F. STUC LE Y
A cette lettre était jointe celle de madame Dixonn, dont voici le contenu :
« Mademoiselle,
» Je vous ai dit que mon mari était gravement ma- » lade, que c'était moi désormais qui m'occuperais de » l'enfant qu'il vous a confiée, que c'était à moi et » non à lui qu'il faudrait s'adresser. D'où vient que » vous permettez à cette petite de lui écrire une » lettre d'une familiarité choquante, et tout à fait en » dehors de sa position? Veuillez, je vous prie, » m'éclairer sur ce point. C'est par charité que mon
» mari l'a recueillie ; c'est par une charité mal en- » tendue qu'elle a été placée dans votre maison où » elle reçoit une éducation qui ne lui servira pas dans » la classe où elle est appelée à vivre.
» Je vois, avec un vif déplaisir, que son imagination » est beaucoup trop développée. Veuillez, mademoi- » selle, y remédier autant qu'il sera en votre pouvoir, » et lui rappeler sans cesse la distance qui sépare » l'obligée du bienfaiteur!
» Pour me résumer, ce ne sont point des phrases » que j'attends d'elle, mais des actes, une conduite irré- )) prochable, une humilité très grande qui lui permette )) de passer par la porte que lui assigne la destinée.
» Comptant que vous ferez droit à ma juste récla- » mation en ne permettant plus à votre élève de jeter » au courant de la plume des mots ajoutés les uns » aux autres, mais absolument vides de sens, et sur- » tout de bon sens ;
» Comptant surtout, mademoiselle, que vous com- )) prendrez les motifs de haute prudence que me gui- » dent, j'ai l'honneur de vous saluer.
» germatne dixonn . »
— Eh bien, quoi ! voyons, mademoiselle Diane, il ne faut pas vous désoler; vous ferez votre pensum, et vous n'écrirez plus, puisqu'on vous blâme si fort! J'ai pourtant lu votre brouillon et je n'ai rien vu de malséant ; au contraire, il me semblait que vos expressions étaient jolies. Après]cela, je ne m'y connais pas ! Allons
voyons, faites comme moi, qui suis, pour le moins, aussi grondée que vous : prenez-en votre parti. Il fait très beau; allez avec vos livres travailler dans le parc, cela changera le cours de vos idées. Moi, je fais la visite des vêtements aujourd'hui; ce n'est pas une petite affaire.
Diane s'en alla dans le parc, heureuse de pouvoir donner un libre cours aux larmes quiTétouffaient.
Elle relut bien des fois la lettre de madame Dixonn ! Peu à peu ses yeux se séchèrent, il y eut comme un apaisement en elle. Un léger souffle d'air passait dans ses cheveux, comme une caresse, et faisait incliner les fleurs qui semblaient lui dire : prends courage ! Les enfants sentent, mais n'analysent pas leurs sensations.
Lorsque Betzy vint la chercher, elle était déjà au cinquième verbe ; elle rentra et mangea avec appétit, puis elle se mit au lit.
— Mademoiselle Diane, lui dit Betzy en venant enlever la lampe, j'écrirai demain à mademoiselle Stucley, pour m'excuser d'abord, et puis ensuite pour qu'elle demande à madame Dixonn de vous envoyer du linge, le vôtre ne tient plus. Quant h vos robes, vous avez tant grandi cette année, qu'il faut absolument les renouveler; celle de tous les jours est entièrement passée; celle des dimanches, en ajoutant un faux ourlet, en allongeant les manches, sera encore assez bonne pour la classe. Vos chaussures ne sont plus mettables, vos bas n'ont plus de pieds, il y a un an qu'on ne vous a rien fait faire. Voilà ce que c'est que de ne pas entretenir un vestiaire, il arrive un
moment où l'on n'a plus rien à se mettre, et vous en êtes là!
Diane s'était assise sur son lit; elle regardait Betzy avec ses grands yeux effrayés.
— N'écrivez pas cela, lui disait-elle, en joignant les mains.
— Il n'y a pas moyen de faire autrement, mademoiselle.
— Si, Betzy, je vous en prie; madame Dixonn trouvera que j'occasionne trop de dépenses? Je vous en supplie, montrez-moi ce qu'il faut raccommoder, et ce que vous ne pouvez pas faire, je le ferai, moi; je sais coudre.
— Mais, mademoiselle, nous ne pourrons pas raccommoder vos chaussures, et en admettant qu'à force de travail nous parvenions à faire aller le reste un mois ou deux, ce sera tout le bout du monde, et après ?...
— Je porterai tant d'attention à mes effets que cela durera plus longtemps, je vous le promets ; ce sont les chaussures qui me tourmentent.
— A cela, mademoiselle, nous ne pouvons rien. Betzy s'en alla, emportant la lumière . L'enfant reposa
sa tête sur le traversin ; mais son esprit était si préoccupé de tout ce que venait de lui dire la femme de chambre qu'elle ne pouvait s'endormir. Puis cette lettre si dure qui lui faisait entrevoir un avenir plus dur encore ! Que voulait donc dire madame Dixonn par ces mots : « La classe où elle est appelée à vivre »?
— Oh ! mon Dieu ! disait-elle, puisque mon bon ami Dixonn r?t mort. — on a beau me dire qu'il est malade,
il est mort, je le sens bien au chagrin que j'ai dans le cœur, — faites au moins, Seigneur, que mon père revienne : il faut bien que quelqu'un m'aime sur la terre !
Et elle cherchait, dans son souvenir, à reconstituer ie visage de son père, mais elle n'y parvenait pas. Elle se rappelait vaguement être restée longtemps dans une maison qui était sur l'eau ; puis elle voyait une grande réunion dans une salle bien éclairée, puis son père qui l'embrassait, puis une bête énorme dont elle n'avait pas peur, bien que ce fût un lion.... Là s'arrêtaient ses souvenirs d'enfant... il y avait comme une lacune dans sa mémoire.... Venait ensuite le bon M. Dixonn, et une autre figure encore, celle d'Antoine Myckes, qui jouait avec elle ; puis la face sévère de madame Dixonn, dont le portrait était au salon; puis un grand jardin avec une pièce d'eau qu'on lui défendait d'approcher. Enfin, la pension de madame Stemply, où elle avait passé des jours si heureux, où tout lui souriait. C'était bien la même maison, rien n'avait été changé dans son arrangement, et pourtant ce n'était plus la même chose : madame Stemply avait emporté, en la quittant, tout ce qui, pour Diane, en faisait le charme.
Le lendemain, après avoir fait la moitié de son pensum, elle se mit bravement à raccommoder son linge sous la haute surveillance de Betzy ; et la tranquillité revint peu à peu dans le cœur de l'enfant studieuse qui avait si bien occupé ses vacances, espérant, par
son assiduité au travail, conquérir la bienveillance de mademoiselle Stucley.
Les vacances terminées les élèves rentrèrent, chacune apportant un cadeau de bienvenue pour mademoiselle Stucley, fort sensible à ces petites attentions. Ce fut le premier crève-cœur de la pauvre Diane, dont la petite bourse n'étant plus remplie par le bon M. Dixonn, ne lui avait pas permis de faire comme ses compagnes.
Le plus beau cadeau fut offert par Arabelle Grypfeld ; c'était un fauteuil des plus douillets, tout brodé au petit point, travail vraiment remarquable dont elle s'attribua tout le mérite, quoiqu'elle en fût notoirement incapable. Aussi eut-elle la place d'honneur à la collation donnée par mademoiselle Stucley pour remercier les élèves de leur affectueux souvenir. Diane fut reléguée tout au bout de la table, avec une forte réprimande pour la négligence qu'elle avait apportée dans sa mise. La pauvre petite rougit jusqu'aux oreilles et baissa les yeux sur son assiette, sentant qu'ils se remplissaient de larmes. Instinctivement elle remonta ses pieds, les appuyant sur le barreau de la chaise, et les cachant de son mieux.
Les élèves se mirent à raconter les plaisirs des vacances, les voyages, les promenades, les spectacles, les gâteries dont elles avaient été l'objet.
Après la collation, mademoiselle Stucley voulant bien faire les choses, donna campo pour le reste de la journée. Les élèves se répandirent dans leparc comme un essaim d'abeilles. Les parties de croket s'établirent;
ce n'étaient que cris de joie, un vrai regain de vacances I
Rien n'est contagieux comme le rire; aussi, Diane, qui n'était qu'une enfant de dix ans, oublia-t-elle bien vite l'impression pénible qu'elle avait ressentie pendant la collation, et se mêla-t-elle aux jeux dont autrefois elle était la reine; mais ce jour-là ce fut Arabelle qui prit le sceptre et manoeuvra si bien qu'il n'y eut jamais de place pour Diane. Devant ce mauvais vouloir l'enfant sentit renaître sa tristesse. Elle alla s'asseoir sur un banc et regarda jouer les autres.
Le jour suivant le travail fut repris avec bonheur par Diane. Et cependant, malgré toutes ses bonnes notes et ses compositions, qui certainement furent les meilleures, elle ne figura pas sur le tableau d'honneur, sous prétexte qu'elle avait parlé pendant l'étude, tandis qu' Arabelle y fut inscrite en première ligne. Elle avait donné un si joli fauteuil, cela compensait bien des choses !
Un mois se passa ainsi, et malgré toute l'attention de Diane, tous les soins qu'elle mit à faire ses devoirs, elle fut toujours réprimandée. Elle pleura d'abord, puis l'injustice dont elle était victime la révolta. Son sang bouillonna dans ses veines ; elle sentait par moment une colère sourde qui montait de son cœur à son cerveau, 'elle éprouvait le besoin de pousser des cris, qu'elle comprimait à grand'peine, elle souffrait horriblement. Elle fuyait ses compagnes qui, de leur côté, l'évitaient avec soin.
Cependant, un soir, pendant la récréation, comme
elle s'en allait solitaire dans le fond du jardin, la maîtresse qui surveillait les .jeux lui ordonna de rester avec les autres et déjouer comme tout le monde. Elle s'approcha du groupe présidé par la jolie Arabelle.
— Qu'est-ce que vous voulez ? lui dit la blonde enfant.
— On m'ordonne de jouer avec vous, répondit Diane, blessée du ton méprisant d' Arabelle.
— On a bien tort, car nous ne voulons pas devons; vous n'êtes pas de notre rang. Votre place serait sur les grands chemins, comme vos pareilles, et non pas au milieu d'enfants riches. C'est une honte de vous voir ici.
Diane écoutait; elle regardait cette bouche si rose, si enfantine, ces yeux si bleus, ces cheveux blonds bouclés, cet ensemble séraphique qui froidement lui perçait le coeur. Que lui avait-elle donc fait, à cette Arabelle?
— M'avez-vous entendue, reprit la blonde fillette en grossissant sa petite voix; retirez-vous, vagabonde! et laissez-nous jouer en repos. Et d'un geste dédaigneux elle voulut l'écarter.
Mais Diane saisit la main mignonne d' Arabelle.
— Gomment m'avez-vous appelée? lui dit-elle d'une voix saccadée.
— Voulez-vous bien ne pas me toucher, ou j'appelle, fit Arabelle, en voulant dégager son bras de l'étreinte de Diane, et cherchant des yeux la maîtresse qui depuis un moment déjà avait quitté le jardin.
— Vous n'osez pas répéter ce que vous avez dit tout à l'heure? reprit Diane en pâlissant de plus en plus.
— Pourquoi donc ne Toserais-je pas, puisque c'est vrai! fit Arab elle en voyant ses compagnes se rapprocher pour lui prêter main forte; j'ai dit que vous êtes une enfant de bohémiens, qui vont dans les foires, et qu'on vous élève ici par charité : sans cela vous demanderiez votre pain dans les rues.
— Vous mentez ! Je ne suis pas ce que vous dites ! Et lorsque mon père reviendra, il payera tout ce qu'on fait pour moi en son absence, entendez-vous?
— Votre père ne reviendra pas puisqu'il est mort ! puisqu'il a été dévoré par le lion qu'il montrait pour de l'argent! Quant à votre mère, on ne sait qui elle était ; mais maman pense qu'elle ne valait pas grand' chose, et que le diable a bien fait de les prendre tous deux pour les mettre dans son enfer dont ils font le plus bel ornement !
En entendant ces choses, Diane avait lâché le bras d'Arabelle, la tête lui tournait, elle sentait ses jambes se dérober sous elle. Arabelle la poussa contre le mur afin de pouvoir passer.
Le front de Diane heurta un moellon anguleux et décrépit qui sortait de l'alignement formé par les lierres. Il en jaiUit du sang, prise alors d'i^n mouvement de colère folle, elle se précipita sur Arabelle, la saisit et la secoua avec une telle rage, que ses dents en claquaient. Elle la terrassa et la maintint parterre, l'inondant de tout le sang qui coulait de sa blessure !
Que serait-il advenu si les maîtresses, accourues
^ aux cris des autres enfants, n'étaient arrivées en toute hâte ? On eut grand' peine à retirer Arabelle des mains de Diane, dont les nerfs surexcités doublaient la force : elle était vraiment hors d'elle-même. On dut appeler les gens de la maisjDn pour en venir à bout ; elle se débattait comme un beau diable ! Enfin, Betzy et la cuisinière l'emportèrent, malgré ses cris, dans la chambre des méditations, avec ordre de ne lui donner pour toute nourriture que du pain sec et de l'eau ; pendant que les maîtresses et les élèves s'empressaient autour d' Arabelle que l'on croyait grièvement blessée, grâce au sang de Diane dont elle était couverte.