JANE MATTHIEU
— Eh bien^ Antoine, que pensez-vous de cela?
— Je pense qu'il n'y a pas lieu de nous tourmenter, grâce à la sage précaution de mademoiselle Matthieu,
reprit le brave homme ; je vois bien ce que c'est : M. Georges, entendant toujours son père parler de vous, et prévoyant sa guérison prochaine, aura dit à madame qu'il fallait au moins savoir ce que vous étiez devenue ; mais, soyez tranquille, elle n'a aucun désir de vous retrouver; donc, elle vous cherchera en conséquence ; on a bien autre chose à faire ici que de se mettre à votre poursuite ; hein ! quelle différence avec la monotonie, la tristesse qui régnaient autrefois dans cette maison ? Vous savez que le commandant arrive demain ? Vous verrez quel brave homme ! Son aspect est un peu rude, ça tient à son métier ; les marins, c'est habitué à commander aux hommes comme aux éléments ; mais, au demeurant, il n'y a pas meilleur. Madame n'est pas fâchée de présenter cet oncle à millions aux Grypfeld ! Oh ! elle sait bien ce qu'elle fait... Il n'y a pas de danger que tous ces gcns-là s'avisent de vous dénicher sous les traits de ma petite Lisbeth ; je me préoccupe bien plus de l'instinct de mon maître ; celui-là me tourmente tant qu'il ne sera pas opéré, car une fois qu'il sera hors de danger je ne lui cacherai rien , et comme il ne sera pas du goût du cher homme devons voir servante chez lui, et que grâce à mademoiselle Matthieu vous pouvez faire autre chose, vous serez bien casée, c'est moi qui vous le dis, et vous aurez prouvé h madame un tas de choses qui lui fermeront la bouche pour l'avenir. Sur ce, mon enfant, continuez votre travail, pendant que moi je retourne au mien.
Les jours se passaient joyeusement à Kill-Houss ;
ce n'étaient que réceptions, dîners et promenades ; il était même question d'un bal. L'activité régnait dans la maison autrefois silencieuse.
L'arrivée du commandant Ruttvenn et de son matelot Max avait complété le nombre des invités ; la maison contenant huit maîtres et autant de serviteurs, la famille Grypfeld ayant amené valet et femme de chambre, au grand contentement de Diane, qui n'ayant rien à voir au service de ces dames, avait pu éviter de se trouver en présence d'Arabelle.
Lisbeth se levait tous les jours à quatre heures, préparait, ordonnait le travail de la journée, taillait à chacun sa besogne et consacrait tout le reste de son temps à ^L Dixonn, qui s'en montrait on ne peut plus satisfait. On avait trop présumé des forces du Révérend, il avait fallu espacer les visites qu'on lui rendait ; il se laissait trop aller au plaisir de causer, sa tête n'était pas encore assez forte, et ses nuits se ressentaient de l'agitation de la journée. On avait consigné tout le monde, sauf le commandant Ruttvenn, qui venait lui serrer la main tous les jours et se sauvait bien vite pour ne pas enfreindre le règlement. Diane était donc en droit d'espérer qu'Arabelle repartirait sans l'avoir remarquée. Elle ne se doutait pas, la pauvre enfant, que chaque jour il était parlé d'elle à table, soit par le commandant, qui comme M. Grypfeld avait été frappé de sa beauté, soit par Maurice qui ne la rencontrant plus au jardin, s'était fait le chevalier servant de la jolie Arabelle, au grand déplaisir de madame Dixonn.
LA SERVANTE 25d
M. et madame Grypfeld entouraient Maurice de toutes sortes d'égards; sa parenté avec le célèbre docteur Drocir lui donnait à leurs yeux une importance extrême. La grosse maman ne s'évanouissait pas sans qu'il fût là pour la rappeler à la vie. M. Grypfeld luimême en était venu, tant il lui inspirait de confiance, h le consulter relativement à la faible santé de sa femme.
Maurice, qui ne se doutait pas des projets de madame Dixonn, se laissait aller au plaisir qu'il goûtait dans la société d'Arabelle, laquelle répondait en tout point au programme qu'il avait exposé à son ami Georges. La gaieté, l'entrain, l'esprit fm et moqueur du jeune homme, sa tournure élégante et sa jolie figure plaisaient beaucoup plus à miss Grypfeld, que l'air froid et la physionomie sévère de Georges, lequel se contentait d'être poli avec la jeune fille, mais ne tombait point en extase devant sa beauté, ne se pâmait point au moindre de ses mots, ce que ne manquait jamais de faire Maurice.
Chose singulière, malgré le penchant très réel qu'elle éprouvait pour celui-ci, Arabollc n'en était pas moins très blessée de l'indifférence de Georges.
Madame Grypfeld ressentait un tel dépit de sa froideur, qu'elle avait déclaré à son mari que jamais cet être morose n'épouserait sa fille, que ce serait vouloir condamner cette adorable créature à une vie de tristesse etde mécompte, que ce n'était pas un homme, mais un misanthrope de la pire espèce, avec lequel son enfant périrait d'ennui ! Ce à quoi M. Grypfeld avait répondu :
— Mély, vous savez qu'il n'est pire eau que l'eau qui dort? Je suis physionomiste; vous ne me déniez pas cette qualité ?
— Non, Hector !
— Alors, retenez bien mes paroles, Mély : ce que vous prenez pour de la froideur est tout simplement une couche de cendres qui recouvre un volcan incandescent ! Je vous le demande, peut-on voir Arabelle sans l'aimer?... Je suis très renseigné par madame Dixonn qui est une femme de grand sens, et dont l'esprit sérieux est complètement subjugué par le charme irrésistible de notre fille ; eUeme disait, pas plus tard qu'hier, qu'elle trouvait son fils tout extraordinaire, qu'il était distrait, rêveur, et me donnait presque à entendre que les attentions de M. Maurice pour notre Arabelle devaient être pour quelque chose dans la tristesse de Georges.
Et comme Mély hochait la tête d'un air incrédule, il reprit:
Notre fille seule doit être juge en cette matière.
Je n'ai qu'un but : la voir heureuse ! Je ne contraindrai en rien sa volonté dans le choix de celui qui doit être son époux. Elle est trop bien née pour déroger. Donc, malgré le plaisir que j'aurais à la voir s'allier à Georges Dixonn, le fils de mon meilleur ami, je ne voudrais, pour rien au monde, que ce désir pesât dans la balance et fît pencher son cœur de ce côté. Faites comme moi, Mély, laissez ces jeunes gens s'arranger entre eux, ne nous mêlons pas des sentiments qu'ils éprouvent ou n'éprouvent pas; restons neutres, ne les influençons en aucune manière.
Il régnait aussi une grande activité dans la salle des domestiques. Nancy, la femme de chambre de miss Arabelle tenait le haut du pavé; elle commentait, discutait, appréciait, donnait son opinion sur tout, et l'imposait même. Dans les premiers jours, elle avait fait beaucoup d'avances à Lisbeth; et celle-ci y avait répondu avec politesse, tout en se tenant sur la réserve. Mademoiselle Nancy, très froissée, avait déclaré en pleine cuisine que c'était une pimbêche, Sylvain, le valet de chambre de M. Grypfeld, prit parti pour Lisbeth, ce qui amena une véritable querelle. Heureusement qu'Antoine n'était pas là et que ce propos ne lui fut pas répété.
Depuis le jour où Georges avait parlé à Diane avec tant de bonté, il la rencontrait sans cesse chez M. Dixonn, mais ne lui adressait plus la parole que pour lui donner des instructions relatives à son père. Aussitôt qu'il avait fini, il lui tournait le dos, ne semblait même pas savoir qu'elle se fût retirée au fond de la chambre, et sortait sans se retourner pour ne point lui donner le bonsoir.
Cette manière de faire peinait beaucoup la pauvre enfant, qui se demandait pourquoi, après lui avoir témoigné un si vif intérêt, il la traitait maintenant avec tant de froideur.
Le jour désigné pour le bal approchait, toute la maison était en l'air, on avait enlevé les meubles du grand salon, on l'avait garni de banquettes, de lustres et de fleurs. Les portes de la salle à manger avaient été remplacées par d'élégantes draperies; dans le
fond de cette pièce on avait dressé un somptueux
buffet.
Ces dames avaient commandé à Paris deux toilettes conçues et composées par le grand faiseur, toilettes qui devaient produire un effet merveilleux et faire mourir de jalousie toutes les élégantes de Kill-Houss, invitées à cette fête. Ces robes n'arrivèrent que la veille au soir du grand jour. Sitôt après le dîner ces dames passèrent dans leurs chambres pour les essayer, pendant que ces messieurs organisaient une partie de billard, jeu auquel le commandant Ruttvenn était de première force et battait sans pitié ce pauvre M. Grypfeld, dont la mansuétude était si grande, qu'il avait beau être battu, il était tout de même content. Madame Dixonn s'installa dans son fauteuil avec son tricot. Maurice alla fumer un cigare dans le jardin, Georges se dirigea du côté du pavillon de son père.
Lorsqu'il arriva^ Diane faisait la lecture; il lui fit signe de continuer. Il y avait un quart d'heure qu elle était occupée à ce soin lorsque Antoine vint l'avertir cfue madame Germaine la faisait demander pour venir au secours de ces dames qui perdaient la tête avec leurs toilettes qui étaient absolument manquées.
Diane se leva; il fallait obéir et être assez maîtresse d'elle-même pour ne rien laisser voir sur son visage des craintes qui remplissaient son cœur. Elle se dirigea du côté de la maison et y entra résolument. Lorsqu'elle pénétra dans le salon, madame Grypfeld était en train de se pâmer, Arabelle lui faisait respirer un flacon: M. Grypfeld lui tapait dans les mains ; Maurice lui
mouillait les tempes avec du vinaigre. Le commandant Ruttvenn ouvrait portes et fenêtres, et établissait des courants d'air au grand déplaisir de madame Dixonn qui les redoutait affreusement.
Tout à coup madame Grypfeld fit un bond prodigieux sur son fauteuil; Georges venait d'entrer et de lui placer sous le nez, sans crier gare, un flacon d'ammoniaque. Ce remède énergique produisit instantanément son effet, la bonne dame reprit ses sens, et ses yeux versèrent un torrent de larmes.
— Chère maman, calmez-vous! disait Arabelle.
— Gela vaut-il la peine de se mettre dans cet état pour une robe trop étroite, reprenait madame Dixonn.
— Mais que voulez-vous que je fasse, avec le peu de tem.ps qui nous reste? Cette sotte de Nancy a tout démantibulé et ne peut plus s'y retrouver; elle ne sait pas replacer les draperies. Oh! j'en mourrai, c'est sûr! Songez donc que la robe d' Arabelle est aussi manquée que la mienne ; elle est trop large de tout ce dont ma robe est trop étroite; nous no pourrons jamais -nous présenter ainsi fagotées.
— Ah ! vous voilà, Lisbeth ! s'écria madame Dixonn ; essayez donc de tirer ces dames d'embarras!
Arabelle se retourna vivement pour voir cette servante qu'elle n'avait encore aperçue que de loin, et dont on vantait tant la beauté. Mais sa mère ne lui donna pas le temps de l'examiner à son aise, car se relevant vivement, madame Grypfeld entraîna Lisbeth auprès de Nancy.
Diane ne fit donc que traverser le salon.
— C'est singulier, se dit Arabelle, cette figure ne m'est pas inconnue! Où donc l'ai-je vue?... Et elle rejoignit sa mère.
Grâce à Lisbeth, les deux robes furent admirablement rectifiées. Madame Grypfeld ne tarissait pas en éloges sur son habileté et son goût ; mademoiselle Nancy étouffait de colère.
Le lendemain, au dîner, Arabelle demanda à madame DixonU; dans quelle maison Lisbeth avait servi avant d'entrer chez elle.
— C'est sa première place, répondit madame Germaine ; elle vivait dans sa famille.
— Je vous assure^ madame, que je l'ai déjà vue, je ne puis me rappeler où ; mais sa figure, le son de sa voix me sont parfaitement connus. Maman, aidez-moi donc, vous qui avez tant de mémoire.
— Je le voudrais, mon bel ange ^ mais vraiment, il ne me semble pas avoir jamais rencontré cette fille. Du reste, les gens de cette classe attirent peu mon attention, et si ce n'était le signalé service qu elle nous a rendu, il est plus que probable que mes yeux ne se seraient jamais arrêtés sur elle, quoique pourtant ces messieurs aient quelquefois piqué ma curiosité en vantant sa figure.
— Trouvez-vous, madame, que nous ayons exagéré ? demanda le commandant Ruttvenn.
— Je vous accorde qu'elle est bien !
— Mais dites donc qu'elle est admirablement belle!
— Gela dépend des goûts, commandant; pour moi,
elle n'est que bien. N'est-ce pas, madame Dixonn? est-ce que vraiment, vous la trouvez aussi jolie que ça?
— Je vous avoue, chère amie, que je ne me suis jamais préoccupée du visage de mes domestiques ; beaux ou laids, pour moi, ils ne sont que des serviteurs.
— Vous croyez donc, ma mère, qu'ils sont pétris d'un autre limon que le nôtre ? reprit Georges.
— Absolument, mon fils, sans cela ils ne nous serviraient pas; leurs sentiments, leurs goûts, leurs manières de voir, sont d une essence beaucoup plus grossière. Dieu fait bien les choses en ne leur donnant pas le sentiment de délicatesse qui les ferait rougir de leurs fonctions ; ils sont nés dans ce milieu, ils y vivent et ne regardent pas au delà, et c'est tant mieux pour nous, car nous avons besoin de leur concours comme ils ont besoin de nos salaires. Cette fille, cette Lisbeth qui vous paraît si au-dessus de sa condition, changez-la de milieu, vous verrez quelle sera sa gêne, sa gaucherie ; sa façon de s'exprimer qui est très convenable dans l'exercice de ses fonctions, vous semblera vulgaire.
— Je ne partage pas vos idées, ma mère. La famille Myckes qui depuis près d'un siècle se consacre à notre famille^ et avec quel dévouement ! ne doit point être considérée par nous comme de simples domestiques. Ils ont des droits de par leur fidélité ! Ce sont des amis moins fortunés, auxquels nous devons des égards. Ce qu'ils font pour nous, l'argent ne peut le payer.
— Gomme on voit, mon fils, que vous arrivez de
France ; vous voilà humanitaire au premier chef! C'est très-bien au point de vue de la théorie ; mais inadmissible à la pratique. Croyez-moi, laissons nos serviteurs à leur place, et nous, restons à la nôtre, sous peine de tout bouleverser dans notre intérieur, sans profit pour personne !... dit d'un ton sec madame Dixonn, en se levant de table.
On alla prendre le café dans le jardin, puis chacun se dispersa pour s'occuper des préparatifs du bal.
— Avez-vous remarqué, maman, dit la jolie Arabelle, comme M. Georges a pris la parole pour défendre les serviteurs en général, mais cette Lisbeth en particulier, quoiqu'il n'ait pas prononcé son nom ?
— C'est un original, ma fille, un esprit contrariant; que demain les domestiques soient loués devant lui, il sera le premier à les attaquer !...
— Elle est vraiment très jolie, cette Lisbeth; oti donc l'ai -je vue ?...
— Mon ange, parlons de choses plus intéressantes.
— Mais, maman, ceci m'intéresse beaucoup ! Vous m'avez si souvent entretenue des mérites de M . Georges, que j'ai tiré cette déduction : c'est que vous et mon père ne seriez pas fâchés de me le voir choisir pour époux . Mais avant de faire ce choix, il faut bien que je me rende compte de sa nature, que je m'assure qu'elle est compatible avec la mienne. Or, depuis que . nous sommes à Kill-Houss, il s'est toujours tenu visà-vis de moi dans une réserve polie, mais glacée ; c'est à peine s'il m'a adressé quatre fois la parole, et cela le plus brièvement possible, à tel point que je ne lui
croyais pas l'élocution facile ; aujourd'hui, il m'aprouvé que lorsqu'un sujet l'intéresse, il parle d'abondance. Donc, je déduis que si je ne l'intéresse pas, c'est peutêtre parce qu'une autre l'intéresse trop.
— Est-ce que tu crois que cette Lisbeth?... mais ce serait une horreur !...
— Je ne crois rien du tout, maman !... Je pense qu'il se respecte assez pour ne point descendre si bas ; mais il n'en est pas moins vrai que madame Dixonn est bien imprudente ; elle a beau dire qu'une servante n'esj, pas une femme, tout le monde ne pense pas de même; voyez ces messieurs, papa en tête ; ne sont-ils pas unanimes pour vanter sa beauté? M. Georges seul n'en parle jamais ! C'est là justement ce qui a attiré mon attention. Dame ! écoutez donc, maman, un futur ! on l'examiiie.
— Mais, cher trésor, nous ne t'imposons pas cette union ! . . .
— Je le sais, maman; mais comme je suis une personne sérieuse et pas du tout romanesque, et qu'en somme ce mariage est irréprochable au point de vue des convenances, avant d'y renoncer, je me dois à moi-même, de me prouver s'il a, ou s'il n'a pas des côtés défectueux, afin de m'éviter les regrets qui suivent toujours une résolution prise à la légère.
— Je t'admire, ma fille 1 tu es la sagesse en personne. Quelle adorable femme tu feras, et qu'il sera heureux celui sur qui tombera ton choix. Tout ce que tu décideras sera bien fait, ton père et moi nous nous en remettons à ton jugement dont nous reconnaissons
sans cesse la justesse î... Tiens ! voilà justement cette
Lisbeth qui traverse le jardin... Je vais l'appeler afin
qu'elle m'aide à m'habiller, pour pouvoir te laisser
Nancy.
— Maman, si vous le permettez, c'est moi qui me servirai de cette fille ?
— Gomme tu voudras, mon ange.
Lisbeth fut mandée, et vint se mettre aux ordres de de ces dames.
— Voulez-vous bien, mademoiselle, me prêtervotre concours, en m' aidant à me parer de la robe que vous m'avez si gracieusement arrangée? dit miss Grypfeld.
Diane s'inclina et passa dans la chambre d'Arabelle pour procéder à sa toilette.
Les préparatifs en furent longs, rien n'était livré au hasard : miss Gr^^feld professait un culte pour sa beauté, et ne néghgeait rien de ce qui pouvait la rehausser. Pendant ces apprêts, elle n'adressa pas une parole à Lisbeth qui, avec cet instinct féminin, devinait ses moindres désirs et lui présentait toujours l'objet qu'elle pouvait désirer.
Lorsque la robe fut mise, la couronne de marguerites posée, le collier de perles agrafé, Arabelle se trouva si jolie, qu'elle ne put se refuser un sourire de satisfaction. Mais sa bouche redevint bien vite sérieuse, car son miroir en reflétant sa gracieuse image, lui montra aussi la tête brune, les grands yeux bleus de Diane fixés sur elle avec une étrange expression. Il y eut comme un éclair dans l'esprit d'Arabelle, à la lueur duquel elle vit un grand mur recouvert de lierre ;
puis une enfant pâle, aux cheveux noirs, aux grands yeux bleus, au front blanc sur lequel un filet de sang se traçait un passage ; elle eut comme l'impression de deux petites mains nerveuses qui l'étreignaicnt et la terrassaient. Cette sensation fut si vive qu'elle lui arracha un cri. Elle se retourna vivement du côté de Diane, occupée à ce. moment à remettre dans leurs cartons les fleurs dont on ne s'était pas servi.
— Qu'avez-vous, miss? fit Lisbeth bien loin de se douter de ce qui se passait dans l'esprit d'Arabelle.
Mais celle-ci ne lui répondit pas !... Elle la regarda avec une grande fixité.
— C'est singulier! murmurait-elle.... non.... c'est impossible, et pourtant....
— Êtes-vous bien sûre de vous appeler Lisbeth, et d'être la nièce d'Antoine? lui demanda-t-elle brusquement.
Tout le sang de Diane lui reflua au cœur, et cependant pas un muscle de son visage ne broncha et sa voix ne trembla pas en demandant à Arabelle ce qu'elle voulait dire.
Son calme dérouta miss Grypfeld...
— Je veux dire que vous ressemblez d'une façon étonnante aune personne. . . que j'ai connue autrefois. . . voilà tout!... Mes gants !... mon éventail... et allez, je vous prie, savoir si ma mère est prête.
— Diane sortit. Une fois dans le couloir, elle fut obligée de s'appuyer contre le mur, tant ses jambes tremblaient. Depuis quinze jours elle se proparait h cette
épreuve qui venait de Fassaillir, juste au moment où
elle espérait pouvoir Téviter.
Madame Grypfeld était trop occupée à cacher sa couperose sous une épaisse couche de poudre de riz, pour détourner les yeux de ce laborieux travail. ; elle ne s'aperçut donc pas de l'altération des traits de Diane.
— Dites à ma fille que je vais me rendre chez elle !
— Mon Dieu î mon Dieu ! aidez-moi ! disait mentalement Diane ; faites que je ne me trahisse pas ; que de peines, que d'ennuis je susciterais à ce pauvre Antoine et à mademoiselle Matthieu !
Lorsqu'elle revint chez miss Grypfeld, madame Dixonn s'y trouvait; elle félicitait la jeune fille sur le bon goût, l'élégance de sa toilette.
— Vous savez, chère enfant, lui disait-elle, que vous ouvrez le bal avec Georges ?
— Vraiment, madame? Ce grave docteur danse donc quelquefois?...
— Mon fils est très sérieux, je vous Taccorde; il n'a pas eu de jeunesse, tout adonné à l'étude et à l'œuvre filiale qu'il s'est imposée. Mais le Seigneur vous met sur sa route pour être son printemps ! Il vous sera donné de l'initier, de lui faire goûter les plaisirs du monde, dont l'austérité de ma vie ne m'a jamais permis de lui entr' ouvrir les portes !...
— Je me figure, chère madame, que je ne lui plais pas du tout, à votre fils !
— Folle enfant ! souriez moins souvent à M. Maurice, et vous verrez les nuages qui obscurcissent le front de Georges vse dissiper. Encouragez-le au lieu
d'exciter sa jalousie. C'est une âme ombrageuse, sa
froideur n'est qu'un masque pour cacher son dépit...
Elle attira la jeune fille et baisa son front charmant :
— Peut-on vous voir sans vous aimer? Regardezvous donc !...
Arabelie, toute rougissante, lui rendit son baiser; elle aperçut seulement alors Lisbeth qui n'avait pas perdu un mot de cet entretien.
— Eh bien, maman est-elle prête ?
Diane n'eut pas à répondre, madame Grypfeld se montra ; elle poussa une exclamation à la vue de sa fille :
— Tu es belle à ravir, mon ange ! Tout mon portrait à dix-huit ans ! soupira la bonne dame, en se jetant un mélancolique regard dans la glace.
— Mais vous aussi, maman, vous êtes superbe. Votre robe vous va dans la perfection !
— Oui, cette fille l'a bien arrangée, elle m'a vraiment tirée d'un mauvais pas. Ah! vous êtes là, mon enfant? Tant mieux ! Voyez donc par vous-même si rien ne cloche ; cette pauvre Nancy est si étourdie !
Lisbeth fit le tour de madame Grypfeld, retira les épingles qui retenaient les draperies, et les rajusta avec plus d'élégance, au grand contentement de la bonne dame, qui ne put s'empêcher de lui dire tout bas, que si jamais elle venait à quitter le service de madame Dixonn, elle eût à l'en informer avant de se chercher une autre condition. Diane ne répondit rien, car elle sentait instinctivement qu'Arabelle la regardait. Elle entendait sa voix claire qui demandait :
— Qu'est donc devenue cette petite ... que vous et M. Dixonn aviez recueillie?... Ne s'appelait-elle pas Diane?...
— Oh ! ne me parlez pas de cette créature, qui a été et qui sera le souci de ma vie, reprit d'un air contrarié madame Dixonn.
— Pauvre amie, elle vous a mal payée de vos soins? demanda madame Grypfeld, en s'avançant et en mettant ainsi le visage de Lisbeth en pleine lumière.
— Très mal ! répondit madame Germaine d'une voix dure.
— Y a-t-il longtemps que vous ne l'avez vue, madame? fît Arabelle, qui ne quittait pas Lisbeth des yeux.
— Et j'espère bien ne la revoir jamais ! s'écria madame Dixonn, s'évitant par cette sortie évasive une réponse catégorique.
— Ah ! chère amie, que de fois j'ai pensé que vous ne placiez pas bien votre charité ! Elle a mal tourné, n'est-ce pas ? Gela ne m'étonne nullement; elle avait des instincts mauvais, féroces même, cela tenait à sa race, continua madame Grypfeld en dandinant sa tête sur son gros corps.
— Donnez-moi donc un peu d'eau, je meurs de soif, fit Arabelle, qui ne pouvant rien surprendre sur le visage impassible de Lisbeth, voulait voir si sa main tremblait.
L'eau lui fut apportée par la jeune fille; Arabelle, en prenant le verre, effleura la main qui le lui tendait; cette main était parfaitement calme.
— Ce n'est pas elle!... Quelle singulière idée avaisje là?... C'est égal! c'est une ressemblance bien étrange ! pensait Arabelle en se rendant avec sa mère au salon, où les invités commençaient à affluer.
Pauvre Diane ! elle était à bout de force ; s'entendre calomnier ainsi, sans avoir le droit de se défendre ! Oh ! comme cette Arabelle l'avait torturée ! Et c'était la fiancée de M. Georges, de Georges qui partagait sans doute à son sujet la manière de voir de sa mère ? Des larmes brûlantes s'échappaient de ses yeux et tombaient sur ses mains qui pressaient douloureusement sa poitrine pleine de sanglots ; comme elle avait besoin d'un cœur ami ! Aussi se glissa-t-elle sans bruit jusqu'au pavillon de M. Dixonn.
— C'est vous, Lisbeth? Merci, mon enfant, de vous être souvenue de moi au milieu de toutes vos occupations. Je commençais à trouver qu'on me négligeait un peu aujourd'hui. Ne vous excusez pas et racontezmoi plutôt l'emploi de votre temps. D'où venez-vous maintenant ?
— D'aider miss Grypfeld à se parer.
— Il va sans dire qu'elle est charmante, n'est-ce pas?
— Vous l'avez dit, monsieur.
— Qu'avez-vous, mon enfant? votre voix tremble, comme si vous étiez sous l'empire d'une émotion très vive, ou d'une peine très forte. Vos mains sont froides et moites, vous souffrez ?
— Non, monsieur!
— Vous souffrez ! Il faut se défier de moi, je vois
avec les yeux de la pensée, et ceux-là sont bien clairvoyants. Voulez-vous que je vous dise ce qui se passe en vous, ma chère petite?... Vous ne répondez pas? Je continue : Vous venez de parer une belle jeune fille ! vous l'avez vue heureuse, et involontairement vous avez fait un retour sur vous-même.
— Oh ! monsieur ! Quelle idée vous faites-vous de moi?
— Une très bonne, chère enfant; mais vous avez vingt ans^ et cet âge est avide de plaisir, et je vous le répète, il est dur de s'enfermer dans une chambre de malade, de faire société à un pauvre aveugle, lorsqu'en dehors tout est fête et joie. Aussi ne serai-je pas égoïste, et après vous avoir remercié de la bonne pensée que vous avez eue en venant me visiter, je vous renvoie bien vite. Allez! allez, mon enfant, écoutez de toutes vos oreilles, regardez de tous vos yeux, demain vous me raconterez cette soirée dans ses moindres détails ; ce sera ma fête à moi ! .
— Oh ! monsieur, comment ai-je pu me montrer à vous sous un jour si futile? Mon bonheur est d'être près de vous, qui êtes si bon pour moi; savoir que je puis apporter un peu de distraction dans votre nuit, est mon plus grand, mon plus vif plaisir; je n'ambitionne rien au delà!!!
— Bonne petite âme ! murmura tout bas M. Dixonn. Puis il reprit :
— xAlors, cela ne vous ennuiera pas de continuer la lecture de ce livre remarquable, qui me vient de M. Rameley? Oh ! nous n^avons pas besoin de nous
cacher, je suis bien sûr qu'on ne viendra pas nous surprendre ce soir; il est là dans le tiroir; installezvous et commencez.
— Quel chapitre désirez-vousque je vous lise, monsieur ?
— Ouvrez le livre au hasard et laissons choisir la Providence ; bien sûr qu'elle nous indiquera celui qui peut nous être agréable ou utile ! Est-ce fait?
— Oui, monsieur.
— Je vous écoute.
« Il est bon d'avoir quelquefois des peines, parce » que souvent elles rappellent l'homme à son cœur en » lui faisant sentir qu'il est en exil et qu'il ne doit pas » mettre son espérance en aucune chose de ce monde ! . . . » Il nous est bonde souffrir quelquefois des contradic- » tions, ou qu'on pense mal de nous, quelles que soient «nos actions et nos intentions!... Gela nous rend » humbles, la vraie piété est douce, patiente, elle sait » que nous avons tous besoin d'indulgence, de miséri- » corde. Elle nous apprend à pardonner... »
Diane lut comme cela fort longtemps !... il lui semblait que ce livre répondait à ses pensées et la consolait; aussi son cœur, ulcéré d'abord, finit-il par se détendre.
— G^est un beau livre, n'est-ce pas, mon enfant? Et M. Dixonn fit là-dessus des dissertations aussi
intéressantes que le livre lui-même ; après quoi, il pria Diane d'aller prévenir Antoine, qu'il avait le désir, se sentant fatigué, de se mettre au lit.
Diane traversa le jardin tout, illuminé; les verres
de couleur, les lanternes vénitiennes, les ballons lumineux suspendus dans les arbres qui se reflétaient dans la pièce d'eau, donnaient au jardin un aspect vraiment féerique. L'orchestre faisait rage dans le salon, des bouffées de joyeuse harmonie venaient se mêler au bruissement des feuilles qui semblaient leur faire un accompagnement en sourdine.
Après avoir prévenu Antoine, Diane regagna le jardin ; elle s^assit à l'ombre d'un if qui se trouvait placé non loin d'une porte-fenêtre ; sans être vue, elle voyait tout ce qui se passait dans le salon, elle voyait surtout Georges et Arabelle causant ensemble.
Mais bientôt les danses cessèrent; oh servit des rafraîchissements, les dames se couvrirent de leur sortie de bal, et toutes les fenêtres furent ouvertes; puis le piano fut tiré au milieu du salon. Plusieurs personnes, Maurice en tête, s'approchèrent d'Arabelle et lui demandèrent de chanter. Elle se fît un peu prier; mais comme Georges lui dit qu'il serait heureux de l'entendre, elle se dirigea vers le piano, retira ses gants, les jeta sur l'instrument avec un air de reine qui veut bien condescendre à charmer ses sujets, préluda quelques instants, lança dans l'air plusieurs gammes chromatiques suivies d'arpèges nébuleux, leva les yeux au plafond comme si l'inspiration allait en descendre et commença d'une voix de soprano aiguë, la romance de Mignon. M. et madame Grypfeld se pâmaient d'aise en écoutant le chant de leur fille.
Était-ce la voix aiguë d'Arabelle qui perçait le cœur de Diane et faisait couler ses larmes? Non, cette ro-
mance elle l'avait apprise et travaillée avec mademoiselle Mathieu, qui lui avait indiqué toutes les nuances, qui l'avait initiée à cette page de sublime poésie qui allait si bien à sa voix de contralto" aux sons graves et doux. Mademoiselle Matthieu était trop bonne musicienne pour n'avoir pas profité des dons que la nature lui avait prodigués, elle les avait cultivés, en donnant à Diane une méthode élevée, un goût sûr et délicat, qui prenait sa source dans l'âme pure de la jeune fille. Non, ce n'était pas la voix d'Arabelle qui émotionnait Diane, mais tout un monde de souvenirs qui lui repassaient devant les yeux. Lorsqu'elle chantait autrefois cette romance, il lui semblait toujours que c'était sa propre histoire ! Oh ! comme tout cela est loin, se disait-elle!... Adieu, beaux rêves que je faisais tout éveillée, la réalité se dresse devant moi et me terrifie... Oui, je partirai!... car je n'aurai peut-être pas toujours le pouvoir, la force de me dominer!... Moïi Dieu !... comme j'ai souffert ce soir!... Où irai-je?... Des bravos prolongés arrachèrent Diane à ses pensées. Chacun félicitait Arabelle sur son beau talent; elle recevait ces éloges avec un sourire superbe qui semblait dire : Tout cela m'est bien dû ! Puis la jeune diva ramena sa mante sur ses belles épaules, couvrit sa tête charmante d'un voile de tulle illusion, et s'en alla respirer au jardin. Elle passa sans apercevoir Diane, cachée dans l'ombre projetée par l'if, et se perdit comme une blanche vision dans les profondeurs des allées. Son exemple fut suivi par la plus grande partie des jeunes filles.
Tout à coup un cri effroyable retentit!... Un des ballons lumineux suspendus aux arbres, prit feu et vint tomber sur la toilette si inflammable d'Arabelle ! Toutes ses compagnes, revêtues de robes vaporeuses, se dispersèrent dans toutes les directions en appelant au secours. Le commandant Ruttvenn, Georges et Maurice se précipitèrent du côté d'où partaient les cris; mais ils arrivèrent trop tard.
Diane se trouva près de la jeune fille avant tout le monde; elle entoura miss Arabelle, cherchant à étouffer les flammes qui commençaient à Tenvahir. Mais sa robe de cotonnade prit feu à son tour. Alors, avec une force dont on ne l'aurait pas cr-ue capable, elle enleva Arabelle dans ses bras, et alla se précipiter avec elle dans la pièce d'eau. Tout cela s'était produit en quelques secondes ; avant même qu'on eût pu deviner le dessein de Diane, le feu était éteint, mais un autre danger menaçait les deux jeunes filles : la pièce d'eau était profonde, Arabelle affolée, se débattait et usait les forces de Diane qui avait peine à la maintenir.
Madame Grypfeld assourdissait tout le monde par ses cris : Ma fille ! sauvez ma fille ! mon Arabelle ! Elle se penchait sur le bord de l'eau comme si elle eût voulu s'y précipiter elle-même. M. Grypfeld, les yeux hors de la tête, murmurait des paroles inintelligibles; puis le pauvre homme battit l'air avec ses mains et tomba raide sur le gazon. Maurice s'empressa autour de lui, pendant que d'autres personnes s'accrochèrent aux vêtements de madame son épouse, afin de s'opposer à son funeste dessein. C'était un désarroi indes-
criptible, tout le monde perdait la tête, et les deux jeunes filles perdaient pied, lorsque le commandant et Georges sautèrent à l'eau.
Il était temps ! la longue traîne d'Arabelle s'était roulée autour des jambes de Diane, qui faisait tous ses efforts pour se maintenir debout et soutenir miss Grypfeld. Le commandant saisit Arabelle, Téleva audessus de sa tête, et la tendit aux mains qui se pressaient pour lui enlever son fardeau. Elle fut portée par Maurice dans le salon, où les premiers soins lui furent donnés avec l'aide de sa larmoyante mère. On chercha avec terreurles traces des brûlures qui devaient être profondes. Maurice constata avec surprise que les plaies étaient légères, et répondit que dans deux jours il n'y paraîtrait plus, grâce à un baume tout particulier, dont la recette lui venait de son oncle.
Toute la société se réunit autour de la jeune fille si miraculeusement sauvée : ce fut un déluge de félicitations, et M. Grypfeld, qui avait enfin repris ses sens, arriva juste à point pour partager avec sa femme les innombrables marques de sympathie dont on les accablait.
Madame Dixonn faisait chorus dans ce concert, tout en trouvant très malséant que son fils se laissât remplacer par Maurice, pour les soins à donner h miss Arabelle.
— Ce beau monsieur va bénéficier du dévouement de Georges. Il est prudemment resté sur le bord, tandis que mon fils se jetait à l'eau , pensait-elle, en regardant sans cesse du côté de la porte, espérant toujours voir arriver Georges.
Mais celui-ci était occupé à d'autres soins. Lorsque le commandant Ruttvenn eut enlevé Arabelle des mains défaillantes de Diane, la pauvre enfant n'étant plus soutenue par l'ardeur fébrile qui avait quintuplé sa force, perdit connaissance entre les bras de Georges. Il la porta de l'autre côté de la pièce d'eau où l'attendait Antoine éperdu. Ils montèrent Diane évanouie dans sa chambre, pendant que tout le monde se pressait autour d'Arabelle, oubliant la vaillante créature qui venait de la sauver par son courage et sa présence d'esprit.
Les filles de service qui étaient montées quatre à quatre déshabillèrent Diane, pendant que Georges allait de son côté changer ses vêtements trempés. Dix minutes après il était au chevet de la jeune fille, toujours sans connaissance. Ce fut là que madame Dixonn vint le relancer.
— Vous n'y songez pas ! lui dit-elle : vous perdez le sens; votre place est au salon. Je vais envoyer ici votre ami Maurice, avec son fameux baume, dont il se fait un si grand mérite.
Georges se redressa de toute sa hauteur :
— Ma place est ici, au contraire, ici, où ily a danger!
— Allons donc ! puisque, au dire de votre ami, Arabelle en sera quitte pour la peur.
— C'est justement pour cela que Lisbeth paiera pour les deux, répondit Georges ; ce que cette enfant vient de faire pour sauver miss Grypfeld, est au-dessus de tout éloge; je m'étonne d'être seul à le constater.
— Oui, certainement, c'est très bien ! je n'en disconviens pas, et croyez que M. et madame Grypfeld sauront le reconnaître. Mais tout cela est bien regrettable, car enfin si cette fille tombe sérieusement malade, comme vous avez l'air de le craindre, qu'est-ce
•que je vais faire, moi, avec cette maison pleine de monde ?
— Je ne vous comprends pas, ma mère.
— Je m'explique pourtant clairement. Si Lisbeth doit faire une maladie grave, il faut qu'elle entre bien vite à l'hôpital...
Georges fît un haut le corps :
— ... Où l'on paiera ce qu'il faut pour qu'elle soit bien. Mais je ne puis pas me charger de donner des soins à votre père, à miss Arabelle et à la servante ! c'est de toute impossibilité.
— Ah ! ma mère ! comme il est heureux que la pauvre enfant ne soit pas à même de vous entendre.
— Mais j'entends, moi, madame, fit Antoine, tout pâle ; ne vous inquiétez pas de ma Lisbeth, elle ne sera à charge à personne. Quant à aller à l'hôpital, c'est vraiment une trop singulière façon de la remercier de son dévouement, qui était bien inutile, je le reconnais; elle aurait mieux fait de rester tranquille, et de laisser cette belle miss se griller tout à son aise. Que voulezvous, madame, c'est notre défaut dans la famille. Dieu a mis des cœurs de maître dans nos poitrines de valets.
— Antoine, vous oubliez...
— Non, madame, je me souviens, au contraire, des
paroles que vous venez de dire ! Je ne veux pas que Lisbeth aille à Thôpital, elle a une famille, ma mère et ma sœur; aussitôt qu'elle pourra se tenir debout, je la conduirai près d'elles.
— Oh! que c'est donc terrible d'avoir à contenter des gens qui mettent toujours la théorie avant la pratique! fit madame Dixonn. Eh! mon fils! quand vous me regarderez avec des yeux encore plus sévères que ceux que vous me montrez, cela changera-t-il la situation présente?... Gela fera-t-il que ma maison ne soit pas bouleversée par les événements de cette regrettable soirée? C'est contre mon gré, vous le savez, que ces illuminations se sont faites? Mais votre ami Maurice avait parlé !... Vous vous révoltez à l'idée de l'hôpital pour Lisbeth ! Mais trouvez-moi le moyen de faire autrement? S'il me faut prendre quelqu'un pour la remplacer, quelqu'un pour la soigner, quelqu'un pour miss Arabelle, où voulez-vous que je loge tout ce monde, puisque la maison est pleine?
— Nous nous serrerons, ma mère; que les soucis de la maîtresse de maison n'étouffent pas la sensibilité de votre cœur ; voilà cette pauvre enfant qui revient à elle ; que son premier regard trouve des figures amies et reconnaissantes ! Et vous, mon bon Antoine, souvenez-vous de toutes les preuves de dévouement que vous nous avez données ; en vous les remémorant il ne pourra pas vous venir à la pensée que nous puissions être ingrats !
Et il lui tendit la main.
Antoine la serra respectueusement, puis se tournant du côte de madame Dixonn :
— Je n'ai pas eu l'intention de mal répondre à madame, pas plus, je pense, que madame n'a eu l'intention de me peiner. Que tout soit donc oublié.
— Ainsi soit-il ! grommela entre ses dents madame Dixonn, très agacée par toutes ces sensibleries.
Le premier visage que Diane aperçut, en ouvrant les yeux, fut celui de Georges, penché anxieusement sur le sien; elle le regarda fixement avec ses grands yeux que la souffrance cerclait de noir, elle balbutia quelques paroles incohérentes, puis elle baissa ses paupières, comme si la lumière lui faisait mal. L'atroce douleur que lui causaient les brûlures de ses mains, lui arrachait des plaintes.
Georges avait envoyé les filles de service chercher ce dont il pouvait avoir besoin pour le premier pansement; ce fut si douloureux que la pauvre enfant s'évanouit encore pendant l'opération. Le pied fut aussi soigné : elle avait dû, en sautant dans l'eau, tomber sur un tesson; la coupure était profonde. Après avoir sondé la plaie, Georges rapprocha les chairs et pansa ce pied si petit, si mignon, un vrai pied d'enfant aux ongles roses. Diane était en proie à une fièvre violente, son visage était marbré de rouge, elle ne semblait pas reconnaître ceux qui l'entouraient.
— Elle ne peut pas rester dans cette chambre, sous les toits où l'on étouffe, s'écria Georges.
— Qu'est-ce que je vous disais, mon fils?
— Ma mère, et vous, Antoine, enveloppez-la bien,
nous allons la descendre dans le cabinet de travail de mon père, ce qui me permettra de veiller sur les deux à la fois, ce qui vous permettra à vous, ma mère, de disposer de cette chambre, ainsi que de celle de Myckes, pour les nouveaux serviteurs dont vous allez avoir besoin; vous voyez qu'il y a toujours moyen de s'arranger.
— Ob ! c'est une f ameuseidée, ça, monsieur Georges ! s'écria Antoine.
— Mais vous ne songez donc pas, mon fils, que vous allez troubler et émotionner votre père?
— Ne le craignez pas, ma mère, nous fermerons les doubles portes qui séparent le cabinet de sa chambre, il n'entendra rien. Mais hâtez-vous, l'air n'est pas respirable ici pour une malade.
Une fois Diane bien enveloppée, il la prit dans ses bras et la descendit avec toutes sortes de précautions, pendant qu'Antoine se chargeait de la literie.
Madame Dixonn se prêta de fort mauvaise grâce à cet arrangement qui conciliait tout pourtant : habituée à commander sans conteste dans son intérieur, l'ingérence de son fils dans cette affaire lui était on ne peut plus désagréable. Pour une personne aussi méthodique, le moindre changement dans ses habitudes prenait tout de suite des proportions énormes.
Lorsque Diane fut installée dans le cabinet :
— Je pense que vous allez, maintenant, mon fils, vous enquérir de l'état de miss Grypfeld?
— Puisque Maurice s'est chargé de ce soin, ma mère^ et qu'il ne voit rien de grave ni d'inquiétant.
permettez que je reste ici où ma présence est vraiment nécessaire.
— Mais au moins, venez recevoir les remerciements de la famille : ne vous êtes-vous pas jeté à l'eau pour sauver miss Arabelle?
— Je ne savais même pas que ce fût elle, ma mère; son premier sauveur c'est Lisbeth, le second mon oncle Ruttvenn; moi, je ne suis pour rien dans ce sauvetage et ne veux point me parer des plumes du paon.
Madame Dixonn regarda son fils bien en face ; elle ouvrit la bouche comme pour lui dire quelque chose ; mais la présence d'Antoine la gênant sans doute, elle haussa les épaules et sortit le front chargé de mécontentement.
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Le mélange du feu et de l'eau eut des suites bien différentes pour les deux jeunes filles : une forte fièvre se déclara chez Diane, tandis qu'Arabelle en fut quitte pour une courbature ; ses brûlures ne la firent près- -;| que pas souffrir, car le précieux onguent de Maurice produisit sur ses plaies légères un effet instantané.
Aussi le surlendemain, voulut-elle s'installer au chevet de Lisbeth, qui était menacée d une fluxion de poitrine. Arabelle se consacra vaillamment à ses fonctions de garde-malade, sans prévoir qu'il s'agissait de les remplir pendant de longs jours.
Nous avons dit que miss Grypfeld était une personne-; pratique et positive, et que lorsqu'elle voulait une chose, elle la voulait bien. Or, elle voulait lire dans le cœur de Georges, et savoir ce qui s'y passait. Elle avait été blessée qu'il ne fût pas venu une seule fois s'informer d'elle la nuit de l'accident ; elle avait su qu'il n'avait pas quitté le chevet.de Lisbeth, que toutes ses préoccupations avaient été pour elle, et cela n'avait
fait que confirmer SCS soupçons. Il y eut beaucoup plus de curiosité que de commisérationdans les soins qu'elle prodigua tout d'abord à Lisbeth. Elle était certaine, par ce moyen, de voir souvent et longtemps le jeune médecin ; elle voulait étudier de près cette nature qu'elle ne pouvait comprendre, qui l'irritait et l'attirait tout à la fois. Elle ne pouvait nier qu'il exerçât son ministère avec une sorte de grandeur ; il y avait dans sa voix des intonations étranges qui secouaient la malade comme autant de chocs électriques, et lorsque l'agitation prenait un caractère alarmant, il posait sa main sur le front de la jeune fille, qui alors se calmait, et recouvrait le sommeil. Il devait y avoir une bien grande force magnétique dans cet homme qui triomphait du mal rien qu'en l'effleurant.
Toutes ces pensées, toutes ces impressions avaient beau se succéder dans l'esprit d'Arabelle, elles n'aboutissaient qu'à lui faire poser cette question : Est-ce l'humanité ou l'amour qui le transforme ainsi?
Madame Dixonn se réjouissait intérieurement du rapprochement forcé de son fils et de miss Grypfeld, pensant qu'il déciderait et avancerait le mariage. Quant à Maurice, il ne tarissait pas d'éloges sur le grand cœur d'Arabelle et ne manquait jamais l'occasion de lui témoigner son admiration. Madame Grypfeld avait promis de doter Lisbeth, afin qu'elle pût trouver un bon mari, sa fille voulut être la première à lui annoncer cette nouvelle : donc un jour où la malade était presque calme, elle lui fit part de cette résolution, et comme Arabellc regardait Georges, pour
jouir de l'effet produit sur lui, par ses paroles, elle crut
voir un éclair de colère jaillir de ses yeux.
— Est-ce que vousn'approuvezpasceprojet, monsieur Georges ? il est pourtant tout naturel ! C'est bien le moins que nous nous occupions de l'établissement de Lisbeth, qui' s'est si noblement dévouée pour moi.
Tout cela était dit d'une voix flûtée, avec un joli sourire et une main tendue vers Georges, comme pour Tassocier à cet acte de générosité.
Cet homme si froid, si grave, si sévère, rougit comme une jeune fille ; pourtant il prit cette main, qui se tendait vers lui, et la laissa retomber. Les yeux si doux d'Arabelle étincelèrent pendant un instant ; mais la douceur reprenant le dessus, elle se' pencha vers Lisbeth et mit un baiser sur son front fiévreux en lui disant :
— Vous acceptez, n'est-ce pas ?
— Elle ne vous a point entendue, reprit Georges, elle est sous l'empire d'une grande prostration.
— Pauvre enfant! dit Arabelle. Et comme pour soulager Lisbeth, elle releva ses cheveux qui lui couvraient le front.
Un singulier sourire éclaira le visage de miss Grypfeld : la Diane de son enfance, dans la lutte qu'elles eurent ensemble, avait été blessée au front du côté droit, et Lisbeth portait une cicatrice analogue ; elle savait à peu près ce qu'elle voulait savoir. Mais comment était-elle dans la maison en qualité de servante, et comment madame Dixonn feignait-elle de l'ignorer, voilà où Arabelle se perdait en conjectures ; mais plus
cela lui paraissait inexplicable, plus elle s'acharnait à vouloir trouver le mot de Ténigme.
On était au huitième jour, la maladie était dans la période aiguë. Cette nuit devait décider de la vie ou de la mort de Lisbeth. Georges ne l'avait presque pas quittée, il avait passé une grande partie dés nuits, assisté d'Antoine et de l'oncle Ruttvenn. Ce soir-là, une fièvre suivie de délire s'empara de Lisbeth. Georges pâle, consterné, se tenait debout et immobile, suivant d'un œil scrutateur les progrès du mal.
Antoine, accroupi dans un coin, éto uffait de son mieux les sanglots qui s'échappaient de sa large poitrine. Le bon Gokerett, que Georges avait appelé pour joindre sa vieille expérience à son jeune savoir, dit tout bas à l'oncle Ruttvenn :
— Emmenez Antoine, et empêchez miss Arabelle de venir, comme elle en a manifesté l'intention ; dans une heure la pauvre Lisbeth sera morte !... Revenez, vous, qui êtes un homme calme et fort, nous ne serons pas trop de trois pour contenir la malade dans les dernières convulsions. A son âge, il faut de rudes secousses pour que l'âme brise son enveloppe.
Mais Antoine ne voulut jamais consentir à s'éloigner.
— Laissez-le, monsieur Ruttvenn; mais fermez portes et fenêtres, s'écria le vieux docteur, que mon pauvre Dixonn n'entende pas cette agonie, elle sera affreuse, c'est une commotion cérébrale. Allons, Georges, il nous faut du courage, la crise se prépare, ce ne sera pas long !
Diane assise sur son lit, les joues bleuies et les yeux étincelants, chantait d'une voix forte et vibrante:
Connais-tu la maison où Ton m'attend là-bas,
La salle aux lambris d'or, oii des hommes de marbre
M'appellent dans la nuit en me tendant les bras ?
Sa voix se radoucit et prit un accent céleste en murmurant :
C'est là que je voudrais vivre 1 aimer!., aimerl.. et mourir... Oui c'est là!...
Elle étendit la main, et resta un moment immobile, puis elle reprit avec véhémence :
— Madame Dixonn, je veux vous dire tout ce que j'ai souffert à cause de vous, qui passez pour une femme selon Dieu !...
— Que dit-elle ? murmura Antoine en joignant les mains.
Diane saisit le bras de Georges que dans son délire elle prenait pour madame Dixonn.
— Oh ! vous m'écouterez, reprit-eUe !... Vous m'avez repoussée, chassée, parce que j'étais l'enfant d'un dompteur !... La mort horrible de mon père n^a pu me faire trouver grâce à vos yeux ! Et lorsque mon bienfaiteur, votre mari, tomba malade, vous m'avez défendu de le voir, de lui écrire ; vous m'avez humiliée^ vous m'avez reproché le pain que je mangeais !,..
Georges écoutait toutes ces choses avec un profond étonnement.
Ruttvenn et le vieux docteur étaient tout oreilles, et Antoine était si bouleversé, qu'il n'entendit pas la porte s'ouvrir pour livrer passage à miss Grypfeld.
Diane reprit avec plus de force, car sa fièvre augmentait :
— Cette Arabelle aussi, m'a humiliée ; mais je l'ai terrassée, puis mon sang a coulé, on l'a retirée de mes mains.... On m'a punie, moi, c'était bien injuste, on m'a chassée de la pension de mademoiselle Stucley où j'étais si malheureuse....
Alors vous m'avez envoyée à la Sauvagère. Là, je serais morte à la peine, si je n'avais rencontré une femme qui m'a fait la vie aussi douce que vous vouliez me la faire misérable ! Elle m'a dit qu'il fallait vous pardonner, que vous agissiez ainsi pour mon bien, qu'un jour viendrait où il me serait permis de vous convaincre de mes bons sentiments ; mais vous avez voulu m'envoyerau loin, pour vous débarrasser de moi; j'ai pu vous échapper ainsi qu'à M» Bood, et vous avez cru que j'étais partie avec des bohémiens, lorsque j'étais sous votre toit, près de mon bienfaiteur, de celui à qui je dois tout, lorsquië'je l'entourais de mes soins, de mon affection I... Il ne faut pas renvoyer Antoine!... c'est un serviteur fidèle !... Il ne vous a pas trompée... C'est vous qui lui avez demandé une servante, et comme vous m'aviez donné cet état, il n'a pas cru mal faire en m'amenant.... il espérait que mon zèle vous toucherait. Mais rien ne vous touche !... Et lui M. Georges !... quelle puissance il exerce sur moi !... J'ai beau me révolter, je ne puis
m'empêcher de penser à lui !... C'est mon tuteur !... il ne le sait pas !... mais je le sais, moi 1... Oh ! comme elle m'a fait souffrir, cette Arabelle !... Quand ils seront mariés, je m'en irai... je ne veux pas être sa servante. Gomme elle est belle 1... Oh I sa robe brûle !... et moi aussi, je brûle !... Au secours !i.. au secours !...
Diane se tordit les bras et retomba lourdement sur son oreiller^ où elle resta dans une immobilité complète ; on aurait pu la croire privée de sentiment, si ses lèvres n'avaient continué à s'agiter.
Arabelle se glissa doucement près du lit :
— Diane! dit-elle à l'oreille de la jeune fille.
— Qui m'appelle? fit celle-ci en rouvrant les yeux. Antoine, médusé, s'était laissé glisser sur ses
genoux. Georges lui posa la main sur Tépaule.
— Pardon I pardon! murmura le pauvre homme, j'ai cru bien faire.
— G'est donc vrai, tout cela? fit Georges d'une voix étranglée par soTi émotion.
— Ah! sauvez-la! Après je vous dirai tout, monsieur Georges, sauvez-la!
Diane avait les yeux fixes, les lèvres entr'ouvertes ; elle était glacée; ses membres étaient raidis comme ceux d'une statue; on aurait pu croire qu'elle était morte. Georges s'arma d'une lancette, prit le bras de la malade, et lui fit une saignée, contre l'avis du docteur Gokerett qui la jugeait de toute inutilité. Et cependant le sang commençait à couler noir et épais, puis plus clair, et à mesure qu'il s'échappait, Diane revenait à la vie.
Une demi-heure après, affaiblie par la saignée, elle s'endormit d'un sommeil paisible, sur lequel le bon docteur Gokerett promit de veiller, pendant que Georges, Ruttvenn et Arabelle, talonnés par la curiosité, emmenaient Antoine afin qu'il eût à s'expliquer sur tout ce que Diane venait de raconter dans son délire.
Le brave serviteur dit les choses telles qu'elles s'étaient passées. Arabelle compléta son récit par celui de la scène de la pension Stucley, disant qu'elle était heureuse de pouvoir reconnaître son injustice et réparer le mal qu'elle avait fait, et dont elle se repentait de tout son cœur. Elle eut un accent si sincère que Georges lui tendit la main.
— Vous ne me chassez pas, monsieur? dit Antoine qui n'osait plus lever les yeux.
— Je te bénis au contraire, mon brave Myckes! Ah! quel remords tu m'enlèves! Diane! c'est Diane! l'enfant d'adoption de mon père, celle 5ur qui j'ai promis de veiller. Ah! s'il y a un coupable, c'est moi; mais je vais pouvoir tout réparer. Oh ! mon père chéri, je n'aurai donc plus besoin de vous tromper, je ne subirai plus cette torture lorsque vous me parlerez de votre chère Diane, de ma rançon comme vous l'appelez. Oh! oui, elle vivra, oui, je la sauverai! Dieu permettra que je lui fasse la vie aussi douce qu'elle l'a eue triste!... Retournez près d'elle, mon bon Antoine, et vous aussi, miss; je vous rejoindrai tout à l'heure.
Lorsqu'il se trouva seul avec son oncle Ruttvenn,
Georges se jeta dans ses bras et éclata en sanglots.
— Oh! laissez! laissez-moi pleurer! Il y a si longtemps que ces larmes m'étouffentî J'étais si malheureux!... Si vous saviez, je voulais fuir!... mais je n'en trouvais pas la force, il me fallait respirer le même air qu'elle! J'oubliais tout, jusqu'à mon père! Ce que j'ai souffert durant ces huit jours ! Elle n'a pas poussé une plainte, un gémissement, sans que mon âme ait tressailli, ma chair frissonné ! Mais, comprenez-vous ma joie? Ce qui était mon tourment, ma confusion, devient mon devoir; je pourrai lui faire oublier le passé! Servante! ma mère en a fait une servante! Et j'ai, par mon indifférence, prêté les mains à cette action monstrueuse! Oh! Diane! me pardonnerezvous, me permettrez-vous de vous consacrer mon existence?...
Ruttvenn écoutait Georges avec un sentiment de commisération.
— Mais, mon pauvre enfant, tu oublies donc ta mère et ses préjugés? Crois-tu qu'elle pardonnera à cette jeune fille de s'être introduite sous son toit, d'avoir donné un démenti complet à toutes ses assertions? Crois-tu qu'elle lui pardonnera TafFection que tu ressens pour elle, qu'elle l'admettra un seul instant? mais pour ta mère, Diane est et sera toujours l'enfant des bohémiens!...
-^ Ma mère a pour moi une profonde tendresse, elle ne voudra pas me réduire au désespoir, son âme est grande ; elle reconnaîtra son erreur et voudra la réparer; elle apprécie les qualités de Diane!
— Oui, comme servante!
— Oh! mon oncle! ne prononcez pas ce mot, il me fait mal! Allons trouver ma mère! J'ai hâte de vous prouver à quel point vous la méconnaissez.
— Je connais bien ma sœur ! Elle a de grands mérites ; mais pas ceux qui pourraient lui faire envisager la situation présente avec satisfaction. Voyons, voyons! calme-toi, et réponds à mes questions : Tu aimes Diane? Mais, elle, partage-t-elle tes sentiments? Quelle mine allongée tu fais ! Voyons, réponds.
— Que voulez-vous que je vous dise? Diane ignore mon amour, puisque je faisais tout pour me le cacher à moi-même ; jamais ma bouche n'a trahi mon cœur! Je lui adressais à peine la parole.
— Si Diane était une autre jeune fille, je te dirais que malgré ton silence et tes luttes, elle est peut-être mieux renseignée que toi sur ce qui se passe dans ton cœur; mais ici ce n'est pas le cas, je crois que la pauvre enfant n'a jamais pensé à autre chose qu'à entourer ton père de ses soins, à remplir les devoirs fatigants de son métier, et à cacher sa personnalité. Mais je me suis laissé dire que l'amour vrai était contagieux, donc si ce sentiment s'ignore encore chez elle, il peut naître instantanément. Avant de troubler le calme de cette âme, réfléchis; elle est mourante, la pauvre petite !
— Je la sauverai, mon oncle ! j'en réponds I le danger est passé. Est-ce que je serais là s'il en était autrement? Puis, songez à la joie qu'elle va ressentir en voyant ma mère Taccucillir et l'aimer, ce sera la ré-
surrection de ce pauvre être crucifié par notre indifférence ! Oh ! venez ! venez ! . . . Ruttvenn l'arrêta.
— Georges, ne dis rien encore à ta mère ! Tu ne doutes pas démon affection pour toi? C'est elle qui m'éclaire ; mon instinct me dit que tu cours au-devant de grands malheurs !
— Je ne vous comprends pas, mon oncle !
— Georges, j'ai encore un mois de congé, je puis obtenir un sursis de vingt-cinq jours, total cinquantecinq jours. On fait bien des choses en ce laps de temps. Veux-tu me confier le gouvernail de ton navire? Fietoi à ma sagesse, à ma prudence ! je te ferai éviter les écueils 011 tu te briserais, et je te mènerai au port! Mais pour cela, il faut que tu te taises, que tu n'ouvres pas la bouche à ta mère de la découverte que tu as faite cette nuit. Que miss Grypfeld observe la même discrétion auprès des siens. Occupe-toi de guérir cette enfant; je ne t'empêche pas de l'aimer: d'abord tu ne m'écouterais pas. Elle rétablie, songe à ton père, mène à bien l'opération, et tu trouveras en lui un fameux auxiliaire. Nous ne serons pas trop de trois pour soutenir le choc que nous aurons avec ta mère. Quel abordage, quand j'y pense! Car tu n'ignorespas qu'elle n'a, pour le moment, qu'une idée en tête, ton mariage avec miss Arabelle. Il est à fond de cale, je le sais bien ; mais cela n'empêche pas qu'il faut laisser à ma sœur le temps de se remettre de cette déception qui sera grande ! Laisse cicatriser cette blessure avant de frapper le coup décisif, n'ajoute pas un grief de
plus à Tactif de notre pauvre Diane, en apprenant à ta mère que ton amour pour elle est l'obstacle qui s'oppose à sa volonté. Dégage-toi adroitement des chaînes fleuries de miss Grypfeld, qui ne demande, je t'en réponds, qu'à les laisser tomber sur ton ami Maurice, ce médecin de l'avenir! lequel est bien plus son affaire que toi !... Quoique je modifie beaucoup le jugement que tout d'abord j'avais porté sur cette jeune fille, que je prenais pour un oiseau, elle m'a prouvé qu'elle avait du cœur.
— Oh ! mon oncle, pourquoi tous ces atermoiements, et pourquoi ne pas aller simplement au fait?
— C'est à prendre ou à laisser, mon neveu; m'acceptes-tu, oui ou non, pour ton pilote? Si c'est oui, abandonne-toi à moi ! Si c'est non, bonjour 1 je repars et te laisse te débrouiller comme tu l'entendras.
Georges connaissait trop Jack Ruttvenn pour n'être pas ébranlé par sa conviction. Il s'en remit donc à lui.
— Envoie-moi Antoine, j'ai encore quelques renseignements à lui demander. Obtiens de Gokerett et de miss Arabelle qu'ils nous gardent le secret jusqu'à nouvel ordre, c'est très important!...
Le lendemain, le commandant annonçait à sa sœur et à ses hôtes, qu'une affaire importante l'appelait à New^-York.
Trois semaines se sont écoulées depuis celte nuit où Diane, dans le délire de la fièvre, a livré son secret. Elle est en pleine convalescence; Arabelle toujours parfaite, lui prodigue les plus tendres soins. Diane croit rêver !... Par moment, elle rencontre le regard de Georges fixé sur elle avec une expression indéfinissable, qui lui remue l'âme ! Jusqu'au bon M. Dixonn, auquel on a été obligé de dire que Lisbeth était souffrante pour expliquer son absence, qui veut lui rendre ce qu'elle a si souvent fait pour lui. Lorsque tout le monde est retiré, il vient, conduit par Antoine, soigner sa petite garde, comme il l'appelle. Gomment ne pas renaître sous les chauds effluves de tant d'affection ; la tendresse de Diane pour son bienfaiteur, s'est augmentée d'un sentiment qu'elle ne s'explique pas; elle éprouve une émotion profonde en contemplant le visage du vieillard ; il est le père de Georges, sur qui elle n'ose lever les yeux, ... de Georges qui l'a sauvée !... pour qui elle éprouve une reconnaissance infinie !...
Ce n'est pas sans une sensation de gêne que Diane reçoit les soins d'Arabelle, elle les subit plutôt qu'ils ne lui font plaisir; elle s'en veut intérieurement, elle se trouve ingrate, mais elle a beau se raisonner, elle ne peut vaincre sa répugnance; il n'y a pas jusqu'à madame Grypfeld qui ne l'irrite avec l'offre de sa dotation.
Quant à madame Dixonn, elle s'est tout à fait rassérénée, en voyant le bon accord qui s'établit entre Georges et Arabelle, elle en est arrivée à se féliciter du rapprochement que la maladie de Lisbeth a amené entre eux; aussi déploie-t-elle, en cette circonstance, toute l'aménité dont elle est capable, en venantprendre elle-même des nouvelles de la malade. Cependant un petit détail la préoccupe, plus Arabelle et Georges semblent se rapprocher et se lier, plus M. et madame Grypfeld recherchent Maurice ! Plusieurs fois elle a lancé des sous-entendus relatifs à l'union de leurs enfants, les Grypfeld n'ont pas eu l'air de comprendre. Aussi, le matin de ce jour, ayant mandé son fils :
— Il est plus que temps, lui dit-elle, "que vous vous prononciez relativement à miss Arabelle, j'ai plaidé votre cause jusqu'ici, c'est à vous de parler maintenant ; vous savez qu'ils repartent la semaine prochaine? Dois-je faire votre demande?
— Non, ma mère !...
— Vous dites?
— Je dis : Non, ma mère !
Madame Dixonn regarda son fils avec un pénible étonnement, et s' adressant à lui avec hauteur :
— Veuillez m' expliquer votre refus, car ce mariage, vous le savez, est le plus cher de mes vœux?
— Je regrette, ma mère, de vous causer ce déplaisir; mais je n'aime pas miss Grypfeld !
— Vous ne l'aimez pas ?
■ — Non, ma mère; je rends justice à ses bonnes qualités, à son cœur qui est excellent, mais nos natures ne sympathisent pas ensemble !
— Vraiment ! voilà ce que vous avez découvert durant ces trois semaines, pendant lesquelles vous ne vous êtes pas quittés?
— En effet, ma mère, miss Arabelle en s'associant à moi pour les soins à donner à la jeune fille qui l'a sauvée au péril de sa vie, m'a prouvé que son âme était reconnaissante; aussi, à défaut d'amour, lui ai-je voué utie réelle amitié.
— Et qui vous dit que cette amitié ne se transformera pas par la suite en amour, puisqu'il vous faut de l'amour?
— C'est impossible, ma mère!
— Parce que?
— Parce que je n'aurai jamais d'amour pour miss Grypfeld qui n'en aura jamais pour moi, car elle aime Maurice qui, de son côté, l'adore !
Madame Dixonn devint pâle de colère.
— Ainsi, Georges, vous vous êtes laissé couper l'herbe sous le pied par ce damoiseau?
— Ma mère ! . . .
-^ Ah ! voilà donc l'antipathie que je ressentais pour lui, justifiée ! Un instinct secret m'avait avertie dès
le premier regard jeté sur cet homme, qu'il causerait le malheur de notre famille !...
— Mais où voyez-vous du malheur, ma mère ?
— Je vous dis que vous ne retrouverez jamais l'occasion que si sottement vous perdez ! Une femme charmante! riche à millions, fille unique ! Ah! tenez, faites en sorte que je ne rencontre pas ce Maurice, je suis dans un tel état d'exaspération que je lui dirais tout net combien sa conduite me paraît déloyale !
— Vous ne ferez pas cela, ma mère !
— Si, je le ferai! C'est trop fort! Venir chez les gens, etêtre assez indélicat pour sejeter au travers de projets si sagement, si longuement préparés! Je vous dis, moi, que sa façon d'agir est inqualifiable ! Mais ce mariage n'est pas encore fait!... Je pense que M. et madame Grypfeld auront assez de sagesse pour s'y opposer! Un écervelé, un étourneau de cette espèce ne peut offrir aucune garantie !
— Je crois que vous vous trompez encore, ma mère; les parents de miss Arabelle sont absolument favorables à ce projet.
— Eh ! qu'en savez-vous ?
— Parce que, pas plus tard qu'hier, autorisé par l'oncle de Maurice^ j'ai eu l'honneur de demander la main de miss Grypfeld pour mon ami, et que cette demande a été agréée.
— Vous avez fait cela? et sans m'en prévenir? s'écria madame Dixonn. Savez-vous que je trouve ce procédé des plus inconvenants ! 11 est étrange que vous, mon fils, vous oubliiez h ce point le respect qui
m'est dû, rien ne doit se décider ni se faire ici sans
mon consentement!
— En ce qui me concerne, vous avez raison, ma mère! Mais comme il s'agissait de mon ami et de la famille Grypfeld, que c'était leur consentement et non le vôtre, dont j'avais besoin, je n'ai pas cru manquer au respect que je vous dois en agissant comme je l'ai fait.
Madame Dixonn attacha sur son fils son froid regard, comme si elle voulait lire dans sa pensée ; puis elle reprit :
— Vous regretterez un jour votre don quichotisme ! . . .
— Je ne le pense pas, ma mère, miss Arabelle est charmante ; mais elle adore le plaisir, le bruit, les fêtes, toutes choses que j'exècre, et qui sont tout à fait incompatibles avec mes goûts, mes habitudes et ma profession.
— Eh! justement! avec la dot que vous apportait la femme que j'avais choisie pour vous, vous pouviez la laisser de côté, cette profession.
— Ma mère, écoutez bien mes paroles, et qu'elles soient dites une fois pour toutes : je ne renoncerai jamais à la profession sainte, sacrée, qui m'a permis de prolonger l'existence de mon père, et je n'épouserai pas une femme pour sa fortune, mais bien parce que mon cœur l'aura choisie.
Georges s'inclina et sortit.
Une fois seule, madame Dixonn donna un libre cours aux sentiments divers qui remplissaient son
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cœur; puis, lorsque sa bile se fut bien épanchée, elle se laissa aller dans son fauteuil pour réfléchir longuement à la situation présente; semblable aux fourmis dont on détruit la fourmilière, et qui courent en re-. construire une autre tout à côté.
A force de se dessécher, le cœur aride de cette femme en était arrivé à aimer l'argent avec passion, c'était bien plus la dot de la jeune fille, que la jeune fille elle-même, qu'elle regrettait. Depuis la perte de l'héritage de la tante Lina, elle avait la nostalgie des millions. Lorsqu'elle examinait Jack Ruttvenn, et qu'elle le voyait encore si vert, si alerte, si exempt d'infirmités malgré ses cinquante-neuf ans, il lui passait un frisson, à l'idée qu'il pourrait se marier. Si cette fortune, qu'elle avait touchée du doigt, allait encore lui échapper! C'était en prévision de ce désastre, qu'elle voulait le mariage de Georges et d'Arabelle. Lorsqu'elle comparait sa situation à celle de son frère, à celle des Grypfeld, elle se trouvait très pauvre, avec ses quarante mille francs de rente, dont elle ne dépensait pas la moitié. Mais qu'était cela à côté de leurs millions ! Et son fils venait de détruire volontairement ses espérances, il venait de donner cette fortune si avidement convoitée par elle, à ce Maurice ! Elle en était là de ses réflexions, lorsqu'elle vit Georges et miss Grypfeld traverser le jardin pour se rendre auprès de Lisbeth: cette vue raviva sa colère.
— J'espère qu'ils vont en finir avec toutes ces simagrées, pour le beau résultat que cela a amené !... Puis, cette Lisbeth se mot vraiment trop à son aise ;
est-ce qu'elle ne va pas bientôt reprendre son service? La semaine prochaine je serai débarrassée de tout ce monde, je vais congédier le nouveau personnel et remettre ma maison sur le pied d'économie, dont je n'aurais jamais dû me départir. Antoine, Davis et Lisbeth sont bien suffisants pour le service. Elle est très capable, cette Lisbeth, mais elle a le tort d'être la nièce d'Antoine, ce qui donne à ce garçon trop de maîtrise chez moi !... A-t-il été assez inconvenant l'autre jour; et mon fils lui a donné raison! Allons, allons, il est plus que temps que chacun ici reprenne sa place; Georges, qui ne pouvait pas souffrir cette fille au début, s'occupe beaucoup trop de sa santé aujourd'hui.
A ce moment on frappa très discrètement.
— Qui est là? demanda madame Dixonn, contrariée d'être dérangée.
— Pardon^ madame, c'est moi... J'aurais quelque chose à demander à madame, et lui serais très reconnaissant de vouloir bien m'accorder un moment d'entretien.
— Entrez !
Le valet de chambre de M. Grypfeld, le beau Sylvain, comme on l'appelait à l'office, montra sa figure irréprochablement rasée, ses favoris lustrés et son air content de lui. Mais en voyant la physionomie peu engageante de madame Dixonn, il resta muet et décontenancé. Il murmura, tout en retournant son bonnet dans ses doigts :
— Si je dérange madame?.,.
— Qu'est-ce que vous voulez?
Après un peu d'hésitation, Sylvain se décida à expliquer le motif qui l'amenait : il n'avait pu voir mademoiselle Lisbeth sans éprouver le désir d'en faire sa femme ; mais il savait combien madame tenait à son service.
— Vous vous trompez, je ne tiens au service de personne, répondit madame Dixonn.
Sylvain, tout interloqué, ne savait pas trop s'il devait continuer; mais le regard de madame Germaine était si interrogateur qu'il poursuivit :
— J'ai beaucoup entendu vanter le service de cette personne par madame Grypfeld, qui la dote, pour sa courageuse conduite envers mademoiselle Arabelle. Alors j'avais cru de mon devoir, avant (!c faire ma demande à son oncle de soumettre rjon idée à madame, j'avais pensé à demander h madame la faveur d'entrer à son service, dans le cas oii madame ne consentirait pas au départ de mademoiselle Lisbeth; mais du moment que madame ne tient pas autrement à elle, madame Grypfeld, j'en suis sûr, nous gardera volontiers tous les deux!
Madame Dixonn ne répondit pas, tant elle était occupée .et préoccupée de ce qui se passait dans le jardin; sa prunelle extraordinairement dilatée ne quittait pas l'objet qui éveillait son attention.
Si bien que craignant de n'avoir pas été compris, Sylvain s'apprêtait à recommencer sa harangue, lorsque madame Dixonn, se tournant vers lui, avec un accent presque bienveillant lui dit :
— Ce mariage me paraît très convenable, je parlerai à Lisbeth et à Antoine. C'est bien là ce que vous voulez ?
— Oui, madame !
— Ce sera fait aujourd'hui même! allez!
Et d'un geste, elle le congédia; puis se tournant du côté de la fenêtre, elle murmura :
— Ah çà î est-ce que Georges?... ce serait le comble!... Il la promène à son bras!... une servante!... Il tient sa main dans les siennes, il la regarde avec une tendre solHcitude ! Est-ce que cette Lisbeth serait l'obstacle, la pierre qui a fait crouler mon édifice? Ah ! jela briserai, ou plutôt je me débarrasserai d'elle, la demande de ce garçon ne pouvait arriver plus à propos; et je saurai, pas plus tard qu'aujourd'hui, si mon fils, que je croyais un homme sérieux, a pu s'oublier jusqu'à descendre... Oh! non! c'est impossible! tout mon être se révolte à cette pensée !...
L'heure du déjeuner étant arrivée, elle se dirigea vers la salle à manger; tout le monde s'y trouvait réuni. Madame Dixonn fit bonne contenance, ne laissa rien paraître de l'animosité qui remplissait son cœur, à la grande satisfaction de Georges qui redoutait cette première entrevue.
Après le repas, madame Dixonn attira madame Grypfeld dans l'embrasure de la fenêtre.
— Méchante amie, lui dit-elle, pourquoi avez-vous manqué de confiance en moi? Qu'est-ce que je voulais,
- .. le bonheur de nos enfants, qui me semblaient faits l'un pour l'autre; il paraît que je me trompais? Ara-
belle préfère M.Maurice à mon fils; puisse-t-il la rendre aussi heureuse qu'elle le mérite, la chère petite!...
— Croyez, ma bonne Germaine, que M. Grypfeld et moi, nous aurions vivement désiré que les choses tournassent autrement; mais que voulez-vous, l'amour ne se commande pas !
— J'espère que ce mariage n'altérera pas nos bons rapports, ni notre vieille amitié, qui m'est si précieuse, dit en s'approchant M. Grypfeld.
— Comment donc, cher monsieur! ne pouvant nous rapprocher par les liens de la famille, notre devoir au contraire est de resserrer nos liens d'amitié.
— Voilà d'excellentes paroles, je n'attendais pas mieux de votre grand cœur! Ce qui arrive aujourd'hui est pour moi un heureux événement !...
Arabelle vint à son tour recevoir de madame Dixonn le baiser de paix. Jusqu'à Maurice qu'elle trouva la force de complimenter.
— Merci, ma mère, lui dit tout bas Georges.
Elle le regarda avec ses yeux froids, pendant que tous les convives, heureux d'être débarrassés du sentiment de gêne qu'ils éprouvaient, se laissaient aller à leur contentement sans contrainte. On alla faire une promenade dans les bois, mais on dut rentrer car le temps devint absolument mauvais ; toute la société se dirigea du côté du pavillon de M. Dixonn. Le révérend était assis dans son grand fauteuil près de la jeune malade qui reposait. Sa promenade du matin l'avait un peu fatiguée.
Elle était délicieuse à voir avec son teint pâle; la
maladie, en amaigrissant les lignes si pures de son adorable visage, avait répandu sur toute sa personne comme un parfum de suave mélancolie. Antoine allait du vieillard à la jeune fille, jetant sur eux des regards attendris. Chacun s'installa, et la conversation devint générale ; avant de laisser le Révérend se retirer, on lui fît part du mariage de Maurice et d'Arabelle ; il les félicita chaudement et regagna sa chambre, appuyé sur le bras d'Antoine.
Pendant tout ce qui précède, madame Dixonn n'avait pas un seul instant perdu de vue Lisbeth ; il lui avait semblé qu'à l'annonce du mariage, un léger incarnat s'était répandu sur ses joues.
— Ah ! puisqu'il est question de mariage, il ne faut pas que j'oublie que je suis chargée d'en proposer un autre, s'écria-t-elle avec un méchant sourire. Antoine!
— Madame me demande ? fit celui-ci en sortant de chez M. Dixonn.
— Oui; fermez la porte et venez là, j'ai quelque chose à vous dire. Ce matin, Sylvain, le valet de chambre de M. Grypfeld, est venu me faire part du désir qu'il aurait de vous demander en mariage Lisbeth, que ma chère Mély dote généreusement, paraît-il. Trouvant cette union très convenable, j'ai promis de vous en parler.
Elle promena un regard scrutateur sur la figure toute rouge de Diane, sur celle toute pâle de Georges, et sur la mine allongée d'Antoine; puis elle ajouta :
— Voilà ma commission faite, qu'avez-vous à me répondre ?
— Que Lisbeth est bien jeune encore pour songer à l'établir, murmura Myckes.
— Et vous, Lisbeth, que dites-vous?
— Que je remercie M. Sylvain de l'honneur qu'il me fait ; mais que je ne veux pas me marier !
— Oui, toutes les jeunes filles disent cela devant le monde; donnez-vous donc le temps de réfléchir, objecta madame Dixonn; considérez les avantages que vous apporte cet établissement : d'abord, vous entrez avec votre mari au service de madame Grypfeld, ce qui ne peut manquer de charmer miss Arabelle qui vous témoigne tant d'amitié. Il est bien entendu que je vous cède avec plaisir, il n'est rien que je ne fasse pour assurer votre bonheur, en souvenir des fidèles services de votre oncle.
— Madame, reprit Diane d'une voix tremblante, je ne veux pas me séparer d'Antoine, et vous supplie de me garder à votre service; tout en remerciant madame Grypfeld de sa bonté pour moi, je n'accepte point ladot qu'elle veut m'offrir! Si miss Arabelle croit me devoir quelque chose, qu'elle me garde une petite place dans son souvenir, et je me croirai amplement payée.
Et comme madame Dixonn s'apprêtait à continuer, Georgesl'interrompiten faisant remarquer que Lisbeth était encore très souffrante, et qu'avant de songer à l'établir, il fallait d'abord la guérir.
— L'un n'empêchera pas l'autre, dit aigrement madame Dixonn, ce garçon attendra le temps nécessaire; mais sa demande mérite qu'on la considère. N'est-ce pas votre avis, Mély?
— Sans doute ! sans doute ! Mon Dieu ! ce n'est pas que Sylvain soit mauvais homme, mais...
— Mais il n'est pas du tout le fait de Lisbeth, articula nettement Arabelle ! Ne craignez rien, ma mignonne, guérissez-vous, ne vous troublez pas l'esprit! Lorsqu'il en sera temps, c'est moi qui vous chercherai un mari, je le trouverai, je vous en réponds, et il vous agréera; ce sera ma façon de m' acquitter. Gela vous convient-il ?
Diane prit la jolie main qu'Arabelle lui tendait, pour la porter à ses lèvres ; mais celle-ci lui présenta sa joue rose.
Madame Dixonn ne put réprimer un haussement d'épaules, et sous prétexte d'ordres à donner, se retira, craignant de ne pouvoirmaîtriser son indignation, tant ce qu'elle voyait, entendait, devinait, échauffait sa bile.
— • Que tu te maries ou que tu ne te maries pas, tu partiras, ma fille !... pensait-elle en regagnant son appartement.
« Mon cher neveu,
» Je comprends ton impatience, mais malgré Tac- >) tivité que je déploie et les moyens dont je dispose, » les choses ne marchent pas aussi vite que je le vou- » drais; cependant je suis en bon chemin puisque je » fais voile pour l'Italie.
)) Avant de te faire le récit de ce que j'ai déjà ac- » compli, laisse-moi remercier notre gracieuse alliée, » la charmante Arabelle ; laisse-moi la complimenter » sur son mariage que j'avais prévu. Assure-la, ainsi » que ton ami Maurice, de mes vœux les plus ardents, » et remercie cette chère enfant de sa discrétion qui » nous est si précieuse !
» Tu sauras, mon ami, qu'arrivé à New- York, j'ai » eu beaucoup de peine à joindre ce Bcnson, qui me » glissait toujours dans les mains comme une an- » guille. C'est un drôle qui justifie toutes les craintes » du brave Antoine, et quand je songe que peu s'en » est fallu que Diane tombât entre ses griffes !... Et
» sa sœur donc! quel monde I... Ah! pouah!... vrai- » ment la Providence a protégé cette enfant, elle a » échappé à un réel danger, dans ce pays où l'on » pousse la liberté jusqu'à la licence. Benson, malgré » tout son argent, a une mauvaise réputation; tu » peux te faire une idée par ce que je te dis, de tout ce » que ce monsieur doit avoir sur la conscience, si toute- » fois il en a une! Ne crois pas que je le juge ainsi » parce qu'il m'a fait payer très cher les papiers de » la pauvre enfant. Ah! Dieu! je les aurais payés le » double ! Enfin, ils sont en ma possession, je les ai » là dans mon portefeuille, et dans quelques jours tu » sauras s'ils ont force et valeur. Jusque-là, courage, » et pense à ton père, dont le concours nous sera si » précieux pour arriver au but que tu te proposes. y) Ne sachant pas encore où je vais descendre, écris- » moi à Rome, poste restante.
» Ton dévoué,
» .J. RUTTVENN. »
Georges Dixonn à Jack Ruttvenn.
Kill-Houss, 10 octobre.
<( Mon père est opéré ! Dieu a guidé ma main, » puisque cela a bien, réussi, l'opération a duré deux » minutes. Rien ne peut vous peindre mon anxiété » pendant ces deux minutes qui m'ont paru deux » siècles: mon père a été ce qu'il est toujours, aussi » courageux que résigné. Le pauvre cher homme
» avait tellement concentré sa volonté afin de ne pas » bouger, que cette tension même a failli déterminer .) une congestion et compromettre l'opération ! Mais » le ciel a béni mes- efforts, et lorsque mon père s'est » écrié : Georges ! je te vois ! Ah! mon oncle ! comme » j'ai été payé de toutes mes peines, de toutes mes » angoisses !
» Après lui avoir fait un premier pansement, avoir » garni de ouate les cavités do l'œil, je lui ai appliqué » le bandeau, en lui disant :
» — Dans huit jours, vous serez guéri, mon père ! )) Mais à partir de ce moment, votre sort est entre » vos mains ! No faire aucun mouvement, observer » en quelque sorte l'immobilité cadavérique, telle est » la rigoureuse prescription à laquelle mon bien-aimé » père s'est astreint.
» Ah! que n"etes-vous là pour partager ma joie !
» La famille Grypfold nous a quittés il y a sept » jours pour se rendre à Paris; il va sans dire que » Maurice les accompagne ! Hâtez-vous, mon ami; la » place devient difficile : ma mère n'a-t-elle pas voulu » marier Diane à Sylvain , le valet de chambre » de M. Grypfold ! J'ai failli perdre patience et tout » dire, pour faire cesser cotte persécution, dont la » chère enfant a beaucoup souffert.
» Vous ne vous êtes pas trompé : ma mère ne peut » se consoler de la rupture du mariage qu'elle avait » rêvé pour moi, et dans son dépit, elle s'en prend à » tout ce qui l'entoure, et à ma pauvre Diane en par- » ticulier; j'ai toute la peine du monde à la garer de
» ses bourrasques; deux fois déjà, j'ai dû interposer » mon autorité de médecin.
» Décidément, mon oncle, je croyais connaître ma w mère; mais vous la connaissez mieux que moi. Et » si je n'avais dans le cœur la joie immense d'avoir » guéri mon père, votre Georges, qui met en vous » tout son espoir, serait bien malheureux !
» G. DIXONN. »
L'opération de M. Dixonn avait si bien réussi, la cicatrisation s'était faite si rapidement, que le septième jour il avait pu se lever, le huitième il avait mangé, et on allait pouvoir lui enlever son bandeau. C'était une véritable résurrection! Toute la maison était dans la joie, on comptait les minutes qui restaient à parcourir avant ce moment si ardemment attendu. Madame Germaine seule, avec sa figure morose, faisait ombre à ce joyeux tableau; on sentait en elle une colère sourde, qui montait, qui n'attendait qu'une étincelle pour éclater. Diane, bien faible encore, était la cible contre laquelle elle s'acharnait ; elle cherchait un prétexte pour la renvoyer.
Elle avait compulsé les intonations de Georges, pesé les réponses de Diane, elle s'était embusquée pour les surprendre; peines perdues, elle n'avait pu que se convaincre de ce fait inouï, c'est que son fils éprouvait pour cette Lisbcth un attachement aussi sincère que respectueux, il fallait à tout prix qu'elle rompît le charme que cette créature de basse extraction exer-
çait sur lui, et le moyen le plus sûr était son renvoi.
— Loin des yeux, loin du cœur! se disait-elle; Georges retenu ici par les soins que nécessite la santé de son père, oubliera une pareille folie; les surprises de cette nature ne sont pas de longue durée chez les hommes de science; bientôt il sera honteux de sa faiblesse, et lorsqu'il aura reconquis le sentiment de sa dignité, il me remerciera. Donc, plus d'hésitations ! frappons le coup décisif! Georges et Antoine sont allés au-devant de mon frère Ruttvenn; mon mari repose. Profitons de l'heure présente; qui sait, si je la laisse échapper, quand je pourrais la retrouver?
Elle se dirigea d'un pas ferme vers la bibliothèque, où Lisbeth essuyait un à un les livres de M. Dixonn, pensant au bonheur qu'il allait éprouver à les revoir. Georges s'était absolument opposé à ce qu'elle reprît son service, au grand mécontentement de madame Germaine, qui n'avait pas manqué une seule occasion de le faire sentir rudement à Diane. Aussi, toutes les fois que la pauvre enfant pouvait échapper à la surveillance de Georges, elle en profitait pour se rendre utile, afin de désarmer madame Dixonn.
Lorsque celle-ci pénétra dans le cabinet, après s'être assurée que le Révérend dormait, elle ferma doucement la porte de la chambre, puis la double porte du cabinet, elle fit signe à la jeune fille de laisser son ouvrage et d'approcher. Madame Dixonn fixa sur elle ses yeux durs et froids comme l'acier, et, d'une voix sans timbre :
— Lisbeth, lui dit-elle, je ne peux plus vous garder chez moi! Il faut que vous partiez...
La foudre, en tombant aux pieds de Diane, n(î l'eût pas plus terrifiée que ces paroles.
— Pourquoi? balbutia-t-elle; qu'ai-je donc fait, madame, pour que vous me renvoyiez?
— Vous ne vous en doutez pas un peu? reprit madame Dixonn avec un méchant sourire.
Diane se croyant reconnue, se mit à trembler et fut prise d'un grand trouble.
— Je vois que vous me comprenez, continua madame Dixonn, tant mieux! Gela m'évitera d'en dire plus long. Vous allez préparer vos affaires, et sans rien dire à personne, même à Antoine, vous partirez demain à la pointe du jour, par le premier train; c'est moi qui vous ouvrirai la grille et m'assurerai que vous ne -regardez pas en arrière.
— Mais, madame, où voulez-vous que j'aille? s'écria Diane éperdue.
— Dans votre famille, chez les Myckes.
La pauvre petite respira, madame Dixonn ne savait rien puisqu'elle la croyait toujours la nièce d'Antoine. Mais alors, elle ne comprenait plus pourquoi on la renvoyait. Elle joignit ses mains, et, d'une voix suppliante :
— Madame, si j'ai été assez malheureuse pour vous déplaire, c'est à mon insu; pardonnez-moi, et au lieu de me renvoyer, dites-moi en quoi j'ai mal fait pour que je me corrige.
— Si vous étiez une servante ordinaire, depuis
longtemps vous auriez passé le pas de ma porte, et sans explication, je vous prie de le croire! Mais vous appartenez aux Myckes, d'honnêtes gens, qui nous servent depuis de longues années. Je fais donc taire le juste ressentiment que j'éprouve, et pousse la mansuétude jusqu'à m'adresser à votre raison, à votre cœur, à votre honneur!...
— Mais que voulez-vous donc dire, madame?
— Que si vous n'êtes pas une rusée qui espérez devenir la maîtresse de mon fils!...
— Madame! s'écria Diane, en portant la main à son cœur, car elle y éprouva une douleur si vive, qu'elle crut que madame Dixonn venait d'y plonger un fer rouge.
— Vous êtes du moins une malheureuse fille, qui vous êtes laissée aller à un sentiment, sans en prévoir les conséquences qui ne peuvent être que fatales, et qui l'ont déjà été.
— Madame ! madame ! ayez pitié de moi ! Je ne suis pas assez forte pour supporter tout ce que vous me faites souffrir!
Et la pauvre enfant éclata en sanglots.
— ■ J'en suis fâchée ; mais vous avez voulu une explication, vous m'entendrez jusqu'au bout ! Vous vous êtes placée dans une situation qui n'a pas d'autre issue pour vous, que la honte! et vous entravez l'avenir de mon fils! qui un jour vous maudira!... Eh bien, moi sa mère, je veux le sauver! et vous sauver aussi ! Allons ! allons! au lieu de pleurer comme un enfant, dont on vient de briser le jouet, relevez la
tête, regardez-moi en face, comme une brave créature qui veut remplir son devoir, qui saura faire de nécessité vertu . Dites -vous que le véritable amour est généreux, qu'il vit de sacrifice, qu'il s'épure dans la douleur 1 Lisbeth ! je vous demande, pour mon fils, le bonheur, celui qui s'étaie sur la considération!...
Diane releva la tête.
— Je ne sais pas, madame, si ce que j'éprouve pour M. Georges est de l'amour; mais ce que je sais c'est que je mourrais avec joie pour lui I Vous me demandez son bonheur? Ah! s'il dépend de moi, il sera heureux!
— Voilà de belles phrases ! mais il me faut autre chose. Vous dites que vous limez mon fils assez profondément pour donner votre vie pour lui?
— Oh ! oui, madame !
— Prouvez-le donc en élevant entre lui et vous une barrière infranchissable ! Épousez Sylvain !
— Jamais, madame !
— Mais qu'espérez-vous donc, malheureuse ! Que voulez-vous que je pense ?
— Madame, ce que vous me demandez est au-dessus de mes forces ; ayez pitié de moi ! Je vous en supplie à genoux! Oh! croyez-moi, madame, je le jure devant Dieu qui lit dans mon âme, jamais une pensée dont je puisse rougir n'a traversé mon cœur; j'aimais M. Georges sans le savoir, parce que, voyezvous, quoique je ne sois pas de son rang, j'ai quelque chose dans tout mon être qui me pousse vers lui,
je n'ai pas voulu l'aimer, et cependant il m'y a contrainte sans même faire attention à moi !
— Mais vous ne voyez donc pas que le sentiment dont vous êtes imbue, émane du mauvais esprit, c'est un mirage, une embûche du démon pour perdre votre âme : vous êtes en grand péril, il vous faut partir!
— Oui, madame, je partirai!
— Il faut l'oublier.
— Non, madame, je ne le pourrai pas; c'est dans ma destinée, je dois l'aimer tant que je vivrai.
— Folie! je vous dis, moi, que vous l'oublierez et que vous épouserez Sylvain, c'est la seule planche de salut qui vous reste, ce que je vous demande est un acte de raison, et vous l'accomplirez parce qu'il le faut, parce que vous le devez, vous l'accepterez comme expiation, à cette condition seule je croirai à la pureté de vos sentiments et vous rendrai mon estime ! Autrement, vous n'êtes pour moi qu'une ambitieuse qui voulez faire descendre mon fils jusqu'à vous, dans l'espoir de vous élever jusqu'à lui!...
Et madame Dixonn parlait avec tant de véhémence, et Diane à genoux' était tellement écrasée de douleur et dehontC;, que ni l'une ni l'autre n'entendirent qu'on ouvrait la porte; leur saisissement fut grand, lorsque Georges s' élançant vers Diane, lui dit :
— Relevez-vous, ma pauvre enfant! jamais ma bouche n'a osé vous dire un mot d'amour! C'est ma mère qui vous a appris ce qui se passait en moi; mais ce qu'elle ne vous a pas dit, c'est que je vous estime autant que je vous aime!
— Monsieur Georges! s'écria Diane éperdue, vous ne savez pas...
— Je sais tout, je vous aime ; vous serez ma femme !
— Sa femme ! répéta madame Dixonn, sa femme ! Et courant à son mari qui arrivait avec Ruttvenn
et Antoine, tous trois attirés par l'altercation.
— Entendez-vous, monsieur? votre fils veut épouser ma servante !
Mais, M. Dixonn prenant Diane dans ses bras, dit d'une voix grave et douce :
— Vous vous trompez, Germaine ! Celle que mon fils veut épouser, c'est ma Diane chérie! l'enfant d'adoption de mon cœur! Ne tremble pas, ma fille! mets ta main dans la main loyale de mon fils.
Madame Dixonn, blême de saisissement, regarda son mari dont le visage rayonnait, son frère qui se frottait les mains, et Antoine qui riait et pleurait tout à la fois. Elle se laissa tofhber comme foudroyée dans un fauteuil, en s'écriant :
— La fille du dompteur !... C'était un complot ourdi à F avance!
Diane s'élança près d'elle :
— Non! non, madame! ne le croyez pas! C'est le hasard qui a tout fait, c'est la Providence qui a tout conduit; c'est elle qui m'a mis au cœur le désir de vous approcher, de vous servir; j'espérais, par mon zèle, gagner un peu de votre confiance, et lorsque j'aurais eu la certitude de cette conquête à laquelle j'aspirais de tous mes vœux, je vous aurais tout avoué, je vous le jure !
Madame Dixonn se releva, et dardant son regard sur le visage pâle de la jeune fille :
— Vous, la femme de mon fils ? vous ! la fille des bohémiens ! Jamais, entendez-vous? jamais!
— Germaine, reprit sévèrement le pasteur, je veux le bonheur de mon enfant !
— Eh bien, dit froidement madame Dixonn, si cette créature reste dans ma maison, j'en sortirai, moi, choisissez !
— Ma mère ! fit Georges en la regardant avec douleur; puis il alla résolument prendre la main de Diane.
— Madame, retirez cette parole, s'écria la pauvre enfant avec une grande exaltation. Oh ! mon bienfaiteur ! Oh ! monsieur Georges ! je puis mourir pour vous avec joie, mais je ne peux pas être un sujet de rupture entre une mère et son fils ! c'est horrible !... Je ne veux pas !... je ne veux pas !... Ah! Seigneur! vous qui m'éprouvez, donnez-moi la force de remplir mon devoir !... et venant tomber aux pieds de madame Dixonn : Vous m'avez dit que M. Sylvain me recherchait en mariage, j'accepte son offre; dites-lui, dites...
Elle ne put achever, car elle perdit connaissance.
Pendant que Georges, M. Dixonn et Antoine s'empressaient de la secourir, le commandant Ruttvenn emmena sa sœur dans l'embrasure de la fenêtre et lui dit à voix basse :
— Si ce que cette jeune fille vient de faire ne vous a pas touché le cœur, c'est que vous n'en avez pas!...
— Ah î vous êtes aussi du complot? fit Germaine, elle vous a donc tous rendus fous?...
LA SERVANTE 3i5
— C'est possible, ma sœur! mais raison de plus pour ne pas nous défier ! Vous connaissez le proverbe?
'Moi, d'abord, je me sens capable de tout ! Vous êtes bien décidée à repousser cette adorable enfant?
— Oui!
— Vous ne voulez pas consentir à son mariage avec Georges ?
— Non !
— Écoutez bien ceci, ma sœur ! Je vous donne ma parole d'honneur ! et vous savez que je n'emploie pas cette formule légèrement, que j'adopte cette jeune fille, et que je la dore si bien avec les millions que m'a laissés la tante Lina, que je la marie avant peu à un duc et pair ; à moins que je ne l'amène à m'épouser moi-même par reconnaissance.
Et la figure de Jack était si sérieuse en disant cela, que madame Dixonn en fut secouée de la tête aux pieds; elle ne voulut pas avoir l'air de céder devant cette menace, mais dès ce moment, ses préventions, ■ses rancunes et les millions de la tante Lina^ se li- -vrèrent un rude combat dans son esprit. Après bien des supplications qui ne l'émurent pas un instant, elle se laissa conduire près de la jeune fille toujours évanouie; Georges prit la main de Diane et la mit dans la main de sa mère, juste au moment où la pauvre petite rouvrait les yeux elle regarda autour d'elle avec stupeur en murmurant :
— Je rêve, mon Dieu ! je rêve.
— Non, non, ma bicn-aimée, lui dit Georges, ma mère consent.
Les yeux de la jeune fille s'ouvrirent démesurément, et d'une voix entrecoupée :
— Madame,. madame ! ne laissez pas entrer cette espérance dans mon cœur... je suis sans force..', je vais mourir.
— Non, vous vivrez... puisque mon fils ne peut être heureux sans vous !
Venant de tout autre cette phrase eût été bien banale ; mais sortant de la bouche de madame Dixonn, elle produisait l'effet du ne c plus ultra de Féloquence.
— Ah ! je suis content ! s'écria le commandant en secouant fortement la main de sa sœur, et il ne sera pas dit que, moi aussi, je n'apporterai pas ma pierre à r édifice de leur bonheur I Savcz-vous d'où j'arrive? de Rome ! Savez-vous ce que j'apporte à ce jeune couple? l'acte de mariage parfaitement en règle et valable de Juan Scarlos, avec très noble demoiselle Julia Pia Maria Arano, comtesse d^\piani ; et l'acte de naissance de Diane Scarlos, née du légitime mariage de Juan Scarlos et de Julia Pia Maria Arano, comtesse d' Aplani.
— Mon frère, mes enfants, j'ai plus de joie que mon cœur n'en peut contenir, fit le pasteur dont fémotion était arrivée à son comble. Quant à madame Dixonn, une nature comme la sienne ne se déjuge pas : elle subit les événements sans les accepter. Aussi après avoir donné son consentement du bout des lèvres, elle s'enveloppa dans une dignité glacée, sans récrimination, mais sans détente possible.
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Le mariage fut célébré en grande pompe dans le domaine de l'oncle Ruttvcnn où de bien douces surprises attendaient la jeune fiancée.
La première personne qui frappa sa vue fut sa chère maîtresse, mademoiselle Matthieu. M. Bood était mort des mauvaises fièvres de la Sauvagère après cinq mois d'horribles souffrances; juste châtiment de son égoïsme. Il avait eu beau être loué, honoré par les hommes, qui l'avaient couvert de décorations, il n'en avait pas moins été puni par oii il avait péché. La Sauvagère en changeant de maître changea aussi de destination, le gouvernement ne permit plus que des travaux si rudes fussent exécutés par des jeunes filles; il décida que la Sauvagère abriterait désormais des garçons. En apprenant cela, le commandant Ruttvenn courut chercher mademoiselle Matthieu, et la supplia de vouloir bien prendre la direction de son domaine du Yorksirc, lequel appartiendrait un jour à son neveu et à sa chère Diane ! — Il faut donc qu'il prospère au
lieu de péricliter, et pour cela je ne puis mieux faire
que de le mettre entre vos mains.
Mademoiselle Matthieu s'était donc installée dans le domaine, où elle s'attira bientôt l'estime et l'affection de tous, par son grand savoir, sa justice et son adorable bonté 1
La maman Myckes et sa fille Méry ne furent point oubliées.
Aussitôt après le mariage, fidèle à son programme madame Dixonn voulut retourner à Kill-Houss où elle s'enferma, se faisant volontairement une vie solitaire et vide d'affection; prise par la suite d'une maladie noire, madame Dixonn succomba malgré tous les soins, tous les dévouements dont elle fut entourée. Elle mourut comme elle avait vécu, sans avoir voulu connaître ni donner le bonheur !
M. Dixonn la pleura et la plaignit de n'avoir pas su ouvrir son âme aux douces joies de la famille, dans lesquelles il se retrempe et se vivifie ; adoré de sa chère Diane, il vit heureux et fier des succès de son Georges, qui vont grandissant.
Quant à Antoine, il rayonne, le brave cœur! Sa large face est tout épanouie à la pensée que son maître va bientôt être grand-père I... Il ne doute pas un instant que cet enfant ne soit un garçon !...
— Et si ça allait être une fille? dit en souriant mademoiselle Matthieu .
— Que nous importe, pourvu que j^en sois le parrain, ajoute l'oncle Ruttvenn.
— Fille ou garçon, cet enfant sera le bienvenu, s'écrie
le révérend, en levant ses yeux pleins de joie vers le ciel. Hélas ! que n'est-il arrivé du vivant de ma pauvre Germaine ; qui sait s'il n'aurait pas trouvé le chemin de son cœur?
— Quel homme î quel homme ! murmure Antoine, il n'y a que lui pour regretter une femme qui avait les étés si difficiles et les hivers si peu commodes !...