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La servante

A Londres, dans un quartier des plus populeux de la Cité, on se pressait devant une grande affiche rouge, et chacun faisait ses commentaires à haute voix.

— C'est une horreur ! disait une petite femme pâle et nerveuse. La police devrait défendre de pareilles monstruosités !

— Pourquoi ça, reprenait un gros garçon à mine réjouie ; si ça ne vous amuse pas, vous n'êtes pas forcée d'y aller. Mais faut pas décourager les autres.

— Je veux m'en aller... J'ai peur de la bête!... Je veux m'en aller ! Maman ! maman ! Je veux maman !

Et là foule dut livrer passage à une jeune bonne, toute rouge de contrariété, et qui aurait volontiers corrigé l'enfant qu'elle avait sur les bras, dont la sotte

frayeur la privait de conterapler à loisir cette affiche si pleine d'attraction.

Sur un fond rouge se détachaient en noir des lettres de cinquante centimètres de hauteur. Scarlos était le nom qu elles jetaient à la foule ébaubie. Scarlos! Ce n'est pas tout: sous ce nom magique, l'affiche montrait une cage immense dans laquelle un lion non moins immense rugissait ! Le dessinateur, avait prêté à ce fauve des molaires et des incisives tellement longues , que la nature , confuse de sa parcimonie envers le roi des déserts, devait se voiler la face. Mais l'effet n'en était que plus saisissant. A la porte de la cage, on voyait un parfait gentleman irréprochablement ganté, le bouquet à la boutonnière, son chapeau, sa cravache à la main, le sourire aux lèvres, Scarlos le dompteur ! car c'était lui! Scarlos, un Apollon en habit, qui depuis huitjours révolutionnait la froide Albion par son audace, son courage et sa surhumaine beauté. Ses biographies, qui se vendaient partout, lui donnaient l'Espagne pourpatrie, un morceau de roche creusé pour berceau, la fleur parfumée du thym pour coussinière, une chèvre sauvage pour nourrice, les brûlantes ardeurs du soleil pour couver et féconder son âme de feu ; puis la femme d'un contrebandier pour veiller sur le tout. A cinq ans Tenfant avait été emmené par une grande dame espagnole qui l'avait fait élever et instruire. Sa protectrice n'avait eu qu'à se louer de lui : à dix-huit ans, il sortait du lycée dans les premiers. Son éducation était aussi complète que possible. Mais le jeune homme

avait conservé de sa première enfance un grand désir de liberté ; il ne rêvait que voyages, aventures, indépendance !

Son rêve ne tarda pas à se réaliser : sa bienfaitrice mourut subitement, sans avoir pris aucune disposition à son égard, ce qui fît que les collatéraux mirent notre pauvre Scarlos à la porte sans plus de façon. Il en prit assez bien son parti, car il étouffait dans les salons. Il alla trouver un ami de sa protectrice, un capitaine de vaisseau, dont le navire allait en Algérie. Il fut admirablement accueilli par ce brave marin. Le capitaine lui remit une lettre de recommandation pour un banquier d'Alger. Cette lettre contenait une traite de cinq mille francs, que ce véritable ami priait Scarlos d'accepter, libre à lui de les rendre avec les intérêts, lorsqu'il aurait fait fortune, ce qui ne pouvait pas manquer d'arriver. Mais le sort a de singulières bizarreries ; tous les dons précieux, que la nature s'était complu à réunir en lui, tout cela ne devait aboutir qu'à former un dompteur de bêtes fauves !

Nous retrouvons Scarlos, six ans plus tard, à Rome où il produisait un effet immense. On ne parlait que de lui, il inspirait des passions folles ; mais Scarlos semblait n'aimer que ses lions, jusqu'au jour où il s'éprit d'une belle patricienne, qui l'aima assez pour quitter sans regret et sans remords sa famille, son rang, sa patrie! Ils étaient venus cacher leur bonheur à Londres, où ils menaient une vie très luxueuse quoique retirée ; mais, après une année, la jeune femme mourut en donnant le jour à une fille... Scarlos pleura

comme il avait aimé : ce fut grand. Il informa la famille de sa femme de la perte qu'il venait de faire et de la naissance de la petite Diane. La famille lui envoya sa malédiction, avec défense de jamais prononcer son nom, ne voulant avoir rien de commun avec un saltimbanque.

Scarlos vendit la résidence où il avait été si heureux, et retourna à ses lions, les trouvant plus sociables que les hommes. Il reprit son dur métier, recommença la vie nomade et aventureuse : le saltimbanque voulait faire une dot royale à la fille de la patricienne. Mais n'anticipons pas sur les événements, laissons la biographie, et revenons à la grande affiche rouge qui représentait le lion et Scarlos, puis la petite Diane avec son croissant sur la tête, ses flèches et son carquois, mignonne créature qui faisait frémir l'assemblée, en entrant avec son père dans la cage du fauve ; on était terrifié en voyant cette enfant de cinq ans à peine, venant offrir^ sans la moindre frayeur, sa jolie tête bouclée, à la gueule béante du lion, que son charme enfantin semblait dominer.

Donc, le soir de ce jour, où la foule se pressait à ce spectacle, un homme d'une cinquantaine d'années , tout vêtu de noir , portant un chapeau à larges bords, se promenait de long en large devant le théâtre, et semblait attendre quelqu'un qui ne venait pas;, de temps en temps il tirait sa montre, puis regardait avec inquiétude le ciel qui s'assombrissait de plus en plus ; le temps était lourd, orageux; des éclairs de chaleur déchiraient les nues.

— Enfin! c'est vous, Antoine, dit le promeneur à un domestique qui arrivait au pas de course.

— Pardon, monsieur Dixonn ; mais je ne trouvais pas vos jumelles, et comme je ne pouvais pas les demander à madame...

— Eh bien? dit avec impatience M. Dixonn.

— Je suis allé chez M. Gokerett lui emprunter les siennes, reprit Myckes en montrant l'étui ; de plus, j'ai pris un manteau pour monsieur; ce ne sera pas de trop pour rentrer ce soir, il doit faire une chaleur terrible là-dedans.

— Vous avez les billets?

— Oui, monsieur.

— Alors entrons. Ce doit être commencé depuis longtemps.

Deux minutes après, M. Dixonn prenait place dans sa stalle réservée, tandis que Myckes s'arrangeait d'un tabouret.

M. Thomas Dixonn est un homme de cinquante ans, d'une complexion délicate ; sa tête est fine, son front vaste , ses yeux beaux ; son nez est droit avec des narines dilatées, sa bouche bien dessinée, ses lèvres un peu fortes dénotent la bienveillance ; l'ovale de son visage est des plus réguliers, il est de haute taille, ses gestes sont arrondis et onctueux; sa main est soignée comme celle d'une femme, sa voix est caressante, il est réputé comme le Révérend le plus éloquent d'une ville à quelques lieues de Londres que nous appellerons Kill-house. Dans la famille Dixonn, qui date de très loin, on est, de père en fils.

ministre anglican ou docteur en médecine : jamais

un Dixonn n'a failli à son mandat.

Antoine Myckes est, à quelques mois près, du même âge que son maître. Grand, fort, il 'a le teint coloré, de bons gros yeux à fleur de tête, une bouche bien fendue et bien meublée, la figure ronde, l'oreille grande, le cheveu crépu et grisonnant, le nez épaté. Les Myckes sont, de père en fils, serviteurs dans la famille Dixonn ; ils y ûaissent, ils y meurent : si la devise des Dixonn est humanité, celle des Myckes est fidélité , dévouement ; ils sont, dans leur modeste condition, aussi infaillibles que leurs maîtres!

Mais, on roule sur la scène une cage en fer ; voici le lion qui, d'abord ébloui par les lumières, cligne des yeux puis finit par regarder fixement cette foule anxieuse qui le contemple avec terreur. Petit à petit ils s'habituent l'un à l'autre ; alors le fauve arpente sa cage, sa queue frappe les barreaux, son corps nerveux ondule ; on dirait qu'il s'échappe du feu de sa crinière ; avec sa large patte il ébranle sa prison, au grand effroi des femmes.

La chaleur est accablante ; toutes les poitrines sont serrées, tous les cœurs haletants. Scarlos paraît, il salue le public avec une grâce parfaite ; toutes les lorgnettes sont braquées sur lui ; un murmure d'admiration parcourt la salle : il est impossible de réunir plus d'élégance, de virilité, de beauté plastique ; il est si calme, si sûr de lui, que peu à peu le malaise qui s'était emparé de la foule à l'aspect du bon rugis-

sant se dissipe pour faire place h une extrême curiosité.

En apercevant le dompteur, le lion s'est blotti dans un angle de sa cage. Scarlos a ouvert la première porte de fer, et il la referme avec soin ; le voilà dans la logette, une seule porte le sépare du fauve, il franchit ce dernier rempart, il entre dans la cage. Pour toute arme sa cravache. Le lion est toujours immobile.

— Debout, Siva! crie le dompteur, d'une voix vibrante.

Le lion se redresse et d'un bond vient s'arcbouter l'échiné contre la paroi de la cage qui fait face au dompteur, la crinière hérissée, ses yeux lancent des éclairs, il est terrible et superbe ; debout sur ses pattes de derrière, il domine Scarlos, qui serait perdu si les énormes pattes du fauve, qui frappent dans le vide, s'abattaient sur lui ! Le dompteur croise ses bras sur sa poitrine et regarde fixement le lion qui ne peut supporter la puissance magnétique de ce regard et lui, si menaçant tout à l'heure, se couche en rampant devant l'homme, qui sourit. La foule éclate en applaudissements, pendant que Scarlos passe la main sur les oreilles du fauve couché à ses pieds et murmure doucement :

— Là! làLGaro mio, chè avetc?... Ah! oui, l'orage, Povero!...

Puis il étend le bras armé de la cravache, afin que le lion saute par-dessus ; mais l'animal détourne la tête, recule et gagne en rampant l'angle de

la cage où il s'est déjà blatti ; une fois là, il cache sa tête sous son flanc, on n'aperçoit plus que sa large crinière. Scarlos s'approche et touche de sa cravache le lion qui, d'un bond, gagne un autre angle, évitant le regard du dompteur. Mais celui-ci le rejoint, le saisit parla crinière, plonge ses yeux dans les siens, le contraint à sauter une fois, deux fois, dix fois, à la grande satisfaction des spectateurs ; puis il ouvre l'énorme gueule du lion, et y pose sa tête comme il l'aurait posée sur un. coussin moelleux ; l'animal, soumis, ne donne plus aucun signe de colère.

On voit alors arriver sur la scène un cerf enrubanné, servant de monture à une toute petite Diane chasseresse, jolie, mignonne, qui n'est autre que la fille de Scarlos ; elle s'arrête devant la cage, saute à terre, rend la liberté au cerf qui repart comme un trait, puis elle frappe à la porte avec le bout de l'arc qu'elle tient à la main.

Dès ce moment Scarlos n'a plus d'yeux que pour son enfant ; il tire le verrou de la première grille, passe dans la logette et ouvre la porte, prend la petite dans ses bras.

Le lion s'est tranquillement couché, son énorme tête appuyée sur ses deux pattes de devant, les yeux à demi clos. Scarlos a embrassé sa fille, puis l'a posée à terre ; celle-ci secoue sa petite tunique pailletée, rejette en arrière les boucles de ses cheveux bruns, entre dans la cage et va droit au lion.

Mais un rugissement terrible parti des entrailles du fauve fait bondir le dompteur jusqu' au Hon qui s'est

redressé furieux ; il a renversé l'enfant et semble défier le père! Une lutte horrible s'engage : la douleur, la rag« doublent les forces du dompteur ; il parvient à enlever sa fille évanouie, la tient en l'air du bras gauche, et du droit maintient le lion. Le barnum, les domestiques courent sur la scène, ébranlent la cage, et, dans leur trouble, ne peuventparvenir à trouver le verrou de la première porte ; d'autres arrivent armés de piques, de pistolets et de carabines.

— Ne tirez pas, hurle Scarlos, l'enfant! prenez l'enfant!

Les spectateurs affolés s'étouffent pour sortir ; les femmes jettent des cris perçants, d'autres s'évanouissent; c'est une confusion indescriptible. Mais un homme est près de la cage dont on vient enfin de tirer les verrous, et saisit l'enfant que lui tend la main défaillante de Scarlos. Antoine Myckes, car c'est lui, passe la petite à M. Dixonn qui arrive à son tour. L'exemple de ces deux hommes de cœur est suivi par d'autres qui apportent leur aide pour sauver le malheureux dompteur ; mais le lion, arrivé au paroxysme de la fureur, excité par la vue du sang que perd Scarlos, et sentant qu'on va lui arracher sa proie, se dresse en profil et, d'un violent écart, se jette sur la porte qui s'ouvre du dedans et la tient fermée en s'arc-boutant contre elle ; certain qu'on ne peut plus lui ravir sa victime, il s'acharne sur elle, et de ses griffes tranchantes lui laboure les flancs; un coup de feu part puis cinq autres presque à la fois ! Le lion pousse un rugissement terrible, tourne sur lui-même et tombe comme une masse, étreignant

toujours de ses pattes clo devant le corps inerte du dompteur qui n'est plus qu'un lambeau de chair pantelante.

On ne voit du lion que sa croupe monstrueuse d'un roux jaunâtre ; à la tension et aux tressaillements des muscles de ses reins, aux râlements qui s'échappent de sa gorge, on devine qu'il fait de violents efforts ; mais ne pouvant parvenir à se redresser il s'accroupit sur sa proie et tourne ses yeux sanglants vers les spectateurs comme pour les défier.

Décidément la petite femme pâle qui lisait l'affiche avait raison : c'est une horreur, la police devrait défendre de pareilles monstruosités.

— Monsieur le constable, je prends cette pauvre petite fille sous ma garde, jusqu'à ce que sa famille la réclame ; je suis pasteur et m'appelle Thomas Dixonn, je me tiendrai à votre disposition pour les formalités à remplir.

Le constable, tout ému, car il a assisté à Thorrible scène que nous venons de décrire, ne peut que s'incliner en disant :

. — Partout 011 il y a du bien à faire, on est sûr de vous trouver, monsieur Dixonn ; j'aurai l'honneur de vous informer de tout ce qu'il adviendra.

Le pasteur sauta dans un cab, fît signe à Myckes de prendre place à son côté ; la petite Diane, toujours sans connaissance, fut enveloppée dans le manteau du Révérend.

Arrivé à Gharing-cross, le premier soin de M. Dixonn fut de demander le médecin de la gare, afin de s'assurer de l'état de l'enfant. Grâce aux soins intelligents du docteur, la petite reprit connaissance et demanda à grands cris son père. M. Dixonn la calma

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de son mieux, en lui disant que son père viendrait la chercher le lendemain, que jusque-là il fallait être sage et tranquille, parce que si elle était malade, il ne pourrait l'emmener avec lui. La pauvre petite se mit à pleurer silencieusement, but tout ce qu'on lui donna à boire, se laissa frictionner avec de l'arnica ; puis on l'enveloppa à nouveau et l'on prit le train.

Arrivé chez lui, M. Dixonn fit dresser un lit pour l'enfant dans sa chambre, et ne la quitta pas delà nuit qui fut affreusement agitée. Au petit jour, Antoine Myckes courut chercher le docteur Gokerett, qui ne put que constater une grosse fièvre. Cet état dura deux jours entiers ; le troisième, le médecin crut reconnaître les symptômes de la fièvre cérébrale, et ne laissa pas grand espoir au Révérend ; mais lui ne perdit pas courage, disant que le Seigneur qui avait permis qu'elle échappât à la dent du lion, avait certainement des vues sur cette petite fille, et ne permettrait pas à la mort de faucher cette fleur en bouton. Cet avis entièrement partagé par Antoine rendit infatigables ces deux dévouements, qui firent tant et si bien qu'ils sauvèrent l'enfant.

Pendant que la pauvre petite gisait sur son lit de souffrance, voici ce que le constable écrivait au pasteur :

« Monsieur le Révérend,

» On a donné ce matin la sépulture aux restes de ce » malheureux Scarlos. J'ai fait appeler le barnum

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)) Blumfeld, lequel m'a déclaré ne savoir du passé du » dompteur que ce que disent ses biographies. Quant » aunom de famille de la femme, il l'ignore absolument. » Je lui ai demandé s'il voulait se charger de l'enfant. » — Gela m'est impossible, m'a-t-il répondu, je n'en » ai ni le temps, ni les moyens. J'ai avancé 1,000 dol- » lars à M. Scarlos deux jours avant la catastrophe, » et comme il était très joueur, il ne doit plus rien en » rester. De plus, j'ai payé les frais de l'enterrement, )) je crois avoir fait grandement ma part. C'est une » affaire désastreuse pour moi ! — Il se répandit en- » core en plaintes de toutes sortes, après quoi, il prit » congé. Je fis alors insérer dans le Morning Post et » dans le Times une note relative à l'enfant, donnant » votre nom, votre adresse, afin qu'on pût la réclamer » dans le plus bref délai, invitant les membres de la » famille à se rendre ici pour la levée des scellés. » Voilà, monsieur le Révérend, oh en sont les choses. » Aussitôt qu'il se produira un nouvel incident, j'au- )) rai l'honneur de vous en informer. Veuillez, en at- » tendant, agréer l'assurance de mon profond respect.

» WILLIAM SPEGH. ))

M. Dixonn reprit sa tâche de garde-malade, qu'il accomplit avec un rare bonheur. L'enfant était si douce, si obéissante, si reconnaissante des soins qu'on lui prodiguait, qu'elle gagnait le cœur de tous ceux qui l'approchaient; il n'était pas jusqu'à Gudule, la cuisinière, peu tendre de sa nature, qui ne s'informât avec intérêt de l'état de la petite.

Un matin, le facteur remit une lettre timbrée du Yorkshire ; elle était de madame Dixonn, et voici ce que lut le Révérend :

^( Mon cher mari,

» Je lis dans le Times que vous avez recueilli )) l'enfant d'un dompteur de bêtes féroces, d'un » acteur ou d'un saltimbanque ! que sais-jc ! Je » tombe de mon haut en songeant que vous, le » Révérend Thomas Dixonn, au mépris du carac- )) tère sacré dont vous êtes revêtu, avez pu vous » commettre en pareil lieu. Je vous le dis en vérité, » il n'y a pas bonne action quand il y a scandale ! » C'est là votre fait: réfléchissez!... Moi, je prie le » Seigneur de me donner la force d'accomplir le pé- » nible devoir que sa volonté m'impose ici. Ma tante » est toujours dans le même état, ni mieux, ni plus mal; » cela peut durer encore longtemps. Elle a manifesté » plusieurs fois le désir de revoir mon frère Ruttvenn ; » j'ai beau lui dire qu'il est en Chine, au Japon, » elle n'en veut rien croire ; elle me fait écrire » lettre sur lettre. J'adresse ces missives dans toutes » les capitales du monde, pendant que ce nouveau » Juif errant parcourt probablement les pampas ou » les mers inconnues à l'administration des postes ; » enfin il en sera de cela ce que le Seigneur daignera » vouloir. Je vois avec une peine très vive que ma » tante ne se préoccupe pas assez de l'autre vie î Elle » est encore attachée aux mesquines choses d'ici-bas.

» Et ses serviteurs, c'est une pitié! Je vous assure » que mon cœur saigne en voyant combien l'obser- » vance du saint jour du dimancnS^^st négligée. J'y » remédie autant qu'il est en mon pouvoir. Oh! ces » catholiques !

» Voilà bientôt un mois que je suis éloignée de ma » maison. Quand me sera-t-il permis d'y revenir? je )) l'ignore. Veillez, je vous prie, à ce que la lessive soit » faite en son temps.

» J'ai reçu une lettre de notre fils Georges : il est » en plein examen, le cher enfant ! Que le Seigneur b^- » nisse ses études, et qu'il vous ait toujours en sa » sainte gardé : c'est ce que lui demande instamment » celle qui devant lui est votre compagne pour la » vie.

» GERMAINE DIXONN. ))

Les premières lignes de cette lettre attristèrent le Révérend, les dernières lui rendirent toute sa sérénité : sa femme ne devant pas revenir de sitôt, il respira plus librement. Non pas que le ménage Dixonn vécût en mauvaise intelHgence, loin de là! Le pasteur était un homme si juste, si bon, si conciHant, que Belzébuth lui-même se serait amolli à son contact, et madame Dixonn était ce qu'on est convenu d'appeler une femme de grand mérite! Chaste épouse, excellente mère, parfaite ménagère, ponctuelle en toute chose ; il ne manquait à toutes ces qualités que le charme, ce pur rayon d'en haut, qui agrandit et illumine tout ce

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qu'il reflète. Au physique comme au moral, madame Germaine Dixonn était tout d'une pièce, taillée dans le roc, comme une belle statue que le sculpteur aurait ébauchée et dont il aurait omis de modeler et d'adoucir les contours.

Grande, brune, des yeux noirs assez beaux, mais durs ; le nez droit, les lèvres minces et pâles, la figure longue, le teint mat, la taille plate, les pieds et les mains aristocratiques, la tournure raide ; à vingt ans on avait dit qu'elle serait belle à trente, à trente ans qu'elle avait dû être belle à vingt ; à trente-cinq ans on ne parlait plus que de son mérite.

Il était impossible de voir une maison mieux tenue que la sienne, des parquets plus brillants, des armoires plus en ordre, une batterie de cuisine plus étincelante ; mais tout cela était guindé, froid comme la maîtresse de la maison. Reine dans son intérieur, elle taillait, rognait à sa guise ; tout pliait sous sa loi, jusqu'au bon M. Dixonn qui, ainsi que le roi Louis XII, disait en soupirant : il faut bien payer la chasteté des femmes.

D'une dévotion austère, néghgeant souvent le fond pour la forme, madame Dixonn était vindicative et manquait absolument de charité ; mais elle se serait crue perdue aux yeux du Seigneur, si elle ou les siens avaient manqué à la stricte observance du dimanche : son fils, qu'elle aimait aussi tendrement qu'elle pouvait aimer, aurait pu être malade à mourir ce jour-là, qu'elle n'aurait pas permis qu'on fît du feu pour lui préparer une tisane quelconque. De plus, madame Dixonn

était persuadée que Dieu l'avait dans une estime particulière, et que toute créature qui la contrecarrait, ou qui ne rendait pas à son mérite un hommage éclatant, devait en recevoir le châtiment et la peine.

Ces qualités, ces défauts, ces partis pris, formaient un ensemble qui ne faisait pas précisément le bonheur du Révérend ; mais sabonté était telle, qu'il s'accommodait de tout, quoique son âme tendre et aimante ne trouvât pas grande pâture dans l'intérieur glacial que lui faisait sa compagne ; jamais une plainte, un reproche ne montait de son cœur à ses lèvres, évitant toute discussion, faisant le sacrifice de ses goûts, de ses aspirations à celle qui était la mère de son Georges, ce fils bien-aimé sur la tête duquel il plaçait toutes ses espérances. Mais ce fils était loin, il faisait ses études, il voulait se consacrer à l'humanité et, pour ne point faillir à sa race, il voulait être médecin. Son amour pour l'étude, sa force de caractère promettaient, malgré son jeune âge, un sujet remarquable.

Il ne faut donc point s'étonner si la venue de la petite Diane fut, dans le ciel gris du bon M. Dixonn, comme un doux rayon de soleil! Puis l'enfant à qui on a sauvé la vie, ce petit être si abandonné, si charmant, qui se blottit en un coin de votre cœur, discrètement d'abord, il est si petit et votre cœur est si grand, il est si faible et vous êtes si fort! Vous ne vous méfiez pas de lui, peu à peu il gagne du terrain, si bien qu'un beau jour ce charmant despote règne en maître dans ce cœur où la pitié s'est changée en tendresse. —

Mirage divin! Si l'enfant a besoin de vos soins, vous avez besoin de son sourire ; pour vous commence la paternité de l'âme qui n'est pas moins vivace que l'autre.

Voilà dans quelle situation d'esprit se trouvait M. Dixonn, lorsque le constable l'invita à venir à Londres au nom de la petite Diane, pour assister à la levée des scellés apposés sur les malles de Scarlos.

Hélas! on ne trouva dedans que du linge, des vêtements, paslamoindre valeur, pas le moindrepapier établissant l'identité du père et derenfant.Quelqueslignes relatives à Diane furent encore insérées dans le Times et n'amenèrent aucun résultat. Je me trompe, elles amenèrent une nouvelle lettre de madame Dixonn annonçant la mort de sa tante et, sous peu de jours, sa rentrée dans sa maison, où sa présence commençait à être indispensable !

Cette lettre laconique était grosse d'orage. Le pasteur le sentait, car il lisait entre les lignes. Il passa la main sur son front pour chasser les tristes pensées qui l'assiégeaient, puis il appela Diane qui jouait dans le jardin. L'enfant accourut, il la prit dans ses bras :

— Ma mignonne, lui dit-il, serais-tu contente d'avoir de petites compagnes pour jouer avec toi ?

Diane le regarda avec ses grands yeux étonnés.

— Vous avez donc d'autres petites filles?

— Non; mais je te mettrai en pension. Là, on t'instruira, ce qui ne t'empêchera pas de jouer avec des enfants de ton âge.

Elle réfléchit un moment :

— Est-ce que je n'ai pas été sage? reprit-elle, pendant que de grosses larmes lui montaient aux yeux et que son petit cœur se gonflait.

— Oh ! si, reprit le pasteur tout ému.

— Pourquoi alors ne voulez-vous pas me garder jusqu'au retour de papa Scarlos? Je n'aime que lui et vous, je ne veux pas vous quitter, vous êtes si bon que mon papa ne voudra pas vous quitter non plus, nous resterons toujours ensemble; j'aime bien mieux cela que la pension des petites filles.

— Mais, chère enfant, il faudra bien y aller pour apprendre à lire, à écrire.

— Non, non ! je ne veux pas vous quitter, jamais, jamais !... Et les petits bras de Diane se cramponnèrent à son cou, et tout son corps se mit à trembler.

— Écoute, ma chérie, et comprends-moi, dit le pasteur, en caressant la jolie tête brune de l'enfant. Madame Dixonn va venir, tu sais, la dame dont le portrait est au salon ?

— C'est votre maman ?

— Non, c'est ma femme; de plus, c'est la maîtresse ici; tout le monde lui obéit, à commencer par moi.

— Elle a l'air méchant... Je ne l'aime pas.

— Tais-toi, mon enfant, ne parle pas ainsi. Madame Dixonn est un peu sévère; mais, si tu es sage et gentille, elle t'aimera, surtout en voyant combien je t'aime. Seulement, il est plus que probable qu'elle voudra que tu ailles en pension. Il faudra obéir sans pleurer, ma mignonne. Regarde mon Georges, dont

tu trouves le portrait si joli : c'est mon fils chéri ! Sa maman a voulu qu'il aille au collège, c'est ainsi qu'on nomme la pension des garçons ; eh bien, il y est allé sans chagrin, parce que c'est nécessaire, indispensable. Je vais le voir souvent, comme j'irai te voir, et je t'assure qu'il est très content. Maintenant, va jouer, mon enfant, amuse-toi, cours, jouis de ton reste, pauvre trésor!

Diane retourna tristement au jardin; elle ne se rendait pas bien compte de tout ce que lui avait dit M. Dixonn; mais instinctivement, elle avait peur delà dame au portrait ; elle pleurait sans savoir au juste pourquoi.

Le pasteur regarda l'enfant s'éloigner.

— Il est impossible que Germaine reste insensible devant tant de grâce, de gentillesse et d'abandon.

Il secoua la tête en disant :

— Non, elle ne voudra pas me causer cette douleur !

Puis, il appela Antoine Myckes, et le prévint du retour prochain de madame.

: — Que tout soit prêt pour son arrivée, afin qu'elle n'ait pas le plus petit reproche à adresser à l'un de vous.

Et il s'éloigna. Antoine ramassa les joujoux épars de l'enfant en murmurant :

-^ C'était à prévoir... C'est égal, nous étions bien heureux depuis trois mois ! Puis il alla transmettre la nouvelle à Gudule la cuisinière, qui se mit aussitôt à fourbir ses casseroles, à Sham le jardinier, qui ratissa

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ses allées; lui-même chaussa sa brosse, et fit reluire la maison du haut en bas.

Le soir, à l'office, il ne fut question que de la figure qu'allait faire madame en voyant la petite.

— Je suis bien sûre que cela ne lui plaira pas, dit Gudule.

— Elle est si gentille ! reprit Myckes.

— Oui, mais c'est une enfant, elle touche à tout, ses jouets traînent dans tous les coins, elle piétine dans les allées, elle arrache les fleurs ; on peut permettre ces choses à une enfant à soi, mais à une petite abandonnée, jamais ! Je connais madame, et je suis certaine que ça n'ira pas. Du reste, il n'y a qu'à regarder M. Dixonn : depuis la lettre de sa femme, ilest triste ; au lieu de se réjouir de son retour, je crois. Dieu me pardonne ! qu'il s'en afflige !...

Deux jours après, le pasteur et Antoine étaient à la gare ; on entendait le sifflet de la locomotive : le train arrivait. Madame Dixonn, emmitouflée dans ses fourrures,— nous étions au commencement de novembre — apparut à la portière que Myckes ouvrit aussitôt. Elle tendit sa main au Révérend sans que sa froide figure exprimât le moindre sentiment de plaisir, remit son bulletin de bagages à Antoine, prit le bras de son mari, et tous deux se dirigèrent vers leur demeure qui n'était pas éloignée.

Pendant le trajet madame Dixonn raconta la mort de sa tante, le regret qu'elle avait eu de ne point revoir son neveu Ruttvenn, le désir exprimé par elle que son enterrement se fît sans bruit, sans faste, accom-

pagné seulement des gens de sa maison, voulant que tout ce qui se dépense en pareil cas fût distribué, en son nom, aux pauvres familles du comté.

M. Dixonn écoutait sa femme, mais son esprit était ailleurs : il pensait à la petite Diane et, malgré lui, son cœur se serrait.

Arrivés devant la maison, Sliam ouvrit la grille. D'un rapide regard madame Dixonn inspecta le jardin qui avait été soigné à son intention. Elle entra dans la maison où Gudule l'attendait pour lui offrir ses services et l'aider à quitter son manteau de voyage. Madame Germaine passa dans sa chambre pour changer de vêtements. Ce soin terminé, Antoine vint l'avertir que le dîner était servi.

Elle entra dans la salle à manger et voyant trois couverts :

— Il y a donc un invité? fit-elle d'un air contrarié.

— Non, madame, répondit Myckes.

— Alors, pourquoi?... mais elle n'eut pas le temps d'achever sa phrase.

M.Dixonn paruttenantla petite Diane dans sesbras.

— Voilà, ma chère Germaine, notre convive...

— Qu'est-ce que cette enfant, reprit-elle en regardant son mari avec stupeur; ce n'est pas, je pense, la fille du montreur de bêtes?...

— C'est elle, reprit M. Dixonn, en regardant sa femme bien en face. Germaine, je vous en prie, recevez cette enfant avec bonté. J'ai promis à Dieu dfj l'élever dans ma maison.

Le visage de madame Dixonn se couvrit d'une rougeur subite ; d'un geste impérieux elle fit signe à Myckes de sortir ; puis s'avançant de deux pas vers son mari :

— Je me demande, monsieur, si vous jouissez de toute votre raison? Vous voulez que, moi, j'élève dans ma maison cette enfant issue de gens dégradés, et si visiblement châtiés par Dieu? Vous croyez être agréable au Seigneur en prenant cette petite que sa colère a condamnée comme tous les siens? Laissez passer la justice céleste, n'entravez pas les vues du Tout- Puissant, si vous ne voulez point attirer sur cette maison la malédiction d'en haut !

— Mais quel Dieu cruel servez-vous donc, Germaine? Ce n'est pas celui des chrétiens qui est tout amour et charité.

— Trêve de prêche, je vous prie ; j'ai vécu et je vivrai toujours selon la loi de Dieu ; j'ai fait jusqu'ici de ma maison un sanctuaire où son nom est respecté et redouté ainsi qu'il doit l'être, et je n'irai pas souiller ce passé par l'admission de cette bohémienne ! croyezmoi, monsieur, ne mettez pas cette créature entre nous, elle ne peut amener que la discorde.

— Germaine, je vous en prie, ne me poussez pas à bout, reprit M. Dixonn, les yeux remplis d'éclairs. Votre religion vous défond d'admettre ce pauvre petit être dans notre intérieur; ma religion, à moi, m'ordonne de la sauver, de la protéger; je ferai mon devoir d'homme et de pasteur, et puisque votre cœur est trop sec pour trouver une parcelle de pitié en faveur

de cette enfant abandonnée... Oh ! tenez, Germaine, ne me laissez pas vous dire des choses si dures ! Jetez un regard de compassion sur elle, voyez sa faiblesse, son doux visage, ses yeux remplis de larmes qui vous implorent, écoutez sa voix, la pauvre petite serait si heureuse de vous donner le nom de mère ! Germaine se recula avec dégoût en s'écriant:

— J'aimerais mieux qu'un chien m'appelât sa mère ! M. Dixonn pâlit affreusement ; il posa l'enfanta terre.

La petite alla se blottir dans un coin, tout affolée de peur.

— Madame, je vous ai priée, implorée ; maintenant j'ordonne! Je suis le maître, vous l'oubliez trop! Je vous commande de donner à cette enfant la protection qu'une femme, lorsqu'elle n'est pas sans entrailles, ne saurait refuser à l'enfance.

Germaine ne desserra pas les dents ; elle regarda froidement son mari, gagna la porte, rentra dans sa chambre où elle s'enferma.

Une fois seul, M. Dixonn tomba sur une chaise et éclata en sanglots .

— Ne pleurez pas, mon bon ami ; allons retrouver papa Scarlos ; laissons cette méchante dame qui nous fait peur, disait la petite Diane en essuyant les larmes du pasteur avec le bout de ses jolis doigts roses. Elle lui faisait tant de caresses mignonnes, que le pauvre homme pleurait et souriait à la fois.

— Chère petite, murmurait-il, on me fait souffrir à cause de toi; mais ne crains rien, je ne faillirai pas à mon devoir; tu seras ma joie, ma consolation; ton âme

aimante me paiera au centuple ; je t'étèverai dans l'esprit du Seigneur ; car c'est lui qui m'a mis au cœur cette tendresse paternelle qui te place à côté de mon Georges. Oui, tu es l'enfant bénie, la colombe de l'arche ; tu es la flamme qui réchaufl'era ma vieillesse. Je te dois les seuls moments heureux que j'ai goûtés depuis le départ de mon fils. Te repousser! mais c'est delà démence! Et cela, au nom du Seigneur! Mais c'est un blasphème ! Peut-on dénaturer ainsi la religion du Christ! c'est au nom du Dieu martyr qu'elle veut te jeter dehors.

Myckes vint demander si l'on pouvait servir.

— Voyez madame qui est chez elle.

Antoine revint aussitôt disant que madame voulait être servie dans sa chambre.

La petite fut adorable de tendresse, et quand le sommeil eut clos sa paupière, M. Dixonn était, sinon consolé, du moins calmé.

Lorsque Diane fut couchée, il écrivit la lettre suivante :

« Germaine,

» Vous n'avez pas voulu m' entendre, et pour la )) première fois depuis que nous sommes mariés, j'ai » dû invoquer mon autorité de chef de maison. Il » m'en a coûté beaucoup, croyez-le bien ; mais vous » m'y avez obhgé par votre emportement et la du- » reté des sentiments que vous exprimiez. La colère » est mauvaise conseillère; sous son influence on juge

^) mal. Quelques heures se sont écoulées depuis notre » regrettable entretien, je viens à vous et je me dis )> que moi, faisant le premier pas, la mère de mon » Georges fera le second, que nos deux mains sejoin- » dront dans une étreinte cordiale, et que tout nuage )) se dissipera entre nous. Me suis-je trompé? Quant » à la pauvre petite qui est la cause involontaire de » notre différend, ne la condamnez pas avant dem'avoir » entendu.

» Ce petit être, cette enfant, a droit à votre pitié » et, lorsque vous la connaîtrez mieux, à votre affec- » tion! Quant à moi, elle m'a pris le cœur, elle est si )) douce, si aimante, si soumise ; laissez croître ce joli » arbrisseau, Germaine, et notre maison, si grande » depuis le départ de notre fils, retrouvera sa gaieté! » Puis, disons-nous que tout ce que nous ferons pour )) l'orpheline, Dieu le rendra à notre Georges.

» Aidez-moi donc dans cette tâche qui sera douce, «j'en ai la conviction. Je vous demande pardon des » paroles sévères que je vous ai adressées, vous par- » donnant de bon cœur celles que vous m'avez dites, et » puisse le gros nuage qui a éclaté entre nous être le » précurseur d'un ciel radieux éclairant nos jours em- » ployés au service du Seigneur qui nous a donné tout » ce qu'on envie ici bas, santé, considération, fortune ; » mais à la condition d'en faire jouir les déshérités !

» Ohl Germaine, j'attends votre réponse, mon cœur » me dit que vous souffrez autant que moi de ce qui )) s'est passé entre nous; et que vous allez apporter la » joie de la réconciliation à votre époux, à votre ami.

» THOMAS DIXONN. »

La réponse de madame Dixonn ne se fît pas atten-

dre

« Vous vous trompez étrangement, monsieur, en » croyant que mon cœur souffre de ce qui s'est passé » entre nous. Je n'obéis qu'à la raison, et c'est elle » qui me commande d'agir ainsi. Il n'y a pas d'auto- » rite maritale qui puisse me contraindre à élever » chez moi un enfant étranger.

» Il y a de par l'Angleterre des milliers d'êtres aban- » donnés; que n'allez-vous les chercher? Ils ont au- » tant de droit à votre pitié que la petite aventurière » que vous prétendez m'imposer !

» Cependant, puisque vous avez été assez léger pour » vous embarquer dans une pareille aventure, et que )> vous avez promis à Dieu, qui ne vous le demandait » pas, de vous occuper de cette petite, placez-la dans » une maison de charité, vous en patronnez deux » ou trois, ce sera facile. Là, du moins, votre ar- » brisseau, comme vous l'appelez, sera redressé dans » le cas probable où il ne pousserait pas droit. Les » goûts simples, l'amour du travail en rapport avec la » situation qui l'attend dans la vie, lui seront forcé- » ment inculqués ; vous aurez rempli votre devoir cn- » vers Dieu et envers les hommes. A cette condition )) seulement, je pourrai oublier le différend qui atrou- )) blé notre intérieur, toujours si calme si digne! Et » je redeviendrai ce que je n'ai jamais cessé d'être, » votre compagne et votre amie!

)) GERMAINE DIXONN. »

Dès que le jour parut, le pasteur appelaMyckes :

— Dis à Gudule de venir habiller Tenfant; mets dans une valise tous ses petits effets, et va me chercher une voiture.

— Ah ! madame ne veut pas de la petite?

— Non, mon pauvre Antoine, ilfaut nous en séparer. Je vais la placer du mieux que je pourrai.

— Il ne faut pas trop vous presser, madame reviendra peut-être là-dessus, monsieur.

— Jamais ! — Hâte-toi.

— Accompagnerai-je monsieur?

— Non; Antoine, je ne veux mêler aucun de vous à cela.

L'enfant tout habillée vint se réfugier dans les bras du pasteur, sentant bien qu'elle n'avait plus que lui pour appui.

Après un léger repas, ils montèrent en voiture, arrivèrent à la gare et prirent le train. Au bout de deux heures, ils étaient rendus à destination, c'est-à-dire dans une maison d'éducation de premier ordre tenue par madame Stemply. Cette personne avait eu maintes fois recours au crédit du pasteur, qui lui avait rendu • de grands services au moment de l'achat de sa maison. Il venait donc à ce titre lui demander de bien vouloir prendre comme pensionnaire, malgré son jeune âge, cette enfant que son cœur avait adoptée.

Madame Stemply, tout heureuse de pouvoir lui être agréable, et très intéressée par le récit du Révérend, promit d'élever et de remplacer autant qu'il se pourrait, les parents qui n'étaient plus. Le prix de la pen-

sion arrêté, le premier trimestre payé, le pasteur voulut s'éloigner; mais la séparation fut douloureuse, l'enfant ne voulait pas le quitter, elle jetait des cris perçants qui déchiraient le cœur du bon M. Dixonn. Enfin, à force de promesses, on parvint à la calmer.

Le pasteur revint chez lui à l'heure du dîner; il trouva sa femme occupée à faire enlever toutes les plantes de l'appartement; Antoine voilait les glaces et les lustres, couvrait avec soin les moindres dorures.

— Qu'y a-t-il donc? fit M. Dixonn étonné.

— Vous oubliez, monsieur, que ma tante est morte, et que nous et notre maison prenons le grand deuil, répondit Germaine, tout de noir habillée.

Il se réfugia dans son cabinet, espérant qu'on n'y avait pas encore touché. Mais on l'avait mis en deuil comme le reste de la maison. On avait couvert les tableaux, ne laissant en évidence qu'une photographie de la tante défunte. Les fauteuils, alignés contre le mur, avaient l'air d'être en pénitence sous leurs housses grises ; plus un seul livre sur le bureau ; eux aussi on les avait consignés dans la bibliothèque, sous prétexte qu'ils étaient des objets de distraction hors de propos. Plus une seule des plantes que le pasteur aimait et soignait : cette pièce, la seule agréable de la maison, où M. Dixonn se tenait constamment et qui gardait pour ainsi dire son empreinte, madame Germaine y avait mis le pied, et tout avait changé d'aspect : elle aussi laissait son empreinte.

La tristesse du pasteur s'accrut encore. Sa petite

Diane avait si souvent rempli ce cabinet de son rire enfantin : il ne retrouvait plus à sa place le fauteuil où elle se blottissait, cachant sa jolie tête sous son tablier. Comme tout cela était loin !

Ce ne fut pas sans une grande appréhension qu'il aborda la salle à manger où madame Dixonn l'attendait; il redoutait les explications. Malgré ses quinze années de mariage, il ne connaissait pas encore fa nature de sa femme. Celle-ci, à sa place accoutumée, découpa et ser\it avec autant de flegme, autant d'aisance que si rien ne s'était passé ; pas un mot de l'enfant : la conversation de madame Dixonn ne portait que sur des choses absolument indifférentes. Le repas fut triste et court. Germaine retourna à ses travaux d'intérieur, le pasteur fatigué alla prendre du repos.

Le lendemain ce fut une avalanche de crêpe noir : on en mit partout, sur le bonnet de madame Germame, sur le chapeau du pasteur, sur la coiffe de Gudule, sur la casquette d'Antoine, sur le béret de Sham. De triste qu'elle était, la maison devint lugubre.

Cette tante dont on portait si ostensiblement le deuil avait été pendant de longues années reniée par les siens, pour avoir contracté un mariage selon son cœur. M. Rameley, le mari qu'elle avait choisi, était un homme fort instruit, de bonne famille, mais pauvre et, de plus, catholique. M. Ruttvenn, le père de Lina, ne voulant plus revoir sa fille, lui servit cent livres de pension et défendit de proDoncer son nom, la considérant comme morte. Il reporta toute sa tendresse sur son fils Jean, lequel venait de perdre une femme adorée qui lui laissait pour consolation un fils, Jack Ruttvenn, dont il a été question dans la première lettre de madame Dixonn à son mari. Après huit ans de veuvage, Jean Ruttvenn contracta une nouvelle union, de laquelle naquit Germaine. Madame Dixonn se trouvait ainsi la demi-sœur de Jack Ruttvenn.

La tante Lina, repoussée des siens, vint s'établir à Londres avec son mari. Celui-ci obtint une place de bibliothécaire chez un grand seigneur.

Quinze années s'écoulèrent ainsi. Au bout de ce

laps de temps, de grands changements s'opérèrent. Nous avons dit que Ruttvenn père se promit de ne jamais revoir sa fille Lina ; il se tint parole, et, malgré les prières de celle-ci, il mourut sans pardonner, chargeant son fils Jean, auquel il laissait toute sa fortune, de payer la pension de cent livres à cette fille dénaturée, qui, par sa désobéissance, avait hâté sa fin. Or, comme il mourut à Tâge de quatre-vingt-dixhuit ans, il faut croire que ce fut son amour-propre qui avait le plus souffert.

Puis Jean Ruttvenn tomba gravement malade. Circonvenu par sa femme, dont le caractère altier le dominait, il avantagea sa fille Germaine au détriment de son fils Jack, lequel avait pris du service dans la marine, tant sa belle-mère lui rendait la maison odieuse ; si bien que madame Ruttvenn, à la mort de son mari, n'eut à rendre de comptes à son beau-fils que du douaire de sa mère, qui se montait à quatre mille livres sterling. Elle s'était arrangée de telle sorte qu'il n'eût rien à voir dans le reste.

Jack, qui avait horreur de toute discussion, ne réclama pas, s'inclina devant la volonté paternelle, se trouvant riche, grâce à ses goûts simples, avec ses quatre mille livres. Ce fut à ce moment que la tante Lina se convertit au catholicisme qui était la religion de son mari, à la grande indignation de madame Ruttvenn, qui en profita pour supprimer les cent livres de pension qu'elle lui servait, son mari ayant omis de rien stipuler à cet égard.

Jack, qui n'avait point réclamé pour lui^ voulut pro*

tester en faveur de cette tante qu'il ne connaissait pas, mais dontsa belle-mère disait tant de mal qu'elle avait fmi par lui faire penser d'elle un grand bien. Tout ce qu'il put faire n'aboutit à rien, aussi trouva-t-il plus simple de donner ces cent livres sur ce qu'il possédait. Il vint voir M. et madame Rameley qu'on lui avait dépeints, lui comme un chevalier d'industrie, elle comme une femme exaltée, absolument dépourvue de bon sens. Il fut agréablement surpris en trouvant des êtres parfaitement équilibrés, honorables à tous égards, et assez sages pour avoir su faire du bonheur de leur médiocrité.

Il eut un sentiment de honte pour les siens qui, pour une misérable question -d'argent, avaient pu calomnier des natures supérieures. Une vive sympathie s'établit entre eux. Jack voulut racheter autant qu'il était en son pouvoir l'oubli de Jean Ruttvenn ; c'est en son nom qu'il offrit les cent livres, disant que son père l'avait chargé de ce devoir qui lui était bien doux, puisqu'il lui faisait retrouver, à lui qui se regardait à bon droit comme orphelin, une famille et des amis.

Après avoir passé trois semaines avec eux, il fut rappelé à son bord et se mit en route pour le Sénégal. La séparation fut pénible pour tous trois, car ils s'appréciaient à leur valeur.

Ce fut pendant ce voyage au Sénégal que madame Jean Ruttvenn maria safîllc Germaine avec M. Dixonn union parfaitement assortie quant aux positions, mais absolument disproportionnée quant aux caractères.

Germaine était, au moral comme au physique, la vivante image de sa mère, et ce fut tant pis pour le pauvre M. Dixonn, dont la nature sensible et généreuse méritait de mieux s'allier. On n'informa pas les Rameley de ce mariage : ils étaient rayés du livre de famille, comme ils avaient été rayés du testament.

Plusieurs années s'étaient écoulées, lorsqu'un jour les Rameley furent mandés à l'étude de maître Pondiw pour y recevoir une communication importante. Il les informa qu'un arrière-petit-cousin Rameley avait fait dans l'Inde, où il vivait depuis de longues années, une fortune s' élevant à cinq millions, qui se trouvait leur échoir, ledit cousin, dont ils étaient les seuls collatéraux étant mort intestat. Les formalités remplies, ils entrèrent en jouissance de cette fortune qui, pour être arrivée tard, n'en était que la mieux venue. Leur premier soin fut d'informer de ce bonheur leur cher Jack, le priant d'agir avec eux comme ils avaient agi avec lui. Ce à quoi Jack s'empressa de répondre qu'il était bien heureux de ce qui arrivait, que ce n'était que justice, que la Providence leur rendait en bloc ce que la méchanceté, la faiblesse des hommes leur avaient enlevé en détail; puis il annonçait son départ pour le Japon, les assurant de sa profonde tendresse et leur faisant comprendre que le respect humain s'opposait à ce que lui, membre d'une famille si injuste vis-à-vis d'eux, vînt prendre place à leur foyer doré. Il les supphait d'être heureux sans lui, les assurant que, malgré son

LA SERVANTE 3o

éloignement, ils seraient toujours ceux qu'il aimerait le mieux.

Le sentiment de délicatesse qui éloignait Jack ne fut point partagé par sa sœur, madame Dixonn; elle fit tout au monde pour se rapprocher desRameley, se souvenant pour la première fois qu'ils étaient delà famille. Elle voulut entraîner le Révérend à sa suite ; mais M. Dixonn s'y refusa complètement :

— Je ne les ai pas vus lorsqu'ils étaient pauvres, parce que vous en pensiez et disiez grand mal; je ne les verrai pas davantage maintenant qu'ils sont très riches, persuadé que les défauts que vous leur trouviez dans la pauvreté vont s'accroître dans l'opulence.

— Mais, reprenait Germaine, ce serait au contraire votre devoir de chercher par vos sages conseils à ramener ces exaltés à la saine raison, à faire rentrer cette pauvre tante dans le giron de larehgion de ses pères.

— Pourquoi serait-ce plus mon devoir maintenant que ce ne l'était il y a quelques années? Je vous en prie, laissons cela, Germaine. Libre à vous de revoir votre tante si votre cœur en ressent le besoin; mais rappelez-vous que vous l'avez délaissée dans le malheur, et que votre venue pourra avec raison être mal jugée, maintenant qu'elle est riche.

— Alors vous ne voulez pas de rapprochement ? reprit madame Dixonn avec aigreur.

— Non, pour ma part, dit le Révérend.

— Ni comme parent, ni comme pasteur?

— Gomme parent, aucun; comme pasteur, j'attendrai qu'on m'appelle.

— Eh bien, soit ! fit Germaine; mais moi qui envisage les choses aupoint de vue religieux, j'agirai autrement, et Dieu qui m'inspire me donnera la force que vous ne trouvez pas, vous, son ministre !

Madame Dixonn vint donc à Londres. Les bons Rameley la reçurent admirablement, non point pour elle, mais parce qu'elle était la sœur de leur Jack bienaimé. Elle fut tout miel, tout attention ; elle fit si bien qu'ils se quittèrent enchantés les uns des autres. Elle eut par la suite une correspondance très suivie avec sa chère tante Lina, et, lors de la mort de M. Rameley, qui arriva trois ans plus tard, elle vint lui prodiguer ses plus tendres consolations. Un peu gênée de l'abstention de M. Dixonn, elle n'hésita pas à le représenter aux yeux de sa tante comme un anglican excessif qui ne pouvait admettre son changement de religion.

— Ah ! chère tante, si vous vouUez me donner l'extrême joie...

Madame Rameley l'arrêta aussitôt :

— N'abordons jamais ce sujet, je vous en prie, ma nièce ; je veux vivre et mourir dans la religion de mon mari, c'est la seule consolation que mon pauvre cœur déchiré puisse trouver. Je ne blâme point M. DLxonn, il est pasteur et ne peut agir autrement ; il vous permet de me visiter et je l'en remercie; mais si vos soins devaient me troubler au point de vue de ma croyance, je vous préviens qu'ils seraient non avenus et amèneraient une rupture entre nous.

— Chère tante, je suis trop heureuse de nos bons

rapports pour les troubler jamais ! Que nous soyons anglicans ou catholiques, ne sommes-nous pas tous chrétiens? Que nous adressions nos prières à Dieu en anglais ou en latin, qu'importe, si nous le servons comme il veut être servi ! Puis elle se mit à louer les vertus de son oncle Rameley, l'appelant un sage, un juste, un grand caractère. Elle trouva que la lettre que son frère Jack avait adressée à madame Rameley au sujet de la perte douloureuse qu'elle venait de faire était bien froide. Mais la tante l'arrêta court.

— Après mon mari, c'est Jack que j'aime le mieux, lui dit-elle; c'est un cœur excellent dont je ne puis douter; il ne fait pas de grandes phrases, c'est possible; mais soyez sûre qu'il ressent vivement la perte de mon mari qu'il aimait et appréciait à sa valeur.

— Oh! certainement, ma tante, Jack est un cœur d'or. Mais quel malheur qu'il ait embrassé cette carrière ; ne serait-ce pas son devoir d'être ici près de vous, pour vous soutenir, vous aider à porter votre peine? Ah ! chère tante, combien mon âme saigne à la pensée de rentrer chez moi, de vous laisser seule ! Hélas ! je ne puis dérober que quelques jours, quelques heures à mon foyer, à mon mari, à mon enfant. Oh ! croyez bien que si j'étais libre, je vous consacrerais ma vie avec joie!...

— Merci! merci, ma nièce, je vous suis reconnaissante du temps que vous me donnez, reprit madame Rameley, qui avait trop de finesse d'esprit pour ne pas sentir toute l'exagération des sentiments que lui prodiguait madame Dixonn. Aussi éprouva-t-elle une

sorte de soulagement au départ de celle-ci ; elle put s'abandonner à sa douleur, elle s'y livra tout entière, elle en savoura toute l'amertume. Puis à la longue son noir chagrin se changea en mélancolie. Elle fît l'acquisition d'un grand domaine dans le Yorkshire, et s'y retira. Le souvenir de son mari remplit son cœur jusqu'à son dernier souffle ; mais le cuisant regret fit place à l'espérance, et la conviction profonde de se revoir en une vie plus durable allégea la séparation qui, pour elle, n'était que momentanée. Son cher Jack l'aida beaucoup dans ces haltes douloureuses; il lui consacra tout le temps que lui laissait son dur métier. Il finit par adoucir sa peine, il ne faisait point de grandes phrases comme madame Dixonn, il écoutait mieux, il pleurait sincèrement avec la pauvre veuve, il trouvait le mot simple qui venait du cœur, et qui retournait au cœur. Aussi à chaque voyage était-il attendu comme le Messie.

Ce fut pendant une de ses absences que madame Rameley tomba malade. Madame Dixonn accourut aussitôt et ne la quitta plus jusqu'au dernier moment. La tante lui fit écrire lettre sur lettre pour rappeler Jack ; mais au grand contentement de Germaine toutes ces lettres adressées à différents endroits n'arrivèrent point à son frère, et madame Dixonn put se bercer de la douce illusion d'avoir remplacé Jack avec avantage dans le cœur de madame Rameley. L'avenir nous apprendra si elle avait vu juste. Pour le moment Germaine habillait de deuil elle et les siens ; il fallait bien faire quelque chose pour une parente qui laissait en

totalité, ou tout au moins par moitié, une fortune de cinq millions !

Il fallut attendre le retour de Jack pour l'ouverture du testament. Aussi, tous les matins, le facteur était-il guetté avec une grande impatience. Un mois s'écoula lorsqu'un jour arriva un télégramme de Jack, daté de New-York, annonçant sa venue au premier jour. Il savait la maladie de sa tante, mais non samort. Trois semaines après il était de retour. En voyant madame Dixonn en deuil, il eut un grand saisissement ; il se fît raconter dans les moindres détails la fin de la chère femme, et eut de profonds regrets en songeant qu'il n'avait pu lui donner la joie de le revoir ainsi qu'elle l'avait désiré.

Jack Ruttvenn était à ce moment un homme de quarante-neuf ans, fortement charpenté, la figure carrée, les traits accentués, favoris grisonnants, les cheveux coupés en brosse, le sourcil fortement arqué recouvrant un œil noir profond. Tout cet ensemble eût paru extrêmement dur s'il n'avait été tempéré par la bouche la plus bienveillante qui se puisse voir ; son sourire qui montrait une rangée de dents superbes était d'une exquise bonté ; sa rude voLx, habituée au commandement, semblait s'adoucir en passant par ses lèvres ; il avait ce dandinement de corps particulier aux marins ; au physique comme au moral c'était un rude gars î Sévère plus encore pour lui que pour les autres, et juste en tout point, cachant sous une brusquerie apparente une bonté parfaite. Aussi le commandant Ruttvenn était-il adoré à son bord.

Réprouvait une grande sympathie pour M. Dixonn,

dont la nature mélancolique et tendre l'attirait; instinctivement, il le sentait malheureux. Sa sœur Germaine ressemblait trop à sa mère pour n'en avoir pas toutes les aspérités ; mais comme le pasteur n'avait jamais formulé une plainte à son sujet, il ne pouvait que faire des suppositions.

Le surlendemain de son arrivée, il partit avec sa sœur pour le Yorkshire. On allait enfin ouvrir le fameux testament. Quel contraste entre Jack et madame Dixonn ; elle couverte de vêtements de deuil, mais quelle flamme dans les yeux. Malgré ses eff'orts pour voiler ses pensées cupides, elle ne put jamais y faire monter une larme. Lui, sans deuil apparent, le front pâli, les paupières rougies, le cœur serré, car chaque objet lui parlait de cette excellente femme qu'il ne devait plus revoir. Quant à l'héritage, il y songeait fort peu, et trouvait tout naturel que sa tante en eût disposé en faveur de sa sœur qui l'avait assistée à ses derniers moments.

Il fallait voir madame Dixonn présidant à l'organisation du grand salon : ici la table avec un tapis noir, la chaise pour le notaire, un grand fauteuil pour elle, placé bien en face du portrait de sa regrettée tante, un autre pour Jack ; puis les serviteurs rangés dans le fond. Gomme on sentait qu'elle prenait possession de tout; elle commandait en maîtresse ot taillait en plein drap, comme on dit.

Enfin le notaire arriva ; on s'installa dans l'ordre mentionné. Tout le monde retint sa respiration. Le notaire toussa, cracha, se moucha, essuya ses lunettes.

les assujétit sur son nez, brisa le cachet et ouvrit l'enveloppe du testament, dont il commença la lecture d'une voix nasillarde.

Après les formules d'usage on arriva aux legs particuliers : Quarante livres sterling de rente h chacun des serviteurs ; quatre mille de capital pour les hôpitaux ; deux mille pour une maison de retraite pour les vieillards infirmes, deux mille pour un orphelinat. Je lègue à M. Dixonn, quia bien voulu permettre à ma nièce sa femme de m'assister, toute la bibhothèque de mon cher mari. Je lègue à ma nièce Germaine une somme de mille livres, affectée au rachat de petits Chinois dont elle s'occupe tout spécialement.

Ici le notaire fit une pause, regarda par-dessus ses lunettes la figure anxieuse de madame Dixonn et le visage calme et triste de Jack.

— Après? fit Germaine.

— ■ C'est tout, madame, dit le notaire avec un sourire narquois.

— Comment ! tout !

— Absolument tout, madame, en fait de petits legs, ajouta le notaire d'une voix lente ; il ne reste plus qu'à nommer l'exécuteur testamentaire et le légataire universel ici présent, M. Jack Ruttvenn.

Germaine mordit ses lèvres qu'elle sentait blêmes, pour y ramener un peu de sang ; puis avec un effort de suprême volonté, elle complimenta son frère. Le notaire joignit ses félicitations aux siennes et chacun se retira.

Une fois seule dans sa chambre, madame Dixonn

se mit à la parcourir en tous sens avec des ondulations de panthère. Cet héritage convoité, couvé depuis si longtemps, lui échappait. S'être faite si humble, si patiente, si douce, avoir pendant trois mois comprimé sa nature, pour arriver à ce piètre résultat ! Le Seigneur ne pouvait pas laisser s'accomplir une action aussi noire, c'était une spohation,un vol qui méritait toutes les tortures de l'enfer. Être jouée à ce point, elle Germaine, et au profit de qui? de son demi-frère, de ce Jack Ruttvenn, de ce marin, de ce vieux garçon, de cette espèce de brute ! qui ne connaissait et n'aimait que les planches de son navire !...

Elle resta ainsi au moins dix minutes dans une immobilité complète... Puis elle s'assit, le coude sur la table, la tête appuyée sur sa main, peu à peu son visage crispé se détendit, elle reprit pleine et entière possession d'elle-même, et, froidement fit son procès.

— Je n'ai pas réussi, parce que je me suis passée de l'aide du Seigneur qui, bien certainement, voulait se servir de moi pour ramener cette exaltée à la religion de ses pères. J'ai visé le but et j'ai reculé devant les moyens énergiques; il est juste que je sois punie. Mais cette fortune, qui m'échappe aujourd'hui, peut me revenir un jour. Jack a neuf ans de plus que moi, il est marin et vieux garçon. Il .aime mon fils. Allons, tout n'est pas perdu!

Et levant les yeux au ciel :

— Cette fortune, en venant dans ma maison dont je m'efforce de vous faire un temple, Seigneur, ne peut servir qu'à votre gloire. Vous le voyez, Dieu juste, je

m'humilie, je reconnais ma faiblesse et l'impuissance où je suis de me passer de votre aide !

Cette étrange prière, faite absolument de bonne foi, rasséréna cette âme faussée, qui se modelait un Dieu à son image. Aussi au dîner fut-elle parfaite avec Jack.

— Avez-vous besoin de moi? puis-je vous être utile pour l'organisation de cette maison? Disposez démon temps, de mes lumières, je me mets entièrement à votre service. Voyons, que comptez-vous faire? lui ditelle.

— Je compte laisser les choses telles qu'elles sont, reprit Jack. Je garde tous les serviteurs de matante, pour veiller et soigner le domaine, dans lequel je viendrai, bien sûr, finir mon existence, si la mer n'en dispose autrement. Quant au reste, je chargerai votre mari d'y veiller, car moi je n'y connais absolument rien.

— Quoi! avec cinq millions de fortune^, vous n'allez pas donner votre démission?

— Non, Germaine. Je passe un mois, deux mois à terre avec plaisir; puis, l'ennui me gagne, mon navire me manque. Il me faut, à moi, les émotions renaissantes de cette vie aventureuse, ce combat perpétuel avec les éléments, cette lutte corps à corps avec la mort, cette recherche de l'inconnu, de l'infini ! Ce que vous appelez la société m'est insupportable, toutes ces mesquineries, tous ces devoirs mensongers, l'étiquette, le savoir-vivre, dont on fait tant de cas, m'attristent et m'ennuient. Il me faut mon vaisseau avec le ciel immense, mes braves compagnons, mes rudes matelots et le bruit de la mer. Quand votre Georges

était petit, il ne pouvait dormir que bercé par vous. Eh bien, moi, vieil enfant qui n'ai pas connu ma mère, je ne dors que bercé par la vague.

— Enfin, mon frère, il faudra bien vous arrêter un jour?

— Hélas! oui, quand je seraiperclus ; mais heureusement j'ai du temps devant moi.

— A votre place, je m'arrangerais autrement, reprit Germaine, je me marierais.

— Oh! ma sœur, il faudrait que je fusse las d'être heureux. Me marier, grand Dieu ! Mais j'ai cinquante ans, vous l'oubliez donc ; une femme de mon âge me ferait horreur! Je produirais le même effet à une jeune fille. Ma pauvre chère tante a eu beau me dorer avec ses cinq milHons elle ne peut empêcher que je sois laid, vieux, désagréable, bourru; je ne puis être que bienfaisant et, grâce à elle, je le serai, je vous le promets.

— Enfin, mon frère, on vous recherchera, songez donc, ils sont rares les maris de cinq millions ! Il n'y a pas de jeune fille, par le temps qui court, qui ne le préfère àla jeunesse, à la beauté.

— Tant pis pour les jeunes filles, et tant pis pour l'humanité ! J'ai trop horreur de la traite des noirs pour que je sois jamais tenté d'acheter une blanche. L'âge est passé, les sentiments romanesques n'ont plus de prise sur ma vieille carcasse.

— Prenez garde, mon frère, ne tentezpas le Destin, et sachez que lorsque le feu prend à une vieille maison, tout brûle !

— C'est pour cela, ma sœur, que je veux vivre sous ia sauvegarde de mon navire.

— Enfin, mon frère, quelle que soit votre décision, vous trouverez toujours à mon foyer une place où vous pourrez réchauffer votre âme h la douce chaleur de la famille.

Puis elle rentra dans sa chambre prendre un repos que les émotions de la journée rendaient nécessaire.

— Ma sœur vaut mieux que je ne croyais, se dit à part lui le commandant. Il regarda longtemps le portrait de la défunte qui semblait lui sourire :

— Merci, bonne tante, de cette richesse que vous me donnez ; je l'emploierai bien, je vous le jure, et en votre nom ; je ne me regarde que comme votre intendant, comme le distributeur de vos dons. Mettez sur ma route les souffrances et les misères qu'il faut secourir, guidez votre Jack, aimez-le de là-haut comme vous l'avez aimé ici-bas.

Le lendemain de ce jour, madame Dixonn rentrait chez elle, la mine plus rogue, l'air plus renfrogné que jamais ; elle daigna raconter au pasteur comment lee choses s'étaient passées, et comme le Révérend semblait trouver cela très naturel, elle jeta sur lui un regard de méprisante pitié, et lui fit grâce des commentaires.

Elle repritses occupations journalières, rien ne semblait changé en elle, si ce n'est un pli entre ses deux sourcils qui ne s'efi*aça plus, tant l'idée fixe qui s'était logécjdans sa tête l'absorbait.

Lorsque les livres de labibHothèque de M. Rameley arrivèrent, elle ne permit pas que ces ouvrages cnta-

chés de catholicisme prissent place dans le cabinet du Révérend ; ils furent relégués dans une pièce sous les combles de la maison.

Six années s'écoulèrent sans amener de changement dans cet intérieur glacé. Le Révérend s'absorbait de plus en plus dans les devoirs de son ministère, madame Dixonn devenait de plus en plus rigide, ne parlant plus que par sentences. Son fils Georges venait d'entrer à l'École de chirurgie de Londres où l'appelait sa vocation. L'oncle Jack Ruttvenn continuait à vivre sur l'Océan, dont la grande voix parlait à son cœur.

Fidèle à son programme, madame Dixonn n'avait jamais reparlé de la fille du dompteur, et le Révérend avait, de son côté, gardé le plus profond silence, même vis-à-vis de son brave Antoine, tant il craignait les indiscrétions.

De temps à autre seulement M. Dixonn se rendait à la pension de madame Stemply, afin de revoir la petite Diane qui remplissait le vide de son âme endolorie par les sentences de sa femme.

Or, ce jour, le pasteur après avoir prolongé sa visite plus que de coutume était rentré chez lui se sentant une lassitude extrême. Quelques personnes vinrent passer la soirée, c'était le jour de madame Dixonn. Il' secoua cette fatigue et ce malaise qui l'envahissaient de plus en plus, et fit bonne contenance.

A onze heures on se retira. M. Dixonn rentra dans sa chambre .Mais lorsque Antoine vint le matin pour ouvrir ses persiennes, il le trouva étendu sur le parquet, les yeux tournés, les membres glacés et raidis, offrant tout à fait l'image de la mort.

En moins de temps qu'ilne semblerait matériellement possible, le pauvre Myckes avait cherché et ramené le docteur Gokerett qui était non seulement un excellent praticien, mais encore un grand ami de M. Dixonn.

Madame Dixonn raconta de sa voix froide ce qu'elle présumait s'être passé. Le docteur l'écouta en tâtant le pouls et cherchant les pulsations du cœur du malade.

— C'est très grave, murmura-t-il ; pendant que je vais essayer de le rappeler à lui, il faut qu'on aille en toute hâte chercher le docteur Luthly et le docteur Burns.

Sham et Gudule se mirent en route, et ramenèrent bien vite ces deux sommités de la science.

M. Gokerett ne s'était pas trompé, le cas était des plus graves, c'était une ataxie locomotrice progressive, il n'y avait aucun espoir à garder, il était même à désirer que la mort accomplît son œuvre, car si elle épargnait le malade, ce n'était que pour prolonger son martyre. Gette terrible affection qui avait envahi tout le corps, devait paralyser tous les organes, tout en laissant le cerveau parfaitement lucide, mais ne pouvant exprimer aucune pensée tant la parole serait inintelligible, sans préjudice de douleurs névralgiques généralisées qui ne lui laisseraient aucun repos jusqu'à ce que l'atrophie de tous les muscles soit effectuée.

Les deux médecins s'étaient retirés, madame Dixonn arrêta le docteur Gokerett au passage :

— Vous n'avez pas perdu tout espoir?

— Mon Dieu ! madame, c'est très grave !...

— Dois-je faire venir mon fils?

— C'est plus prudent.

— Mon mari est perdu, n'est-ce pas? fit-elle lentement.

— Madame !!!...

— Oh ! pas de détours, la vérité quelle qu'elle soit, je la veux!

— Eh bien , madame , j e le crains ! . . .

— Ai-je le temps de prévenir mon fils par lettre, ou dois-je télégraphier?

' — Télégraphiez, madame.

Germaine rentra dansjsa chambre de son pas automatique pour remplir ce devoir, pendant que le docteur demeurait tout saisi de son courage, et de sa force d'âme.

Le soir même un jeune homme de haute taille sonnait à la porte de M. Dixonn.

— Mon père ? disait-il d'une voix étranglée, à Gudule qui lui ouvrait.

— Il n'est pas mort, monsieur Georges.

Le jeune homme n'en demandant pas davantage gravit l'escalier au bout duquel l'attendait madame Dixonn.

— Courage, mon fils !

— Ma mère, est-ce qu'il n'y a plus d'espoir?

— Les desseins de Dieu sont immuables, mon fils ! Soumettons-nous !

— Ma mère, je n'ai pas votre force d'âme. Oh ! mon père! mon père chéri!...

Et un torrent de larmes vint lui couper la parole.

Madame Dixonn l'entraîna dans sa chambre et ne lui permit de voir son père que lorsqu'il fut calmé. Le pauvre enfant s'arrêta sur le seuil de la porte. Le pasteur était étendu sur son lit, les yeux demi clos; sa figure pâle et immobile ayait la rigidité de la mort, ses

mains si belles, si soignées semblaient être en cire.- Antoine tourna vers lui ses yeux rougis par les pleurs.

— Oh ! vous voilà, monsieur Georges ! Ah ! parlezlui, votre voix le fera peut-être sortir de cet état effrayant !

Georges s'approcha, avec l'assentiment du docteur Gokerett.

— Mon père ! dit-il doucement en baisant le front glacé du malade.

Celui-ci eut comme un frémissement, mais il ne put arriver à soulever ses paupières, ni à faire un mouvement. Cependant, il était évident pour tous, que la voix de son fils avait fait vibrer quelque chose en lui.

Georges prit sa main, qu'il baisa tendrement, et la tint serrée dans les siennes.

— Il entend, dit le docteur Gokerett, et le cerveau fonctionne : voilà deux grandes choses échappées au naufrage.

— Nous le sauverons, n'est-ce pas? murmura Georges.

— Je l'espère, mon enfant; mais ce sera long.

Ce fut une triste nuit pour lui que celle qu'il passa auprès de ce père si tendrement aimé et si cruellement éprouvé; les yeux fixés sur ce cher visage, épiant la moindre contraction, passant de l'espérance à l'angoisse. Qu'elles sont longues ces nuits funestes, qu'elles sont douloureuses et quelle empreinte de vague tristesse elles laissent en nous ! On aspire à voir le retour du jour, et on le redoute tout à la fois ; qu'apporte-t-il ? Est-ce la vie ? Est-ce la mort?

Gomme ces moments-là nous montrent la vie sous un aspect différent ; quel retour nous faisons sur nousmême; comme nous jugeons tout à sa juste valeur; quelles résolutions pleines de sagesse nous prenons; que de vocations, que de grandes choses sont nées au chevet d'un mourant !

C'est ainsi que ce jeune homme de vingt ans jurait de devenir un grand médecin, de se dévouer à l'humanité, de lui consacrer sa vie tout entière, ne demandant à Dieu pour récompense du bien qu'il pourrait faire ici-bas, que la joie de sauver son père. Alorsl'espérance rentrait à flot dans son cœur déchiré.

Georges était assis devant le bureau de M. Dixonn. Quel ne fut pas son étonnement, quand se réveillant peu à peu de ses rêves, son regard fut attiré par une lettre dont les premiers mots étaient ceux-ci :

« Mon fils, mon Georges,

» Je te demande beaucoup parce que je sais que )) je puis compter sur toi; je te confie sans crainte » l'enfant que j'ai promis d'élever. Je te nomme son » tuteur dans le cas où je viendrais à mourir avant » d'avoir...»

La lettre s'arrêtait là. Georges revint auprès du lit, il se pencha sur son père :

— Soyez sans inquiétude, il sera fait selon votre volonté !

Les paupières du malade s'agitèrent, et la nuit s'acheva sans autre incident;

Aussitôt que le jour parut, Antoine vint reprendre sa place auprès de son maître, pendant que Georges passait chez sa mère. Il lui montra la lettre commencée et non achevée. Après l'avoir lue, madame Dixonn lui demanda ce qu'il comptait faire.

— Mais, obéir à mon père. Où est cette enfant?

— Hélas! mon fils, je l'ignore. Lorsque votre père voulut se charger de cette petite, je ne pus vaincre la répugnance extrême que m'inspire la classe de gens à laquelle cette enfant appartient par son origine : ses parents étaient des acrobates, des montreurs de bêtes féroces, que sais-je? Ne la voulant pas dans ma maison, je conseillai à votre père de la faire élever au loin.

— Il ne m'est point permis de juger votre conduite ni celle de mon père. Je ne puis être que le trait d'jinion entre vous. Puisque mon père me donne la tutelle de cette enfant, je l'accepte et j'en remplirai les devoirs, tout en comprenant très bien vos répugnances et les restrictions que vous avez apportées à cette admission, ma mère; mais je vous connais, je sais quelle droiture est la vôtre, de quel jugement sain et éclairé vous êtes douée, et je viens vous demander l'appui de votre grande expérience pour m' aider dans cette tâche.

— Vous pouvez compter sur moi, mon fils, je saurai bientôt où est cette enfant, je veillerai à ses besoins; elle doit avoir une dizaine d'années, et si sa conduite est bonne, si je ne découvre pas en elle de mauvais instincts, nous aviserons ensemble à lui créer un avenir.

o4 LA SERVANTE

— Vous êtes la sagesse même, ma mère.

— Maintenant, mon fils, je vous dirai à vous ce que j'ai dit à votre père : il faut donner à cette petite famour du travail, famour du bien ; mais son éducation doit être en rapport avec f avenir qui l'attend, c'est-àdire modeste.

— Tout ce que vous ferez, ma mère, sera bien fait, tout ce que vous déciderez sera une loi à laquelle, en ma qualité de tuteur, je lui ordonne de se soumettre aveuglément.

Deux jours après, Georges revenait à Londres. Madame Dixonn lui avait renouvelé rengagement formel de veiller sur sa pupille. Le brave garçon se mit courageusement au travail, et passa de brillants examens. Ses premiers succès doublèrent son ardeur et le rendirent infatigable.

VJ

Sept mois s'étaient écoulés depuis la dernière visite de M. Dixonn à la petite Diane; l'enfant n'y comprenait rien ! elle n avait pas quitté le tableau d'honneur; ses notes avaient été excellentes ; pourquoi donc son protecteur la privait-il de sa présence ? Elle supplia madame Stemply de lui écrire, pour s'informer de ce qui l'empêchait de venir. Celle-ci se rendit à sa prière, et trois jours après recevait la lettre suivante :

« Madame,

» M. Dixonn est gravement malade ; désormais c'est » moi qui m'occuperai de l'enfant qu'il vous a confiée. » Veuillez, je vous prie, me rendre un compte exact » de sa conduite afin que j'en informe mon fils, que » M. Dixonn a nommé son tuteur. J'ai l'honneur de » vous saluer, madame.

» GERMAINE DIXONN. »

Diane devint toute pâle à la lecture de cette lettre. — Il est donc mort? s'écria-t-clle.

f<fi LA SERVANTE

— Non, mon enfant, il est gravement malade.

— Il est mort ! puisque c'est madame Dixonn qui désormais s'occupera de moi, dit-elle en frissonnant.

Elle cacha sa tête dans ses mains en sanglotant.

Madame Stemply fit tout au monde pour la consoler, sans pouvoir y parvenir. C'est qu'à défautd'expérience, les enfants ont un instinct qui ne les trompe pas, et cet instinct lui disait que les jours que TafTection de M. Dixonn avaient rendu si heureux, étaient finis pour elle. Madame Germaine était demeurée dans son esprit comme un être inflexible et détestant les enfants. Quant à Georges, il y avait dans le salon de madame Stemply un tableau représentant saint Georges; elle restait de longs moments à le contempler, se figurant que le fils de M. Dixonn devait lui ressembler puisqu'il s'appelait du même nom!

— Qu'est-ce qu'un tuteur ? demanda-t-elle un jour à madame Stemply.

— Mon enfant, c'est celui qui remplace le père ; il a les mêmes droits, et vous lui devez le même respect et surtout la même obéissance.

Et l'enfant s'en alla toute pensive.

Mais comme en ce monde une peine est toujours suivie par d'autres peines, il advint que madame Stemply, qui était veuve, se remaria, et s'en alla habiter avec son mari le nord de l'Angleterre, après avoir vendu sa maison à une demoiselle Stucley.

Le départ de cette femme de bien fut un grand malheur pour la pauvre Diane. Madame Stemply avait des obhgations envers M. Dixonn: de plus, elle s'était

attachée à l'enfant clontrintelligence hors ligne répondait si bien h ses soins. Elle était toujours première, au grand déplaisir de ses compagnes qui, ne pouvant l'égaler, l'enviaient. L'affection que madame Stemply témoignait à Diane en toute occasion, mettait un frein à cette sourde animosité, qui était bien vivace dans ces jeunes cœurs.

Une jeune fille surtout, nommée Arabelle, enfant gâtée s'il en fût — aussi blonde que Diane était brune, aussi légère que Diane était sérieuse, aussi vaniteuse que Diane était fière, lui avait voué dans son âme d'enfant une haine de femme ! Ce vilain feu couvait sous la cendre, n'attendant qu'une occasion pour éclater.

Mademoiselle Stucley en vérifiant les livres de la maison, vit qu'il était dû huit mois de pension par M. Dixonn. Elle dressa le compte et l'envoya, s'excusant beaucoup. Mais elle venait d'acheter l'étabUssement dont le règlement voulait qu'on payât réguUèrement la pension des élèves.

Cette lettre resta sans réponse. Les vacances approchaient ; mademoiselle Stucley prévint madame Dixonn qu'à défaut de payement immédiat, elle allait renvoyer l'enfant.

Elle reçut, courrier par courrier, le montant de la somme due, avec une lettre très raide, lui enjoignant de garder l'enfant jusqu'à nouvel ordre. Mademoiselle Stucley étant un esprit étroit, fit supporter à la pauvre Diane toute la mauvaise humeur que lui avait donnée cette affaire.

o8 LA SERVANTE

Les élèves allaient passer les vacances dans leur famille ; Diane seule resta à la pension, au grand déplaisir de mademoiselle Stucley qui désirait aller aux bains de mer et ne voulait pas l'emmener, mais qui hésitait cependant à la confier à la seule servante qui devait garder la maison.

— Après tout, se dit-elle, si la personne qui s'occupe de cette petite n'est pas contente, elle n'a qu'à la retirer: c'est une élève à laquelle je ne tiens nullement, je n'aime pas à demander l'argent qui m'est dû et surtout je n'aime pas, quand on est dans son tort, qu'on le prenne de si haut vis-à-vis de moi. Je ne dérangerai donc rien à mes projets.

Elle donna, en supprimant les appointements, ainsi que c'était son droit, un mois de congé à tout son personnel, et s'en alla respirer la brise de mer, laissant à mademoiselle Betzy, la fille de chambre, le soin de la maison et de l'enfant.

Quelle différence avec les vacances précédentes où r excellente madame Stemply, aidée du bon Révérend Dixonn, dont les visites étaient plus fréquentes ce mois-là, faisait oublier à la pauvre Diane qu'il n'y avait pas pour elle de foyer de famille ! Gomme ce temps était loin ! Quel vide s'était fait autour d'elle!

Mademoiselle Betzy nourrissait en secret une passion qu'il lui était rarement permis de satisfaire : elle adorait les romans. Mais cette distraction était absolument interdite dans un pensionnat de demoiselles. Aussi s'était-elle promis de se dédommager, pendant ce mois, de son abstinence forcée. La présence de

LA SERVANTE o9

Tenfant la gênait un peu; aussi, sous prétexte d'arrangement dans la maison, elle lui mettait dans un "panier un morceau de viande froide, du pain et du fromage, et lui ouvrait la porte du parc réservé où il y avait une source d'eau claire dont on régalait quelquefois les élèves.

— Prenez vos livres d'études, mademoiselle, et passez toute votre journée ici ; vous serez mieux que dans la poussière, car je vais tout retourner dans la maison. Ce soir, je viendrai vous chercher pour souper. Amusez-vous bien.

Le ciel était si beau, le soleil si resplendissant, les buissons épineux avaient atteint la hauteur des arbres, lés dahlias et la marguerite double garnissaient les plates-bandes ; les roses étaient en pleine floraison, les lis épanouis, la fraise des bois et la jolie violette blanche embaumaient l'air de leurs suaves émanations.

La place favorite de Diane était un petit tertre qui dominait le ruisseau dont le gentil murmure la berçait doucement; elle restait là des heures entières, immobile, les yeux perdus dans l'espace. Elle songeait à son père, qui devait touj.ours revenir, et à son ami Dixonn qui ne revenait plus.

— Puisqu'il est malade, si je pouvais seulement lui écrire, je suis bien sûre que cela lui ferait du bien. Mais où demeure-t-il ? Hélas! je ne le sais pas ! Betzy le sait peut-être, puisque c'est elle qui met les lettres à la poste ; je le lui demanderai ce soir. Et tout le jour elle rumina sa lettre ; elle fit un brouillon, le

recommença dix fois, ne le trouvant jamais assez bien. Elle s'arrêta enfin au dernier : c'était naïf, mais bien tendre; elle y avait mis, la pauvre petite, tout son cœur reconnaissant. Gomme cette lettre aurait fait monter de douces larmes aux yeux de M. Dixonn, s'il avait pu la lire !

Mademoiselle Betzy vint la chercher pour souper, ainsi qu'elle l'avait dit.

— Est-ce que vous connaissez l'adresse de M. Dixonn ? lui demanda l'enfant.

— Pourquoi?

— Parce que je voudrais lui écrire.

— Pour lui dire?...

— Que j'ai bien du chagrin de le savoir malade.

— Voilà tout?

— Oui ! — Du reste, Betzy, vous pourrez lire mon brouillon.

— Hélas! mademoiselle, je ne suis pas assez savante pour distinguer vos fautes, et vous savez bien qu'il faut que chaque lettre d'élève soit corrigée par une maîtresse avant d'être mise à la poste ?

— Betzy, je vous assure que je fais très peu de fautes, je m'apphquerai bien; et puis M. Dixonn est si indulgent! lime tiendra compte de l'intention.

Et les yeux de Diane étaient si suppliants, que Betzy, qui était une bonne personne au fond, se laissa attendrir.

Ne se souvenant plus de l'adresse, elle alla consulter le grand registre où elle trouva facilement ce qu'elle cherchait; de plus, elle apporta à Diane une feuille de

LA SERVANTE 6i

papier avec une bordure dentelée, et dont l'cn-tête représentait un bouquet de fleurs de fantaisie des plus variées, retenues par un ruban qui allait s'enrouler autour d'un cœur enflammé. Ce papier, dont mademoiselle Betzy se servait pour écrire à sa famille dans les jours de fête, combla d'aise l'enfant, qui voulut écrire sa lettre le soir même. Mademoiselle Betzy devait la porter à la poste le lendemain, et, par la même occasion, pousser jusqu'à la ville pour renouveler sa provision de romans.

Toute la semaine qui suivit cet envoi parut bien longue à la pauvre Diane. Avec quelle anxiété elle guettait la venue du facteur !

Enfin, un matin, il apporta une lettre, mais elle était pour Betzy, qui l'ouvrit en reconnaissant l'écriture de mademoiselle Stucley.

— Êtes-vous heureuse! fit Diane, pendant que la femme de chambre lisait des yeux.

— Non pas, mademoiselle, car on me gronde.

— Gomment !

— Eh ! oui, pour cette lettre que vous avez écrite à M. Dixonn ; il paraît que cela n'a pas fait plaisir du tout. Écoutez ce que dit mademoiselle Stucley :

« Betzy,

» Gomment avez-vous autorisé l'envoi d'une lettre » écrite par une élève, lettre inconvenante, paraît-il, » et qui a produit le plus mauvais effet. Voici la mer- » curiale que me procure cette infraction à la règle

» de la maison. Que mademoiselle Diane en prenne » connaissance et ne recommence plus. Et pour que » cet ordre se grave dans son esprit, elle fera en pen- » sum douze verbes, copiera deux mille vers, ap- » prendra par cœur tout le règne de Charles P"^, » se rendra un compte exact du tonnage, de l'impôt » et du droit de péage des bateaux et résoudra le » problème arithmétique que je joins à ma lettre. » J'espère que ces travaux sérieux calmeront la trop » vive imagination dont se plaint madame Dixonn.

); Quant à vous, Betzy, il faut que vous soyez d'une » légèreté inqualifiable, je suis on ne peut plus mé- » contente. Faites que ce soit le dernier reproche que » j'aie à vous adresser.

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