux-tu m'avoir encore, de mon plein gré, cette fois, sans que je te morde et que je crie? Je hais tant Cadoudal, qui m'a si durement offensée, que si tu me dis où il est, tu feras de nouveau de moi ce que tu voudras.

— Va-t'en, misérable femme ! grinça ïaillard, hors de lui. Va-t'en chienne immonde, ne me tente pas de ta chair...

— Tiens! la voilà, cria la comtesse frémissante d'ardeur impudique, en arrachant la guimpe brodée qui couvrait sa gorge et ses épaules. Veux-tu? Réponds, veux-tu? Un seul mot : où est Georges ?

— J'aimerais mieux me couper la langue avec mes dents !

— Alors, meurs donc, brute !

Elle saisit la lanterne, l'ouvrit, arracha une poignée de paille et, l'enflammant, la répandit sur les paillassons et les claies qui flambèrent en un instant. Elle referma vivement la porte de la serre, et tourna la clef dans la serrure. Le temps qu'elle sortît, tout, dans le petit bâtiment, fut en feu et les cris affreux poussés par Taillard, brûlé vif, s'élevèrent dans le silence.

Braconncau accourait avec deux de ses hommes.

— (Ju'est-il arrivé, s'écria-t-il ?

— En essayant de se sauver> il a fait tomber la lanterne et le feu a pris à la paille...

— Ne peut-on le tirer de là ?

— Impossible. Du reste, à quoi bon. C'est de la besogne épargnée au bourreau.

Ils échangèrent un regard. Braconneau eut le frisson. Il avait compris.

— Retournez à l'hôtel, dit-il, à ses agents.

Les cris de Taillard étaient devenus horribles. Il les entrecoupait de supplications à la comtesse et de prières à Dieu. La Montmoran, bouleversée par les sensations qu'elle éprouvait, livide de rage, tremblante de joie, les dents serrées et les yeux fous, cria :

— Ah ! c'est ton tour de supplier, Brise Bleu! Tu m'as entendue t'implorer et tu n'as pas eu de pitié! C'est la même sale bouche, avec laquelle tu souillais mes lèvres, qui hurle de douleur en ce moment! Ce sont tes bras qui m'étreignaient brutalement, qui se tendent pour demander grâce. Brûle, Taillard. Chante, Taillard. Crève, Taillard !

Les carreaux de la serre éclatèrent, sous la poussée du feu. Le regard de la comtesse put, à travers la fumée, pénétrerjusqu'au fond de la serre et, la face contre terre, immobile, sans voix, elle aperçut le chouan dont les vêtements brûlaient.

— Il est mort, dit Braconneau.

— Non ! non ! écoutez, il se plaint encore ! Quelques râles du malbeureux se firent entendre, puis

le toit du léger bâtiment s'effondra au milieu dis étincelles. Une lueur rouge monta dans la nuit, et, de la serre, il ne resta plus que des murs écroulés et des débris fumants

Le lendemain matin, lorsque le citoyen Fouelic se pré-

senta au lever du Consul, il trouva celui-ci très calme et très gai :

— Eh bien! dit-il, vous avez appris la bagarre qui a eu lieu, cette nuit?

— Oui, général, des gens à moi s'y trouvaient ei m'ont rendu compte, aussitôt l'affaire terminée.

— Voyons ce qu'ils vous ont dit. Je comparerai avec ce qui m'a été rapporté.

Fouché leva sur Bonaparte son regard terne, si perspicace cependant, et pinçant les lèvres :

— Les chouans ont essayé de vous enlever, hier à neuf heures, dans l'hôtel d'un nommé Gorgeret, munitionnaire, qui entretient, à grosse dépense, une comtesse de Montmoran. A différentes reprises, cette femme a été en rapport avec vous et, sur son compte, vous m'avez récemment interrogé. La comtesse, très habilement, avait donné le change aux brigands de Georges qui, vous croyant à leur merci, sont venus à quinze ou vingt, se sont logés dans l'hôtel, et vous attendaient pour vous faire un mauvais parti. Mais, trompant leur espoir, général, vous étiez ailleurs.

— Et où étais-je ? demanda Bonaparte, intéressé par le rapport si précis de l'ex-ministre de la police.

— Vous étiez, général, rue de ki Chaussée-d'Antin, chez la citoyenne Montmoran, en compagnie de

— C'est bien ! interrompit Bonaparte. Je sais ce que je voulais savoir : vous êtes bien renseigné. Je crains que le préfet de police, quand je vais le mander ici, tout à l'heure, ne m'en dise pas autant que vous.

— Il ne vous dira rien du tout, général. A moins que

le colonel Savary n'ait été lui faire son rapport. Mais je doute qu'il en ait eu l'idée... Le résultat de son expédition n'a pas été assez brillant...

— \rous pensez donc qu'on aurait pu mieux réussir?

— Si, au lieu de déranger de l'infanterie, qui est arrivée au pas militaire, on n'avait envoyé que des agents, sûrs et bien armés, pas un des scélérats qui avaient envahi la propriété Gorgeret n'aurait dû s'échapper.

— Autrement dit, si je vous avais chargé de l'opération, vous l'auriez réussie, au lieu de la manquer.

— N'en doutez pas, général.

— Et, qui était là, voyons, puisque vous connaissez tous les détails de l'événement...

— C'était Georges qui dirigeait les mouvements avec Co&ter de Saint-Victor, comme lieutenant. Il avait avec lui Picot et Taillard, lequel est mort, ainsi que Houx et Mazellière... Burban a été grièvement blessé... Celui-là, on le tient... Bien soigné, il peut guérir et parler utile» ni' ni. J/'iidan et Mérillc, avec une douzaine de chouans, ont passé sur le ventre des gendarmes de Savary...

— Mais Georges...

— Georges n'a pas pris part au combat, il avait été vraisemblablement averti, au débutde l'action, parCoster, (pii avait flairé le piège et qui l'a fait évader pardessus le mur du jardin voisin. 11 est allé, avec un homme qui raccompagnait jusqu'à l'hôtel Charrost, dont il a encore escaladé les clôtures. Il a trouvé une porte ouverte sur les Champs-Elysées e.t a gagné au large, rendant ce temps-là,

et sans doute pour lui donner le temps de fuir, Cosler et Méi ille, Léridan et Taillard ont attaqué, et l'hôtel, et les

gendarmes de Savary... Le capitaine Cacheux et le général Duroc ont pu vous dire ce que Coster avait fait, à lui seul... Les autres ont bousculé la gendarmerie d'élite et le colonel Savary a emboursé, dans la bagarre, un maître coup de sabre qui lui a entamé l'épaule...

— Oh! Quand il y a une blessure à recevoir, il est toujours là ! Il n'y a que Rapp qui en reçoive plus que lui ! C'est un brave et qui m'est dévoué !

— Le tout n'est pas d'être dévoué, dit Fouché, c'est de l'être utilement!

Bonaparte ne répondit pas. Il marcha dans le salon, passant et repassant devant Fouché qui attendait, debout, que le Consul reprît l'interrogatoire.

— Dans Paris, que sait-on de cet incident? demanda Bonaparte.

— [lien, et on ne saura que ce que vous voudrez laisser publier dans les journaux. Les habitants du faubourg Saint-Honoré ont entendu quelque bruit, il y a eu un commencement d'incendie, mais il passe peu de monde, le soir, dans ce quartier, et les Champs-Elysées sont déserts... Nul n'a donc rien appris de précis.

— Je ne veux pas que cette affaire s'ébruite. Je donnerai des ordres en conséquence. Mais je voudrais mettre un terme aux entreprises de Georges. L'audace de cet homme et de ses compagnons est une cause de trouble permanent pour l'ordre public.

• — Et de danger sérieux pour vous, général. Le coup a manqué, hier soir, mais demain il peut réussir. Il faut vous débarrasser de ces gens-là!

Le Consul eut un sourire et son regard ironique se posa sur le visage impassible de Fouché.

— Vous voyez, par vous-même, que cela n'est pas facile.

— Je ne suis pas le maître de mes mouvements.

— Cela revient à dire que si vous aviez la direction de la police vous réussiriez.

— N'ai-je pas pris Saint-llégeant?

— Oui, vous m'avez bien servi.

— Mais votre entourage me hait et c'est votre entourage, maintenant, qui fait la police. On s'en aperçoit, général. Employez vos aides de camp aux affaires militaires, servez-vous de vos Conseillers d'État pour préparer des projets de loi, mais pour faire la police...

— Prenez Fouché...

— Ou un de ses élèves. Il y en a déjà, et qui donnent des espérances, mais ce ne sont, tout de même, que des élèves.

— Et il faut, dans les circonstances présentes, un maître? Eh bien ! vous aurez la police, Fouché, je m'y engage. Mais je ne veux pas blesser Real qui me sert avec zèle. Occupez-vous de cette affaire de Georges, tachez de me le prendre et comptez sur ma parole.

Fouché s'inclina et sortit. Du roc aussitôt parut et, en même temps, lloustam avec le service pour le déjeuner du Premier Consul. Pendant que les mamelucks préparaient la table et le couvert, Bonaparte emmena son ami dans une embrasure de fenêtre.

— Eh bien ! Duroc, comment cette jeune personne était-elle ce matin?

— Fraîche comme l'aurore, général, et jolie...

— Dix-sept ans et la beauté d'une nymphe duCorrège... A-t-elle gardé bon souvenir de moi?

— Elle n'a qu'un désir, c'est de vous revoir.

— Bon ! Ce ne sera pas tout de suite, quoiqu'elle soit bien séduisante, mais je pars ce soir pour Pont-de-Brique, où je vais inspecter les troupes de Ney. On me dit que les Anglais ont de grands rassemblements de vaisseaux dans la Manche et que leur croisière s'étend du Havre à Calais. Je veux voir cela par moi-même. Nos camps de Boulogne inquiètent l'opinion à Londres... Et, avec leur audace habituelle, les Anglais viennent, jusque sur nos rivages, insulter les ports et canonner les villes...

— Générai, tout ceci finira par une guerre sur le Rhin...

— Comme toujours. Ce ne sont pas les formations de volontaires entreprises hâtivement dans toute l'Angleterre, pour parer à une surprise de nos troupes, qui sont à craindre. Ces braves riflemen ne quitteront pas le sol de la Grande Bretagne, où ils s'attendent à me voir paraître comme un nouveau Guillaume, dans les champs d'Hastings. Ce que j'appréhende, c'est une diversion de l'Autriche, qui nous forcera à prendre Vienne, pour dégager Londres... Mais que l'Autriche prenne garde. J'ai les plus belles troupes que jamais la France ait possédées, commandées par Lannes, Soult, Ney et Davout... Et si j'y suis contraint, je battrai l'Angleterre sur le dos de François- Joseph.

Mme Bonaparte entrait, au même moment, avecHortense. Le Consul congédia Duroc d'un signe, et s'avançant vers sa femme :

— Eh bien ! ma bonne Joséphine, as-tu bien dormi cette nuit?... Et toi, petite muse, as-tu terminé la musique de ta romance nouvelle?

Il donna un petit soufflet caressant sur la joue de sa belle-fille et, d'une voix très fausse, il fredonna :

Vous me quittez pour voler à la gloire Mon faible cœur suivra partout vos pas Allez ! volez au temple de mémoire..

Ta, ta, ta, ta...

Il s'était mis à table et commençait à fourrager dans tous les plats, mangeant de l'entremets, avant les horsd'œuvre, et désespérant son service par l'irrégularité et la fantaisie de son appétit. Quant à Joséphine, toujours souriante, toujours prête à lui complaire, elle s'était assise et déjeunait tout en l'observant. Elle lui demanda:

— Tu as travaillé tard, hier soir.

— Très tard !

— Il m'a semblé entendre marcher chez toi au milieu de la nuit.

— Oui, c'était Constant, qui m'a préparé un bain, vers minuit... Mais, Joséphine, je ne veux pas qu'on s'occupe de ce qui se fait chez moi. Je veux qu'on dorme, afin d'avoir le teint frais et la mine reposée.

Joséphine, avec une bourgoise obéissance, répondit :

— Oui, mon ami.

Lorsque Fouché s'était présenté chez le Premier Consul, pour lui rendre comptede l'échauiïouréedelanuit, il avait été, dès If matin, renseigné parBraconneau. Celui-ci avait raconté à son chef l'indispensable, mais il avait passé sous silence ce qui n'intéressait pas l'ordre public. Le terrible

épisode de la mort de Taillard avait été omis dans le rapport de l'agent. En quoi importait-il à Fouché de savoir que la comtesse avait trouvé l'occasion, tant cherchée par elle, de venger l'outrage subi? Tous ces faits de la vie privée, si importants au point de vue de la mise en œuvre des énergies individuelles, disparaissaient devant la grandeur delà question d'ordre général.

Fouché savait que laMontmoran avait coopéré très activement avec Braconneau aux événements de la nuit. Il savait qu'entre les chouans et la jeune femme une haine terrible existait. C'était tout. Mais Braconneau ne pouvait se dissimuler que Coster de Saint-Victor avait vu la comtesse chez Gorgeret, et que, de ce fait même, il y allait, pour elle, de la vie. Que l'exécution de Taillard, par surcroît, fût connue, et il n'y avait pas à douter que, dans le délai le plus court possible, une riposte tragique serait faite au geste offensif de Mme de Montmoran. Tant que Coster et Georges ne seraient pas pris, la jeune femme serait placée sous une menace de mort. Comment on la frapperait? Où? Et par la main de qui? Cela, c'était l'inconnu. Mais le certain, l'inévitable, c'était qu'elle serait frappée. Et Braconneau ne voulait justement pas qu'on la frappât. Il mettait à défendre, à protéger son auxiliaire, une sorte d'amour-propre. Mais par quel moyen y réussir? La laisser chez elle, en faisant garder sa maison par des agents, semblait un moyen bien inefficace. La loger chez Gorgeret, c'était à la fois la livrer à ses ennemis et perdre le munitionnaire. Il paraissait évident à Braconneau que la seule chance qu'eût la comtesse d'échapper, c'était de disparaître.

Là, le policier eut une idée très simple : il pensa à cacher Mm- de Montmoran, au centre même de Paris, dans un endroit très fre'quenté. Et il se rendit au Bonnet Bleu. Lerebourg e'tait dans son magasin, en conversation avec MIlc Hermance, qui assumait maintenant la direction du personnel et présidait aux mises en vente. En voyant entrer le policier il eut un geste de surprise. Mlle Hermance, qui tant de fois avait servi Braconneau, quand il se présentait dans le magasin avec la perruque poudrée, le visage poupin et la douillette du chevalier, regarda avec indifférence le policier, dont la tournure, le vêtement et la figure ne lui rappelèrent rien. Braconneau, de la main, montra le petit escalier et avec un redoutable accent provençal :

— Eh ! bc ! Adieu, Lerebourg. Peut-on monter chez vous?

— Certainement, cher ami, dit le marchand, passez donc.

Arrivés dans le cabinet de l'entresol, Braconneau et Lerebourg s'assurèrent que nul n'était à portée de les entendre et, à voix basse, ils commencèrent de parler:

— Qu'y a-t-il donc, pour que vous arriviez ainsi sans prévenir, et sous votre apparence officielle ?

— Il y a que je viens vous demander un service...

— Lequel?

— C'est assez délicat et pourrait être compromettant. Lerebourg eut un sourire et un haussement d'épaules.

— Je n'en suis plus à m'arrêter devant aucun risque, quand il y a utilité ;i agir.

— Voici donc de quoi il retourne : la comtesse de Mont-

raoran est dans un grave péril, il faut la faire disparaître, pour quelque temps, et cependant la garder à Paris, où elle peut nous servir. J'ai pensé à l'amener chez vous. La chambre d'en haut est toujours libre ?

Lerebourg pâlit un peu, mais d'une voix calme il répondit :

— Elle est à sa disposition. Nul n'habite à l'étage. Elle y sera seule, le jour. Et le soir, quand le magasin sera fermé, elle pourra circuler dans la maison. J'ai une vieille servante très sûre, qui s'occupe de mon ménage. De ce côté, rien à craindre. Mme de Montmoran passera pour une émigrée, rentrée sans autorisation, et pour laquelle on postule...

— C'est fort bien. Je vais de ce pas chez Mme de Montmoran. Si je la décide à venir chez vous, je la conduirai à la brune...

— Est-ce qu'il s'agit encore des brigands?

— Oui. Nous les avons manques, cette nuit. Ah! sans Coster de Saint-Victor, qui a reconnu la comtesse, nous tenions Georges et la bande. Mais Taillard est mort...

— Oh ! cette brute féroce? Et qui l'a tué?

— Mme de Montmoran, elle-même. Il avait reçu un coup de baïonnette et s'était réfugié dans un coin de hangar... Pendant qu'il parlementait avec la dame, je ne sais comment cela s'est fait, mais la lanterne, qu'elle tenait à la main, a allumé la cambuse... Et Brise-Bleu a été flambé dans la paille, comme un porc.

— Qu'il était. Et c'est pour le venger que ses compagnons chercheraient noise à la comtesse ?

— Oh! elle est soupçonnée, et ajuste titre, par eux,

d'avoir travaillé à les faire prendre... Or, ils sont im pitoyables, vous le savez, pour les espions et les traîtres... Si elle reste à leur portée, ils la tueront.

— Amenez-la donc. Chez moi, je l'espère, elle sera en sûreté. En tout cas, je la défendrai de mon mieux...

Une heure plus tard, la comtesse de Montmoran était installée au Bonnet Bleu.

Picot, assis sur sa boite à cirer les souliers, attendait la pratique. Mais, par un temps d'été admirable, où pas une goutte d'eau ne mouillait la chaussée, les promeneurs avaient leurs escarpins aussi brillants que des miroirs et il leur suffisait d'un coup de foulard pour en enlever la poussière. Cependant, vers quatre heures, un homme au teint olivâtre, à la chevelure noire bouclée, s'approcha et, très haut, avec un accent italien prononcé :

— Eh! l'ami, dit-il, cirez-moi à l'œuf...

Z'ai été éclaboussé par oun arrosor... Zé né pouis aller chez des dames dans oun état pareil...

En effet, ses souliers étaient maculés et salis. Picot prit ses brosses, ses pinceaux, son vernis et, s'assurant que la place était déserte, il commença à parler en travaillant :

— Qu'est-ce qui vous amène?... Est-ce qu'il se passe quelque chose...

— Il faut que je parle au général... Je n'ose pas aller chez lui parce que, si j'étais suivi par un mouchard, je ferais connaître sa retraite... Il faut donc que ce soit lui qui vienne...

— Où l'attendrez-vous?

— Ce soir, sur le parvis Notre-Dame, à dix heures.

— Bien! Je le préviendrai, mais je ne crois pas qu'il puisse sortir.

— Pourquoi ça?

— Parce que les seigneurs sont là, qui tremblent de peur dans leur peau, et que, tant qu'ils ne seront pas repartis pour l'Angleterre, il n'y aura plus moyen de rien faire... Ils ont été terrifiés par l'affaire de cette nuit...

— Qu'est-ce qu'ils craignent donc ?

— Que Bonaparte, pour se venger, les fasse prendre, juger par une commission militaire et fusiller à Grenelle, dans les vingt-quatre heures.

— Eh bien ! Est-ce qu'ils avaient cru qu'on allait échanger des fleurettes ? C'est une lutte à mort...

— Attention ! Voilà un passant qui nous observe... Picot baissa la tête et d'une mainlégère brossa les escarpins de Coster. L'homme passé, il reprit :

— Si Georges ne vient pas, je viendrai, moi. Que faut-il que le général sache d'essentiel ?

— Dis-lui que je sais où est la Montmoran, et demandelui ce qu'il a décidé d'elle.

— Bien. A ce soir.

— A ce soir.

Coster, brillant, pimpant, fit tournoyer sa grosse canne et s'éloigna.

Le mystère dont Braconneau avait entouré le départ de la comtesse, pour le Bonnet Bleu, avait, par une circonstance impossible à prévoir, été percé, dès le premier instant. Gorgeret se trouvait chez elle, quand Braconneau s'y était présenté, et le munitionnaire, déjà fort effrayé par les événements dont son hôtel avait été le théâtre, avait à peu près perdu la tête, lorsqu'il avait entendu le policier et la comtesse discuter les projets des chouans et chercher les moyens de leur échapper. Il avait, pour la première fois, compris la gravité des responsabilités qu'il encourait, et du côté de Bonaparte, et du côté des brigands. Rassuré par la comtesse et par Braconneau, du côté de Bonaparte, il lui était apparu que Cadoudal et ses complices étaient beaucoup plus dangereux, et que, s'il risquait d'être mis en prison par les agents du Gouvernement, il était exposé à se voir tuer froidement par les chasseurs du Roi. Pour un homme qui avait toujours pillé, sans risques, à la suite des armées victorieuses, et qui avait revendu aux troupes françaises les bestiaux et la farine pris à l'ennemi, l'expectativeétaitrude. EtGorgeretmaudissaitlejouroù, parambitiori,ils'étaitjetédanslesaventures.llvitpartirMmedeMontmoran, avec une émotion où la peur avait autant de part

que l'amour, et, resté seul dans l'appartement de la Chaussée d'Antin, il s'y sentit pris d'une telle mélancolie qu'il ne voulut pas y demeurer un instant de plus. Il sortit et se dirigea vers le faubourg Saint-Honoré, afin d'y prendre des vêtements, de l'argent, sa chaise de poste, bien décidé à aller faire une tournée d'affaires, en province, jusqu'à ce que sa sécurité fût assurée par la prise des brigands, que Braconneau lui avait annoncée prochaine. Il allait gesticulant, parlant tout seul, l'air un peu dément, lorsqu'au coin du pavillon de Rohan, il rencontra la gentille citoyenne Sainclair. Il se jeta presque dans ses bras, et, incapable de retenir le flux de paroles que faisait bouillonner son agitation :

— Ah ! chère petite amie ! Vous voilà ! Que je suis aise de vous rencontrer! Cette pauvre comtesse... Quelle aventure !

— Que lui est-il arrivé ? s'écria la jeune femme.

— Rien! Grand Dieu! Rien! répliqua Gorgeret, voulant déjà rattraper ses doléances.

— Alors pourquoi la plaignez-vous?

-Je la plains... oui, je la plains, parce qu'elle va s'absenter, pendant quelque temps...

— Eh bien ! Ce n'est pas une catastrophe cela ! dit la jeune femme, frappée du trouble et de l'indécision manifestés par le gros homme. Elle reviendra...

— Sans doute ! Sans doute !

— Et va-t-elle loin '!

— Non !

— Part-elle pour longtemps?

— Oui le sait .'

— Comment ! Qui le sait ? Voyons, Gorgeret, vous parlez comme le sorcier du Jardin Tivoli... Qu'est-ce que ça signifie? Je suis assez l'amie de la comtesse pour que vous ayez confiance en moi... Vous m'en avez trop dit, ou pas assez, je vais m'informer.

— Au nom du ciel, ne parlez de rien à personne! Ah bien ! cela ferait du beau! De vous, je ne crains rien... Car vous êtes une amie de Mme de Montmoran... Mais de tout autre... Savez-vous qu'il irait de sa vie?

Dès lors, la petite Sainclair ne douta plus qu'il ne s'agit des terribles affaires dans lesquelles était engagé son amant, et, avide de savoir ce que Gorgeret paraissait à présent vouloir lui cacher, après avoir presque failli le lui dire :

— Allons ! citoyen Gorgeret, je n'ignore pas que la comtesse s'occupe de politique...

— Chut!

— Moi-même, j'en ai souvent causé avec elle...

— Hélas !

— Je suis peut-être mieux renseignée que vous-même.

— Cela me paraît difficile !

— Vous êtes donc du complot?

— Grand Dieu ! cria Gorgeret, en bondissant, qu'avezvous dit là !

— Eh ! je dis ce qui est : que les chouans veulent tuer Bonaparte, et que leur coup a manqué cette nuit. D'où nécessité pour la comtesse de disparaître...

— De se cacher ! Oui, je vois que vous êtes au courant... Elle vous avait donc tout confié ?

— Mais mon amant est un des chefs !

— Par exemple ! Je le connais donc ?

— Évidemment ! Mais il porte un nom de guerre ! Quant à la chère comtesse, si je puis lui être utile...

Gorgeret baissa la voix :

— Elle est au Bonnet Bleu !

— Chez Lerebourg ! Oui, il

' est des nôtres !

Mais pas un mot de plus, ne donnez ce renseignement àpersonne, vous perdriez notre amie...

— Je le sais bien ! Mais, avec vous, rien à craindre !

— Rien. Au contraire.

Ils se sépa-

rèrent, et, une heure après, Coster savait où la comtesse s'était réfugiée, Mais, en môme temps, Hraconncau avait mis un agent à la porte de la citoyenne Sainclair, avec ordre de ne pas quitter de vue le Marquis Crescenti. Braconnea'u; à la réflexion, de plus en plus effrayé de l'audace avec laquelle il voyait l»'s royalistes agir, en plein Paris, sous la

LA SERRE DE L Alf.LE 2il

main de la police, au milieu d'une garnison de vingt mille hommes, avait jugé nécessaire de prendre, pour assurer la sécurité de Mme de Montmoran, des précautions nouvelles. L'avoir conduite chez Lerebourg, c'était bien, mais l'y laisser sans autre appui que le négociant, n'était-ce pas très risqué? Si le hasard mettait les royalistes au courant de sa manœuvre, s'ils arrivaient à découvrir la retraite de la jeune femme, qui pourrait les empêcher de parvenir jusqu'à elle? Ce vieil homme et sa servante? Allons! Un des hommes de Georges n'en ferait qu'une bouchée, et, dès lors, aurait tout loisir de faire un terrible exemple en frappant celle qui les avait trahis. Et quel affront pour Fouché, que le Premier Consul venait de charger d'en finir avec ses ennemis, si ces mêmes ennemis le narguaient avec une pareille impudence ! Il faut que je m'occupe, moi-même, de protéger la comtesse, se dit Braconneau. Je vais m'installer, ce soir même, au Bonnet Bleu. J'ai le pressentiment que les brigands vont, tout de suite, essayer de venger la mort de Taillard et la capture de Burban. Et ce ne peut être qu'à la comtesse qu'ils s'en prendront. Je sais bien que, à moins d'une circonstance invraisemblable, ils ne peuvent connaître sa retraite. Mais, en bonne police, c'est justement l'invraisemblable qu'il faut prévoir. Le vraisemblable va tout seul.

Ayant pris cette résolution, Braconneau rentra chez lui, s'enferma dans le cabinet de toilette aux travestissements et aux perruques, et en sortit méconnaissable, une heure plus tard. 11 était vêtu en muscadin, et, sous son habit, cachait une paire de pistolets et un poignard. De son pied

léger, il prit la rue Saint-Antoine et arriva rue Saint- Honoré, comme le garçon de magasin fermait les volets du Bonnet Bleu.

Le piège que Braconneau avait tendu à Goster fut inutile. L'agent, posté à la porte de la citoyenne Sainclair, ne vit point venir le Marquis Grescenti. Ayant à communiquer avec ses compagnons, le soir même, Coster avait prudemment décidé de ne pas rentrer chez sa maîtresse. Il se doutait bien que, après leur équipée de l'hôtel (iorgeret, toutes les polices, officielle et clandestine, de lléal et de Fouché, devaient être sur pied, et il se méfiait. D'ailleurs qu'allait faire Georges? Après une aussi audacieuse tentative pour s'emparer de Bonaparte, pouvait-on, sans risquer de se perdre, en machiner une autre? Désormais, Bonaparte, en éveil, ne commettrait plus aucune imprudence, ne sortirait plus seul, et ne circulerait plus sur les routes, en voiture, ou à cheval, que bien accompagné. Alors qu'y aurait-il à faire pour les royalistes, enfermés dans Paris? Ils allaient s'y faire prendre, sûrement, dans un temps assez bref. En tout cas, ils se diminuaient, devant l'opinion, à vivre enfermés comme des gens qui ont peur. Le chef seul pouvait décider de la conduite à tenir. C'est pourquoi Coster tenait à le voir. Mais il tenait encore bien plus à ne pas le faire prendre. Aussi, jusqu'au soir, errat— il, examinant avec précaution les gens qui marchaient dans la rue, devant ou derrière lui. En réalité, il ne risquait rien : la police n'avait pas trouvé sa piste. 11 dîna dans un petil estaminet de la rue Saint-André-des-Arts, où il avait ses habitudes. Le patron était aflilié au parti royaliste, et très sûr. Ils mangèrent ensemble, dans une petite salle

LA SEltUE DE L AIGLE 243

au fond de l'établissement. Et, a neuf heures, il s'achemina vers le Parvis Notre-Dame.

La place du Parvis était noire, silencieuse, déserte. Pas une voiture, pas un piéton. Une pâle lanterne éclairait l'entrée de la rue Notre-Dame et l'Hôtel-Dieu. Coster se blottit dans l'ombre d'un des murs de Saint-Jean-le-Rond et attendit. Un temps assez long se passa. Il entendit sonner successivement la demie, puis trois quarts à l'IIotel- Dieu, et enfin, avant l'heure fixée, il aperçut dans l'ombre, une forme vague qui marchait de son côté. Il resta immobile. L'ombre s'approcha et Coster reconnut Picot. Il sortit alors de son coin et tout bas dit :

— Picot, c'est moi !

L'autre le prit par le bras, et l'entraînant vers la rue Saint-Antoine :

— Le Général n'a pas voulu venir. Il t'attend chez lui, avec les seigneurs. ..

— Est-ce qu'on n'est pas d'accord?

— Non ! Mais tu sauras tout dans un instant.

Ils traversèrent le quartier du Marais et arrivèrent devant la petite maison de la rue Carême-Prenant, où Georges habitait, depuis plusieurs semaines. Ce fut Mérille qui leur ouvrit. Loiseau était assis sur le palier du premier étage. Dans le vestibule, Léridan était installé devant une table, sur laquelle étaient posés ses pistolets. Le chef était bien gardé. Du reste, la maison, sans lumière, les volets clos et partout le silence. Dans une chambre, dont Picot ouvrit la porte, Georges était en conférence avec le duc de Rivière et le comte Armand de Polignac. Les trois hommes adressèrent à Coster un signe de tête amical. Georges lui

montra un escabeau. La conversation, engagée, continua :

— Je prétends, dit Rivière, qu'après l'échec de notre coup de main, il n'y a plus qu'à quitter Paris et à nous retirer en Normandie, où nous attendrons des ordres...

— Toujours votre rêve du débarquement en France d'un des princes du sang? fit Georges, avec amertume. Combien de fois nous a-t-on promis cette intervention décisive? A Quiberon, le princeétait à bord de la flotte anglaise. Est-il descendu pour combattre avec ses partisans ? Il a regardé assassiner ses soldats par les grenadiers de Hoche et s'en est retourné, navré, en Angleterre. Ceux qui ont été mitraillés, fusillés, étaient bien plus navrés que lui!

— Général ! Ce sont nos maîtres !

— Mauvais maîtres !... Il faut que nous leur apportions la couronne. Ils ne se baisseraient pas pour la ramasser !... Voyez celui qui est au Tuileries, en ce moment. Il a pris un drapeau à Arcole et il a marché à côté de ses soldats! Voilà un homme !

— Servez-le! dit aigrement Rivière.

— Pardieu ! Il me l'a proposé ! J'ai refusé !

— Vous paraissez le regretter !

— C'est possible ! Mais je ne suis pas de ceux qui se donnent deux fois. Tenez! De tous les Bourbons, il n'y en a qu'un seul qui marchera, si on le lui demande, c'est le fils du princede Condé...

— Le duc d'Lnghien ! Vous tombez bien ! Il ne s'occupe môme pas de politique. Il est dans le pays de Bade, qui file le parfait amour avec M"" de Hohan... Il chasse, il pêche, il mange, il...

— - Un vrai Bourbon, enfin ! Non, celui-là ne se risquera pas plus que les autres. Messieurs, il faut attendre, désormais, la restauration de la Monarchie d'un coup de la Providence. Je crois que les hommes seront impuissants à l'assurer.

— Alors vous ne comptez plus sur la coopération de Pichegru et de Moreau?

— Ces gens-là? s'écriaGeorges. Vous ne les avez doncpas regardés? Ils nous haïssent! Quand ils sont au milieu de nous, ils ont l'air d'être dans un mauvais lieu ! Ils aimeraient mieux Robespierre que nous... Et moi, j'aime mieux Bonaparte qu'eux! Pichegru est un homme taré, et Moreau est un ambitieux timide, qui attend que les alouettes lui tombent toutes rôties dans la bouche ! Pourquoi n'a-t-il pas fait le 18 Brumaire? Parce qu'il a eu peur ! Il était dans l'escorte de Bonaparte. Donc c'est un sous-ordre. Rien à faire avec lui.

— Du premier jour, j'ai bien vu qu'il ne vous plaisait pas!

— Eh ! Je n'aime pas les gens à double face. Voilà un gaillard qui vient coqueter avec les chouans, et qui fait risette, en même temps, aux Jacobins? Vous verrez qu'il finira mal !

— Que voulez-vous qu'il lui arrive de plus que d'être l'ennemi du Premier Consul ? C'est une carrière brisée.

— Il n'a qu'à tendre la main à Bonaparte. L'autre l'embrassera.

— Qu'ils se débrouillent entre eux. Cela ne nous importe plus. Moreau a rompu avec nous.

— Eh bien! Messieurs, le duc de Rivière et moi, nous

sommes d'avis de quitter Paris. Qu'en pensez-vous, M. de Saint-Victor?

Coster, interrogé directement par Polignac, s'inclina et dit :

— Je n'ai pas d'opinion là-dessus, M. le comte. Je suis sous les ordres du général Gadoudal. Ce qu'il m'ordonnera de faire, je le ferai.

Georges approuva de la tête.

— Partez donc, Messieurs, si vous en avez l'occasion. Car c'est là qu'est la difficulté, pour le moment. Les routes, autour de Paris, sont couvertes de patrouilles et sillonnées d'espions. On est peut-être plus en sûreté, dans la ville, que dans la campagne. A compter de ce soir, vous ne vous occuperez plus de moi, à moins que vous ne me demandiez aide.

— Mais vous, Messieurs, qu'allcz-vous faire?

— Régler diverses affaires, qui nous restent ici, donner dos ordres à nos partisans, qui, comme Coster, sont prêts à m'obéir. Et, cela terminé, nous nous mettrons en sûreté. J'en ai assez de vivre enfermé comme je le suis, depuis trop longtemps.

— Que Dieu vous garde, Messieurs, dit Rivière.

— Bonne chance à vous, répondit Georges.

Ils se saluèrent et les deux gentilshommes sortirent.

Derrière eux. Georges souffla bruyamment :

— Tu vois bien. Coster, ces gens-là, ce sont eux qui ont mis la monarchie par terre, causé le Révolution et fait guillotiner le pauvre bon roi Louis XVI. Et si la monarchie est jamais restaurée, ce sonl eux. encore, ou leurs

pareils, qui la conduiront, sûrement, une seconde fois, à sa perte.

— Ne prévoyons pas le malheur de si loin, général, dit Coster en riant. Et regardons plus près de nous. Je sais où est la comtesse de Montmoran...

Cadoudal fronça le sourcil et devint grave :

— C'est la haine de cette femme qui nous a valu notre échec, dit-il, et qui m'a coûté la vie de ïaillard, de Freydière et des autres. J'aurais dû la faire tuer à Iïennebont, quand elle nous a livrés.

— Vous ne le pouviez pas.

— C'est une leçon, Coster. Un chef doit rester chaste et ne pas s'embarrasser de femmes.

Coster rougit et baissa les yeux.

— Je ne dis pas cela pour toi, mon enfant... Tu es jeune, tu es sans responsabilité et je veux croire que tu es discret. Mais cette coquine, qui froidement s'arrange pour faire tuer vingt hommes, qu'est-ce que nous allons bien lui faire? Il faut un terrible exemple !

— Et le Gorgeret, son amant, et, sans doute, son complice?..

— Présenté et recommandé par Pichegru... Pichegru ! Que penser, aussi, de celui-là?

— L'homme qui s'est entendu avec Fauche-Borel et Montgaillard pour livrer Jourdan et l'aile droite de l'armée du Rhin, à Clairfayt, et qui a trahi — quelle infamie ! — général, trahi ses soldats pour les faire massacrer par les Autrichiens, celui qui a fait cela est capable de tout.

— Et voilà avec quels scélérats nous travaillons, pour nos maîtres ! Ces gens-là nous haïssent et nous les mépri-

248 la sEiwu; de l'aigle

sons ! Allons, Coster, il faut sortir de cette fange et nous en retourner au grand air.

— Mais avant, il faut venger nos compagnons.

— Charge-t'en avec Picot, serez-vous assez de deux?

— Je le crois. La coquine est cachée chez un négociant de la rue Saint-Honoré. On la croit à l'abri de nos recherches. Nous arriverons à l'improviste et l'affaire sera faite en un tournemain...

— Eh bien! Va donc, mon ami. Et sois prudent!

— Général, dans une circonstance pareille, la prudence consiste à être téméraire. Il faut surprendre, frapper et disparaître.

— Bon ! Et, demain, si rien ne contrarie nos projets, nous partirons.

— Vous ne craignez donc pas les grands chemins, pour nous, comme pour les seigneurs?... interrogea Coster en rianl .

— Justement, je les crains pour eux, parce qu'ils sont les seigneurs. Je les crains parce que, à cinquante pas hors de Paris, le plus innocent mouchard les reconnaîtra, sous un déguisement, pour ce qu'ils sont et s'essayent à ne pas paraître... Tandis que nous, pardieu, nouspasserons pour des bouviers, des maquignons ou des colporteurs... Allons! Bonne nuit, Coster...

— Bonne nuil, général.

Et Coster s'en alla avec Picot. La nuit était douce et très obscure. Les rues désertes s'ouvraient paisibles devant eux. Ils se seul .lient tranquilles et forts. Ils reprirent la rue Saint-Antoine, passèrent (leva ni Saint-Jacques-la-Boucherie, suivirent le mur du vieux Louvre et arrivèrent place

du Palais-Royal. Là ils s'arrêtèrent. Il s'agissait de prendre ses dispositions.

Les passants devenaient moins rares, encore qu'il fut minuit sonné. Ils s'assirent sur un banc de pierre, et sûrs de n'être pas entendus, à moins que ce ne fût par les oiseaux, ils délibérèrent. Coster connaissait la maison du Bonnet Bleu, pour y être entré, plusieurs fois, comme acheteur. Il savait qu'un escalier intérieur conduisait aux appartements particuliers, et que la porte cochère ouvrait sur une petite cour. Pas de concierge. Un premier étage et des mansardes. C'était vraisemblablement dans l'étage mansardé que la réfugiée était logée. La faire cacher au premier étage était trop hasardeux. Il fallait donc entrer par la porte cochère, monter l'escalier de service et, une fois à l'étage, entrer dans la chambre de la Montmoran .

— Il y a deux fenêtres, donc deux chambres, dit Coster.

— Mais clans laquelle est-elle?

— Voilà ce qu'il faudrait pouvoir deviner.

— Nous verrons sur place. En tout cas, j'ai un foulard et de la corde pour bâillonner et lier, si c'est nécessaire.

— Qui la frappera?

— Moi, si vous le permettez, dit Picot. Taillard était mon ami.

— J'aime autant ça, fit Goster. Je n'aimerais pas beaucoup avoir affaire à une femme.

— Je n'aurai aucun scrupule. Cette grande garce-là vaut un homme. Elle est même plus méchante. Elle se défendra, et, si elle peut me tuer, elle ne me manquera pas.

— As-tu ce qu'il faut pour forcer la porte ?

— J'ai ce qu'il faut pour l'ouvrir. J'ai été serrurier. Je sais parler aux serrures.

— Eh bien ! Alors, allons-y.

Ils se levèrent. Arrivés devant Saint-Roch, ils se rangèrent près du portail pour laisser passer une patrouille.

— Bon ! dit Coster, nous voilà tranquilles, l'heure de la patrouille est passée.

La rue Saint-Honoré, éclairée par de rares lanternes, s'offrait vide et déserte devant eux. Ils arrivèrent, en rasant les murs, devant le lîonnel Bleu. Sous l'auvent de la porte cochère, à l'abri des deux hautes bornes ils s'arrètèreul. Picot sortit de sa veste un paquet de morceaux de Ui\\ de toutes les formes, et commença, avec un gros crochet, à travailler la serrure. Après plusieurs pesées el de silencieux efforts, le pêne céda et l'huis s'entrouvrit. Mais Picot grogna :

— Il y a de- verrous, ou une barre !

11 prit une longue tige et la passa entre les deux battants. Lentement il explora l'intérieur de la porte, puis il donna un tour de poignet et eut un rire étouffé : la porte passante, ménagée dans la porte cochère, venait de s'ouvrir. La cour, noire et inquiétante, s'étendait devant eux. Ils n'hésitèrent pas. Us repoussèrent le battant, sans le clore, et sous la voûte, en face du petit escalier, se déchaussèrent et mirent leurs souliers dans leurs poches. A pas lents et circonspects, ils gravirent l'étage. Ils semblaient légers et souples comme des chats. Pas une marche ne craqua. Dans ce silence impressionnant ils auraient pu entendre battre leur cœur. Ils regardèrent autour d'eux et, tout de suite, leur attention fut attirée par une lueur qui passait au-dessous de la porte d'une des deux chambres. Coster se pencha vers Picot et lui souffla dans l'oreille :

— La personne qui veille, ce n'est pas la domestique... Ce doit être elle...

Picot approuva d'un signe de tête, il prit une pince, la plaça sous la porte, donna une pesée et, du premier coup, la mit hors des gonds. Tout habillée, étendue sur le lit, Mme de Montmoran lisait, à la clarté d'une bougie. Sur la table de nuit, un pistolet tout armé était placé à la portée de sa main. Au bruit, elle se dressa brusquement, aperçut, dans l'encadrement de la porte ouverte, Coster et Picot Elle devint livide. Sa bouche s'ouvrit pour un cri qui ne sortit pas. Elle se jeta sur son arme, mais trop tard. Picot venait de s'en emparer. Elle bondit hors de son lit, terrifiée. Mais Coster la saisit par le bras et l'arrêta. 11 y eut quelques secondes tragiques. Pas un cri, pas un mouve-

ment bruyant, rien qui pût donner l'alarme. Les deux

chouans étaient maîtres de la condamnée.

Mais, dans l'appartement, au-dessous des mansardes,

veillait également lîraconneau. Il s'était installé sur le sofa

du salon d'essayage et avait engagé Lerebourg à se jeter sur son lit. Il ne croyait pas qu'il y eût rien à craindre pour cette première nuit-là. Mais il se mettait toujours sur ses gardes, en

prévision d'une surprise. Il avait causé avec Lerebourg, -assez tard, de leurs anciennes aventures et il avail encore ehtçndu passer dans la rue Saint-Honoré li patrouille qui rentrait du corps de garde des Tuileries. Ses veux venaient à peine de se fermer. Mais il avait le sommeil léger et sa pensée continuait à] veiller lucide dans son cerveau. Brusquement, il se dressa sur le sofa,

et, dans le silence, tendit l'oreille» Aucun bruit, le calme et le repos autour de lui. Il demeura, cependant ramassé dans une attention excessive. Un sûr instinct l'avertissait qu'il se passait quelque chose d'anormal. Une inquiétude sourde frémissait en lui. Il ne put rester immobile et se mit sur ses pieds.

A ce moment précis, il entendit un craquement léger, audessus de sa tête. Il traversa le salon, passa dans la salle à manger et entra dans la cuisine. Là, il aperçut de la lumière à l'étage mansardé et des ombres confuses qui s'agitaient. Il n'hésita pas, et, sans prendre le temps de prévenir Lerebourg, il sortit dans l'escalier, le gravit lestement et demeura stupéfait de ce qu'il vit. Dans la chambre, Coster et Picot s'étaient emparés de la comtesse qui gisait sur son lit les bras liés derrière le dos, et un bâillon sur la bouche. Une corde, que Picot attachait au bâton des rideaux de la fenêtre, ne laissait aucun doute sur ses intentions : il s'apprêtait à pendre Mme deMontmoran. Brusquement Coster poussa une exclamation : il venait d'apercevoir, sur le seuil de la porte, l'homme de police :

— Lavernière !

— Coster de Saint-Victor, et toi, Picot, mon garçon, je vous arrête, dit Braconneau intrépidement.

Picot éclata de rire, et prenant dans sa poche le pistolet de Mme de Montmoran, il ajusta le policier et dit :

— Moi, je te tue!

La balle troua le plafond. Coster avait relevé le canon.

— Lavernière, à présent, nous sommes quittes! cria le jeune homme. Au large ! Ou, cette fois, malheur à vous.

Comme Braconneau faisait mine de le saisir, il se jeta

sur lui et, avec une force d'athlète, il le plia entre ses bras, et le jeta à demi étouffé sur le plancher. 11 cria à son compagnon :

— Détale, Picot !

Le chouan ne voulut pas laisser sa besogne inachevée et, prenant la comtesse sur son épaule, il s'élança, à la suite de son compagnon, qui déjà descendait l'escalier.

Mais le coup de feu avait réveillé la vieille servante, qui hurlait au secours. Des bruits, dans les maisons voisines, commençaient à se faire entendre. Lerebourg parut sur le seuil de son appartement, pour crier à Goster : Arrête ! et recevoir un coup de poing à tuer un bœuf, qui le mit dans l'impossibilité de respirer, pendant assez longtemps pour que les deux chouans aient le temps de se rechausser et de se concerter. Picot entra, avec la comtesse, dans l'appartement de Lerebourg, referma la porte derrière lui, et lit, à l'adresse du négociant éperdu, un geste si effrayant que celui-ci ne remua plus. Pendant ce temps, Coster, intendant Braconncau descendre l'escalier derrière lui, gagnait la cour, sans se presser, attendait presque le policier, près de la porte cochère, et sautait dans la rue où il se mettait à courir. Pxaconneau n'hésita pas, et, laissant dans la maison Picot, Lerebourg et la comtesse, il prit chasse derrière le chef chouan.

Il pensait, tout en se hâtant sur les traces de Goster : Lerebourg et la servante vont ameuter tout le quartier, Picot sera pris, ou se sauvera de son coté. La comtesse aura passé un mauvais moment, mais elle le risquait. L'important est de m'emparer de Goster, qui ne va pins retourner chez la Sinclair, et qui, peut-être, va courir

chez Georges. Ils étaient à la place Louis XV. Goster, qui jusque là n'avait pas couru plus vite qu'un bon cheval au trot, augmenta sa vitesse, en se dirigeant vers les Champs-Elysées. Braconneau donna du jarret et se maintint. Mais Goster se jeta sous le couvert des arbres, gagna le Cours-la-Reine, et, brusquement, descendit sur la berge de la Seine. Sur le quai le policier s'était arrêté. Il regardait, du haut du parapet, Goster qui s'approchait du fleuve. Que veut-il faire? pensa-t-il. Est-il capable de se mettre à l'eau et de traverser à la nage? Je n'aurais pas le temps de passer le [pont, pour l'attendre sur l'autre bord. Non ! Il va prendre un bateau ! Ah ! le gredin ! Je suis joué !

Goster détachait, dans l'ombre d'un ormeau, la chaîne d'une nacelle plate et large, sautait sur le plancher, bordait les avirons et, sans se presser, se mettait à ramer en descendant le courant. A vingt mètres, au milieu de l'eau, apercevant Braconneau immobile, qui assistait à sa fuite, il leva son chapeau et, d'une voix railleuse, qui fit passer un frisson dans-le dos du policier :

— Bonsoir, Lavernière, croyez-moi, retournez au Bonnet Bleu.

— J'aurais mieux fait d'y rester, grommela Braconneau. Ce damné Goster, en m'entraînant sur ses pas, avait l'intention de m'écarter de la maison Lerebourg. Il m'a presque attendu sous la porte cochère ! Que diable s'est-il passé, là-bas, en mon absence? Triple sot! G'était rue Saint- Ilonoré qu'il fallait travailler !

Il prit le pas accéléré, pour refaire, en droite ligne, le chemin qu'il venait de faire, en moins d'un quart d'heure,

sur les talons de Coster. Il se disait : Que sont devenus Lerebourg et la comtesse, en face de ce damné Picot, qui est une véritable bête féroce? La vieille servante, au moment où Coster s'est sauvé, appelait les voisins à son aide. La garde a dû arriver. Mais Picot, qui était dans l'appartement, enfermé, qu'a-t-il pu faire pendant le temps qu'on a mis à accourir? Ces pensées lui donnèrent des forces nouvelles, il se mit au trot et, en quelques secondes, il arriva en vue du Bonnet Bleu. Ce que Braconneau avait prévu s'était produit. Vingt personnes s'agitaient devant la porte du magasin. Sans s'arrêter à questionner, le policier entra dans la boutique, grimpa le petit escalier et, parvenu au seuil du salon d'essayage, resta immobile et muet, saisi d'horreur. Étendu sur le sofa. Lerebourg était aux mains de la vieille, qui lui essuyait le visage avec une serviette pleine de sang. Et, se balançant dans le vide, accrochée à une patère,' le long du mur, la comtesse de Montmoran était pendue. Des voisins effarés criaillaient, sans se décider à décrocher la victime. Picot avait disparu . Braconneau lâcha le plus énergique de tous les jurons, sortit un couteau de sa poche, et, tranchant la corde qui suspendait la malheureuse femme à un pied seulement du parquet, il la laissa glisser tout de son long par terre. Avec effort, il desserra la corde qui lui cerclait le cou, et anxieux, se pencha sur elle. Livide, grimaçante, la langue tuméfiée et pendante, la belle Montmoran offrait l'image hideusede la terreur et de la rage. Ses mains contractées tenaient encore entre leurs doigts des cheveux rudes arrachés sur la tête de Picot. Un des souliers de la comtesse s'était défait dans !<•> spasmes de l'agonie et pendait au bout de

son cothurne de soie. L'œil vitreux attestait la mort. Braconneau laissa aller la tête qu'il avait soutenue et qui tomba sur le plancher, puis se tournant vers les voisins qui le regardaient avec anxiété :

— Citoyens, je vous remercie de vous être dérangés, pour venir aux appels de cette brave femme. Vous êtes arrivés trop tard. Il n'y a plus rien à faire pour vous, ici, je suffirai a tout. Allez finir la nuit dans vos lits.

Il se tourna vers la vieille servante et lui dit :

— Reconduisez ces bonnes gens et fermez bien la porte derrière eux.

Lerebourg à la vue de Braconneau avait fait un effort pour se soulever.

— Ne bougez pas, estimable ami, dit le policier. Mais parlez, si cela vous est possible...

— Oui, répondit Lerebourg d'une voix faible. Ah! Ce brigand de Picot... S'il ne m'a pas tué, c'est miracle ! Il m'a donné un coup de barre de fer, sur la tempe, de quoi tuer un cheval ! J'ai la tête ouverte !... Quant à cette mal-

heureuse femme, qu'il tenait et que je ne pouvais plus défendre, vous ne sauriez imaginer avec quelle énergie elle a lutté contre lui. Elle l'a mordu, griffé... 11 a les mains et le visage en sang... Mais rien n'a fait. 11 a fini par l'étrangler, et c'est quand elle ne remuait plus qu'il l'a accrochée là, où j'ai, tant de fois, suspendu les vêtements à essayer pour mes clientes... Je ne pouvais pas remuer et je la voyais se balancer, comme une loque... Quand il a eu fini, cet infâme Picot, il est parti, bien tranquillement par l'escalier, il a fermé la porte, à double tour, a emporté la clef, et pour entrer jusqu'ici, mes voisins et ma servante ont dû enfoncer la porte du magasin !

Il dirigea ses regards sur la comtesse étendue devant lui :

— Elle est bien morte, n'est-ce pas? 11 n'y a pas de ressources? On ne peut pas la rappeler à la vie?

— Elle est morte, irrémédiablement morte! dit Braconneau.

Il regarda Lerebourg :

— Ne vous apitoyez pas outre mesure : c'est une fameuse coquine de moins. Elle a travaillé avec nous, c'est bien. Mais je n'ai jamais eu, pour elle, la moindre sympathie. C'était moins que rien! Et si vous aviez vu avec quelle férocité elle a brûlé vif ce pauvre diable de ïaillard, qui, après tout, n'avait eu, vis-a-vis d'elle, que le tort de lui faire, de force, ce qu'elle s'était laissé faire, de bon gré, par tant d'autres!... Nous lui avions donné, à cette scélérate, bien jolie, du reste, plus de deux cent mille livres pour nous livrer (îeorges...

— Ce n'est pas de sa faute si nous u<> Pavons pas pris...

— (l'est vrai. C'est le hasard des aventures qui en a décidé. Maintenant, elle ne trahira plus personne.

— Et Goster ?

— Ah! celui-là, mon ami, il m'a bien joué! Mais je le retrouverai. Je sais où aller le chercher et Picot aussi. Le gracieux Picot, qui vous a si bien arrangé, n'a pas vingtquatre heures devant lui. S'il est encore à Paris demain, je le prendrai. Le moment est venu de jouer serré. Nous avons affaire à forte partie. Mais le Premier Consul veut qu'on en finisse.

La servante était remontée.

— Ma chère, lui dit Braconneau, il est deux heures du matin. Vous allez changer le pansement de votre maître, puis vous irez vous coucher. 11 est temps de dormir.

— Ah ! citoyen, fit la vieille femme d'un air effaré, comment trouver le sommeil, avec le souvenir de ces scènes affreuses ! Il me semble que je ne dormirai plus ! Et cette malheureuse, qui est là, étendue! Est-ce que nous allons la garder ici?

— Demain matin, on l'enlèvera, rassurez-vous. Mais on n'a rien à craindre des morts, croyez-moi. Ce sont les vivants seuls qui sont dangereux.

— Et cet assassin, s'il allait revenir?

-- Il s'en gardera bien. Il a eu trop de chance de pouvoir se sauver. Je vous le montrerai, si cela peut vous faire plaisir, pris et garrotté dans son cachot, avant qu'il soit longtemps.

— Ah! Il me ferait encore peur tout prisonnier qu'il serait! Le monstre! Il poussait des rugissements!

— Allons ! Remontez chez vous.

262 LA SKHUK DE L AIliLE

— Xon certes ! Et, si mon maître le permettait, je resterais dans la salle à manger... Je serais plus rassurée, près de vous.

— Eh bien ! Avant tout, nous allons mettre le corps de cette malheureuse femme un peu plus loin de nous. Prenez-la par les pieds... Bien...

lîraconneau avait saisi la comtesse par-dessous les bras. Il passa devant, et, par le petit escalier, le policier et la servante descendirent le corps dans le magasin. Ils retendirent sur un canapé. Et la servante, allumant deux flambeaux les plaça sur une table.

— Remontez, maintenant, faire coucher votre maître, moi je reste ici et je veille.

Braconneau s'assit, et, dans la demi-obscurité du magasin, près de cette couche funèbre improvisée, il resta à méditer.

Il était huit heures, lorsque la femme de chambre de la citoyenne Sinclair entra dans la chambre de sa maîtresse et tira les rideaux en criant :

— Vite ! Madame, vite ! Voilà la police !

La jeune femme bondit hors de son lit, et, en chemise, les yeux encore gros de sommeil, ses blanches épaules découvertes, ses fines jambes visibles ,à travers la batiste, elle tordit ses bras, épouvantée. Au même moment, trois hommes, armés de triques, grosses comme des massues, entrèrent brutalement et l'un d'eux demanda :

— Vous êtes la citoyenne Sinclair?...

— Oui! balbutia la charmante femme, en tremblant. Mais que me voulez-vous? Je n'ai rien à me reprocher... Je ne sais pas pourquoi on peut me rechercher...

— Le commissaire vous le dira.

— Le commissaire !

— Oui. Ilabillez-vous. Demandez à votre servante ce qu'il vous faut... Nous allons, pendant que vous vous vêtirez, perquisitionner chez vous...

Le policier, sans plus s'attarder aux explications, commença à fouiller dans les armoires, et y trouvant des

objets, des vêtements, des coiffures, qui ne pouvaient appartenir qu'à un homme :

— A qui sont ces chapeaux, ces gilets, ces habits?

— Mais, à mon amant, le marquis Crescenti...

— Ah ! Ah ! Le bel Italien des salons de Frascati... Ne le connaissez-vous pas sous un autre nom?

— Monsieur ! Oh ! Monsieur, que me demandez-vous là ? Elle s'était assise, demi-nue, dans un fauteuil au pied de

son lit, et, sans souci des regards que les trois argousins dirigeaient sur elle, affriolés par sa beauté, elle se lamentait :

— Je ne sais pas de quoi vous me parlez... je n'ai rien fait de mal... Oh ! je vous en prie, expliquez-moi ce dont il s'agit... C'est quelque affreuse méprise...

— Non ! Non ! Il n'y a pas d'erreur ni de méprise. Vous êtes la citoyenne Sinclair, et votre amant, le prétendu marquis Crescenti, se nomme Coster de Saint- Victor...

A ces mots, la jeune Sinclair poussa un profond soupir, et, pâlissant, elle s'évanouit.

— Elle se trouve mal! s'écria le policier. Fichtre I Et Braconneau qui n'arrive pas! Là! Là! Citoyenne! Allons! Kemettcz-vous ! On cherche Coster, niais vous on ne vous incrimine pas... Sans doute on veut vous questionner... Là. ! là ! Eli»' est diablement jolie, la mâtine! Quelle peau!... Eh ! Citoyenne ! Voyons !

Il appela la servante :

— Occupe/, vous de luiiv revenir votre maîtresse... VoY>'x dans quel étal elle esl !

— Pardine ! Vous arrivez comme «les anthropophages,

VOUS bousculez tout, connu.- m vous vouliez la dévorer.

cette pauvre innocente ! Et vous vous étonnez qu'elle s'effraye ! Allons, sortez de cette chambre ! Laissez-la se calmer, se reprendre et s'habiller tranquillement... Dans un instant, je vous rappellerai...

— Bon ! Nous allons perquisitionner dans l'appartement !

— Et qu'est-ce que vous croyez donc y trouver dans l'appartement? Si le marquis Crescenti est ce que vous dites, il n'aura pas été assez bête pour laisser ici de quoi compromettre une femme qu'il aime ! Vous ne découvrirez donc rien ! Vous feriez bien mieux d'aller chez le rogomiste, en face, boire la goutte à la santé de ma maîtresse... Voilà dix livres, pour que vous soyez convenables !

— Est-ce qu'on ne l'est pas? Merci pour les dix livres, mais on reste fermes au poste. Ah! Bien ! Quand le chef arrivera, s'il ne nous trouvait plus, il y en aurait un branlebas ! Mettez de l'eau sur le nez à la jeune dame, habillez-la, et, après, on verra.

Il sortit avec ses deux compagnons. Aussitôt la Sinclair se dressa sur ses pieds, et la figure crispée d'angoisse :

— Tu as entendu, ma fille ! Oh t Comment prévenir Monsieur...

— Est-ce que c'est vrai, Madame, que c'est un chouan?

— Tais-toi. J'aimerais mieux mourir que de parler sur son compte !

— Ah ! Il faisait, tout de même, joliment bien l'Italien ! Est-ce farce !

— Pourvu qu'il n'arrive pas pendant que ces hommes sont là !

— Habillez-vous, Madame, il ne faut pas contrarier ces argousins. Ils pourraient vous tourmenter...

2(38 l-A SEURE DE 1/ AIGLE

Elle se mit à aider la jeune femme, qui tremblait, à passer ses bas, à se chausser.

— Voyons, va-t-on pouvoir aller dans le cabinet de toilette ?

La gentille Sinclair, qui laçait son corset, poussa un cri. Braconneau venait d'entrer, et, en lui, elle reconnaissait un habitué des salons Frascati qu'elle avait rencontré plus de cent fois et qui avait, bien souvent, adressé la parole à Coster devant elle.

— Ah ! Monsieur, vous allez venir à mon aide? s'écria la jeune femme. Vous me protégerez !

— Oui, certes, si vous êtes raisonnable, et si vous faites bien tout ce que je vais vous demander.

— Quoi ! Vous êtes...

Elle n'osa pas achever.

— Je suis un homme qui vous tirera d'affaire, si vous vous conduisez avec franchise. Mais commencez par vous habiller... Ensuite nous parlerons de Coster, après qui j'ai couru, cette nuit...

— Ah! s'écria la petite Sinclair, avec un accent de triomphe, vous ne le tenez donc pas?

— Pas encore. Mais c'est une question d'heures... Il ne peut pas sortir de Paris, sans passe-port... Et si vous voulez que je lui en donne un, je l'ai là, dans nia poche...

— Vrai '! s'écria la charmante femme. Oh ! donnez-lemoi !

Et, en jupon, les épaules nues, elle saisit Braconneau par les mains, le cajolant, lui souriant, prête atout, pour avoir le précieux papier.

— Doucement! fit le policier. Il faut le gagner !

LA SERRE DE l' AI G LE 269

— Et comment?

— Allez finir votre toilette, d'abord. Ensuite nous irons à la préfecture, ensemble. Et, dans le trajet, nous causerons...

— A la préfecture ?

— Oui. Le citoyen Iléal veut vous voir. Il m'a chargé d'aller vous chercher.

— Mais que veut-il me demander?

— Il vous le dira lui-même.

La petite citoyenne Sinclair entra dans son cabinet de toilette, et Braconneau alla surveiller la perquisition continuée par ses agents.

En roulant dans un fiacre, vers la Préfecture de Police, Braconneau très paternel, dit à sa prisonnière :

— Il s'agit, de savoir ce que vous voulez faire. Votre amant est gravement compromis. Il y va, en ce moment, pour lui, de la tête. Il a combattu contre la force publique, il a été complice d'un meurtre, cette nuit. . .

— D'un meurtre?

— Parfaitement. Il a aidé le nommé Picot, brigand à la solde de Cadoudal, à assassiner la comtesse de Montmoran. . .

La citoyenne Sinclair s'attendait bien, dans la voie où elle était engagée, à des sensations inattendues, mais le coup qu'elle reçut, en apprenant la mort violente de cette femme qu'elle aimait, l'anéantit complètement. Elle s'écria :

— La comtesse ! Est-ce possible? Mais ne me trompezvous pas?

— C'est de cette main que voici, mon enfant, que je l'ai dépendue, chez mon ami Lerebourg... Ce monstre de Picot,

non content de l'avoir étouffée, l'avait accrochée à un clou, comme une loque...

— Ah ! C'est horrible ! se lamenta la petite Sinclair, en

éclatant en sanglots.

Elle se pâma dans le fond

du fiacre et il fallut que Bra-

conneau lui donnât de l'air

par le carreau de

la portière.

— Eh ! citoyenne, voyons, un peu plus de fermeté! La voilà qui fait la carpe!

Au diable les femmes ! Quelle sensibilité ! Diable. Si on coupait le cou à votre amant, que feriez -voua donc alors?

— Ah ! Je mourrais avec lui ! répartit lajeune femme, en pleurant.

— Il n'est pas question de cela. Et, si vous avez le sens commun, vous le sauverez.

— Il se pourrait?

— Voilà une heure que je me tue à vous le faire comprendre !

Mais, <iii quoi faisan! ?

— Le citc^en Real vous le dira.

— Quand cela ?

— Tout de suite, nous voilà arrivés. Cocher, sous la voûte, là, à la petite porte. Bien, arrêtez ! . . . Citoyenne, descendez.

Il aida la jeune femme à mettre pied à terre, car le marche-pied du fiacre e'tait à deux étages. Ils montèrent par un escalier dérobé, humide et froid. Braconneau ouvrit une porte, traversa un couloir, et poussa sa prisonnière dans une antichambre où se trouvaient des agents, des gendarmes et de jeunes attachés au ministère. Sans s'arrêter, Braconneau passa, fit un signe de tête interrogateur au garçon de bureau, qui répondit :

— Il vous attend.

La porte s'ouvrit, et, dans un vaste cabinet éclairé par un vitrage, assis devant un bureau couvert de papiers, la citoyenne Sinclair, aperçut un homme maigre, petit, au front intelligent, à la bouche tourmentée, au regard autoritaire.' C'était Real. Celui-ci examina, d'un rapide coup d'œil, la jeune femme, la vit charmante et bouleversée. 11 eut un sourire, et avec une voix adoucie :

— Asseyez-vous, citoyenne.

Elle se laissa tomber dans un fauteuil, auprès du bureau. Silencieusement Braconneau était sorti. Elle se trouvait, seule, en tête à tête, avec l'homme de qui dépendait la vie de son amant et peut-être la sienne même.

— Citoyenne, dit Real, nous recherchons, en ce moment, les auteurs et les complices d'une tentative criminelle dirigée contre le Premier Consul, et, parmi les personnes incriminées, se trouve un homme avec qui vous avez des

relations étroites, le chevalier Coster de Saint-Victor. Voulez-vous me dire où il se trouve ?

— Monsieur, dit la jeune femme d'une voix tremblante, je le voudrais, que je ne le pourrais pas.

— Est-ce à dire que, si vous le pouviez, vous ne le voudriez pas? é

— Je n'ai pas à m'expliquer sur ce point, répliqua la petite Sinclair avec finesse. J'ignore en réalité où se trouve M. Coster de Saint-Victor...

— Vous avouez, en tout cas, que c'est bien lui qui se cachait sous le nom de marquis Grescenti et habitait avec vous rue Richelieu?

Elle eut un mouvement d'épaules et répondit :

— Puisque vous le savez, il ne me servirait à rien de le nier.

— Vous n'ignorez pas dans quel but il était à Paris?

— Il ne m'a jamais rien dit de ses affaires et je ne le questionnais jamais sur ce qui l'occupait. Je l'aimais : cela me suffisait.

Real hocha la tête, et, impressionné, malgré sa dureté, par cette belle explosion de tendresse :

— Quels étaient ceux de ses compagnons qui venaient !<■ voir chez vous ?

— Aucun homme n'est jamais venu, pour lui, chez moi. Il était le marquis Grescenti, uniquement occupé de son plaisir et de mon bonheur...

— Savez-vous d'où venait l'argent qu'il dépensait ?

— Nullement. Il jouait, du reste, el avec beaucoup de chance...

— Avez vous entendu parler de Georges Cadoudal ?

LA SERHE DE l'âIGLE 273

— Oui, Monsieur, mais jamais par lui.

— Vous prétendez ignorer qu'il conspirait.

— Non, Monsieur. Mais est-ce donc un crime, à présent? Et la moitié de la France ne conspire-t-elle pas contre l'autre moitié ?...

— Il ne s'agit pas de vains bavardages, mais de graves résolutions ne tendant à rien de moins qu'à tuer le Premier Consul et à ramener les Princes... Que savez-vous de ces projets?

— Rien de plus que ce que tout le monde connaît. Il y a eu des soulèvements en Bretagne, en Normandie. Il y a des chauffeurs, dans la banlieue de Paris, et des coupeurs de routes, en province. Lesjournaux le racontent, tous les jours, et il suffit de les lire pour être renseigné.

Real rougit de colère :

— Vous vous engagez dans une mauvaise voie, prenez garde! Je puis vous inculper et vous envoyer aux Madelonnettes...

— Oh ! Monsieur, je ne crains rien pour moi...

— Mais vous craignez peut-être pour Goster?

— Beaucoup.

— Voulez-vous, pour lui et pour vous, le moyen de sortir de Paris, et d'aller où vous voudrez?

— Que faut-il faire pour cela?

— Il faut me renseigner sur Georges...

La petite Sinclair pâlit et se tordit les mains :

— Ah! Vous me demandez l'impossible ! Je ne sais rien !

— Jamais Coster ne vous a-t-il dit dans quel quartier loge son chef...

— J'ai su qu'il avait habité Chaillot... Mais après qu'il en était parti...

— Et aujourd'hui ? Voyons! Rassemblez vos souvenirs. Vers quel point de Paris Coster se dirigeait-il de préférence? Était-ce vers les faubourgs, vers le centre? Quand il rentrait, ne vous disait-il pas : je reviens de tel endroit?

— Non ! Je ne me rappelle rien !

— Avez-vous, avec Coster, un lieu de ralliement, dans le cas où il ne pourrait pas revenir chez vous?

— Non. Jamais il n'a prévu ce qui arrive. Du reste, il affectait de me laisser en dehors de ses affaires...

— Mais vous êtes fine, et vous êtes femme, vous auriez pu surprendre quelque indice...

— Non. Je ne pensais qu'au plaisir d'être à lui.

Real, encore une fois, fut arrêté par l'aveu de ce simple et exclusif amour.

— Ne vous a-t-il jamais parlé d'autres personnes que de Georges?

— Mais il ne me parlait jamais de Georges...

— Avez-vous entendu prononcer par lui les noms de Pichegru ou de Moreau?

— Je sais qu'il a rencontré le général Pichegru, une fois, ii Frascati... Mais je ne crois pas qu'il ait jamais été en rapport avec le général Moreau..;

— Connaissez-vous le citoyen Gorgerel ?

— Oui, Monsieur, parce qu il était l'amant d'une personne avec qui j'élais liée, la comtesse de Montmoran... Mais je le rencontrais rarement... C'est un homme très

occupé par de graves affaires et qui n'a pas le temps de flâner...

— N'avez-vous pas été la maîtresse du colonel Fournier?

La citoyenne Sinclair rougit beaucoup. Elle baissa la tète, et d'une voix tremblante :

— Le colonel Fournier est avec son régiment, loin de Paris...

— Mais n'est-il pas venu à différentes reprises?

— Oui.

— Vous l'avez reçu?... Vous trompiez donc Coster?" Elle se redressa, furieuse :

— Oh! Ce n'était pas Coster que je trompais!... Mais j'avais peur de Fournier, qui est un homme terrible ! Il y aurait eu, entre Coster et lui, une lutte à mort. .Mais heureusement Coster n'a jamais rien su! Et Fournier est parti pour l'armée.

— Vous n'êtes donc pas impeccable... Et quand vous faites l'ange, vous vous jouez de moi... Appréciez donc, d'autant plus, la modération avec laquelle je vous traite, et rendez-vous-en digne par un peu de franchise.. .

— Je ne peux cependant pas inventer, pour vous satisfaire...

— J'aurais voulu vous laisser libre, vous allez me forcer à vous garder à ma disposition...

— Quoi ! m'emprisonner?

— Il le faudra bien !

— Craignez-vous que je ne m'enfuie?

— Sans doute. Mais aussi, avant tout, que vous avertissiez Coster.

— Faites-moi garder chez moi.

— Si vous promettez d'être raisonnable. ..

— Que puis-je pour vous échapper?

— Réfléchissez. Mme de Montmoran est morte. Gorgeret est arrêté, on saura tout. Donnez-vous l'avantage de dire la vérité, et acceptez les faveurs dont on est prêt à vous la payer...

— Je ne sais rien.

— Bon ! Nous verrons ! Je vais vous donner l'occasion de méditer.

11 sonna. Braconneau reparut. Béai écrivit quelques mots sur un papier et le tendit au policier. Celui-ci lut, une ombre passa sur son visage. Il ouvrit la porte et la petite citoyenne Sinclair, ayant salué tristement Béai, sortit du cabinet. Une demi-heure plus tard, elle était incarcérée aux Madelonnettes.

Il «Hait exact que Gorgeret fût sous la main de la justice militaire. Le colonel Bapp, sur un ordre de Bonaparte, était parti, à franc étrier, pour Amiens, où le munitionnaire était occupé à reconstituer des approvisionnements en havresacs et en souliers, sous la surveillance du général Oudinot 11 était arrivé la veille, avait commencé, avec ses commis, des vérifications d'écritures et des comptes à n'en plus finir. Ordre avait été donné par le Consul de se livrer •i des inspections dans tous le- magasins, comme si, le lendemain, l'armée avait dû entier en campagne- Un vent de guerre soufflail d'Allemagne, l'Autriche pressait ses armements et, du côté • !<' l'Italie, de mauvaises nouvelles étaient arrivées. Dans le Tyrol, les corps de troupes avaienl été doublés <•! le Prince Charles parcourait 1rs

LA SEitRE DE L AIGLE

cantonnements, comme pour prendre possession d'un commandement. A tous ces préparatifs, le Consul ne répondait pas encore. Mais il se mettait en mesure.

Bonaparte, ce matin-là, sur la plage de Boulogne, s'était promené à cheval, suivi par un nombreux état-major. Le général Ney, un peu en arrière, avec Marmont, trottait, la figure rouge et ses petits favoris dorés par le soleil. Le Premier Consul gagna une redoute, élevée auprès de Pont-de- Brique, et armée de quatre pièces de très gros calibre. Il s'arrêta, jeta sa bride à Roustam et sauta lestement à bas de sa monture. ïl entra dans l'ouvrage,, par la gorge, et prenant dans sa poche la petite lunette, qui lui servait toujours pendant ses campagnes, il observa avec soin la mer et l'horizon. En vue, la flotte anglaise croisait, composée de six vaisseaux de ligne, de six frégates et de douze corvettes. A portée de canon du rivage, une frégate examinait les exercices d'une flottille française qui évoluait portant de nombreux soldats à bord de ses chalands, armés de pièces légères. A bord d'un grand sloop, le général Davout commandait les mouvements de la flottille. Il

s'agissait d'habituer les grenadiers à manier des avirons de quinze pieds de long, pour suppléer aux voiles en cas de calme plat. L'amiral Decrès, ministre de la Marine, s'avança, hors de l'état-major qui suivait le Premier Consul, et gravit derrière lui la pente de la redoute jusqu'à la plate-forme. Encouragés par l'exemple, et quoiqu'ils n'y eussent pas été invités, Ney et Marmont mirent pied a terre et prirent le même chemin que l'amiral . Là, dans une embrasure, appuyés à une pièce de position qui tendait sa gueule de bronze noir vers la mer, ils attendirent que Bonaparte leur adressât la parole. Tl ne paraissait pas satisfait et donnait des signes d'impatience, frappant du pied, et agitant sa main libre. Enfin il murmura :

— Soixante hommes par chaland et mille chalands, par une matinée de brume, je franchirai le détroit et j'arriverai en trompant la croisière anglaise...

Il se tourna vers le ministre, qui s'était arrêté près de lui :

— Combien de temps pour traverser avec un bon vent, Decrès ?

— Quatre heures, général, avec ces pontons qui ne marchent pas...

— Avez vous une flotte à me donner pour porter mes troupes...

— J'en ai une, bougonna l'amiral, mais elle est à Cadix, où ce maladroit de Villeneuve s'est laissé enfermer...

— Alors ne dites donc pas de mal de ma flottille...

— Elle esl assez, bonne pour des grenadiers ! Bonaparte souril :

— Évidemment, mes soldats n'ont pas le pied marin.

Mais ils iront où je les mènerai... Et voyez Davout... Il ne s'en tire pas trop mal...

— Sur son sloop ! S'il y avait du gros temps, il ne serait pas long à être à fond de cale... Mais, général, vous feriez mieux de ne pas rester ici... La frégate va nous canonner...

En effet, un mouvement inusité se produisait à l'arrière de la frégate, où était installée une pièce de chasse. Bonaparte impassible examina avec sa lunette la manœuvre du vaisseau anglais. Un nuage blanc se gonfla sur la mer, une détonation sourde se fit entendre, et, sifflant dans l'air, le projectile vint écorner l'angle du bastion. Au même moment, le tambour battit dans l'ouvrage. et les artilleurs, sortant d'une casemate où ils étaient à l'abri, se groupèrent autour de leurs pièces.

— Allons ! mes garçons, dit l'amiral, rendez à ces bouledogues d'Anglais leur politesse...

Bonaparte se tourna tranquillement vers ses généraux :

— Eh bien! Marmont, savez-vous encore pointer un canon?... Vous vous en acquittiez fort bien, dans la tranchée de Saint-Jean-d'Acre...

— Mais, général, dit Marmont, peut-être vous-même vous souvenez-vous de la batterie des Hommes-sans-peur, devant Toulon...

— C'est là que j'ai gagné la gale, dont Dupuylren a réussi à me guérir... Mais voyons, s'il faut vous donner l'exemple...

Le Premier Consul s'approcha de la pièce, autour de laquelle les servants attendaient immobiles, se pencha sur la mire, calcula la distance, fit rectifier la position, donner

280 LA SERIJE DE l' AIGLE

plusieurs tours à la hausse, puis se reculant il dit à l'homme qui tenait la lance :

— Feu!

Le coup partit et dans la grande voile de la frégate, un large pan de toile déchirée montra où le boulet avait porté.

— Trop haut! dit l'amiral Decrès.

— Eh bien ! Marmont, à vous...

Le brillant général d'artillerie pointa, rectifia avec un soin extrême. Le coup partit et le projectile, se logeant dans la couronne du navire, fit sauter un morceau de l'arrière.

— Mieux! dit Decrès, sans ombre de courtisanerie.

— Allons, Ney, venez jouer votre boule dans la partie..

— Pardieu. général, s'écria le Rougeot, avec un geste énergique, je n'aime pas beaucoup me mêler de ce que je ne sais pas faire. Ordonnez-moi de monter sur un de ces bachots et d'aller, avec toute l'escadrille, prendre à L'abordage un ou plusieurs des bâtiments anglais, et j'irai avec mes grenadiers... Conduire une charge, ou donner l'assaut, c'csl mon affaire. Tirer le canon, cela regarde les artilleurs!

— Que les artilleurs tirent donc, dit Bonaparte, et cent livres pour celui qui mettra hors de service la pièce qui nous canonne.

— La Grenade ! La Grenade ! crièrent les artilleurs.

I n vieux briscard de maréchal des logis s'avança, en se dandinant.

— C'esl toi qui t'appelles La Grenade ? demanda Bonaparte.

— Oui, général.

— Et tes hommes croient que tu seras plus habile que nous?

— Ils le croient et je vais tâcher de leur donner raison.

— A la bonne heure !

La frégate prenant l'avance envoya un autre boulet qui, cette fois, couvrit de terre tous les généraux.

— Montre ton savoir-faire.

La Grenade recommença la manœuvre, mais il mania lui-même le levier de pointage, il prit des mains du servant le boute-feu, et penché sur la mire, mesura les mouvements du navire, puis brusquement se relevant, il se jeta de côté et fit partir le coup. Du regard, tous les assistants parurent suivre, au travers de la fumée, la marche du projectile. Un court instant suivit, puis il y eut un grand éclat à l'arrière du navire, le canon disparut et des hommes coururent de tous côtés.

— Bien touché ! dit Bonaparte. Parbleu ! Il y a eu du dégât. Ils ne nous dérangeront pas de longtemps. Il prit des pièces d'or dans son gousset, et les tendant à La Grenade : Tiens mon brave, voici ton argent. Tu l'as bien gagné !

Il y eut dans l'escouade un hourra : Vive Bonaparte ! Le Premier Consul sourit et descendant du talus, il reprit la direction de la gorge, remonta à cheval et rentra à son quartier général. Une voiture venait de s'y arrêter, et sous la conduite du colonel Rapp, le jovial Gorgeret en était descendu. Les roses de son teint avaient disparu. Sa mine était longue et sa contenance embarrassée. Le Consul passa sans même le regarder. Il parlait à l'amiral Decrès, à qui

il donnait des instructions. Tl entra dans la maison et, au bout d'un instant, un officier d'ordonnance vint appeler Rapp. Le colonel ne se dessaisit pas de Gorgeret. Il le fit marcher devant lui, et, arrivé à l'antichambre, le confia aux officiers de service. Puis il pénétra dans le cabinet du Premier Consul. Bonaparte terminait son entretien avec Decrès :

— Vous ferez savoir à l'amiral Villeneuve que s'il ne peut se résoudre à forcer le blocus, l'amiral Magon prendra le commandement de la flotte... Ce Villeneuve a peur des Anglais...

— Non, général, l'amiral Villeneuve n'a pas peur, mais il mesure toute sa responsabilité. Sa flotte détruite, c'est la France désarmée sur les mers...

— Elle est bien plus désarmée, s'il ne combat pas! Qu'il me débarrasse, pendant trois jours, delà croisière anglaise qui empêche le passage de mon armée, et j'arrive à Londres... Après, je m'occuperai de savoir si la France est 'I ('-armée sur les mers. Vous m'avez compris? Allez !

JJccrès s'inclina et sortit. Bonaparte se tourna vers Rapp :

— Tu as ramené le munilionnaire?

— Il est là, général.

— Qu'il entre.

Lorsque Gorgeret se trouva sous le regard froid et clair du Consul, il éprouva une sensation violente. Ses jambes flageolèrent, ses yeux se troublèrent. Il entendit, comme dans nu rêve, la voix sèche de Bonaparte qui l'interrogeait :

— C'est vous qui êtes Gorgeret, le fournisseur de, léqui-

peinent ? C'est vous qui avait fait la campagne de Naples avec Faypoult? Vous avez partagé, avec cette canaille, les dépouilles de la Basilicate... J'aurais dû vous faire fusiller...

— Général! balbutia Gorgeret. Et il fit un mouvement comme pour se prosterner.

— Non content d'avoir rapine, vous conspirez?

— Moi, général? Moi ! qui ait livré les brigands et...

— Assez ! Bornez-vous à me répondre. Lorsque Georges est venu chez vous, au conciliabule préparé, quels étaient les chefs royalistes qui y assistaient?

— Je n'ai pas assisté à la délibération, protesta Gorgeret.

— Ce n'est pas là ce que je vous demande... Quelles étaient les personnes présentes du côté des royalistes ?

— Le général Pichegru... Le comte Armand de Polignac... M. de Rivière...

— Bien. Et les autres? Avez-vous vu le général Moreau ?

— Oui, Général-Consul. J'ai vu le général Moreau... Mais il est parti avant la fin de l'entretien... Et je crois bien qu'il ne s'est pas entendu avec les brigands...

— Ainsi, il y était? dit Bonaparte. Cela est donc sûr?

Il marcha à grands pas dans son cabinet, parlant tout haut, devant Rapp et Gorgeret qui restaient immobiles, attendant ses ordres.

— Oui ! On ne m'avait pas trompé!... Je ne voulais pas le croire ! Moreau !...Mais, du moins, a-t-il quitté la place avant la fin de l'entrevue... Et Pichegru seul est resté... Moreau? Est-ce croyable? Avec les chouans!...

Il revint à Gorgeret :

— Que s'est-il dit, pendant ce conciliabule "!

— Général-Consul, on m'avait fait sortir... Bonaparte le regarda avec un parfait mépris :

— Vous avez dû écouter à la porte...

— Très peu! avoua le munitionnaire. J'entendais mal, mais Georges a proposé à Moreau le rétablissement de la royauté...

— Ah ! Et qu'a répondu Moreau?

— Il a refusé de s'y employer... Il voulait bien vous renverser, mais non pas ramener le Roi...

— Il a donc encore quelque peu souci de la France...

— Georges a dit, après son départ, que Moreau ne visait qu'à devenir dictateur...

Bonaparte mordit ses lèvres pâles. Il regarda Gorgeret de Iravers, puis parut réfléchir à ce qu'il pourrait encore tirer de ce pauvre hère. 11 le jugea absolument nul et se tournant vers Rapp :

— Emmène le citoyen Gorgeret, et attends mes ordres. Tu retourneras à Paris.

Il s'approcha de son bureau, auquel il s'appuya, et, par la large fenêtre qui encadrait toute la plage, il laissa errer ses regards sur la flottille, sur l'escadre anglaise, qui continuaient leurs manœuvres, et frappant du poing le bois, il murmura :

— Ce sont les Anglais qui me suscitent tous ces embarras à l'intérieur. La chouannerie a été alimentée constamment par eux. Sans leur secours, Hoche et Brune, par deux lois, en seraient venus à bout. Mais pas une balle, depuis dix ans, n'a été tirée sur le sol delà Bretagne qui n'ait été fondue en Angleterre et crachée par une carabine de fabri-

cation anglaise. Il faut en finir avec les chouans, d'abord, et avec les Anglais, ensuite !

Il alla à la porte, et sur le seuil :

— Des chevaux, pour ma voiture. Le service et l'escorte. Je pars, dans une heure, pour Paris.

Pendant que le Consul roulait sur les chemins de Picardie au galop de quatre chevaux excellents, Braconneau, exécutant les ordres de Fouché qu'il renseignait soigneusement sur la marche des affaires, avait lancé dans toutes les directions ses plus habiles agents, avec mission de retrouver Goster, dont il avait le signalement très exact. Lui, se consacrait personnellement à la recherche de Picot. Maintenant qu'il l'avait revu face à face, sous les apparences qu'il s'était données à Paris, et qui le changeaient beaucoup de ce qu'il était en Bretagne, avec sa peau de bique et son grand chapeau sur ses cheveux longs, Braconneau se souvenait d'avoir, en passant près de la rue Saint- Antoine, aperçu un garçon assis sur une boîte de décrotteur, et dont la figure, le vêtement, se rapportaient assez exactement à ceux du Picot qu'il voulait prendre. Mais, après les événements terribles, auxquels il venait d'être mêlé, était-il possible que Picot revînt, en plein jour, dans la rue, à la place qu'il avait l'habitude d'occuper? Oui, si cette place était un poste d'observation. L'audace montrée, en toutes circonstances, par les brigands donnait une chance à Braconneau. Mais,, même si cette chance était illusoire, connaître le Picot nouvelle manière, tondu, le visage griffé par Mme de Montmoran et vêtu en homme du peuple, avec des bas drapés gris et une veste chocolat, c'était déjà, pour un policier comme Braconneau, un avan-

tage énorme. Il erra dans le quartier Saint-Antoine, passa à la place, qu'il reconnut bien, où la boîte de décrotteur était placée les jours précédents. Elle n'yétait plus.

— Mon Picot a déménagé, se dit Braconneau. Mais voyons, où peut-il être? Près de Georges? Ce serait admirable ! Trouver Picot me conduit à la retraite du chef... Je n'ai qu'à suivre l'un pour mettre la main sur l'autre...

Il entra dans une petite boutique de marchand de vins, proche de l'endroit où Picot avait stationné... Il se fit servir un verre de vin blanc et entra en propos avec le patron :

- Votre décrotteur est donc parti ? Je le cherchais pour me faire cirer nies souliers et pour lui payer une petite somme que je lui dois...

— Ah ! Il a eu des mots avec sa bonne amie, qu'il m'a • lit. Elle a voulu lui arracher les yeux. Il en était tout abîmé... Alors il s'est poussé de l'air, comme de juste... Quand on est coq, on n'aime pas à être éborgné par la volaille...

— Et il ne vous a pas dit où il allait '!

— Ma foi, je crois qu'il est parti pour son pays. Il n'est pas communicatif, ce gars-là... Je ne l'ai jamais entendu tant parler qu'hier, quand il m'a expliqué sa dispute avec la donzelle... Mais j<- crois que mon garçon sait où il demeure... Eh ! Bastien. . .

La trappe <!•' la cave se souleva, et une tête hérissée, encadrée d'un tablier de toile noire noué autour du cou, apparut, clignanl ;i la lumière du jour.

— Ksi -ce que tu n<i sais pas où demeure le décrotteur

du coi || :'

— Cet oiseau-là ? Il ne demeurait pas... Il perchait ! dit le garçon avec un gros rire.

— Mais où perchait- il ?

— Ah ! Je ne sais pas, au juste... Ça doit être dans un pâté de maisons, qui fait l'angle du quai de la Tournelle et de la rue de Bièvre... Un soir, je l'ai rencontré là... Il ma dit : Je rentre chez moi! Voilà tout ce que je sais...

— Merci, dit Braconneau. Du reste, cela n'a que peu d'importance pour moi... Je m'acquitterai quand je le verrai...

Il finit son verre de vin, paya et sortit. Le coin de la rue de Bièvre et du quai de la Tournelle, au bord de la Seine. L'indication était assez précise. En cheminant à pas lents,

le policier réfléchissait, et, brusquement, par une association d'idées, Coster, avec son bateau, et Picot, avec son logis au bord de l'eau, s'étaient présentés à son esprit. L'un rejoignait l'autre sans crainte d'être espionné et

surpris, par la voie du fleuve. Avec le bateau, Picot et Coster pouvaient passer d'une rive à l'autre, en un instant, sans avoir à franchir les redoutables défilés des ponts, si propices à une embuscade. Pour ces gens, qui calculaient tout, et qui étaient aussi à l'aise sur l'eau que sur la terre, le choix du logis de Picot était révélateur, de même que la fuite de Coster sur une nacelle. Il y avait gros à parier que, ne pouvant rentrer chez la Sinclair et se sentant traqué, Coster était venu demander asile à Picot. Maintenant, n'avaient-ils pas décampé tous les deux? Mais comment? On ne sortait plus de Paris. La surveillance, aux barrières, était très sévère. Les routes des environs de la capitale étaientsillonnées de colonnes volantes. On voulait prendre les chouans et toute la machine judiciaire, en ce moment, fonctionnait contre eux. Et ils le savaient. Ils n'avaient donc pas dû quitter Paris. Et puis, si, comme tout le prouvait, Cadoudal était avec eux, ils ne devaient pas songer à abandonner leur chef dans le grave danger où il se trouvait.

Alors Braconneau devait brûler, dans sa recherche, et se rapprocher du but, à chaque pas qu'il faisait. Il arriva, traînant la jambe, en vrai badaud qui flâne, au bord de la rivière, devant le massif de maisons qu'avait désigné le garçon marchand de vins. Personne sur la berge. Les débardeurs de trains de bois étaient à déjeuner, et le quai s'étendait, désert, sous le grand soleil. Braconneau se'dit : Si je reste là tout seul, planté devant cette maison, dans cinq minutes, j'aurai attiré l'attention des habitants, je serai examiné, suspecté et brûlé. Il descendit sur la berge, enleva son habit et se coiffa de son mouchoir. Avisant un

tas de sable, à l'ombre d'une cabane en planches, il s'assit dessus, se laissa aller comme un homme qui dort, et, en bras de chemise, le visage caché par son mouchoir, il se donna l'apparence d'un parfait ivrogne qui cuve son vin. Une heure se passa, les ouvriers revinrent à leur travail, et, passant près de lui, l'un dit :

— En voilà un qui s'est garni, dès le matin ! Eh ! mon vieux ! On paye, pour dormir sur la belle mouchette des tireurs de sable !...

Braconneau, poussé par l'ouvrier, grogna quelques paroles inintelligibles et se retourna en ronflant.

— Eh bien ! Il en a une cuite, cet orphelin-là ! Dors, mon homme, cuve ton jus !

En riant, les débardeurs enlevèrent leurs pantalons et leurs souliers, et se mirent à l'eau sans plus s'occuper du policier. Jusqu'à trois heures, sur son tas de sable, habilement placé pour observer, à la fois, l'entrée de la maison, où il soupçonnait Picot d'habiter, et le fleuve qui coulait vers le pont de la Tournelle, Braconneau resta immobile. Il commença à être -pris d'impatience et à douter de l'efficacité de sa surveillance. Il délibéra s'il n'irait pas chercher un de ses hommes, pour le placer à ce poste où il était possible qu'il fallût rester vingt-quatre heures, sans bouger. Car si Picot et Coster étaient enfermés ensemble, avec des provisions, ou si Picot était seul dans son logement, Braconneau risquait d'attendre indéfiniment. Et il fallait qu'il allât rendre compte à la Préfecture de ce qu'il avait découvert, entendre le rapport de ses agents, et combiner, sur les indications de Real et avec les conseils de Fouché, tout le plan des opérations à entreprendre.

Cependant, ce sûr instinct, qui l'avait si bien servi tant de fois, le retenait à cette place, couché sur ce tas de sable, au soleil, maintenant, car la baraque ne donnait plus d'ombre, et il cuisait. Il entendit sonner quatre heures, puis cinq heures. Le soir venait. Enfin il allait se décider à partir, quand deux hommes, sous les arbres du quai, se -lissèrent le long de la berge, et, avec des précautions, descendirent au bord de l'eau. Braconneau ne les avait pas vus venir. Ils ne sortaient pas de la maison du coin de la rue de Bièvre, ou bien ils avaient usé d'une porte ouvrant au fond de la cour. Ils apparaissaient, brusquement, a l'heure où le policier désespérait de les voir. C'étaient Coster et Picot.

Coster vêtu avec la veste en drap marron de Picot et le visage débarbouillé de sa couleur olivâtre, débarrassé de sa perruque noire et coiffé avec ses beaux cheveux blonds. Quanta Picot, il était en blouse avec un chapeau • le roulicr. Braconneau frémit de joie, en les voyant. I! eut ce moment de furieuse ivresse du chasseur qui tient son gibier. Puis il se calma instantanément à cette pensée qu'il se trouvait seul pour arrêter ces deux terribles adversaires. Picot poussa à l'eau un bachot plat de pêcheur, qui se desséchait sur la grève. Il y plaça des avirons, et, d'un geste, lit signe à Coster d'y monter, lira conneau pensa : S'ils y montent tous lesdeux, je n'ai qu'une ressource, c'esl de me jeter à l'eau, de m'accrocher, à l'embarcation et d'appeler les débardeurs, les passants, à l'aide. Car je les perds et peut être ne reviendront ils jamais dans la maison du quai. Mais Coster seul embarqua, pril les rames, et sans une parole commença de gagner le

milieu de la Seine. Picot le suivit, un instant, des yeux, puis se dirigeant vers le quai, il passait près du tas de gravier où Braconneau était couché, lorsque le mouchoir qui couvrait la face du dormeur s'écarta, et Picot reconnut le terrible policier. Il pâlit, eut un moment d'hésitation

mais déjà Braconneau relevé était sur lui, la main à son épaule :

— Picot, je t'arrête !

D'un bond, Picot s'arracha à la prise du policier, et poussant un cri perçant, qui, sur l'eau, alla jusqu'à Coster, il agita la main par trois fois. Coster le vit, répondit par le même signal et par un cri semblable. Picot n'en attendit

pas plus. Baissant le front, il fonça, comme les béliers de son pays, et se rua la tête en avant contre la poitrine de Braconneau. Mais celui-ci s'était vivement écarté. Le chouan trouva le vide devant lui, et, entraîné par son furieux élan, il tomba à plat ventre sur le tas de gravier. D'un bond Braconneau fut sur son dos, et, lui passant les menottes, il le mit hors d'état de résister.

— Eh bien ! Eh bien ! criaient les débardeurs, le pochard qui était un mouchard ! Eh ! Père la prise, tu vas bien ! Il faut payer ta bienvenue, pour arrêter sur la rivière. Ici c'est le domaine des rats d'eau, qui ne demandent qu'à être des rats de cave !

Picot rugissant se débattait avec fureur. Mais Braconneau avisa un gabelou qui arrivait sur la berge, il le héla :

— Eh ! douanier, prêtez-moi main-forte. Et si ce gaillard-là fait mine de résister, donnez-lui de la poignée de votre coupe-chou dans les côtes. Marche, Picot, tu es pris mon ami, et, ce soir, ce sera le tour de Coster.

— Coster? grogna Picot, tâche de ne pas le rencontrer, dans ton intérêt.

Ils gagnèrent la berge. Braconneau héla un fiacre qui passait, y fit monter Picot et là, le pistolet à portée de la main, il emmena son prisonnier à la Préfecture.

Coster, ainsi que l'avait pensé Braconneau avait pris la voie du fleuve comme beaucoup moins dangereuse que les rues. Il aborda au Pont-Neuf. 11 regarda autour de lui : la grève était déserte. Il gravit la pente du quai, et, d'un bon pas, se perdit dans le lacis des ruelles du quartier de la Monnaie. A la suite de l'affaire des Champs-Elysées, Georges avait changé de gîte. Il avait quitté la rue Carême- Prenant et s'était installé rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, chez une demoiselle Hisay.

C'était là que Coster allait retrouver son chef, au risque de ce qui pourrait en advenir. Il sentait Cadoudal gravement menacé et voulait lui conseiller de partir, sans attendre un instant. L'arrestation de Picot, sous ses yeux, était la preuve que la police connaissait leurs différents gîtes. Par miracle, il avait pu échapper lui-même. Mais qu'était la prise d'un Coster comparée à celle de Georges? Il fallait donc, coûte que coûte, qu'il partît. Bien armé d'une paire de pistolets et d'un couteau de chasse, cachés sous sa veste, Coster se sentait capable de renverser quatre hommes et de leur échapper. Frappant d'un pied agile le pavé sonore, il marchait résolu et menaçant. Il était à une de ces heures,

comme il y en avait eu déjà tant dans sa vie, où rien ne compte que la réussite. Avant d'arriver au Panthéon, il eut la précaution de faire une randonnée, pour s'assurer que rien d'anormal n'apparaissait dans le quartier. Tout y était calme et paisible. Par cette fin de journée, les boutiquiers prenaient le frais sur le pas de leur porte et, dans la rue, les enfants jouaient. Point de figures suspectes, point de personnes aux aguets. Coster entra donc, après avoir frappé d'une certaine manière. Il trouva Loiseau dans le corridor, Mérille assis sur l'escalier au premier étage et Léridan, avec ses pistolets, dans l'antichambre. Sans être annoncé, il entra. Georges était étendu sur son lit. En reconnaissant Coster, il se leva vivement, faisant craquer sous son poids la couchette, et venant à son lieutenant :

— Qu'est-ce qui se passe?

— -le crois que la police est sur nos talons! Picot vient d'être arrêté, il y a une demi-heure, sous mes yeux... ,1e voudrais que, sans perdre un instant, vous partiez d'ici.

Georges ne se troubla ni de la prise de Picot, ni des révélations de Coster. 11 demeura impassible et dit seulement :

— Où aller, alors '!

— Hors de Paris. Il ne faut pas vous laisser prendre, comme dans une souricière. Vous n'avez plus rien à faire ici. Notre expédition est manquéo. Vous étiez d'avis de gagner la Bretagne. Eh bien ! sans hésiter, partez.

— Comment? El avec qui ?

— Avec moi ou Léridan, el en voiture. Vous mettrez votre costume «le meunier, Léridan ou moi nous serons

LA SERRE DE L AIGLE 29*i

habilles en valets. Nous avons à notre disposition le cabriolet d'un de nos amis, Garon, le parfumeur à l'enseigne de la Heine des Fleurs. Léridan ira le prendre et l'amènera tout à l'heure. Qui avez-vous ici pour vous garder?

) — Ceux que tu as vus en montant, et, dans le grenier, Joyant et Lemoine.

— Il faudrait appeler Léridan pour conférer avec lui.

— Fais-le entrer.

Léridan parut. Il s'assit tranquillement et écouta. Ces gens, sous le coup de la mort, intrépidement étaienttoujours prêts à tout :

— Voilà ce que Coster vient de m'annoncer, dit Georges. Joseph Picot est pris. La police paraît être renseignée sur nos mouvements. Quel est ton avis ?

— Il n'y a pas à hésiter : il faut déloger.

— Pour aller où ?

— Chez Caron, rue du Four Saint-Germain. Là, vous serez en sûreté. Il y a, dans sa maison, une cachette introuvable, où vous pourrez attendre que les recherches de la police aient cessé. Essayer de quitter Paris, en ce moment, où toutes les barrières sont gardées, ce serait de la dernière imprudence.

— Mais ne peut-on pas sortir de Paris», sans passer aux barrières?

— En voiture, non. A pied, certainement. En tout cas. il faut s'en aller d'ici, et dès ce soir.

— Va donc chez Caron chercher le cabriolet, dit Coster. Tu l'amèneras, à la nuit tombante, et tu partiras avec le

chef, pour le mener chez le parfumeur. Tu as juste le temps d'aller et de revenir.

— Je pars.

— Coster, nos affaires ne sont pas en bon point, dit Cadoudal gravement.

— Bah ! Général, je les ai vues plus mauvaises encore. Le soir du combat d'Hennebont, quand nous avions les hussards de Brune, sur le dos, et les grenadiers deHédouville qui nous canardaient à coups de fusil dans la bruyère de Lescoen . . . Nous avons fait notre prière, rappelez-vous-le, au pied du calvaire de la route, pensant que, une heure plus tard, nous serions morts. Et cependant nous nous en sommes tirés!

— Coster, nous n'avions affaire qu'à Brune, qui est un bon soldat. Mais cette fois, c'est Bonaparte qui est en face de nous. Et, celui-là, c'est mieux qu'un bon soldat, c'est Thomme du destin. La partie est perdue.

— Est-ce que vous allez vous décourager ?

— Scrais-je l'homme que je suis, si j'étais capable de faiblir? Non ! J'ai la clairvoyance de notre situation, mais je lutterai jusqu'au bout. Bends-moi compte de ton expédition avec Picot...

— Vos ordres ont été exécutés. La Montmoran était bien chez Lerebourg. Mais nous l'avons trouvée gardée par cet homme de police, si dangereux, avec qui nous avons eu maille a partie, lors de l'affaire de Saint-Régeant, le nommé Lavernière...

— L'a-l-il défendue?

— Courageusement, avec l'aide de Lerebourg, mais

Picot s'est emparé de la femme et l'a pendue à un portemanteau... Elle a payé son crime.

— Bien. Et le Lavernière ?

— Je soupçonne que ce personnage protéique n'est pas que Lavernière. Il a d'autros noms. Nous ne le connaissons pas complètement. Il m'a tiré de l'Abbaye, d'où je ne serais sorti que pour aller à. l'échafaud. N'est-il pas l'énigmatique personnage, qui a joué un si terrible rôle dans le complot de la machine infernale, et qui a fait prendre Saint-Régeant? N'est-il pas aussi un des mouchards, qui nous suivirent en Bretagne avec la Montmoran, •lorsque cette damnée femme nous fut détachée par Fouché et faillit nous perdre tous? Je jurerais, en tout cas, que c'est lui qui a pris Picot, sous mes yeux, tantôt... Il était un peu loin pour que je visse exactemenfses traits... Mais la taille, mais l'allure... Oui, ce devait être mon Lavernière... Je l'ai épargné au Bonnet Bleu, mais si je le retrouve jamais, cette fois je le supprime. Il est trop dangereux !

Ils demeurèrent à causer dans l'obscurité grandissante. Mme Hisay, à deux reprises, leur demanda s'ils voulaient de la lumière. Ils répondirent que non- Une sorte de détente de leurs nerfs se faisait, très douce, et très reposante, dans ces ténèbres plus profondes. Coster, las, s'était assis sur le lit et, au bout d'un court instant, Georges ne l'entendant plus parler s'approcha. Harassé de fatigue, sans souci du danger, Coster s'était endormi.

Pendantce temps-là, Léridan se rendaitruedu Four. xMais déjàlesconditionsdela partie, qui sejouaitentre la police et les royalistes, s'étaient modifiées. Après avoir conduit Picot

à la préfecture de police où Dubois accueillit cette capture avec la satisfaction d'un fonctionnaire qui sent le besoin de donner des preuves de capacité et qui va pouvoir les fournir, Braconneau, rassemblant tout ce qui restait d'inspecteurs, donna des consignes précises afin qu'une surveillance très active s'exerçât dans le quartier de la place Maubert. Au même moment, un agent nommé Petit arriva, en coup de vent, et dit à Braconneau :

— Je viens de rencontrer Léridan, nez à nez, rueSaint- André-des-Arls... lia parle à un autre homme, qui était Gaillard. Ils se sont rendus chez le parfumeur Caron et, là, ils ont emprunté un cabriolet, dans lequel ils sont partis...

— Où sont-ils allés?

— Caniolle est derrière eux, avec Destavigny... Us roulaient dans la direction du Panthéon...

— Allons-y.

Braconneau lança tous ses hommes, de façon à couvrir un large espace. Avec Petit, il prit sa course vers le Luxembourg. Rue Saint-ÏÏtienne-du-Mont, ils rencontrèrent Caniolle qui stationnait. Il vint à eux et rapidement les renseigna :

— Destavigny est allé jusqu'à La rue de la Montagne- Sainte-Geneviève. Il guette le cabriolet. Il esl convaincu que, dans cette voiture, Georges va s-'enfuir... Mais comment allons non- faire, si le brigand attend que la nuit soit complètement venue ?

— Reste là, dil Bracoi au a Caniolle. Je vais à l'aide

de Destavigny. Petit va rassembler tous nos hommes et les poster de façon a entourer le quartier...

11 prit sa course et, en un instant, arriva à l'entrée de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. 11 était temps. Le cabriolet démarrait devant la boutique de Mmc Hisay, partait au grand trot, renversant Destavigny qui s'était

jeté à la tête du cheval. Georges, monté précipitamment auprès de Léridan, cria :

— Fouette ! Et au galop !

Le cheval partit d'un train enragé, et Braconneau n'eut que le temps de se ranger pour n'être pas écrasé. D'un élan, il bondit derrière la voiture et, saisissant les ressorts, il se suspendit, à la force des poignets, moitié courant, moitié traîné, mais ne lâchant pas prise. Le cabriolet,

emportant derrière lui Braconneau, sans que Georges et Léridan s'en doutassent, roula ainsi par le passage des Jacobins, la rue des Amandiers, la rue de la Harpe. Il avait presque bousculé le groupe des agents, qui attendaient avec Caniolle, et ceux-ci, sans découvrir, dans la nuit noire, Braconneau accroché derrière la voiture, avaient cependant fort bien entendu le policier qui leur criait : Suivez! Et ils avaient pris leur course, avec des cris furieux de : Arrêtez-le ! Arrêtez-le !

Dans le cabriolet, Georges avec calme dit à Léridan :

— Pousse le cheval. 11 n'est pas mauvais, nous distancerons tous ces mouchards.

— Mais où aller?

— N'importe où, mais ne t'arrête pas. Fouette I Léridan, instinctivement, prit la direction de la maison

du parfumeur Caron. Pour aller à la rue du Four le terrain était en pente et la voiture roulait plus facilement et plus vile. Il entendait derrière eux les vociférations de la meute des agents. Déjà, les passants s'étaient arrêtés, avec curiosité, mais aucune tentative pour leur interdire le passage n'avait encore été faite.

Cependant les cris redoublaient et les agents, recrutés de quelques badauds, ne lâchaient pas prise. La clameur poursuivait le cabriolet et, distinctement, les fugitifs entendaient :

— Georges, c'est Georges, arrètez-le !

lu homme essaya de sauter à la tête du cheval, rue Monsieur-le-Prince. Léridan lui coupa la Qgure avec son fouet. L'homme se jeta en arrière, en hurlant. Mais la marche de la voiture avait été retardée d'un instant.

Braconneau put souffler une seconde. Il était à demisuffoqué. Il s'arc-bouta sur la barre de l'essieu ; il était décidé à arrêter Georges ou à mourir. A ce moment, débouchant d'une rue transversale, un agent nommé Buffet se lança en avant du cabriolet, saisit les guides, scia la bouche du cheval, avec une vigueur herculéenne, et le jeta sur les genoux. Léridan, avec le manche de son fouet, asséna un coup furieux sur la tête de l'agent. Celui-ci tint bon, alors Georges, prenant un pistolet dans sa redingote, ajusta Buffet et le tua net. En même temps, il sautait de la voiture et s'efforçait de gagner l'angle de la ruelle voisine. MaisBraconneau, soutenu par Caniolle, qui arrivait à toute vitesse, se jeta sur lui. D'un coup de sa forte poigne Georges écarta Braconneau, et de son second pistolet il abattit Caniolle. Léridan, laissant là le cabriolet, avait sauté à la gorge de Braconneau et criait à son chef :

— Sauvez-vous ! Ne vous occupez pas de moi ! Sauvezvous !

Mais la troupe des agents, conduite par Destavigny, entourait déjà Georges. Caniolle, se relevant couvert de sang, donna, de toutes ses forces rassemblées, un coup de gourdin sur la tête du chef royaliste et renversa son chapeau. Braconneau dégagé se rua sur Georges et le prit aux cheveux. Ils roulèrent par terre, se frappant avec fureur. Et c'était à peine assez de six hommes pour maintenir ce géant. Comme un sanglier coiffé par les chiens, à chaque effort qu'il faisait, Georges rejetait loin de lui ses adversaires. Enfin il succomba et lié, porté, traîné, par le quai des Orfèvres, Cadoudal fut livré à Dubois, qui tremblait de peur et de joie, en voyant entrer dans la cour de la

30 i LA SERBE DE L AIGLE

Préfecture le redoutable chouan, qui lui avait cause tant de souci, et qui, enfin, était en son pouvoir.

— Assurez-vous bien de lui, dit le préfet, qui jetait sur le prisonnier des yeux effarés. Maintenant qu'on le tient, il ne faut pas qu'il s'échappe. Sa capture a été assez difficile!

— Elle nous coûte deux hommes, tués de sa main, dit Destavigny. Il a cassé la tête à Buffet et mis une balle dans le ventre à Caniolle. . . Ce pauvre Buffet a femme et enfants !

— Je le regrette beaucoup, dit Georges avec calme. Mais c'est votre faute ! Il fallait, pour me prendre, choisir des célibataires !

Bràconneau tira le préfet à part, pendant que les agents emmenaient Georges :

— Tout n'est pas fini, dit-il, je vais voir ce que mes hommes ont trouvé dans la maison où ces brigands logeaient, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève... Vous tenez l<' chef, à présent il faut ramasser tous les soldats.

Bràconneau partit, mais sur le Pont-Neuf, il rencontra Petit avec une vingtaine d'agents qui ramenaient Joyant, Mérille, Léridan et Lacroix. Il cria h ses hommes :

— Avez-vous Costcr?

— Non, chef. Il s'est sauvé en sautant par la fenêtre. Il a Failli aplatir Bailey et s'esl perdu dans l'obscurité. G'est ii il curai:;!', celui-là !

— Oui, dit Bràconneau G'esl I'1 plus dangereux de tous. Mais je I aurai tout de môme !

Et gagnant la rive gauche, il se dirigea vers la pue du Bac. Il allait rendre compte, a spti maître véritable, à Fouché, de son importante capture.

Le soir même, Bonaparte, en entrant aux Tuileries, retour de Boulogne, trouva Fouché au haut du grand escalier :

— Vous saviez donc que j'arrivais? demanda-t-il à

l'ancien ministre de la police.

— J'ai reçu un courrier de Saint-Omer, il y a deux heures, général-consul, m'annonçant votre passage. Et, comme j'avais les nouvelles les plus importantes à vous communiquer, je me suis hâté de venir au-devant de vous...

Le Premier Consul, d'un geste, congédia Rapp qui l'accompagnait et entra dans le salon, suivi par Fouché :

— Eh/bien! qu'y a-t-il? • .

— Georges est pris, général.

Le visage de Bonaparte s'éclaira :

— Ah ! Enfin ! Et qui a accompli cet exploit?

— L'agent dont je vous ai parlé, Braconneau.

— Seul ?

— Non pas. Il a fallu cinquante hommes pour cerner le quartier où habitait notre homme, et il y a eu deux inspecteurs tués dans la bagarre, de la main même de Georges...

— Comment Dubois n'est-il pas ici? Et Real que fait-il?

— Le citoyen préfet de police est tout à la joie du triomphe, puisque ce sont ses agents qui ont exécuté cette belle opération. Quant au citoyen Real, il l'ignore encore.

Bonaparte resta silencieux un instant. Puis il regarda Fouché avec bienveillance :

— Vous avez tenu vos promesses, Fouché, je tiendrai les miennes...

L'ancien ministre s'inclina, puis d'un air maussade :

— Vous n'avez pas encore pris de parti, en ce qui concerne le général Moreau ?

— Je vais le faire interroger par Régnier... Je ne veux pas l'incriminer, avant de lui avoir laissé les moyens de s'expliquer.

— Que de ménagements !

— N'oubliez pas que c'est un soldat glorieux et qu'on N me l'a déjà opposé, en diverses occasions, comme rival.

— Vous allez cependant le faire arrêter.

■ — Oui, puisque c'est nécessaire à la sûreté de l'État. S'il ne s'agissait que de moi, je le laisserais chez lui. Je ne le crains pas. Mais j'espère qu'il se disculpera.

— S'il daigne consentira parler.

— S'il ne parle pas, il s'avouera coupable et je le frapperai.

— Prenez garde qu'il ne passe à l'étranger..

— Puisse-t-il y passer! Gela simplifierait tout !

— Il n'a point, au Sénat, le parti qu'il prétend... Ne le redoutez pas !

— Je ne le redoute pas, Fouché, mais je me souviens de Ilohenlinden !

Fouché eut un geste évasif. La grande âme de Bonaparte, pour qui la gloire de Moreau demeurait un talisman, resta incomprise de Fouché. Le Premier Consul regarda l'ancien ministre et demanda :

— Que voulez-vous pour prix des services de ce Braconneau?

— Quand le ministère de la police sera reconstitué, cet agent devra être nommé directeur du service politique... Il > sera supérieur,

— Vous n'avez plus rien à me dire ?

— Je désirerais obtenir de vous, général, que vous demandiez au citoyen Real, l'élargissement d'une femme qu'il a fait enfermer aux Madelonnettes : la citoyenne Sinclair. Elle est innocente et nous avons besoin qu'elle soit en liberté.

— Ce sera fait.

Fouché s'inclina et sortit. Dans l'antichambre, il se croisa avec Dubois et Real qui arrivaient, essoufflés d'avoir gravi les degrés à grands pas.

— Oh ! Citoyen Fouché, dit Real, avec un air de triomphe, j'ai une grande nouvelle à vous annoncer. Georges a été pris, aujourd'hui, ainsi que la plupart de ses officiers. Ils sont enfermés au Temple. Le citoyen préfet de police vient de m'en prévenir, en hâte, et nous allons ensemble en informer le Premier Consul...

— Recevez toutes mes félicitations, pour ce succès, dit Fouché. Je ne doute pas que le chef de l'État ne soit ravi... C'est une primeur que vous lui portez là ! Il en est friand ! Ne différez donc pas sa satisfaction.

Et, sans un mot de plus, l'ex-ministre salua ses ennemis et gagna l'escalier.

Le lendemain matin le général Moreau était arrêté à son domicile, et la citoyenne Sinclair était mise hors de sa cellule. Ce fut pour elle un grand soulagement. Pendant les deux nuits et un jour qu'elle avait passés en prison, la pauvre petite amoureuse avait uniquement pensé à Coster. Ce qui lui arrivait à elle n'avait qu'une importance relative. Elle savait bien qu'on ne pouvait la poursuivre sérieusement. Elle n'avait commis d'autre crime que d'aimer un

conspirateur. Mais elle n'avait participé à aucun de ses actes de rébellion, et on ne condamnait plus, en France, une femme pour être la maîtresse d'un royaliste. Elle se fit conduire rue de Richelieu, et trouva son appartement abandonné. Ne sachant ce qu'elle était devenue, ses domestiques étaient partis, emportant, comme souvenir, son plus beau linge et son argenterie. Elle avait d'autres soucis que de faire rechercher ses voleurs. Son unique préoccupation était le salut de Goster. Que devenait-il ? Où se cachait-il? Avait-il pu fuir? Elle entendit crier dans la rue les journaux, et, n'osant descendre, elle appela la concierge. C'était une brave femme à laquelle, en différentes circonstances, elle avait rendu service. Elle l'interrogea. Celle-ci ne demandait qu'à parler:

— Ah '. Il s'en est passé, en l'absence de Madame, des choses !... On a arrêté le fameux chouan Georges Cadoudal et toute sa bande...

— Il n'était donc pas seul à Paris?

— Lui? Il avait tout un bataillon de brigands, caché dans les différents quartiers de la ville. Il parait qu'ils ont voulu assassiner Le Consul, que, Dieu merci, on va nommer Empereur !

— Et ces brigands, vous en connaissez les noms?

— Oh ! ils sont sur les feuilles publiques. Il y en a une séquelle...

— Quand vous serez redescendue à votre loge, vous

serez bien aimable de me prendre un journal et de nie

l'envoyer...

— Théodore vous lé montera...

- Il va bien, votre garçon?

— S'il voulait travailler, il a des moyens... Mais il est paresseux, que c'en est une honte!

— Et mes domestiques? Savez-vous ce qu'ils sont devenus?

— On les trouvera, quand Madame voudra... La cuisinière est place des- Petits-Pères, dans un hôtel meuble', c'est Théodore qui lui a porte' ses affaires... Madame ne reviendra pas, qu'elle disait, on l'a arrêtée pour la politique... Et jamais on ne reparaît dans ces cas-là... Il y a des gens qui sont enfermés, depuis des années et des années, comme à l'ancienne Bastille ! Madame sait des secrets d'État ! Je ne peux pas rester là à l'attendre, sans manger, je m'en vais !

— Et elle a mis mes affaires au pillage !

— Quant à la femme de chambre, elle est allée tout droit au Palais-Royal, avec une robe à Madame, elle a fait florès aux galeries de Bois... On ne l'a plus revue...

La petite Sinclair eut une hésitation :

— Et... M. le marquis Crescenti... Vous n'en avez pas de nouvelles?...

— Sans doute il savait qu'il ne trouverait pas Madame à la maison, car il n'est pas venu.

— Est-ce que vous voudrez bien me faire mon ménage, en attendant que je trouve d'autres domestiques ?

— Gomme de juste, et avec plaisir! Madame peut compter sur moi. Quant à la cuisine...

— On fera venir du-café Corazza...

— C'est le plus simple ! Je descends et je vous envoie le journal...

Parmi tous les détails de l'arrestation de Georges cl de

ses partisans, qui emplissaient deux colonnes de ^Informateur, la petite Sinclair chercha avidement le nom de Coster. Elle ne le trouva pas. Elle apprit que Georges, Mérille, Loi seau, Léridant et d'autres avaient rejoint Picot au Temple ; Pichegru également avait été arrêté et l'incarcération de Moreau était annoncée comme probable. Mais de Coster, il n'était pas ques-

tion. II avait donc échappa,

le vigoureux et adroit aventurier! Gomment? Au prix d<

quels efforts, parmi quels dangers? Elle ne le saurait peutêtre jamais, car Coster, obligé de disparaître, de fuir Paris, où il devait être recherché, pourrait-il se rapprocher d'elle ? Et y avait-il chance que le jeune et beau garçon, parti loin de sa maîtresse, lui demeurât fidèle et gardât d'elle plus qu'un charmant souvenir?

A cette pensée elle pleura. Les dangers que courait son amant le lui rendaient doublement cher. Il lui paraissait plus beau, plus aimable, plus fier. Elle se sentait prête, pour lui, à tous les dévouements et à tous les sacrifices. Mais elle se lamentait à l'idée qu'elle n'aurait pas l'occasion de donner sa vie pour le défendre et le sauver. Elle trouva son appartement lugubre et essaya de se distraire en regardant parla fenêtre. Elle s'assit près de son balcon et resta à rêver, laissant errer ses yeux distraitement sur le passage incessant des piétons, qui traversaient les couloirs aboutissant aux escaliers de la rue des Bons-Enfants. Soudain, son attention fut sollicitée par le geste brusque que faisait vers elle, avec le bras, un homme du peuple misérablement vêtu dune veste marron, coiffé d'une casquette. Elle fixa ses yeux sur lui et, avec une violente palpitation de cœur, elle reconnut Coster. Elle comprit qu'il lui demandait : Puis-je venir? Elle répondit aussitôt affirmativement en agitant sa main. Elle le vit s'élancer. Aussitôt elle ferma la fenêtre et courut à la porte de l'appartement. Il était déjà sur le palier :

— Ne t'a-t-on pas vu entrer? interrogea-t-elle tout d'abord.

— La loge des concierges était vide et l'escalier désert.

— Oh ! mon chéri !

31 i LA SE RUE DE 1/ AIGLE

Elle se jeta dans ses bras. Il l'y retint avec force, et leur baiser profond, presque douloureux, fut l'expression corn-plète de leur angoisse et de leur amour.

— Qu'es-tu devenu?

— J'erre dans Paris, depuis deux jours, traqué par la police, qui heureusement n'a pas mon signalement, car je ne ressemble guère au marquis Crescenti, avec cette ligure et sous ce costume... J'ai vu tout fermé chez toi et je n'ai pas osé m 'informer...

— J'étais en prison !

— Toi, pauvre petite?

— Aux Madelonnettes, avec des filles et des voleuses. J'ai été interrogée par le citoyen Real, quia voulu me faire parler sur ton compte...

— Misérable! Un régicide, celui-là! Si jamais j'en réchappe !•...

— Ne songeons pas à la vengeance, mais à ton salut. Il faut que tu te sauves... Ici, tu n'es pas en sûreté !

— Je ne suis en sûreté nulle part.

— Oui sait si la maison n'est pas surveillée?...

— Je vais m'habiller en muscadin, et, au lieu du brun Grescenti, leur montrer un blond Saint-Victor... Peut-être leur donnerai je le change... El si je puis gagner le liois de Boulogne, je suis sûr de m'échapper. . . Nous avons à Courbevoie des auxiliaires à non-.

— Veux lu donc partir sur le-champ :'

— Je le devrais !

— El moi alors '

— Toi, mon pauvre petit enfant, tu viendras me retrouver oii je serai, si tu le désires, mais il sérail plus

sage à toi de m'oublier... Je suis un proscrit, un rebelle, je ne pourrai jamais rentrer en France, tant que Bonaparte y sera le maître. Quelle existence mèneras-tu à l'étranger? Tu ne sais pas ce que c'est que de vivre hors de* son pays, parmi des hommes dont on ne parle pas la langue, et qui n'ont pas les mêmes idées, les mêmes sentiments que vous. Rien n'est doux comme la patrie. Crois-moi, reste en France, et laisse à sa destinée le malheureux qui te perdrait avec lui.

— Et si j'aime mieux me perdre avec toi que de me sauver sans toi ? Il y a une chose que tu oublies, c'est que je t'aime et que ma patrie ce sera le pays où je pourrai vivre à tes côtés... Je n'y regretterai rien, ni mes habitudes, ni mes souvenirs, ni mon bien-être, si je puis t'y faire oublier tes déceptions et te rendre heureux.

— Ah ! Chère aimée ! Comment accepter un pareil sacrifice !

— Il me coûtera si peu. Je ne tiens à rien qu'à toi.

— Eh bien ! Soit. Tu viendras me retrouver quand j'aurai réussi à me mettre à l'abri.

— Et ce soir, tu resteras... Jusqu'à demain matin ? Elle était si tentante, en suppliant Coster de passer la

nuit auprès d'elle, que malgré le danger, le jeune homme n'eut pas le courage de résister. Il abandonna les chances que lui donnait l'obscurité, la proximité des Champs-Elysées, et attendit le jour.

Dès le matin, vers six heures il se prépara à partir. Il s'habilla avec recherche d'une culotte grise, d'un gilet de piqué blanc et d'un habit vert. Il chaussa une paire de bottes à revers. Sur sa chevelure blonde soigneusement

peignée, il posa un chapeau rond noir, et prenant dans ses bras sa maîtresse, encore toute décoiffée de la nuit, il lui fit ses adieux. Elle- ne risqua, cette fois, aucun effort pour le retenir, comme si, déjà, elle avait le sentiment des dangers auxquels son égoïste tendresse le soumettait. Elle le conduisit jusqu'à la porte de l'appartement, regarda dans l'escalier si personne ne guettait. La cage s'ouvrait solitaire, silencieuse. La jeune femme dit à Coster :

— Embrasse-moi, une dernière fois, et pars.

Il la pressa sur sa poitrine, et, lui souriant toujours, il commença à descendre. Elle le suivit du regard, puis elle referma sa porte, courut à la fenêtre, pour le voir sortir dans la rue. Elle ouvrit, monta sur le balcon et aussitôt regretta son imprudence. De l'autre côté de la chaussée, adossé à la bioutique d'un marchand de vins, elle venait de reconnaître le terrible policier qui lavait arrêtée et conduite à la préfecture. Il paraissait attendre, nonchalant et sûr de sa prise. Elle voulut se rejeter en arrière, courir à l'escalier, rappeler Coster, l'empêcher de gagner la rue. Il était trop tard, il sortait. Elle vit l'homme parler, comme pour donner un ordre, à l'intérieur du cabaret. Et, instantanément, quatre hommes s'élancèrent sur Coster, • pu traversait la chaussée. Il fit un bond, mais glissa sur I*; pavé. Il n'eut pas le temps do se remettre d'aplomb. Les quatre agents s'étaient accrochés à ses bras, à ses jambes, le serraient, l'enlevaient. Braconneau cria : Coster, je te i ieris î

Il lit signe à un fiacre qui stationnait au coin de la rue des Petits Champs, attendant ses ordres. Le chouan tenta un effort désespéré, il secoua les quatre argousins avec

une vigueur surhumaine. Il poussa un cri de fureur et d'impuissance. A ce moment, il leva la tête et aperçut sa maîtresse, blême de frayeur, qui se penchait sur la balustrade du balcon. Leurs regards se croisèrent. Éperdue la petite Sinclair balbutia :

— Attends-moi !

Les forces parurent lui manquer. Elle se pencha plus en dehors, vers la rue. Son peignoir blanc voltigea un instant comme un grand papillon, dans l'espace, et, précipitée du second étage, sur le pavé de la rue, la jeune femme tomba avec un horrible bruit. Son sang rejaillit jusque sur Coster et sur Braconneau. Muets d'horreur, les policiers demeurèrent, n'osant avancer ni reculer, devant cette frêle forme immobile,, écrasée à leurs pieds.

— Elle est morte ! cria désespérément Coster. Tuée par moi ! Oh ! Laissez-moi lui dire un dernier adieu !

Braconneau prit le bras du chouan et le conduisit près du corps de la jeune femme. Coster s'agenouilla, souleva la petite tête pâle sous ses longs cheveux, y mit un baiser, et étouffant un sanglot, il monta dans le fiacre, avec les quatre policiers. Braconneau resté seul, entra dans la maison, appela les concierges et donna l'ordre de remonter la morte dans son appartement. Puis, en règle avec sa terrible conscience, il alla rendre compte de son expédition.

XIÏI

Les principaux chefs de la conspiration étaient, maintenant., sous les verrous. Bonaparte, sûr de pouvoir donner à cette affaire l'importance qui lui conviendrait, était redevenu très calme, après son irritation des premiers jours. Il se sentait porté à l'indulgence pour les républicains compromis, dont le plus illustre était Moreau. Mais il voulaitfrappersévèrementlesroyalistes.Cambacérès, consulté, avait été d'avis de déférer Moreau à un tribunal militaire, composé de tous les généraux les plus renommés. Bonaparte avait repoussé cette proposition. Il voulait offrir à Moreau le moyen d'échapper à un jugement. Il fit venir Régnier et lui ordonna d'aller trouver Moreau dans sa prison :

— Parlez-lui > faites-lui comprendre que tout peut encore s arranger, entre lui et moi. Prenez-le dans votre voiture, el amenez-le aux Tuileries. Qu'il avoue tout, et j'oublierai une tentative dont son détestable entourage est plus responsable que lui-môme.

Mais Régnier se heurta à l'orgueilleuse résistance de Moreau qui, exaspéré à l'idée de paraître en vaincu, en suspect, devant Bonaparte, se refusa à tout aveu, et

déclara attendre sajustification du seul tribunal. Dès lors, il n'y avait plus de recours possible à l'indulgence. La connivence de Moreau avec Pichegru était établie par les révélations de Lajolais. Les relations de Moreau avec Georges n'étaient pas moins certaines. Et cependant, tel était le désir de Bonaparte de faire peser uniquement sur les royalistes la responsabilité de l'attentat projeté contre lui, qu'il défendit d'interroger Moreau jusqu'à nouvel ordre.

Il était à une époque de sa vie, où sa puissance, issue de la Révolution, lui rendait difficile toute rigueur exercée contre les Républicains. La faveur populaire, complice de l'enthousiasme militaire, le poussait vers le trône, et, déjà, le Sénat avait envoyé une délégation pour lui demander d'accepter la couronne impériale. Il avait refusé, mais il était évident qu'il ne pourrait pas longtemps se soustraire à sa destinée. L'aigle, maintenant, planait si haut, dans le ciel, qu'il ne devait plus se poser que sur les sommets.

Cependant, l'instruction du procès, confiée à Real, se poursuivait. Les interrogatoires de tous les accusés concordaient entre eux sur ce point qu'un prince de la maison de France devait venir se mettre à leur tête pour tenter un mouvement, qui coïnciderait avec l'enlèvement de Bonaparte. Depuis l'arrestation des principaux agents du complot, aucune chance n'existait plus de l'arrivée d'un prince, mais le courroux de Bonaparte contre la maison de Bourbon s'était rallumé. Excité par son entourage, et Talleyrand, ainsi que Fouché, ne se faisaient pas faute de lui conseiller des représailles, il songeait à frapper un de

ces princes, qui faisaient si bon marché de sa vie. — Mon sang vaut le leur, disait-il, et il n'est pas un des hommes illustres de la République qui ne soit plus précieux que le meilleur d'entre eux.

Il se fit indiquer les princes du sang, qui étaient à l'étranger, avec leurs résidences. Le comte d'Artois avec son fils cadet le duc de Berry était en Angleterre, ainsi que le prince de Gondé. Le comte de Provence était à Cracovie avec le fils aîné du comte d'Artois, le duc d'Angoulême. Le duc d'Enghien, fils du prince de Gondé, habitait Ettenheim, dans le duché de Bade. Il vivait là en gentilhomme chasseur, fort occupé de Mmc de llohan et venant quelquefois de l'autre côté du Rhin, à Strasbourg, pour y entendre jouer la comédie au théâtre. 11 avait auprès de lui un compagnon, nommé le marquis de Thumery, que les Allemands, prononçant mal le français, nommaient Doumery. De là à en faire Dumouriez et à envoyer un rapport d'espion signalant la présence à Ettenheim du général Dumouriez, il n'y avait qu'un pas. Il fut franchi.

Le général Moncey, chef de la gendarmerie, apporta, un matin, au Premier Consul, la grosse nouvelle que le célèbre vainqueur de Yalmy était auprès du duc d'Enghien, lequel faisait des excursions en France, et était venu, peut-être, récemment à Paris, pour voir Georges et s'entendre avec lui. Cette fois, le plan, dans le cerveau surexcité de Bonaparte, parut clairement établi. Le comte d'Artois devait, aidé par Pichcgru, débarquer à Hi ville pour soulever la Normandie, pendant que le duc d'Enghien avec Dumouriez entrerait en Alsace. Les deux princes français, accompagnés par deux illustres généraux de la République, espé

raientainsientrainerlespopulations, pendant que Georges, à Paris, se chargeait de supprimer le chef de l'État. Dès lors, commença à germer dans l'esprit du Consul, l'idée de donner aux princes une si rude leçon qu'ils fussent à jamais dégoûtés d'une sembable tentative. Aller chercher le comte d'Artois en Angleterre, ou le comte de Provence à Gracovie, il n'y fallait pas penser. Mais le duc d'Enghien était à portée de la main. Il se montrait imprudent. On pouvait le faire arrêter, peut-être, sur le territoire français. En tout cas, le prendre sur le territoire du duc de Bade était aisé, et si le principicule allemand se plaignait de la violation de son territoire, on savait comment lui répondre. C'est à cette résolution que Bonaparte s'arrêta. Il réunit en conseil les deux Consuls Cambacérès et Lebrun, Fouché, qui n'était pas encore nommé ministre de la Police, mais qui en exerçait les fonctions, enfin les généraux Ordéner et Gaulaincourt. Mis au fait des intentions du Consul, les assistants eurent un mouvement de stupeur. Puis Cambacérès, avec une grande force, s'éleva contre le projet, démontrant tout ce qu'il avait dimpolitique et d'immoral. Bonaparte le laissa parler, sans l'interrompre. Puis il lui dit :

— Je sais que vous n'êtes inspiré que par votre dévouement pour moi. Je vous sais bon gré de votre résistance, mais mon parti est pris. Je ne me laisserai pas tuer sans me défendre. Je vais faire trembler ces gens-là et leur enseigner à se tenir tranquilles...

Puis il leva la séance, et, ayant examiné les cartes du Rhin et combiné le plan de l'arrestation, il expédia Ordener à Strasbourg avec l'ordre d'enlever le duc d'En-

ghien et de l'amener à Vincennes. Le général Caulaincourt devait se rendre auprès du duc de Bade pour lui remettre une note explicative des nécessités auxquelles le gouvernement français avait obéi en faisant arrêter le prince français en territoire étranger. Les ordres du Consul avaient été exécutés avec précision, et le duc d'Enghien, enlevé au milieu de la nuit, avait été amené au donjon de Vincennes. Mais, auprès de lui, on n'avait point trouvé le général Dumouriez, et l'erreur causée par la présence à Ettenheim du marquis de Thumery était devenue évidente. Dès lors, si Bonaparte et ceux qui le poussaient à la violence avaient été moins surexcités, l'inanité du plan d'invasion devenait certaine. Mais il sembla que l'arrestation du duc d'Enghien, au lieu d'éclairer la situation, l'obscurcît davantage et que Bonaparte, loin de se modérer, s'exaspérât par l'exécution même de ses volontés. Il fit venir Murât qui commandait le corps d'armée de Paris et lui donna des instructions qui mirent le brave soldat hors de lui-même, au point d'oser tenir tête à son redouté beau-frère. Il supplia, discuta, refusa d'obéir. Bonaparte, inébranlable, lui reprocha sa faiblesse et lui déclara qu'il était si sûr de la nécessité des ordres donnés par lui, qu'if les écrirait de sa main. Dès lors, Murât n'osa plus résister et sortit navré. Onze ans plus tard, sur la plage du Pizzo, les Bourbons ne se souvinrent pas de sa brave et loyale conduite, en cette terrible circonstance, et, à Murât captif, ils infligèrent le traitement que celui-ci avait essayé d'épargner au duc d'Enghien.

Au Temple, les royalistes d'une part, Pichegru etMoreau de l'autre, attendaient qu'on fit leur procès. Les interroga-

toires se succédaient, sans que Héal découvrît rien d'autre que ce qu'il savait déjà. Rivière, Polignac, arrêtés après les chouans, s'étaient défendus énergiquement d'avoir voulu assassiner Bonaparte; mais leur connivence avec Georges et leurs entretiens avec Moreau suffisaient à les faire incriminer et à compromettre le général républicain. Coster, en proie à une tristesse profonde, paraissait se désintéresser complètement de sa propre cause. Georges, affectueusement, essayait de le distraire en lui parlant de leur vie aventureuse et en lui rappelant leurs exploits. 11 ne parvenait pas à arracher ce robuste et fier garçon à son morne abattement. Cependant Coster eut un sursaut. En revenant de l'interrogatoire, Georges parut dans le préau du Temple, où tant de fois s'étaient promenés les enfants de Louis XVI et la Reine elle-même, et le visage enflammé il s'était écrié :

— Savez-vous ce qu'ils ont fait, ces infâmes? Ils se sont emparés du duc d'Enghien, ils l'ont conduit à Vincennes, et,

après Tavoir fait juger par une commission militaire, ils l'ont fusillé dans le fossé du donjon !

— Fusillé ? s'écria Rivière avec stupeur.

— Un prince du sang ! ajouta Polignac.

— Ah ! dit Goster. Ils lui font payer notre dette ! C'est nous qu'ils frappent en lui !

— Real, tout à l'heure, reprit Georges, me l'a annoncé. Il espérait m'abattre. Il a manqué son but. Ce crime épouvantable m'a exaspéré et je lui ai craché à la face tout mon mépris !

— Ceci, Messieurs, est pour nous un présage de mort !

— Avez-vous jamais pensé que Bonaparte nous épargnerait? Le monstre, qui a fait achever les pestiférés de Jafïa, aura-t-il des ménagements pour ses ennemis avérés?

— Je ne sais, dit Pichegru. C'est un étrange composé d'indulgence et de cruauté. Ne m'a-t-il pas fait offrir de partir pour la Nouvelle-Calédonie, avec autant d'argent et d'hommes qu'il m'en faudrait pour fonder une colonie ? Je suis sûr que, si Moreau voulait, il le ferait conduire en Amérique...

— Mais, nous, il nous traitera comme en Vendémiaire! dit Polignac... Il nous liait!

— Il nous craint, surtout ! dit orgueilleusement Georges.

— lia bien tort, déclara Rivière. La France lui appartient et notre, tentative était folle. Pour que ce malheureux pays comprenne l'intérêt qu'il y a pour lui à revenir au Roi, il faudra en faire un cimetière. C'est, du reste, ce dont

se chargera Bonaparte. Il fera payer sa gloire aux Français par des hécatombes, et sa pourpre de dictateur sera teinte dans des flots de sang.

L'impression causée aux prisonniers par l'exécution du duc d'Ënghien persista, pendant quelques jours, puis la gravité de leur situation personnelle détourna leur pensée de ce malheur, et ils continuèrent leur monotone existence, coupée seulement par les interrogatoires du conseiller d'Etat enquêteur. Les semaines passèrent ainsi. Nulle nouvelle ne leur parvenait du dehors. Ils avaient le droit de communiquer entre eux. Ils sepromenaient ensemble, dans le préau. Mais aucune visite, aucune lettre n'étaient autorisées et le mur du Temple les séparait du reste du monde. Vainement ils essayaient de faire parler leurs geôliers. Ceuxci avaient une consigne sévère, et la respectaient scrupuleusement. Cependant, le 20 mai, dans l'après-midi, le silence de la prison fut troublé par des détonations d'artillerie. Les prisonniers se promenaient dans le préau.

— Qu'est cela? dit Georges. Est-ce qu'on se bat dans Paris. Les Jacobins se sont-ils fàchés-et essayent-ils de mettre à bas leur idole ?

— Non, dit Polignac, ce ne sont pas des coups de canon tirés dans un combat. Les explosions sont trop régulières. Ce sont des salves, comme pour fêter un événement: victoire remportée, paix signée ou naissance de prince.

— Bonaparte aurait-il réussi à descendre en Angleterre?

— Joséphine a-t-elle donné un héritier au Corse?

— Holà! hé! qu'est cela? fit Georges interpellant le geôlier qui surveillait.

L'homme s'approcha de ses pensionnaires et, ôtant son bonnet, il dit gravement :

— Le Premier Consul vient d'être nommé Empereur ! Il y eut un silence. Ces hommes qui tous avaient si

ardemment combattu Bonaparte demeuraient écrasés par sa grandeur. Il leur sembla que son image, toute-puissante, victorieuse, se dressait devant eux et leur barrait l'horizon. Ils eurent l'impression de leur irrémédiable défaite, et de l'ascension de leur vainqueur vers les destinées souveraines. La tête baissée, ils continuèrent d'écouler les coups de canon tirés à la batterie des Invalide-.

avec [es grosses pièces servies par les anciens artilleurs

f],, temps de Louis XV, blessés a Râucoux el à Fontenoy. i i, soir que Georges, dans son cachot, élaii occupé à lire

un volume de la Henriade, <juc lui avait prêtéle directeur

du Temple, son gardien entra el dil :

H vient un visiteur pour vous.

Le chef royaliste ferma son livre, se leva de son lit, sur

lequel il était étendu, et, dans le couloir sonore, sur la dalle, il entendit les pas de plusieurs personnes qui approchaient. Le directeur parut le premier et s'effaça respectueusement devant un homme de petite taille- vêtu en bourgeois, coiffé d'un chapeau rond qui lui entrait jusqu'aux, yeux. Un officier le suivait, armé de son sabre. D'un signe, l'homme renvoya le directeur qui se courba et sortit. L'officier s'en alla dans le coin le plus reculé du cachot et s'adossa au mur. Georges, étonné du pouvoir que paraissait posséder celui qui entrait ainsi dans sa prison, allait questionner. Il n'en eut pas le temps, l'homme ôta son chapeau et le posa sur la table. C'était Bonaparte. 11 regarda Georges avec tranquillité, puis il tira à lui un escabeau, s'assit, et d'un signe, engagea le prisonnier à en faire autant. Celui-ci se laissa aller sur le bord de son lit et attendit impassible.

— Monsieur de Cadoudal, dit alors Bonaparte, vous êtes venu, il y a quatre ans, me faire une visite aux Tuileries. Je vous la rends au Temple. Les avertissements, que je vous avais donnés, autrefois, n'ont servi à rien. Vous avez continué vos folles tentatives et vous voilà, aujourd'hui, mon prisonnier.

— Je ne pense pas que ce soit pour en triompher, dit tranquillement Georges, que vous vous soyez dérangé, ce soir.

— Non, vous avez raison. Je suis au-dessus de satisfactions pareilles. Je viens vous apporter une dernière preuve d'intérêt. A vos menaces de mort, je veux répondre par des paroles d'indulgence. Et c'est la seconde fois, Georges, je vous le rappelle.

Le chouan eut un sourire railleur:

— Votre nouvelle dignité impériale vous incite-t-elle à parodier la clémence d'Auguste? Ou bien est-ce en souvenir des leçons de votre ami Talma que vous venez me jouer une scène de Cinna?

Bonaparte méprisa ces sarcasmes.

— Vous me jugez mal, ou plutôt vous ne me comprenez pas, dit-il avec douceur. La commune mesure de l'âme humaine est trop petite pour moi. Je me mets au-dessus des faiblesses et des passions des hommes, tout autant que le vœu du peuple m'a placé au-dessus des hommes euxmêmes. Je n'ai plus aujourd'hui les pensées que j'avais hier, et ce que je pouvais vouloir, comme simple chef élu d'une nation libre, je ne le dois plus, comme maître souverain d'un Empire, dont je tiens la fortune en ma main.

— Ne tueriez-vous donc plus, aujourd'hui, le duc d'Enghien ? cria Georges avec violence.

Bonaparte pâlit, mais avec fermeté il dit:

— La mort du duc d'Enghien explique ma présence dans votiv prison. Si le Prince de Bourbon n'avait pas payé la rançon de toutes les tentatives d'assassinat commises contre moi, je n'aurais pas le droit de venir vous offrir de vivre. Et c'est ce que je fais.

— Je ne suis pas encore condamné, pour que vous m'offriez ma grâce.

— Je n'ai pas voulu attendre votre mise en jugement. Je désire l'éviter. Je veux, purement et simplement, vous ouvrir les portesde votre cachotet vous laisser libre d'aller où vous voudrez.

— Habileté suprême, de votre part, pour me désarmer, car comment reprendre les hostilités, après avoir été épargné par vous?

— Habileté, si vous le voulez, mais qui profitera surtout à la France, déchirée par les divisions et qui a besoin de la paix intérieure.

— Et c'est à moi seul que vous offrez la liberté ?

— A vous et à vos compagnons, poursuivis pour les mêmes motifs. Un seul excepté, qui est un vulgaire meurtrier.

— Lequel ?

— Un nommé Picot, qui a tué une femme : la comtesse de Montmoran.

— Picot n'a été, en cette circonstance, que l'exécuteur de mes volontés. Le coupable, c'est moi. Cette femme, une espionne, nous avait trahis, livrés. C'était la dixième fois, peut-être... Picot l'a frappée, parce que je le lui ai ordonné. Je prends le crime, si crime il y a, sur mon compte.

— Cette femme m'a servi.

— Vous venez, en l'avouant, de me justifier. Lorsque à la guerre vous prenez un espion dans votre camp, vous le faites, séance tenante, passer par les armes. C'est ce que j'ai fait. Et Picot n'est pas plus coupable que l'escouade qui met douze balles dans le ventre du condamné. Comme un grenadier, il est irresponsable.

Bonaparte acquiesça :

— Soit, il sera libre, comme les autres. Mais vous, Monsieur de Cadoudal, si vous acceptez mes offres, acceptez-les tout entières. Purifiez-vous de la guerre civile par la guerre étrangère. Nous allons combattre prochainement les Autri-

chiens. Voulez-vous conduire au feu un de mes régiments? Vous reviendrez général à la fin de la campagne. Et, glorieux, cette fois, comme vous méritez de l'être par votre courage. Vos compagnons seront placés, comme vous. Nous nous arrangerons afin que leur bravoure et leurs services soient appréciés justement. Ayez une lueur de raison, un éclair de patriotisme. Vous' aimez la France, à votre manière. Aimez-la, à la manière de tous mes soldats, qui sont prêts à mourir pour elle. Ce sera un grand spectacle que celui de votre retour dans le droit chemin. Et comprenez-moi bien, je vous en récompenserai mieux qu'un Roi.

Cadoudal se leva, à ces mots :

— Vous venez de me dicter mon devoir par vos dernières paroles. C'est parce que notre Roi est sans couronne, sans royaume, pauvre et délaissé, que notre devoir est de lui rester fidèle. A lui, je me donne. A vous, je me vends !

Bonaparte se leva. Il fixa sur Cadoudal ses yeux bleus si pénétrants et si impérieux :

— Monsieur de Cadoudal, je n'ai plus rien à vous dire. Mais consultez vos compagnons. Je vais donner l'ordre que vous soyez réunis tous pour arrêter vos résolutions, car je doute que vous ayez, en une si grave circonstance, l'intention de vous engager pour eux. J'ai le désir de visiter, dans le Temple, les appartements qui furent habités parle Roi <it la Meine. Quand on est appelé au trône, on ne sait jamais comment on en descendra. Les levons du malheur sont dune une bonne école. Je partirai dans une demi-heure. .le passerai par cette cour. Si vous êtes, à ce moment-là. d'avis d'accepter ma proposition, vous crierez : Vive la

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liberté ! Si vous la repoussez vous crierez : Vive le Iloi ! J'aurai compris.

Cadoudal s'inclina en silence. Bonaparte se tourna vers son aide de camp, qui avait assisté, immobile, à cet entretien :

— Viens, Rapp.

Sur le pas de la porte, il se retourna pour regarder, encore une fois, le prisonnier et dit:

— J'espère que nous nous reverrons, Monsieur de Cadoudal !

Après un court instant, Georges fut emmené par son gardien dans la salle du greffe qui était grande et formait, autrefois, une partie du réfectoire des Templiers. Il y trouva ses compagnons royalistes, qui venaient d'y être conduits. Moreau et Pichegru n'y étaient pas. Il faisait nuit noire au dehors, c'est pourquoi on n'avait pas ouvert aux prisonniers le préau, où ils se promenaient dans la journée. Ils se regardaient, surpris. Georges attendit que les gardiens fussent sortis. Quand il se trouva seul avec ceux à qui il avait à communiquer de si importantes nouvelles, il s'assit sur un banc et parut compter ceux qui l'entouraient.

— Vous vous demandez ce qui se passe? dit-il. Je vais vous l'apprendre. Celui que, entre nous, nous appelons Bonaparte. Celui que, au dehors, dans Paris et par toute la France, on nomme l'Empereur, sort à l'instant de mon cachot.

— Et que voulait-il? demanda, avec une vive curiosité, Rivière.

— M'ofTrir la liberté.

— Sans jugement, sans conditions?

— Avant le jugement, et sans autre condition que d'accepter cette liberté.

— Ce qui, pour un homme d'honneur, implique la cessation de toute hostilité.

— Il a fait plus, il m'a offert de le servir, et, avec le grade de colonel, de faire la guerre sous ses ordres.

— A nos alliés?

Il y eut un silence. Georges grave, pencha la tête sur sa poitrine et demeura pensif, pendant un instant. Puis, fixant sur ses compagnons ses regards impérieux :

— Je n'ai jamais pensé que les Autrichiens fussent nos alliés. Jamais je nai voulu combattre dans les rangs des soldats de Condé. J'ai défendu le sol de mon pays breton, contre ceux qui voulaient y renverser les croix et les tabernacles, chasser les prêtres et guillotiner les défenseurs fidèles de la royauté. J'ai essayé, par tous les moyens, de nndre le trône à mon maître. Mais s'il m'avait fallu, sous l'habit blanc et sous le drapeau jaune, charger des Français et les mitrailler, comprenez si vous le pouvez cette répugnance, je sens que je ne m'y serais pas résigné.

— Ëtes-vous donc disposé à accueillir la proposition qui vous est faite '!

— Elle n'est pas faite qu'il moi. Elle est pour tous ceux qui sont ici el qui m'écoulenl. Messieurs de Polignac et dé Rivière seront libres d'aller où bon leur semblera. Vous autres, mes camarades, qui (Mes des soldais, on vous rendra vos armes, si vous voulez combattre, vos charrues si vous voulez retourner au labour. Tous libres, vous m'entendez bien. Tous déchargés des inculpations qui pèsent

sur vous, et, jeunes comme vous êtes, la vie large et longue, ouverte vers l'avenir.

Coster, qui n'avait pas, depuis le commencement du conciliabule, prononcé une seule parole, s'avança alors vers Gadoudal en le regardant en face :

— Vous n'avez oublié, général, qu'une chose, c'est de nous dire ce que vous avez l'intention de faire.

Le chef chouan se leva, un flot de sang monta à sa large figure, il parut grandir, tant il se dressait haut devant ses hommes, et d'une voix vibrante, sa voix de bataille :

— Moi, j'ai tout refusé ! Le sang du duc d'Enghien est entre cet homme et moi !

11 y eut, parmi ceux qui l'entouraient, un frémissement. Ils pâlirent, car ils comprenaient que c'était la mort qu'ils réclamaient, mais sans hésiter, d'une seule acclamation ils répondirent avec fureur :

— Oui î oui !

Coster très doucement ajouta :

— Nous ne nous séparerons pas de vous. Le sort que vous avez choisi, nous le partagerons et ce sera notre grand honneur.

— Je ne vous ferai pas, Messieurs, l'injure de vous engager à réfléchir, dit Georges. Des hommes tels que vous ne reviennent pas sur une décision prise, quand elle est l'affirmation d'un principe. Je crois fermement qu'il est bon que nous mourions pour notre cause. Il faut que nous éclaboussions de notre sangle trône du nouveau César. Il l'a bien compris, car sa démarche est plus habile que généreuse. Et ce n'est pas nous qu'il veut épargner, c'est lui-même.

Il passa la main sur son front, qui était mouillé de sueur, et se tournant vers Picot qui se tenait un peu en arrière :

— Il fait terriblement chaud ici. Ouvre la fenêtre, Picot, mon garçon.

Par l'ouverture donnant sur le jardin du Temple, Tair de la nuit pénétra pur et vivifiant. Alors sûr d'être entendu, Georges s'adressant à ses compagnons :

— Voilà donc qui est décidé, Messieurs, et, comme nous avions l'habitude de le faire, quand nous étions libres, crions tous, comme preuve de notre accord :ttVive le Roi !

Tous, avec force, répétèrent le cri qui les condamnait.

— Mais, demanda Rivière, comment Bonaparte connaitra-t-il notre réponse ?

Georges répliqua tranquillement :

— Il la connaît maintenant.

Le 8 juin, les débats du procès de Georges et de ses compagnons furent clos. La tenue des royalistes avait été émouvante par son énergie et sa simplicité. La délibération des juges dura trente-six heures et fut extrêmement laborieuse. Ils ne se donnèrent aucun repos, ne s'éloignèrent pas du tribunal, prenant leurs repas au Palais même, et ensuite remontant dans la salle des délibérations. Des troupes, depuis l'ouverture des débats, gardaient les abords du Palais de justice et la Conciergerie. Les couloirs du Palais étaient pleins de soldats, de gendarmes et d'agents de police. Une atmosphère de terreur entourait cette affaire. Depuis le procès du Roi et de la Reine, rien de si important n'avait été offert à la curiosité et à l'indignation publiques. Sur les bancs de la salle réservée aux spectateurs, les femmes les plus élégantes de l'époque, les officiers, les magistrats, les hommes politiques étaient groupés, comme pour assister à un spectacle de gala.

L'attente passionnée que suscitait le procès ne fut pas déçue. Georges fut admirable d'audace et de sang-froid. Il tint tête au procureur, aux juges, et comme Thuriot, ancien conventionnel régicide, posait une question, il lui répondit

en l'appelant Tue-Roi. Puis se tournant vers son défenseur, avec une grimace de dégoût : « Qu'on me donne un verre d'eau-de-vie pour me rincer la bouche. » Enfin le 10 juin, à quatre heures du matin, le Président fit appeler les prévenus et leur donna lecture de l'arrêt.

Cadoudal, Picot, Coster de Saint- Victor, Burban, Mérille, Loiseau, et dix autres étaient condamnés à la peine de mort. Rivière et Polignac à la prison. Moreau, qui était innocent, était condamné à la prison, comme Rivière et Polignac. Quanta Pichegru, bourrelé de remords, accablé de honte, il s'était tué dans son cachot. Les condamnés à mort furent aussitôt transférés à Ricêtre. (Test là, dans un calme absolu, qu'ils attendirent leur dernière heure. Ils se réunissaient pour chanter des cantiques. Et les passants impressionnés entendaient, par-dessus ces hautes et sombres murailles, résonner les voix recueillies et graves de ceux qui étaient promis à la mort. Une dernière fois, l'Empereur fit une tentative pour sauver ces hommes, comme si leur attitude énergique forçait son admiration et sa clémence. Le geôlier se présenta à Georges avec une demande de grâce toute rédigée. Le chef royaliste n'avait qu'à la signer, et tout naturellement, son absolution entraînait celle de tous les autres. Georges la repoussa avec dédain :

— Ce bougre-là, dit- il, voudrait décidément nous déshonorer !

Et il ne s'occupa plus que de bien mourir. Cependant, deux hommes, dans Paris, avaient suivi avec une attention passionnée l<is dernières phases de la partie dans laquelle ils avaient figuré. (Tétaient Rraconneau et Lerebourg. Le premier, devenu au ministère de la police le bras droit de

Fouché, était enfin à la place où il pouvait rendre le plus de services. Il avait témoigné, avec Lerebourg, au procès. Et maintenant qu'il savait les chouans enfermés àBicêtre, en attendant qu'on les conduisît à la guillotine, il était pris d'une grande pitié pour eux. Dans le duel, engagé par lui, avec la faction royaliste, il était vainqueur et Cadoudal, avec ses lieutenants, allait rejoindre Saint-Régeant et Carbon. Un soir de juin, attablé avec Lerebourg, au café de la Rotonde, pendant que le mouvement des Galeries de Bois mettait son animation autour d'eux, ils causaient :

— C'est demain matin qu'on les exécute, dit Braconneau.

Je suis obligé par ma fonction d'assister à la cérémonie. Il y aura un très important service d'ordre. Voulez-vous venir avec moi?

Lerebourg baissa la tête et répondit :

— Non, j'ai fait tout ce qui dépendait de moi, pour faire payer à ces hommes les chagrins qu'un des leurs m'avait causés. La trahison de Saint-Régeant, la mort de la pauvre Emilie, tout cela, aujourd'hui, est réglé. Je ne veux pas

ajouter, aux terribles souvenirs qui hantent mapense'e, le spectacle de l'échafaud sur lequel vont monter tous ces malheureux.

— Vous étiez plus animé et plus intraitable, dit Braconneau, quand nous avons été en Bretagne, afin de nous aboucher avec la Montmoran, pour nous faire livrer Georges. Pardieu ! Si vous aviez eu l'occasion de tuer, vousmême, le chef, vous n'auriez pas hésité !

— C'est vrai ! Mais c'était dans le feu de la lutte.

— Eh bien ! Je vous raconterai ce que j'aurai vu... Lerebourg l'arrêta d'un geste :

— Non, je vous en prie. Me me parlez plus jamais de cette affaire. Elle m'est odieuse... La mort de la pauvre petite Sinclair, si affreuse, si pitoyable, a été le coup de grâce pour moi. Il m'a semblé que je voyais, une seconde fois, mourir mon Emilie... Je veux fermer mon esprità ces pensées, car en constatant le résultat des manœuvres auxquelles j'ai coopéré, je suis presque tenté de me les reprocher. Ces gens-là, voyez-vous, Braconneau, qui ont si désespérément défendu leur Roi, ne sont pas sans grandeur ni sans beauté. Sommes-nous bien surs qu'ils avaient tort l Rn somme, ils se sont défendus comme on les a attaqués. J'ai vu Carrier, à Nantes, avec ses bateaux à soupapes et ses mariages républicains. C'était un monstre! Vous -avez ce qui s'est passé à Ouiberon. n'est-ce pas? Malgré la Capitulation signée par Hoche, les prisonniers ont été massacrés! Ceci ne provoquait-il pas des représailles terribles? Allez, mon ami, dans les deux plateaux de la balance, mettez l<is actes commis, de pari et d autre, et voyez s'ils penchent en faveur d'un parti. Us restent

sensiblement en e'quilibre, à e'galité de férocité et de crimes.

— 31on cher, dit Braconneau, c'est la philosophie des guerres civiles. Là-dessus, allons nous coucher... Garçon, deux bavaroises...

Il donna son argent, et, prenant le bras deLerebourg, il s'en alla à travers le jardin.

Le lendemain, 25 mai, par un clair matin, les condamnés furent extraits de la Conciergerie, où ils avaient été transférés, et, quatre par quatre, montèrent dans des charrettes qui les conduisirent à la place de Grève. Pendant tout le trajet, Georges s'entretint avec le curé de Saint- Sulpice, M. l'abbé de Kéravenan, et l'on sut qu'ils récitaient tous deux la salutation angélique. Le prêtre commençait : Je vous salue, Marie, et Georges avait continué : Sainte Marie, priez pour nous, maintenant...

Il ne poursuivit pas. La voiture venait de s'arrêter au pied de l'échafaud.

— Achevez, mon fils, dit le prêtre : maintenant et à l'heure de notre mort...

— A quoi bon ? fit Georges, avec tranquillité, puisque c'est maintenant l'heure de la mort?

Il embrassa le prêtre, fit un geste d'adieu à ses compagnons, redressa sa grosse tête ronde, et regardant l'assistance, qui se pressait autour de lui, il cria d'une voix forte :

— Vive le Roi !

La minute d'après, il était mort.

Bois-la-Croix, 1910-4911.

EVREUX, IMI'IU.MKIUE CH. HÉK1SSEY. PAIL HÉKISSEY, SUCC

Société d'Éditions Littéraires et Artistiques

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