‹ La serrurerieChapitre 33 sur 38 · Comptes' des Bastîmens · texte numérisé non relu

Comptes' des Bastîmens

grilles monumentales qui allaient, cent ans plus tard, ouvrir à leur profession des horizons si vastes; s'ils durent, en un mot, en fait de grands travaux, se borner à confectionner des rampes d'appui comme celles qu'on voit encore à Amboise, ou comme celles dont sont entourés à Brou les tombeaux de Philibert le Beau et de Marguerite d'Autriche, les serruriers du xvi® siècle trouvèrent par contre dans les fermetures in-

térieures de nombreuses et brillantes occasions de montrer leur expérience, leur habileté et la délicatesse de leur goût.

Ce qu'étaientces derniers ouvrages, — de nombreux spécimens prouvent assez qu'à cette époque l'art n'abdiquait jamais ses droits. Les productions de la Renaissance, si elles ne présentent pas la mâle ampleur de celles qui les ont précédées, offrent un fini, un précieux, que ces dernières sont loin d'avoir. Aux pièces énergiquement façonnées, martelées avec une vaillance et une précision superbes, vingt fois soumises au feu de la forge, qui avaient été l'honneur de la période précédente le XVI® siècle substitua les travaux de repoussé qui lui permirent d'exécuter ces plaques de serrures, de targettes, de verrous, d'un style noble et d'une rare élégance. Quant aux petites pièces obtenues aux dépens du fer, elles perdirent leur caractère âpre, un peu brutal, pour revêtir l'apparente délicatesse et la finesse assouplie de véritables bijoux.

Fig. 112. — Serrure à double clef, au chiffre de Henri II, provenant du château de Saint-Germain.

Anet, Fontainebleau, Écouen, nous ont livré tant de témoignages charmants de cette serrurerie délicieuse à laquelle Antoine Morisseau, Guillaume Hérard, Mathurin Bon, Gilbert Drouys, Adam Bontemps, Michel Suron, Jean Duchesne et Jacques Martin de Lyon ont attaché leurs noms, qu'il semble superflu d'insister sur les qualités très personnelles et sur les nombreux mérites de l'art du fer à cette époque.

Mais la transformation qui s'opéra dans la technique de ces sortes d'ouvrages est moins frappante assurément que celle qui s'effectua dans leur ornementation. L'Art du serrurier, comme, du reste, tous les autres arts de l'ameublement, subit alors une révolution véritable dans le choix et la disposition des ornements. Les exemples de l'Antiquité, sinon ressuscitée, du moins très rajeunie, fournirent des motifs nouveaux d'une grâce, d'une beauté à la fois mâle et charmante; et l'impression produite par cette restitution fut si profonde, l'empreinte qu'elle laissa si durable, que pendant un demi-siècle les successeurs de ces grands artistes du fer marchèrent pieusement sur les traces de leurs glorieux devanciers. A parcourir les feuilles de modèles que P. Clary (1614), Lyonnois (1620), Pasquier de Focamberge (1625) , Mathurin Jousse (1627) et Honorât Tacussée (1630) ont tracées pour l'enseignement de leurs confrères, on se croirait reporté sinon en plein XVI® siècle, du moins aux environs de 1595 ou de 1600^. Dans ces très nombreuses gravures, au surplus, il n'est

1. L'abbé de Marolles, dans son livre des Peintres et Graveurs ^ nous transmis les noms des serruriers du xvii* siècle dont l'œuvre gravé était alors recherché des amateurs :

Dans l'Art du serrurier, avec Mathurin Jousse Didier Torner on loue, et Guillaume Lorrain, Nicolas de Jardins, Louche avec son parrain Pasquier de Focamberge, et Berton, et La Brousse.

Nous avons cité l'œuvre de Focamberge et celui de Mathurin Jousse. Didier Torner grava plusieurs dessins de serrurerie avec Guil-

question que de clefs, de frises, d'anneaux et d'entrées de serrures. Hugues Briseville, qui fit graver, en 1663, par Jean Bérain une série de modèles inventés par lui, ne s'occupe point encore de grands ouvrages * Il faut arriver à F. Tijou (1670) pour rencontrer, parmi ces documents si précieux au point de vue de l'histoire, des projets de portes, de couronnements et de grilles, et à Robert Davesne (1687) pour posséder un recueil de rampes d'escalier et de balcons^.

Toutefois, on peut considé rer que, dès 1640, on avait commencé à enclore de grands espaces découverts àl'aidede grilles monumentales. C'est, du moins, vers cette époque que fut posée, par ordre de Richelieu, celle qui protégea longtemps, sur le Pont-Neuf, la fameuse statue de Henri IV, dont les alentours étaient devenus un épouvantable cloaque ^ Le soin pris par le ministre de Louis XIII de faire enclore le monument élevé à la gloire du feu roi, semble d'au-

laume Le Lorrain. Quelques pièces signées de Nicolas de Jardins portent les dates de 1646 et 1649. Nous ne connaissons aucune planche de Louche, de Berton ni de La Brousse.

1. y oiv Diverses pièces de serruriers invantées par Hugues Briseville^ M* serrurier à Paris , et gravez par Jean Bérain^ àParis, chezN. Langlois.

2. Rampes d'eseaillier et balcons^ par Robert Dauesne, M' serrurier à Paris. Se vend chez l'auteur, rue Montmartre, proche la porte.

3. Une inscription commémorative enlevée sous la Révolution consacra le souvenir de cet acte mémorable. En 1662 cette grille fut complétée par l'Aide des Cérémonies Dupin et à ses frais.

Fig. 113. — Marteau de porte provenant du château d'Anet.

tant plus naturel, que Louis XIII portait le plus vif intérêt aux produits de la serrurerie. Jean Héroard, son fidèle médecin et l'historiographe de sa jeunesse^, nous le montre, en effet, à l'âge de dix-sept ans, mettant la main à l'outil et se plaisant aux travaux de la forge. Le sieur de Bellemaure, qui, en 1618, s'amusait à tracer son portrait^, écrit que le jeune roi « n'avoit point déplus familier divertissement es heures perdues qu'à fondre et forger ». Huit ans plus tard, Louis XIII accordait un logement au château de Saint-Germain et 300 livres de pension à François Toisonnier, « excellent serrurier », pour qu'il pût à son aise travailler « en serrures et pièces curieuses de son mestier », et en l'année 1639 il installait à Fontainebleau , dans le palais même, le serrurier Rossignol, chef d'une dynastie qui devait, pendant un siècle et demi, occuper ce poste de confiance. L'exemple du prince dut être suivi; cependant c'est seulement sous le règne de Louis XIV que l'on commença d'exécuter d'une façon courante ces grands et majestueux ouvrages de serrurerie qui sont l'honneur du XVII® siècle.

Nous savons, en effet, par Perrelle que la belle porte du château de Chaville, appartenant au chancelier Le Tellier, fut mise en place en 1660. Les Comptes des Bastimens du Roy nous apprennent, en outre, que la grille du Val-de-Grâce, «xécutée par les serruriers Mouchy et Malhérion, date de 1666. Quant à celle du château de Clagny, dessinée par Mansart, elle fut achevée en 1678, et celle du château de

i'ig. 114. — Entrée de serrure composée par Mathurin Jousse.

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