Journal de Jean Héroard^ t. II, p
2. Le Pourtraict du roy envoyé par le sieur de Bellemaure au S' de Mirecourt à Venise^ Paris, chez Pierre Chevalier, 1618.
Saint-Cloud, composée par l'architecte Girard en 1680. L'année précédente (1679), les serruriers Godignon et Dezeutres dit Picard avaient posé la grande grille de la Cour d'honneur de Versailles , et Luchet livrait la porte qui complète ce bel ensemble ^ Les majestueux travaux de serrurerie que Louis XIV fit exécuter dans sa résidence favorite, de l'année 1664 à Tannée 1680, c'est-à-dire dans un espace de seize ans, s'élevèrent à la somme considérable de 1,099,280 livres 4 sous 4 deniers. En outre l'en-
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Fig. 115. — Grrille de balcon au chiffre de Louis XIII et d'Anne d'Autriche, restaurée par M. Boulanger. (Palais du Louvre.)
tourage direct du roi était trop respectueux admirateur de toutes ses œuvres, pour ne pas imiter scrupuleusement ses fastueuses prodigalités. Le prince de Condé à Saint- Maur et à Chantilly, la grande Mademoiselle à Choisy, Colbert à Sceaux , Louvois à Meudon , s'inspirèrent de l'exemple du maître.
Hâtons-nous de. constater que le besoin de copier un aussi brillant modèle n'est point la seule explication qu'on doive donner à cette concordance de commandes , qui valurent à nos ateliers de serrurerie une activité précédemment inconnue. Avec la seconde moitié du xvii® siècle,
î. Luchet toucha pour ce travail 32,500 liv. {Comptes des Bastimens, coL 1153).
154 LA SERR.URERIE
une transformation radicale s'était opérée dans l'ordonnance et la disposition des habitations seigneuriales. Celles-ci, bien qu'elles eussent été, à partir de la Renaissance, reconstruites d'après des données relativement modernes, avec de larges baies laissant entrer partout l'air et le jour, avaient conservé des châteaux du Moyen Age une particularité très typique. Elles continuaient d'être isolées de toutes parts, de façon à éviter les surprises, et à pouvoir surveiller de loin toute approche suspecte. Elles étaient, de plus, entourées de fossés et de douves profondes qui en interdisaient l'accès. Au xvi° siècle, Fontainebleau, Chambord, Saint-Germain, Villers-Gotterets, avaient été édifiés d'après ce principe. Au siècle suivant, les architectes des châteaux de Richelieu, de Vaux -le -Vicomte, de Chaulnes, d'Ancy-le-Franc, de Louvois (près Rennes), avaient cru devoir suivre les mêmes errements. On comprend aisément que cette disposition rendait inutiles les grandes clôtures en serrurerie. Il fallut que ces habitudes héréditaires de crainte et de suspicion disparussent non seulement des mœurs, mais encore des traditions architecturales, pour que les longues travées de grilles pussent être couramment utilisées. Or cette importante révolution acheva précisément de s'accomplir aux environs de 1660.
Il semble qu'on eut alors un ardent désir de rattraper le temps perdu. Partout les grilles énormes se dressèrent, encadrées de pilastres robustes, accompagnées de portes superbes, elles architectes les plus éminents,les ornemanistes les plus célèbres ne dédaignèrent pas d'approvisionner nos vaillants serruriers d'admirables modèles. Ce fut Jules Hardouin Mansart qui dessina, pour le marquis de Louvois, la grille de Meudon. Celle du château de Saint-Maur fui demandée par le prince de Gondé à l'architecte Gitlard, Jean Marol composa celles du château de Maisons, et la grille du palais de Saint-Cloud fut exécutée sur les épures de Girard, architecte du duc d'Orléans Ce déploiement
considérable de serrurerie extérieure eut pour corollaire une recrudescence dans les travaux intérieurs, aussi grandioses d'aspect et plus soignés encore comme main-d'œu-
Fig. 116. — Grille du château de Maisons, dessinée par D. Marot (motif central).
vre. Parmi les serruriers illustres de ce temps dont les ouvrages nous sont connus, il convient de citer Simon De obel, qui confectionna les portes de fer de l'Escalier du Roi
et auquel on doit les balcons et appuis si remarquables qui garnissent les fenêtres de Versailles; Baron, qui exécuta la serrurerie de la bibliothèque de Louis XIV; Étinene Boudet, auteur des rampes de Trianon; Fordrin le père, Alexandre Legrand, Jean Potelet etGodignon, qui travaillaient aux appartements de Trianon et de Versailles; Poyart et Rossignol, tous deux occupés à Fontainebleau, Antoine Le Maître, au Palais-Royal et à la Bibliothèque; Gasté et Gabriel Luchet, au château de Clagny; Gilles de Bellin, qui, pour le compte de Michel Colbert, dessina et forgea en 1686 la grille du chœur de l'église Sainte-Anne au collège de Prémontré; P Denis, qui exécuta la grille de clôture de l'abbaye de Saint-Denis*, et enfin Domenico Cucci, qui enrichit le Louvre, les Tuileries, Versailles et Fontainebleau de fermetures incomparables. A côté de ces maîtres illustres et des beaux ouvrages dont on leur est redevable, il nous faudrait, pour être juste, mentionner les chefs-d'œuvre anonymes. Mais la liste en serait trop longue ; aussi nous bornerons-nous à citer la grille du chœur de Notre-Dame de Paris, dessinée par Robert de Cotte, dont Bonnard nous a transmis l'image, et qui, associée aux admirables stalles sculptées par Du Goulon, concourait à former un merveilleux ensemble. Enfin il faut réserver une mention toute spéciale aux deux portes du château de Maisons, qui ferment, au Louvre, la galerie d'Apollon et la salle des Antiquités romaines. Confectionnées par un serrurier inconnu, d'après les dessins de J. Marot, elles resteront comme l'éternel honneur de la serrurerie française au xvii^ siècle.
1. Guérard a donné une gravure de cette grille, qui fut mise en place en 1709.
Si la serrurerie d'art prit brusquement, sous Louis XIV, une importance que ni le Moyen Age ni la Renaissance n'avaient soupçonnée, cette importance toutefois n'approche pas de l'épanouissement merveilleux auquel nous assistons sous la Régence et sous le règne de Louis XV. Admirablement servie par le style contourné, à la fois souple et rocailleux, alors à la mode, et qu'on pourrait croire spécialement conçu pour bien faire apprécier les rares qualités du métal qu'elle met en œuvre, elle s'éleva à des hauteurs qui n'ont point été dépassées depuis, et l'on peut dire sans hésitation que le xviii® siècle, en sa première moitié, au moins, fut l'âge d'or de la serrurerie. Il suffit, en effet, de feuilleter les albums de Louis Fordrin*, étonnamment prodigues en motifs d'une richesse et d'une légèreté si caractéristiques, d'une rare élégance et d'une surprenante variété d'invention, ou mieux encore de contempler les grilles incomparables dont l'illustre Lamour encadra la place Stanislas à Nancy, pour être ébloui par la majestueuse beauté des œuvres de ce temps. Avec ces maîtres admirables, l'art du serrurier se transforma complètement. Les grands ouvrages du fer cessèrent d'être de purs travaux de défense plus ou moins ornés , pour devenir la décoration principale de places publiques, de palais, d'avenues.
Lorsque l'on étudie avec le soin qu'elles méritent celles de ces œuvres auxquelles le vandalisme des hommes et les injures du temps ont permis d'arriver jusqu'à nous, on est en quelque sorte contraint, par les beautés qu'on y décou-
1. Voir Nouveau Livre de serrurerie inventé et composé par Louis Fordrin, serrurier ordinaire du roy et de sa monnaye (à Paris, vers 1725).
vre, de partager l'enthousiasme que Lamour professait pour son art. « La serrurerie, écrivait-il*, embellit l'Utile. Elle a des parties pleines d'agrément, de délicatesse et de majesté. Elle est susceptible de toutes les formes. Elle a, quand elle le veut, l'énergie de la peinture et de la sculpture, la hardiesse de l'architecture, et toujours la solidité. Tout ce qui sort de ses mains devient monument. » C'est bien là, en effet, résumée en ses traits essentiels, l'impression que l'on ressent à contempler les ouvrages du grand artiste nancéen, et l'on trouve que Mercier ne faisait que rendre justice aux forgerons de son temps, quand il s'écriait^ : « Un serrurier est devenu parmi nous un artiste. L'art a travaillé le fer pour l'unir à l'architecture, et le fer est devenu aussi souple que le bois; on le tourne à volonté; on lui imprime la forme de feuillages légers et mobiles ; on lui ôte sa rudesse pour lui donner une sorte de vie. »
Hâtons-nous d'ajouter que les serruriers ne furent pas seuls à comprendre l'admirable parti qu'on pouvait tirer des travaux de la forge. Plus encore qu'au siècle précédent, on vit les plus féconds artistes, les sculpteurs les plus renommés, les architectes les plus illustres, prêter aux artisans du fer, pour l'exécution de ces grands ouvrages, un concours qui les aida singulièrement dans l'enfantement de leurs chefs-d'œuvre. Meissonnier et Oppenord furent des premiers à deviner les effets surprenants qui pouvaient naître de cette collaboration féconde. A leur exemple, Slodtz, dessinateur du cabinet du roi et statuaire, fournit au serrurier parisien Pérès le modèle de l'admirable grille de clôture destinée à l'entrée du chœur de la cathédrale de Bourges. Ce fut également Slodtz qui dessina pour Veyrens, dit Vivarais, serrurier à Corbie, les modèles des grilles fermant le chœur de la cathédrale d'Amiens.