‹ La serrurerieChapitre 29 sur 38 · Voir notre volume sur la Menuiserie, p · texte numérisé non relu

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4. On peut voir encore dans certaines villes de l'Ouest, à Poitiers, à Angoulême notamment, quantité de portes et de contrevents exécutés par ce procédé singulièrement primitif.

à de robustes pentures, donnant à cette réunion la cohésion qui lui manquait. L'art du charpentier devenait ainsi tributaire de celui du serrurier. Où ce dernier toutefois montra surtout son incomparable supériorité, c'est quand il transforma, même dans les ouvrages de défense, les ferrures indispensables en ornements d'une délicatesse char..

Fig. 104 à 106. — Ferrures de l'armoire de Bayeux.

mante, et fit découler d'une nécessité de construction tout un système décoratif.

Ces pentures, en effet, auraient pu demeurer très simples. Soit qu'on les façonnât à la vieille mode française, c'est-à-dire en une seule bande de fer plat, solidement fixée aux frises à l'aide de robustes boulons, soit, au contraire, qu'on les exécutât à la mode flamande, c'est-à-dire en les formant de deux branches soudées, embrassant les deux côtés du vantail, elles auraient pu ne consister qu'en des barres simples et unies, armées à leur base d'une boucle qui, s'ac-

crochant sur le mamelon du gond, permet au vantail d'évoluer tout à l'aise. Mais les forgerons du xii® et du xiii® siècle avaient remarqué que ces bandes de fer, divisées en branches multiples, assurent à l'ouvrage une solidité plus grande, parce que le bois se trouve de la sorte uni au fer sur une plus vaste étendue. Ils avaient observé, en outre, que les pentures ainsi développées, étant plus difficiles à fausser, ont moins d'occasion de donner du nez, c'est-àdire de fléchir sous le poids qu'elles ont pour mission de soutenir. Forts de cette double expérience, ils s'appliquèrent à assurer un développement plus considérable à ces armatures. D'abord, ils les façonnèrent en croissants, comme on peut le voir encore aux portes de la cathédrale du Puy (Loire) (voir fig. 107) et de l'église d'Ébreuil (Allier). Plus tard, soudant à la forge des barres que l'on contournait ensuite, ils formèrent de ces beaux enroulements à la fois riches et compliqués, comme en montrent les portes latérales de la façade occidentale de Notre-Dame de Paris (voir fig, 22) et celles de l'église de Vézelay. Les faisceaux de tiges qui constituent ces ferrures remarquables , soudés quelquefois dans toute leur longueur, d'autres fois seulement sur certains points, mais toujours étroitement unis par de riches embrasses, sont renforcés par des appendices qui ajoutent à la solidité de l'œuvre, en même temps qu'ils complètent son ornementation.

Ces belles pentures, toutefois, bien qu'elles soient de-

-meurées un objet d'admiration pour les gens du métier*,

ne satisfirent pas longtemps les serruriers du Moyen Age.

En vain, pour accentuer leur caractère décoratif, avait-on

1. Ces magnifiques travaux, en effet, n'ont jamais cessé d'être extrêmement estimés, et au siècle dernier, c'est-à-dire en un temps où l'on n'était point tendre pour les oeuvres prétendues gothiques , un juge bien sévère, Réaumur, disait, en parlant des pentures de Notre- Dame : « C'est là un ouvrage qui a dû demander un temps très considérable et qui a dû être bien difficile à exécuter. »

pris soin de les étamper richement, de les compliquer de fleurons, de bouquets, de boutons, de folioles. Les très nombreuses soudures que réclamait la réunion de ces tiges et de leurs ornements, le péril constant auquel ces soudures répétées exposaient des pièces prêtes d'être achevées ; la nécessité , pour faciliter l'évolution du vantail, de réduire les pentures au nombre de deux ou de trois; le large espace qui demeurait parfois entre elles, et obligeait de recourir à l'intervention de fausses pentures, pour assurer dans les intervalles la solidité de l'ouvrage; toutes ces raisons amenèrent le serrurier à modifier à la fois ses procédés et ses modèles.

L'usage qui s'était répandu au xiv® siècle de fabriquer des plates, c'est-à-dire des pièces d'armures en fer de peu d'épaisseur, fortement corroyé, avait mis ce genre de travail en vogue. On l'avait employé d'abord pour

Fig. 107. — Pentures de la porte de la cathédrale du Puy.

la serrurerie fine, pour les larges plaques de serrures, ornement des portes intérieures, pour les coffrets en fer ajouré, pour les platines de verrous si décoratives. Bientôt on lui trouva place dans le bâtiment. Nous l'avons vu, au chapitre précédent, jouer un rôle très particulier dans la décoration des grilles; celui qu'il joua dans la confection des pentures fut encore plus important. Au lieu d'être obtenues, comme par le passé, au moyen de multiples soudures, celles-ci furent désormais prises dans une pièce de fer corroyée avec soin, puis découpée à la tranche, martelée et tordue à chaud, de manière à forcer les parties recoupées à s'écarter en forme de branchages. Chacune des branches, recoupée à son tour, donna naissance à de nouveaux rameaux, et les frises du vantail se trouvèrent ainsi progressivement recouvertes d'une sorte de végétation luxuriante, s'harmonisant avec la flamboyante décoration de l'architecture ogivale arrivée à son point culminant d'ornementation Ce flamboiement du fer — preuve admirable de l'étonnante fécondité et de la souplesse de génie de nos vieux serruriers — dura jusqu'au jour où ce qui était une consolidation précieuse ne fut plus considéré que comme un embellissement, c'est-à-dire jusqu'au moment où, par une économie mal entendue, on substitua aux plaques de fer soigneusement corroyées, les découpures en fer battu importé d'Allemagne. Puis les menuisiers ayant appliqué à la construction des portes les procédés d'assemblage usités depuis un siècle dans la confection des meubles, et les armatures en fer étant ainsi devenues inutiles, les pentures ouvragées cessèrent d'être employées.

Les ferrures que nous venons de passer en revue, quelque fortes, quelque résistantes qu'elles puissent être, n'auraient été que d'une efficacité incomplète, sans un arsenal de fléaux, de crémaillères, de crochets destinés à maintenir les vantaux, leur permettant de résister aux poussées du dehors, et sans une profusion de serrures, de verrous, de

chaînes et de cadenas chargés d'assurer la clôture des portes. Comme grandeur, comme nombre et comme force, ces divers compléments se proportionnaient à la fois à la dimension des battants sur lesquels ils étaient fixés, et à la puissance de l'efTort auquel ils étaient exposés. C'est assez dire qu'au Moyen Age la plupart des verrous et des serrures de portes extérieures furent de taille éminemment respectable. Par contre, les uns et les autres restèrent, comme mécanisme et comme structure, d'une relative simplicité.

Les verrous très nombreux qui nous ont été conservés de cette lointaine époque, et qui ornent encore les vieilles portes de nos églises et celles de certains châteaux, consistent généralement en une grosse verge de fer, longue de 0™,30 à 0°',60, coulant entre de solides picolets qu'on nommait alors vertevelles ou lunettes, et dont la poignée, armée d'une boucle et formant moraillon, vient souvent s'arrêter dans une boîte de serrure.

Les serrures, malgré leur apparence formidable, ne comportent ordinairement qu'un pêne dormant, quelquefois deux, toujours fort épais et qui, évoluant sous la pression d'une clef monumentale, se fixent dans une robuste gâche. Les ressorts qui permettent à ces appareils primitifs de fonctionner, sont parfois logés dans l'épaisseur de la porte. Plus souvent, la serrure est à bosse, c'est-à-dire contenue dans une boîte faite d'un seul morceau de fer étiré, aplati et relevé au marteau, avec les faces latérales en biseau. La seule garantie qu'offraient ces fermetures rudimentaires, résidait dans leur massive solidité et dans la complication de leurs garnitures. C'est pourquoi, dès les temps les plus reculés, — nous l'avons vu plus haut, — les Statuts des serruriers exigeaient, sous des peines sévères, que toutes les serrures, au moment de la livraison, fussent scrupuleusement garnies de toutes leurs gardes. Hâtons-nous d'ajouter que, sous ce rapport, la serrurerie du Moyen Age n'avait rien à envier à celle de temps plus modernes. Dès

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le xiv^ siècle, les pannetons des clefs attestent, parla surprenante complication de leur dessin, par l'étonnante variété de leurs découpures, la prodigieuse diversité et la complexité des combinaisons auxquelles les maîtres serruriers avaient recours.

Si des serrures monumentales, assurant la fermeture des portes extérieures, nous passons à celles des appartements, des chambres, des salles, nous noterons encore un redoublement de précautions. Dès les premières années du XV® siècle, on rencontre un certain nombre de~ clefs destinées à des serrures intérieures dont le museau est taillé en peigne, et, comme si cela n'était pas suffisant, pour multiplier les garanties, la même boîte est munie de plusieurs mécanismes indépendants, obéissant chacun à une clef spéciale qui met en mouvement un pêne particulier (voir fîg. 112). Les Comptes des Menus plaisirs de la reine Isabeau de Bavière nous apprennent que le 14 novembre 1496, cette princesse se fît livrer par son serrurier ordinaire Berthelot de Louvain « deux sarrures... garnies de cinq clés » chacune, destinées à clore la chambre des demoiselles d'honneur en l'hôtel Saint-Pol. Cette précaution, dont l'opportunité semble justifiée par les mauvais bruits répandus sur la conduite un peu légère de ces « honnestes damoiselles », n'était point un fait unique. Dans la plupart des anciennes maisons de ville, le trésor, c'est-àdire l'endroit où se trouvaient serrés les sceaux, les titres, les privilèges de la cité, était fermé à l'aide de serrures à clefs multiples qui, confiées à différents fonctionnaires , rendaient l'ouverture impossible sans leur participation. Les Mémoires d'Olivier de la Marche rapportent qu'en 1452 le duc de Bourgogne se saisit des bannières des Gantois vaincus et les fit enfermer sous une quintuple serrure « fermée de cinq clefs dont l'une garderoit le bailly, l'autre îe premier eschevin, et le grand doyen auroit la garde de la tierce clef, et les autres deux seroyent mises es mains de

deux preud'hommes eslus par le Commun de la ville de Gand ». Le Beffroi de Bruges possède encore, pratiquée dans ses énormes murailles, une armoire où ce système de fermeture à clefs multiples était employé.

Obligés ainsi de pourvoira des besoins aussi nombreux que variés, les serruriers, à cette école difficile, ne tardèrent pas à devenir de véritables mécaniciens, et même assez habiles et assez distingués pour qu'on leur confiât le soin de confectionner et de gouverner les horloges, alors dans toute leur nouveauté.

C'est un serrurier, Jean d'Allemagne , qui fut chargé, en 1401, d'exécuter l'horloge destinée à la chambre de la duchesse d'Orléans. En 1409, le serrurier Jean Loisel était nommé « maistre de l'orloge du beffroy d'Amiens », En 1447 , le serrurier An-

mm

Fig. 108. — Petite horloge en fer forgé, (xve siècle.)

thoine appareillait a l'orloge » du château de Tarascon, alors résidence du roi René. En 1481, le rhabillage de l'horloge de Plessis-lès-Tours fut confié à Pierre Cormier, serrurier de Louis XL Même au xvi^ siècle, on continua de s'adresser à ces artisans pour ces sortes de travaux. Le serrurier Pierre Parent fut choisi en 1508 par la municipalité d'Amiens pour être « conducteur de l'orloge du beffroy », et son fils Jean Parent lui succéda dans ce poste

en 1535 ^ Mais ces habiles gens n'étaient pas seulement des mécaniciens ingénieux; les jolies horloges qui datent de ce temps nous prouvent qu'ils avaient un sentiment très juste de la décoration, et ce sentiment se retrouve dans la plupart de leurs autres œuvres.

Nombre de landiers, de chenets, de chandeliers, de crémaillères, de grils, sortis de leurs mains, au besoin en feraient foi. Tous ces ustensiles d'usage journalier, que l'esprit utilitaire de notre temps a, depuis lors, réduits à des formes rudimentaires, avaient, en ces époques lointaines, un cachet d'originalité, de recherche, d'élégance qui leur fait aujourd'hui défaut. Les coffrets dont nous parlions à l'instant sont parfois d'une prodigieuse richesse d'exécution, souvent d'une rare distinction d'ornementation et de forme. Même lorsque le serrurier se borne, dans ces ouvrages mobiliers, à des travaux de fermeture et de consolidation, il sait être ingénieux, varié; il n'est jamais banal. Ses ferrures offrent toujours un caractère de recherche qui demeure original et charmant. Ce caractère se retrouve, au surplus, dans la presque totalité de ses œuvres, même dans les targettes et les serrures d'appartement. Ces dernières, en effet, ne se bornaient pas à être très compliquées comme mécanisme; elles étaient aussi, comme exécution, infiniment plus soignées que celles des portes extérieures. Les bosses qui les recouvraient, martelées avec soin, étaient rattachées au vantail par des découpures souvent très pittoresques. Parfois la boîte elle-même était délicatement ajourée ou portait quelque motif habilement repoussé. Enfin, nombre d'entre elles étaient enrichies de fleurons, de

1. Pierre Dubois, dans son Histoire de l'horlogerie (Paris, 1849, p. 72), cite une pièce de vers en patois bourguignon attribuée à André Piron, grand-père de l'auteur de la Métromanie^ où nous voyons qu'un serrurier de Dijon nommé Saunois fut chargé, au commencement du xviii" siècle, de réparer l'horloge de cette ville et d'y ajouter un jaquemart sonnant les quarts.

branchages forgés à part, rapportés à froid et rivés sur le palâtre. Mais quelque élégantes, quelque finement travaillées que fussent ces serrures de portes, elles n'approchaient point de celles des armoires, des coffres et huches. Il semble que, pour ces dernières, les ouvriers du fer aient épuisé ce qu'ils avaient non seulement d'habileté et de science, mais encore de patience et d'imagination.

Ornées pour la plupart de curieuses architectures, enrichies de rosaces , de colonnettes, d'arcades, de niches, de dais, de consoles et de pinacles, abritant une foule de petits personnages, de saints, de guerriers, montrant parfois dans un espace de quelques pouces carrés des scènes religieuses et de véritables tableaux d'histoire * , leurs étonnantes sculptures, prises dans la masse, taillées au ciseau et au burin, reprises au ciselet t.- .^c c a n - c^^

' i^ Fig. 109. — Serrure de coure, a person-

et à la lime, égalent en pré- nages et ornements pris dans la rt . 1 . , masse et ciselés. (xv« siècle.)

cieux et en nni les pièces

d'orfèvrerie les plus achevées. Ce sont des œuvres d'art au sens le plus absolu du mot, et la place d'honneur qu'on leur accorde dans nos grandes collections publiques et privées, dit assez en quelle estime les gens les plus compétents tiennent ces délicieux petits ouvrages.

De ces admirables serrures il convient de rapprocher les heurtoirs représentant également des saints personnages, des dragons, des salamandres, des basilics et toute une ménagerie d'animaux héraldiques ; les anneaux de

1. Une serrure de ce genre appartenant à la collection Spitzer représente le Jugement dernier.

porte, formés de serpents ailés ; les manches de couteaux, de cuillers, les boucles et surtout les anneaux de clefs, exécutés aux dépens du fer, avec une liberté, une aisance, qui ne laissent soupçonner ni la rudesse du métal mis en œuvre, ni la difficulté qu'on éprouve à le travailler. Enfin, il ne faut point oublier tout ce mobilier en fer, sièges divers, gracieux pliants, comme celui de la cathédrale de Bayeux; lectrins comme celui de la cathédrale de Rouen ; lits à co lonnes comme celui de la collection Lesecq des Tourelles ; « faldesteuils », tréteaux et rouets, comme ceux que nous montrent les anciennes miniatures. L'art du serrurier, en ces temps lointains, pourvoyait à tout.

Les coffres, comme ces portes dont nous parlions à l'instant, formés de planches assemblées d'une façon très primitive, empruntaient alors aux armatures de fer la résistance qui leur faisait défaut. De là ces enroulements qui donnent une physionomie si particulière aux huches du XII® et du XIII® siècle, aux coffres de la cathédrale de Noyon, de la ville de Paris ^ et de la collection Peyre. De là cette profusion de bandes, de rosaces, de vraies et fausses pentures consolidant les caisses et les couvercles de ces coffres, coff*rets, écrins, auxquels une solidité à toute épreuve était d'autant plus nécessaire qu'ils devaient accompagner dans leurs courses perpétuelles leurs vagabonds possesseurs. Même dans les vastes armoires, fixées à demeure dans les couvents et les abbayes, les ferrures jouaient un rôle consolidateur de premier ordre, et celles des églises de Noyon, de Bayeux (voirfig. 104 à 106), de Saint-Germain l'Auxerrois, attestent la part considérable qui revenait alors au serrurier dans la confection des meubles.

Les noms de quelques-uns de ces artisans d'élite, nous pourrions dire de ces artistes, nous ont été conservés. Nous en avons déjà cité un certain nombre au cours de ces

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