VIT
La chambre des méditations était une grande pièce sans cheminée ; une bouche de calorifère suffisait à son chauffage ; un ht de fer sans rideaux, une table en bois blanc, une chaise de paille en formaient tout l'ameublement ; une haute fenêtre grillée donnant sur les communs, lui procurait du jour.
Ce fut dans ce réduit, d'ailleurs rarement habité, que Diane fut portée par la cuisinière et Betzy ; elles la jetèrent sur le lit. Le premier mouvement de l'enfant fut de se lever d'un bond, de sauter à terre ; les deux servantes la saisirent et la menacèrent, si elle bougeait, de l'attacher. Pendant que l'une la maintenait, l'autre tirait d'un placard une longue et grosse corde. Ces préparatifs calmèrent l'imagination de Diane.
— Je ne bougerai plus ! ne me liez pas ! disait-elle, et pour montrer son bon vouloir, elle cramponnait ses petites mains après la chaise où on la maintenait. Tout son corps tremblait, elle faisait pitié avec ses cheveux collés à son front parle sang qui lui maculait le visage.
LA SERVANTE i:\
Ses nerfs étaient tellement ébranlés qu'elle n'avait plus le pouvoir de les apaiser.
— Allez donc chercher de l'eau pour lui laver la figure, dit Betzy à la cuisinière, je crois qu'elle aussi est blessée. A-t-on jamais vu une petite fille se mettre dans un pareil état ? Savez-vous bien que c'est horrible ce que vous avez fait, mademoiselle Diane, la pauvre Arabelle est capable d'en mourir ; bien certainement, on va vous mettre en prison ! Que va dire madame Dixonn lorsqu'on lui écrira cela ; je ne voudrais pas être à votre place, sans compter que si vous mouriez en ce moment, petite méchante, vous iriez tout droit en enfer !
— Eh bien, s'écria l'enfant, j'irais au moins retrouver mon père et ma mère, puisqu'on dit qu'ils y sont, et les diables ne peuvent pas être plus méchants que vous tous !
Betzy croisa ses bras et regarda l'enfant d'un air saisi, comme si elle doutait de sa raison. La cuisinière revint avec une cuvette et une éponge.
— Tenez, voilà ce qu'il faut, débarbouillez-la ; moi, je vais chercher le médecin pour mademoiselle Arabelle, la pauvre enfant est dans un état !.. Ah ! comme à la place de mademoiselle Stucley je mettrais à la porte ce méchant chien enragé. Prenez garde à vous, Betzy, je la crois dangereuse. Cette petite finira mail
Elle sortit en levant ses deux gros bras rouges vers le ciel, pour le prendre à témoin de toute l'indignation qui remplissait son âme de cuisinière.
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BetzY souleva les cheveux, épongea le sang qui coulait toujours avec abondance.
— .\llons I allons ! calmez-vous ! ne tremblez pas comme ça 1 Le mal est fait, maintenant, il faut tâcher de le réparer en devenant douce comme un mouton . Qui sait ? tout cela pourra peut-être s'arranger. Mais vous avez un gros trou à la tête I Eh bien ! eh bien I mademoiselle Diane I... ne me regardez pas avec ces yeux fixes !... Répondez-moi...
Et Betzy secouait l'enfant qui se trouvait mal. Elle la prit dans ses bras et la porta sur le lit, puis elle courut chercher des sels ainsi qu'un flacon d'arnica*; eUe lui mit une compresse, lui banda la tête, et lui fît avaler quelques gouttes. Elle avait bien dit aux maîtresses que Diane se trouvait mal, mais comme on lui avait répondu que c'était par méchanceté ou pour se rendre intéressante, elle avait jugé dans son bon sens qu'il valait mieux la secourir que discuter ; et grâce à ses soins, Diane était bien vite revenue.
— Vous êtes bonne, lui dit l'enfant; je vous demande pardon du mal que je vous ai donné.
— A la bonne heure! vous voilà gentille. Mais, hélas ! ce n'est pas moi qui peux vous pardonner, c'est mademoiselle Stucley. Je vais aller chercher votre souper, et des draps pour votre lit.
Elle revint bientôt, apportant toutes ces choses. Le souper de Diane se composait d'un morceau de pain sec et d'un verre d'eau. Mais Betzy tira de sa poche une tarte qu'elle avait dérobée à sou intention. Mais Diane ne voulut pas toucher au gâteau ; elle eut
LA SERVANTE 7o
bien de la peine à avaler quelques bouchées de son pain.
— Faites vos prières, mademoiselle, et demandez à Dieu de vous pardonner, dit-elle. Je viendrai demain sitôt le jour savoir comment vous avez passé la nuit.
Diane écouta le bruit de ses pas, puis se cacha la tête sous son drap : la solitude et l'obscurité lui faisaient peur.
Tous les événements de la journée repassèrent dans sa mémoire, puis les conséquences qui devaient en résulter. Qu'est-ce qu'on allait faire d'elle ? Maintenant quetoutle monde disait qu'elle avait de mauvais instincts, on allait certainement la mettre à laporte, et que deviendrait-elle, seule sur les chemins? Elle demanderait l'aumône comme les enfants qu'elle avait vus en haillons.
— Mon Dieu ! si pourtant c'était vrai, ce que dit cette méchante Arabelle î Qu'est-ce que c'est qu'un acteur? Gomment peut-elle savoir que mon père est mort puisque M. Dixonn ne le savait pas? Puis, s'il était mort, dévoré par un lion, comment saurait-on qu'il est en enfer?
Et la grosse bête dont elle se souvenait lui repassait devant les yeux ! Oh! non, ce n'est pas possible ! fitelle en se dressant sur son lit.
Un rayon de lune éclairait le miheu de la chambre laissant les angles dans l'obscurité. Une singulière idée s'empara de l'enfant : il lui sembla que cette blanche lueur était l'esprit de ses parents qui venait la
visiter, la consoler, et peut-être la chercher. Sa tête affaiblie par tout le sang qu'elle avait perdu, lui fit prendre ce timide rayon pour une vision de l'autre monde ; son imagination était si frappée que le bourdonnement de ses oreilles lui faisait l'effet d'un bruissement d'ailes ; son cœur battait avec violence ; elle joignit ses mains en murmurant :
— Oh ! mes parents, si vous êtes là, vous voyez que je suis bien malheureuse, personne ne se soucie de moi en ce monde, tous disent que je suis mauvaise et me repoussent ; quoi que je fasse j'ai toujours tort. Emmenez-moi avec vous, je vous en conjure, tout me fait peur ici-bas, jusqu'à Dieu, qu'on me montre si sévère que je n'ose plus le prier, ni l'aimer.
Elle tendit ses bras vers le rayon ; mais un nuage passa devant la lune et l'obscurité revint.
Diane toute grelottante se blottit sous sa couverture. L'ange du sommeil la prenant en pitié, effleura du bout de son aile ses paupières gonflées et rougies qui se fermèrent jusqu'au jour.
Tout avait été mis en l'air dans la maison ; la jeune Arabelle, qui se faisait beaucoup plus malade qu'elle ne Tétait en réalité, n'eut pas de cosse qu'on ne télégraphiât à sa mère de venir.
Celle-ci arriva le lendemain soir; elle eut une attaque de nerfs en écoutant le récit des dangers qu'avait courus sa fille, et déclara que si le monstre qui en voulait aux jours de son Arabelle ne quittait pas la pension sur l'heure, toute faible qu'elle était, elle allait emporter son enfant.
— Rassurez-vous, madame, j'ai devancé votre désir : j'ai écrit ce matin pour qu'on ait à la reprendre. Je vous assure que j'ignorais la provenance de cette enfant, sans quoi je ne l'eusse jamais admise. Madame Stemply, qui devait tout savoir, s'était laissé gagner par l'extérieur agréable de cette petite qui, je dois l'avouer, est assez bien douée du côté de l'intelligence. Quant à moi, qui ne me suis jamais laissé prendre par la forme et qui ne vois en tout que le fond, j'ai toujours éprouvé pour cette enfant une sorte de répulsion ; son renvoi est un fait acquis. Je ne vous demande qu'une chose : c'est de ne pas ébruiter cette histoire qui pourrait faire du tort à mon institution. C'est déjà bien assez qu'une partie des élèves aient été renseignées par notre Arabelle. Mais heureusement nous sommes au commencement de l'année, la cause du scandale disparaissant, nos chères enfants ne s'en souviendront plus aux vacances prochaines.
D'ici son départ, ne craignez rien, elle restera enfermée dans la chambre des méditations et sous bonne garde : à la fm de la semaine, au plus tard, nous en serons débarrassées.
— Je vous remercie de vous être rendu si promptement à mon appel, disait madame Dixonn à un monsieur, assez grand, maigre, au profil en lame de couteau, au teint bilieux, aux yeux louches, aux cheveux teints, aux lèvres minces, à la parole doucereuse. — J'ai un grand service à vous demander, monsieur Bood.
— Parlez, madame, je suis tout à vous, dit-il, en s'asseyant surle siège que lui indiquait son interlocutrice ; en quoi puis-je vous être agréable ?
— Je voudrais, monsieur Bood, faire entrer — et je ne puis mieux m'adresser qu'à vous puisque vous en êtes le directeur — une petite fille dans la maison des enfants assistés de la Sauvagère.
— Quelle est cette enfant?
— Oh ! monsieur Bood, c'csttoute une histoire, et fort triste pour moi, je vous assure, car je puis le dire, le jour où cette petite amis le pied dans ma maison, le malheur y est entré parla porte qu'elle a laissée ouverte !
— Pardon, madame, je ne vous ai pas encore demandé des nouvelles de M. Dixonn?
— Toujours dans le même état, paralysé de tous ses membres, muet et aveugle, voilà le présent ; pour l'avenir, de longues souffrances, et la mort au bout ! Je ne m'illusionne pas comme mon pauvre fils qui croit pouvoir arriver à sauver son père î
Et madame Germaine leva son regard froid vers le plafond pour prendre à témoin le ciel du détachement de son âme et de sa grande résignation.
M. Bood voulant se mettre à la hauteur de la situation fixa d'un air attendri son œil droit sur le visage de madame Dixonn, tandis que le gauche s'en alla inspecter ce qui se passait du côté de la porte.
— Pour revenir à cette petite, reprit madame Dixonn, en changeant de ton, je voudrais que son éducation la rendît utile et humble.
— C'est bien vu et bien pensé, madame î L'humilité, c'est la vertu à laquelle nous tenons le plus à la Sauvagère,ct nous ne négligeons rien pour la faire acquérir aux enfants qui nous sont confiés.
— Je m'applaudis de plus en plus d'avoir songé à vous, monsieur Bood. — Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler d'un dompteur de bêtes féroces qui fut dévoré à Londres par son lion ? Eh bien, c'est l'enfant de cet homme que M. Dixonn a recueiUie. Mon mari s'imposa de grands sacrifices pour cette petite, il la plaça, contre mon gré, je dois le dire, dans un de nos premiers pensionnats, lui donna des maîtres de toutes sortes, ce qui selon moi fut une fauto
que Dieu désapprouva sans doute, car à partir de ce moment le malheur s'abattit sur mon toit.
Il y a un an, M Dixonn se sentant très mal, nous recommanda cette enfant à mon fils et à moi, et tout en blâmant cette éducation plutôt nuisible qu'utile, par respect pour la volonté de mon mari, je n'y voulus rien changer. Mais voici la lettre que j'ai reçue il y a trois jours et qui m'a décidée, après avoir consulté mon fils, à m'adresser à vous.
« Madame,
)) C'est avec un vif regret que je vous informe qu'il » m'est impossible de garder plus longtemps l'élève » que vous m'avez confiée. La violence de son carac- » tère a failli causer la mort d'une de ses camarades : » elle s'est précipitée sur cette enfant dont la douceur » est proverbiale, elle l'a frappée, terrassée, et c'est » toute couverte de sang que nous l'avons arrachée de » ses mains. La pauvre petite est au lit, gravement » malade. Sa mère éplorée demande avec raison le )) renvoi de cette enfant dénaturée. Ah ! madame! » quelle tâche votre charité s'est imposée ! C'est une » nature mauvaise, des instincts pervers, un orgueil » inouï; et malgré tout mon désir de vous seconder, » il m'est impossible de la garder, craignant son contact » pour nos autres élèves.
» Vous m'obligerez infiniment, madame, en l'en- » voyant chercher le plus vite possible ; je suis forcée )) de la tenir enfermée jusque-là. Faites, je vous prie, » que cette situation douloureuse pour tous ne se pro-
» longe pas. Je joins à ma lettre la note du trimestre » échu. Je vous renouvelle encore, madame, tous mes » regrets, et l'assurance de ma haute considération.
» STUCLEY. »
— Oh! tout ceci est bien grave, reprit M. Bood d'une voix caverneuse, et demande réflexion.
— Je vous ai dit, monsieur, que c'était un grand service que j'attendais de vous; prenez-la à l'essai. Si cela ne peut pas aller, il me restera la maison de correction. Mais je voudrais n'arriver là qu'à la dernière extrémité. Unissons nos deux charités et tâchons de sauver cette malheureuse ; le voulez-vous, monsieur Bood?
— Je ne puis rien vous refuser, madame ; je donnerai des ordres en conséquence; je voudrais même vous prendre cette enfant sans rétribution, vous qui avez jadis patronné notre œuvre, vous dont le nom figure parmi nos fondateurs; mais, hélas! nos ressources sont épuisées par les enfants des paroisses, dont le nombre s'accroît de jour en jour !
— Je n'entends pas cela du tout, monsieur Bood, je veux payer.
— Eh bien, madame, ce sera vingt livres et le trousseau qui est des plus modestes. Quel âge a-t-elle?
— Dix ou onze ans.
Madame Dixonn se leva, prit dans son secrétaire les vingt livres demandées et les tendit à M. Bood.
— Voilà, lui dit-elle ; quant au trousseau, il faut que vous ayez encore la bonté de vous en charger;
je ne puis m' occuper de rien ; les soins que réclame Tétat de mon mari absorbent tout mon temps.
— Je suis à votre service, madame, et vous n'aurez plus à songer à cette enfant jusqu'à sa majorité, si toutefois sa mauvaise nature ne nous empêche pas de la garder.
— Espérons-le, monsieur Bood. Je puis compter qu'elle sera élevée comme il convient à sa position et en vue de ses devoirs à venir?
— Vous le pouvez, madame Dixonn, elle sera placée dans cette serre déplantes émondées, et rien ne sera négligé pour la redresser. Une nourriture simple, des vêtements modestes, un bien-être tempéré, des habitudes laborieuses ; telle est la règle de cette maison de la Sauvagère qui, je puis m'en flatter, fournit des servantes modèles, des femmes de chambre très appréciées, des filles de ferme admirablement dressées. Nous n'avons jamais reçu une plainte sur le compte de celles que nous avons placées jusqu'ici.
— Ah ! j'oubliais, monsieur Bood ; il faudra la garder pendant les vacances.
— Les enfants de la Sauvagère ne sortent de la maison que pour entrer en place. Les vacances pour elles consistent à faire la moisson.
— Parfait, monsieur Bood, tout est donc pour le mieux. Souvenez-vous bien que cette petite a un caractère très difficile, je demande pour elle la plus grande sévérité ; brisez son orgueil, adoucissez sa nature violente qui, par la suite, pourrait devenir dangereuse,
— Soyez tranquille, madame, les maîtresses veilleront sur elle, je la recommanderai tout particulièrement.
— Un dernier renseignement, monsieur Bood ; comment la faire conduire à la Sauvagère, et cela promptement ?
— Voilà à quoi je songe, madame. Une paroisse voisine doit nous envoyer demain quatre pensionnaires, je pourrai prier le bedeau qui doit les amener, de se charger aussi de cette petite. Est-elle loin d'ici?
— A vingt milles au plus!
— Très bien, madame. Veuillez, pendant que je vais vous faire un reçu, m'écrira un mot pour la maîtresse de pension, afin qu'elle confie l'enfant à M. Gobeth, le bedeau dont je vous ai parlé.
Madame Dixonn se hâta de donner la lettre, heureuse d'être enfin débarrassée de tout souci au sujet de cette Diane qu'elle haïssait comme étant la cause de tous ses malheurs.
— Monsieur Bood, combien vous faut-il pour le trousseau?
— Deux guinées, madame, nous suffiront amplement.
— Les voilà.
— J'aurai rhonneur de vous envoyer tous les ans, les notes relatives à la conduite de votre protégée.
— C'est inutile, monsieur Bood, ne m'écrivez à son sujet que lorsqu'il y aura cas de force majeure. Vous comprenez que j'ai assez de tourments chez moi sans m'en créer d'autres. La meilleure preuve de sa bonne
conduite sera de la garder à la Sauvagère. Si vous la renvoyez, tant pis pour elle, je la placerai dans une maison de correction. Ah ! monsieur Bood ! que la charité est difficile à pratiquer !
— A qui le dites-vous! s'écria M. Bood, pendant que l'iris de l'un de ses yeux louches disparaissait sous sa paupière. Je prends congé de vous, je n'ai que le temps de prévenir le bedeau. Que le Seigneur vous assiste, madame Dixonn.
— Qu'il vous le rende, monsieur Bood.
— Qu'il vous bénisse, madame, pour la grande bienfaisance dont vous faites preuve en ce moment.
— Et dont vous me rendez l'exécution possible, monsieur Bood.
— Madame, je suis heureux de m'associer à une personne d'un si grand mérite, ajouta-t-il en se courbant comme une parenthèse ; puis, prenant son chapeau, M. Bood sortit avec toute la dignité qui convient à un homme de bien.
Madame Dixonn écrivit aussitôt à mademoiselle Stucley pour l'informor que dans la journée du lendemain on viendrait chercher l'enfant confiée à ses soins.
Après quoi, elle se mit à lire ses psaumes, et à prier son Dieu d'amour et de charité.
Betzy avait appris à Diane, que mademoiselle Stucley avait écrit à madame Dixonn, la priant de reprendre chez elle cette enfant que sa conduite et son caractère ne permettaient pas de garder plus longtemps. Le changement est presque une nécessité de l'enfance. Aussi, lorsque Betzy vint F avertir que la personne qui venait la chercher était en bas, elle courut si vite que Betzy eut peine à la suivre.
Arrivée au parloir, elle resta toute saisie devant le gros homme à figure commune, à la garde duquel mademoiselle Betzy la confia. Mademoiselle Stucley qui n'avait pas daigné paraître, avait remis tous ses pouvoirs à la fille de chambre, au grand contentement de Diane qui put encore remercier la seule personne qui lui eût montré quelques bontés.
— Adieu, mademoiselle Diane, que le Seigneur vous protège.
Et la bonne fille essuya ses yeux à la dérobée, car le concierge était là qui chargeait la malle sur son dos pour la porter au train. M. Gobeth prit les billets, et
l'enfant et le bedeau montèrent en wagon. Une fois en route, Diane demanda à son compagnon si c'était près de M. Dixonn qu'il la conduisait.
— Non! lui fut-il répondu.
— Où me menez-vous, alors ?
— Je n'ai pas ordre de vous le dire, répondit le gros homme en s' accotant dans son coin pour commencer un somme, qui fut bientôt accompagné de ronflements sonores.
L'espérance de la pauvre petite était cruellement déçue ; toutes ses anxiétés la ressaisirent. Où la menait-on ? Les plaines avaient beau succéder aux plaines, les petites villes aux villages, son âme était aussi triste que le ciel était sombre.
Arrivé à Londres, M. Gobeth monta avec Diane dans une voiture et donna un ordre pressé au cocher.Lavoiture partit comme un trait et déposa vingt minutes après , ses voyageurs dans une gare qui parut à Diane toute semblable à celle qu'elle venait de quitter. Dans la salle d'attente un homme vêtu d'une large et longue redingote identique à celle que portait M. Gobeth, s'approcha de lui, escorté de quatre petites filles d'une douzaine d'années. Il remit à M. Gobeth des papiers, lui confia les enfants en le prévenant qu'elles avaient soupe et n'avaient besoin de rien jusqu'au lendemain.
M. Gobeth se tourna vers Diane et lui demanda si elle avait faim.
— Non, monsieur ! répondit-elle.
La pauvre enfant avait plus envie de pleurer que de
manger. M. Gobeth n'insista pas ; il fit monter Diane et les quatre petites filles clans un compartiment de troisième classe, après quoi il pria un employé auquel il remit un bulletin, de retirer de la consigne un paquet de couvertures qu'il avait envoyé le matin. L'employé revint bien vite avec l'objet demandé, on mit une plaque sur la portière elle train s'ébranla.
Une fois en route M. Gobeth installa les cinq enfants sur la banquette de devant, se réservant celle du fond pour lui seul, défît le paquet, en retira une couverture de fourrure qu'il étendit sur la banquette, deux oreillers qu'il disposa de son mieux, une autre couverture haute laine fort douillette pour envelopper son corps, un bonnet fourré remplaça son chapeau, pendant que des chaussons prenaient la place de ses souliers crottés.
Il jeta un dernier regard sur les enfants alignées comme une brochette de moineaux ; puis, il ferma les yeux et ne les rouvrit qu'à la station suivante.
La nuit arrivait. Diane près de la portière était tout occupée à regarder au loin les réverbères de la grande cité qui, dans le crépuscule, brillaient comme des étoiles; puis tout ce panorama disparut.
Elle reporta ses yeux sur ses compagnes qui de leur côté la regardaient curieusement. Ce qui frappa le plus Diane, ce fut le sentiment de crainte qui se lisait sur ces physionomies de petites filles. Leurs vêtements grossiers étaient insuffisants pour les garantir du froid, leurs pauvres mains violacées étaient toutes couvertPR d'engelures; de gros souliers avec
d'énormes clous, des bas de laine noire, une robe de laine brune, un tablier de cotonnade bleue à corsage, une pèlerine semblable à la robe, un bonnet de mérinos noir ruche de dentelle de laine couvrait leur tête dont les cheveux étaient coupés. Leurs visages des plus ordinaires n'exprimaient qu'une intelligence médiocre, leurs traits étaient grossiers, elles avaient le regard en dessous que contractent forcément les êtres comprimés.
Après un assez long examen de part et d'autre, Diane se décida à rompre le silence.
— Qui est ce monsieur? fit-elle en montrant leur compagnon qui dormait tout haut.
Les petites se regardèrent comme pour se consulter, elles se remuèrent sur le banc et se poussèrent le coude. Puis, celle qui touchait Diane lui dit à voix basse :
— C'est M. Gobeth !
— Qu'est-ce que M. Gobeth?
— C'est le bedeau !
Et comme cela ne renseignait pas Diane.
— Est-ce votre père? demanda-t-elle.
Un sourire niais passa sur les lèvres des petites filles.
— Nous n'avons pas de parents, fît la seule qui osa parler, nous sommes des enfants trouvés, des enfants de paroisse.
A ce moment, M. Gobeth changea de position, et quoiqu'il dormît toujours, les quatre fillettes se serrèrent les unes contre les autres et n'ouvrirent plus la bouche.
Diane se disait : où me conduit-on ? Elle se prenait à regretter la pension de mademoiselle Stucley et la chambre des méditations.
Plus la nuit avançait, plus le froid devenait vif. Les enfants- étaient plutôt engourdies qu'endormies^ et leur tête allant de droite et de gçiuche suivait le mouvement que leur imprimait le wagon. Diane finit aussi par s'endormir ; elle ne se réveilla qu'au jour. Le train était arrêté, les quatre petites filles grelottantes s'étiraient les membres ; la plus audacieuse avait mis sur ses genoux glacés un pan de la couverture fourrée qui traînait à terre, pendant que ses compagnes la regardaient avec une admiration mêlée de terreur.
M. Gobeth, pour faciliter l'heureux fonctionnement de son estomac, s'administrait deux ou trois lampées de la bienfaisante liqueur appelée gin contenue dans une petite bouteille plate qu'il portait sur lui. Ce devoir rempli, il s'était renversé sur ses oreilles, et semblait s'abîmer dans de graves méditations.
Le pays qu'on traversait était plat et aride, le vent soufflait avec violence, le ciel était gris. Enfin le train s'arrêta. M. Gobeth fit descendre les enfants ; ils traversèrent une toute petite gare à la porte de laquelle stationnait une espèce d'omnibus ; les enfants et le bedeau montèrent dans ce véhicule, pendant que le train reprenait sa course.
La voiture partit au petit trot sur une route qui longeait des terres à perte de vue. Au bout do deux
heures de marche, l'omnibus s'arrêta devant un grand mur dans lequel était percée une porte ouverte en ce moment.
Sur le pas de cette porte, se tenait une femme. Elle vint à la voiture, ouvrit la portière avec une clef qu'elle prit à son trousseau, fit descendre les petites qui avaient peine à se tenir debout, tant leurs membres étaient engourdis, et les mena par un sentier large et caillouteux, dans une cour pavée, entourée de bâtiments percés de nombreuses fenêtres, dont une seule était éclairée. La femme se dirigea vers une porte basse, fit entrer les enfants dans une salle où se tenait une petite personne contrefaite .
— Mademoiselle, il y en a cinq, dit la femme, en entrant ; comment allons-nous faire pour les coucher ? Je n'ai que quatre places dans le dortoir. Si cette bête de picotte nous laissait un moment de répit, on en coucherait une à l'infirmerie : mais avec cette maudite maladie, il n'y a pas moyen !
— C'est bon, Goth, reprit la petite femme contrefaite d'une voixdouce,je vais pourvoir à cela; occupezvous de leur chauffer une soupe dont elles doivent avoir grand besoin.
Elle fit avancer les enfants près du feu, et se mita les examiner les unes après les autres. Ses yeux s'arrêtèrent sur Diane avec étonnement:
— D'où venez-vous, mon enfant, qui vous envoie ici ? Ce ne sont pas vos parents ?
— Non : je n'ai plus de parents ! Je viens de la pen-
sion de mademoiselle Stucley ; c'est sans doute madame Dixonn qui m'adresse à vous.
— Dixonn? Ce nom figure en effet sur le tableau des fondateurs. Quel âge avez-vous?
— Onze ans.
— Si vous sortez de pension, vous devez savoir lire, écrire, compter et coudre?
— Oui, madame; j'ai aussi commencé la musique et le dessin; madame Stemply disait que j'avais de grandes dispositions, de même que pour le français et l'allemand.
La directrice de la Sauvagôre, car c'était elle, regarda l'enfant avec un sentiment de commisération. Elle adressa quelques bonnes paroles aux petites de la paroisse, puis elle les remit aux mains de Goth qui les conduisit au dortoir après qu'elles eurent mangé une forte assiettée de soupe.
Quant h Diane, la directrice de la Sauvagère lui fit signe de la suivre; elle ouvrit une porte qui se trouvait au fond de la pièce, gravit un escalier assez étroit.
Arrivée sur le palier, Diane vitune chambre blanchie à la chaux ; une petite couchette en fer, une commode surmontée d'une glace ronde, deux chaises, un fauteuil, un bureau, un vieux piano formaient tout le mobilier ; quelques dessins non encadrés cachaient la nudité des murs; le parquet était frotté; un petit feu clair brûlait dans la grille ; la fenêtre, garnie de rideaux blancs, donnait sur la campagne. L'ordre, la propreté, le goût qui présidait à l'arrangement de cette pièce, lui
donnaient un petit air riant et coquet qui réjouissait la vue et réchauffait le cœur.
— Voici ma chambre, mon enfant; je vais la partager avec vous pour cette nuit.
Elle défit prestement le lit, posa le matelas à terre, tira de sa commode des draps blancs, partagea les couvertures et fît coucher l'enfant sur ce lit improvisé. Puis l'excellente créature s'étendit à son tour sur sa paillasse, heureuse d'avoir pu être utile.
La Sauvagère était une institution qui, dirigée autrement, eût été des plus utiles. Malheureusement, M. Bood, son fondateur, trésorier et directeur de la maison, était un homme d'une avarice sordide, extrêmement fin et adroit en affaires, possesseur de grands terrains à défricher^ mais n'ayant pas le premier sou pour commencer cette besogne, il avait imaginé de réunir plusieurs personnes riches et bienfaisantes, ce qui lui avait été facile, grâce au nom de son père, économiste distingué et fort riche qui avait trouvé le moyen de mourir dans l'indigence. Monsieur son fils avait imaginé de fonder, avec le concours de personnes charitables, un asile pour les enfants abandonnés. On devaitleur donner un état, les instruire chrétiennement; puis leur procurer lorsqu'ils seraient en âge, une position où ils pourraient utiliser leur savoir et se suffire dans l'avenir.
Pour arriver à cette fin, il offrait ses immenses terrains de la Sauvagère et sa direction, le nom respecté de M. Bood ne permit pas le moindre doute relatif à ce con-
solant programme : il y eut de nombreux souscripteurs.
Deux ans après, M. Bood pouvait construire une habitation des plus confortables à quinze milles de la Sauvagère, où il recevait royalement les inspecteurs qui lui étaient envoyés; il les traitait si copieusement que lorsqu'ils arrivaient à la Sauvagère, ils n'étaient plus en état de voir que les bâtiments de l'école avaient été construits à la légère, qu'ils étaient humides et malsains, que l'eau que buvaient les élèves était saumâtre,la nourriture insuffisante, le climat insalubre, grâce aux marais si nécessaires pour la production des légumes merveilleux toujours médaillés aux expositions et qui se vendaient à prix d'or.
Aussi à chaque printemps les fièvres sévissaient à la Sauvagère, que c'était une pitié ; mais les paroisses renvoyaient bien vite d'autres enfants pour remplacer ceux que la mort avait fauchés; et il n'y paraissait plus. M. Bood recevait toutes sortes de décorations. On parlait de lui pour la chambre des communes. Ce grand philanthrope avait trouvé le moyen de se faire, avec ses terrains qu'il n'aurait pas vendus un penny le mètre, un revenu de 8, 000 livres sterling, et de plus la réputation d'un homme de bien !
La Sauvagère qui comptait quatorze années depuis sa fondation, abritait cent trente-deux jeunes filles, dont l'âge variait entre dix et vingt ans. L'éducation se faisait mutuellement. Les plus grandes, les plus intelUgentes au nombre de douze élevées au grade de monitrices avaient sous leurs ordres dix enfants ou jeunes filles, quelles devaient veiller et instruire.
LA SERVANTE Oo
La chaussure, le linge, les vêtements, le blanchissage, la cuisine, la boulangerie, le jardinage, la culture de la terre, la moisson, l'élevage des bestiaux, la mouture du grain, le défrichage du sol, le service de l'infirmerie, tout se faisait par les élèves.
Mademoiselle Jane Mathieu, femme de tête s'il en fut, n'avait pour l'aider à conduire ce grand troupeau qu'une sous-maîtresse, mademoiselle Beckler, esprit borné et routinier, et la servante Goth.
De son château, par lequel il fallait absolument passer pour aller à l'institution, M. Bood taillait, rognait, punissait, ordonnait, et surtout encaissait.
Tous les jours le bulletin de la journée lui était envoyé, et tous les jours ses ordres étaient reçus et ponctuellement exécutés. Il ne venait à la Sauvagère que les premiers dimanches du mois, pour changer les monitrices qui, après un mois de commandement, rentraient comme simples élèves pour faire place à d'autres qui allaient à leur tour les diriger pendant un mois. La plus petite infraction à la règle, le moindre relâchement dans le travail, étaient sévèrement punis. Tout objet égaré, ou cassé, était remplacé par les élèves en heures supplémentaires de travail.
A quatre heures du matin, hiver comme été, sonnait la cloche du réveil ; dix minutes pour s'habiller, dix minutes pour faire le lit et balayer le dortoir, et on se rendait deux par deux dans la salle d'études. Cette pièce immense contenait douze tables en forme de fer h cheval, où pouvaient se tenir dix élèves; au centre se trouvait une petite banquette destinée à la monitrice.
Ob LA SERVANTE
Une grande estrade pour mademoiselle Mathieu ; de chaque côté un siège et un pupitre ; celui de droite pour mademoiselle Beckler, celui de gauche, pour la monitrice générale, celle qui contrôlait toutes les autres ; au-dessus de la tête de mademoiselle Mathieu , le buste, en plâtre, de la reine, regardant celui de M. Bood, qui lui faisait face ; à l'autre bout de la salle, un grand poêle en fonte, qu'on allumait le 2 décembre, et qu'on éteignait le 2 mars, composaient l'ameublement de cette salle immense. Dès quatre heures et demie les élèves y étaient descendues . On faisait la prière , puis on lisait la Bible. Lire, écrire , compter, là se bornait l'instruction donnée à la Sauvagère. A six heures on se rendait au réfectoire, chaque enfant avalait une assiettée de soupe et se rendait, sous les ordres de sa monitrice, au travail désigné par le règlement de M. Bood. A onze heures, on sonnait la cloche du second déjeuner, qui se composait de pommes de terre cuites à l'eau, d'un plat de lentilles ou de haricots, d'un gâteau d'avoine, le tout arrosé d'eau claire, ou du moins, qui aurait dû l'être î Ce repas durait une demi-heure, puis chaque monitrice recevait un panier contenant onze morceaux de pain et une bouteille d'eau pour le goûter. A sept heures la cloche sonnait le souper. Les enfants harassées entraient au réfectoire, on leur servait un bol de gruau, un ragoût aux pommes de terre, aux navets, ou aux carottes, dans lequel avait bouilli un kilogramme de viande, laquelle viande était réservée à mademoiselle Mathieu et à ma
demoiselle Bekler. Quant aux élèves elles ne mangeaient de la viande que trois fois par an, à Noël, au jour de la naissance de M. Bood et le jour de la fête de la reine. Pendant le souper, mademoiselle Beckler lisait un chapitre de la Bible, et faisaitun petit discours sur ce thème :
Vous mourriez de faim et de misère sans la grande philanthropie de M. Bood, qui pousse la bonté jusqu'à vous donner un état, jusqu'à vous placer ensuite comme si vous étiez des êtres ordinaires, vous qui n'êtes que des enfants élevés par charité. Remerciez le Seigneur par une fervente prière !
Après quoi les élèves montaient deux par deux dans le dortoir. A huit heures en hiver, neuf heures en été, tout le monde était couché.
Ce qu'on appelait les vacances était la suppression des classes de lecture, d'écriture et de calcul. Tout le monde travaillait aux champs à partir de quatre heures du matin, sauf celles qui étaient désignées pour le service de la maison et de l'infirmerie où il y avait toujours des malades, grâce au travail excessif et à la mauvaise alimentation auxquels étaient soumises ces enfants. Dans les cas graves, on appelait le pharmacien du château, M. Ralph ; dans les maladies courantes, mademoiselle Mathieu, qui était très entendue en toutes choses, soignait ses chères enfants et y mettait tant de dévouement et de tendresse, que le repos aidant amenait presque toujours un heureux résultat.
La première quinzaine de janvier voyait partir les élèves qui entraient en place ; la séparation était un
grand déchirement pour le cœur de mademoiselle Mathieu. Cette pauvre créature difforme, cette déshéritée, cette vaillante, repoussée de tous pour sa laideur, s'était créé une maternité d'âme ! Elle répandait sur l'existence des pauvres êtres confiés à sa garde, cette tendresse qui débordait de son cœur; plus les caractères étaient difficiles, plus elle s'y attachait; elle faisait vraiment des miracles, donnant l'exemple en toutes choses, ne se plaignant jamais, se trouvant heureuse, car pour elle le bonheur consistait à se dévouer pour les autres.
La première journée que Diane passa à la Sauvagère lui parut extrêmement pénible ; la rudesse des enfants qui l'entouraient lui faisait peur, elle se sentait triste, humiliée, découragée. Après la classe du matin, mademoiselle Mathieu la conduisit dans une pièce où se trouvaient dix élèves et une monitrice occupées, les unes à raccommoder, les autres à confectionner du linge neuf.
— • Jenny, voici une nouvelle venue, voyez ce qu'elle sait faire en couture.
Diane travailla jusqu'à l'heure du second déjeuner. Après ce repas, elle fut envoyée au séchoir, où elle resta jusqu'au souper, à plier du linge. Tout se faisait méthodiquement, régulièrement, au son de la cloche.
Le costume que portaient les élèves de la Sauvagère était semblable à celui des enfants de paroisse, avec cette différence que le tablier, au lieu d'être en cotonnade, était en grosse toile bleue, et les souliers remplacés par des sabots. Le même bonnet noir cachait
leurs cheveux coupés, la même robe brune couvrait leurs corps amaigris.
Le dimanche se passait dans la prière et le repos. Les élèves n'étaient tenues qu'à donner la nourriture au bétail; elles se partageaient ce soin à tour de rôle. Le dimanche qui suivit l'arrivée de Diane était justement le premier du mois, celui du changement des monitrices. A neuf heures la cloche sonna : toutes les pensionnaires prirent leur place dans la classe, et un monsieur, le révérend Buder, qui desservait la chapelle du château de M. Bood, prenant place sur l'estrade, commença un long sermon dans lequel il tenta de prouver aux filles de la Sauvagèrc que c'était pour elles un bonheur incommensurable, une faveur extraordinaire de la fortune, d'avoir rencontré sur la route de la vie si aride que leur réservait la destinée, cet homme de bien, ce juste, ce grand, ce généreux M. Bood, qui les avait retirées de la boue, de la fange et de l'abjection ; que toute leur vie ne devait être qu'une grande action de grâce, que tous leurs instants devaient être consacrés h un travail incessant pour tâcher de récupérer une bien petite portion de tout ce qu'on faisait pour elles. Que leur docilité, leur obéissance, leur humilité, et leur profond respect devaient former un encens, qui devait toujours brûler et monter discrètement aux pieds du Seigneur portant le nom vénéré du protecteur, du maître, du charitable M. Bood.
En écoutant ces paroles, il semblait à Diane que ce révérend faisait le portrait de M. Dixonn. Aussi
avait-elle le plus grand désir de voir M. Bood.
Son vœu ne tarda pas à se réaliser. A deux heures M. le directeur de la Sauvagère fit son entrée : les élèves de la Sauvagère étaient rangées dans un grand vestibule que Diane voyait pour la première fois. Tout autour de ce vestibule il y avait des plaques de marbre noir, sur lesquelles étaient gravés en lettres d'or les noms des personnes charitables qui avaient aidé M. Bood à fonder cette maison.
A son arrivée tout le personnel de la Sauvagère s'inclina profondément, et l'on reprit le chemin de la salle d'études, chaque élève se plaça à son banc pendant que M. Bood gravissait l'estrade. Mademoiselle Mathieu se tenait debout à son côté.
Quel ne fut pas le désappointement de Diane, lorsqu'au lieu de la figure bienveillante et douce qu elle avait prêtée à M. Bood, elle vit ce regard louche, cette bouche méchante et cet ensemble dur et terrifiant.
M. Bood promena un long regard sur toute l'école. Tout à coup il s'arrêta comme s'il avait vu quelque chose d'extraordinaire, et se tournant vivement du côté de mademoiselle Mathieu :
— Qu'est-ce que c'est que cette enfant avec des cheveux frisés et une robe bleue ?
— C'est Diane Scarlos, répondit mademoiselle Mathieu, elle est arrivée ici mardi dernier avec quatre enfants de paroisse. J'ai eu l'honneur de vous en informer, en vous demandant pour elle l'ordre de lui tailler un costume, selon le règlement de la mai-
son. Ne recevant pas de réponse, j'ai dû m" abstenir.
— Mais tout cela ne me dit pas, reprit M. Bood, pourquoi cette enfant porte une telle coiffure ?
— Parce que ses cheveux frisent naturellement, répliqua mademoiselle Mathieu.
— C'est possible, mademoiselle ; mais nous ne sommes pas ici pour obéir à la nature, mais pour la contrarier.
— Mais, monsieur... voulut dire mademoiselle Mathieu.
— Il n'y a pas de mais, reprit durement M. Bood ; ma mission ici-bas est de mortifier ces enfants, de les rendre modestes et humbles, afin qu'elles soient propres au métier que le Seigneur leur donne par mes soins. Quant à celle-ci, j'ai des recommandations toutes particulières à vous faire à son sujet. Avancez cette chaise, dit M. Bood, en indiquant un siège très élevé, et placez-y cette enfant.
Mademoiselle Beckler prit Diane par le bras et la fit asseoir sur la chaise, qui fut à son tour hissée sur l'estrade. Alors M. Bood se tournant vers mademoiselle Mathieu :
— Maîtresses, monitrices et élèves ! Vous voyez cette petite fille ? Vous ne remarquez en elle aucune difformité physique ? Son visage n'est pas repoussant? pourtant, chose triste à dire, c'est un monstre de duplicité ! Tenez-vous sur vos gardes^ défiez-vous, évitez son contact. — Et vous, maîtresses, ne la quittez pas des yeux, scrutez ses paroles et ses mouvements, pesez ses moindres actions, car c'est une
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brebis galeuse dont vous devez garer votre troupeau. Cette enfant de onze ans à peine, a failli dernièrement tuer une de ses camarades de pension ; la colère, l'hypocrisie, l'orgueil et la bassesse des sentiments, tel est son partage. Toutes ces choses, je les ai apprises de la bouche même de cette charitable madame Dixonn, sa bienfaitrice.
Toute l'école s'inclina ; c'était l'usage lorsqu'on prononçait le nom d'une personne inscrite sur les plaques de marbre du vestibule.
— Elle l'a envoyée ici pour la retremper aux eauxvives de la mortification ! Directrice, maîtresses et monitrices, je vous le demande encore, ne laissez pas endormir votre vigilance.'
Après cette magnifique conclusion, M. Bood s'épongea le front, et s'occupa du changement des monitrices, pendant que la pauvre Diane restait sur sa chaise exposée aux regards curieux de ses nouvelles compagnes. Il lui semblait que sa poitrine allait se briser, tant elle était pleine de sanglots ; elle avait au cœur un sentiment de haine pour cette madame Dixonn, qui la jugeait, la condamnait sans l'entendre, dont la malveillance la poursuivait partout,- lui fermait toutes les portes et tous les cœurs ! Qui l'aimerait maintenant ? Qui la croirait ? A ce moment quelqu'un passa devant elle ; et levant ses yeux brûlants elle rencontra le doux regard de mademoiselle Mathieu.
Après la nomination des monitrices, M. Bood avait Ipvé la séapce. Diane était dR?cendue de sa chaise.
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Blottie dans un coin, près du poêle, elle pleurait de tout son cœur.
La porte de la salle s'ouvrit et donna passage à mademoiselle Mathieu. Elle s'approcha de l'enfant, et lui dit doucement :
— Vous avez assez^pleuré, Diane.
— Non, mademoiselle, je crois queje ne pourrai jamais me consoler.
— Pourquoi?
— Parce que j'ai été accusée injustement, que tout le monde ici me crois coupable et va me mépriser,parce queje ne pourrai jamais me justifier ni me relever 1
— 11 faut savoir se résigner quand on est innocente, au lieu de murmurer; offrez votre peine à Dieu, et demandez-lui de vous fortifier contre celles qui vous attendent encore : la vie n'est faite que de cela, mon enfant, et vous n'êtes qu'à la première étape.
Elle avait pris les mains de Diane dans les siennes pour les réchauffer, elle lui disait toutes ces choses d'une voix grave et douce qui allait au cœur de l'enfant et la réconfortait.
— Oh ! mademoiselle, vous ne me condamnez donc pas? reprit Diane, en la regardant avec des yeux suppliants.
— Mon enfant, je ne croirai et ne formerai de jugement que d'après vos actes. Il dépend de vous de me contenter : soyez bonne, et mon affectionne vous fera pas défaut.
Diane se laissa glisser sur ses genoux et baisa la maindc mademoiselle Mathieu, qui l'atUra près d'elle,
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la fit asseoir sur le banc, et lui demanda ce que c'était ■ que cette madame Dixonn, dont parlait M. Bood.
L'enfant raconta toute sa vie, si heureuse sous la protection du Révérend et de madame Stemply, et l'année de tristesse qui venait de s'écouler pour elle, privée de l'appui de ces deux êtres qui seuls l'avaient aimée; elle n'omit rien, dit les choses telles qu'elles s'étaient passées avec Arab elle, qu'elle sentait dans son cœur un profond dégoût pour l'état de servante que madame Dixonn voulait lui donner ; qu'elle aimait l'étude, le travail; mais pas celui qu'on faisait à la Sauvagère.
— Eh bien, mon enfant, subissez cette épreuve. Vous allez, ce mois-ci, vous occuper des travaux les plus grossiers de la maison! Si vous surmontez votre dégoût, si vous remplissez votre tâche sans défaillance, je vous promets devons récompenser en vous faisant continuer les études que vous regrettez. Comprenezmoi bien. Le moindre relâchement dans vos travaux journaliers, si déplaisants qu'ils puissent être, amènerait la cessation immédiate de ces études intellectuelles, que vous ferez le soir, après la journée etàl'insude toutle monde.
— Oh! mademoiselle ! que pourrais-je donc faire pour vous prouver ma reconnaissance?
— En devenant pour tous une servante modèle, et pour moi une jeune fille accomplie qui, grâce à cette éducation double, pourra se mettre à la hauteur de toutes les situations, sans orgueil et sans honte ! L'orgueil étant une faiblesse, la honte une sottise ; nous
éviterons, je l'espère, ces deux écueils. — Demain, vous revêtirez le costume de l'institution, vos cheveux seront coupés, et vous vous soumettrez en tout au règlement de la maison. Maintenant, voici l'heure de l'office, allez remercier Dieu.
Elle embrassa Diane au front et se retira.
L'enfant resta un grand moment à contempler la place qu'elle venait de quitter. Cette femme difforme, si laide, venait de se transfigurer à ses yeux, son âme avait passé sur son visage et lui avait communiqué une beauté surhumaine, sa voix si douce l'avait consolée et encouragée, elle avait un appui, elle reprenait foi en l'avenir. Aussi pria-t-elle de bien bon cœur, ayant hâte d'être au lendemain pour prouver sonzèle et sonbon vouloir à mademoiselle Mathieu.
A quatre heures du matin la cloche du réveil sonna ; Diane commençait à s'habiller, lorsque Goth parut armée d'une énorme paire de ciseaux. Elle déposa sur le lit les vêtements grossiers delà maison, qui avaient dû servir déjà à d'autres.
Ce ne fut pas sans une grande répugnance que Diane les endossa ; mais elle avait promis de se soumettre, elle tendit sa jolie tête bouclée, et les ciseaux de Goth firent leur office. Ses beaux cheveux qui auraient fait l'orgueil d'une mère, tombèrent et s'en allèrent rouler au fond do la boîte aux épluchurcs. Elle mit bravement le bonnet noir, et ainsi transformée, elle s'offrit aux regards de mademoiselle Mathieu, qui la paya d'un sourire.
Pendant ce long mois d'épreuves, elle déploya une
grande force de volonté. Surveillée de très près par les monitrices, grâce aux recommandations de M. Bood, on ne lui passa rien ; lorsqu'elle se sentait à bout de forces, elle regardait mademoiselle Mathieu, et le courage lui revenait : il y avait tant de promesses dans les yeux de cette digne femme.
La visite mensuelle de M. Bood s'effectua comme à l'ordinaire et n'eut rien de particulier. Avant son départ, mademoiselle Mathieu lui demanda un moment d'entretien :
— Vous avez raison, monsieur, lui dit-elle, il faut surveiller de près cette petite Diane, non pas qu'elle ait encouru la moindre punition ce mois-ci ; mais cette soumission est-elle durable, voilà ce que je ne sais pas. Dans tous les cas, je crois prudent de l'isoler des autres enfants, l'éducation qu'elle a reçue jusqu'ici, lui donne trop de supériorité, elle les dominerait bien vite. Le plus sage serait de l'attacher tout spécialement à mon service, afin qu'elle soit toujours sous mon contrôle immédiat. Ces précautions prises, j'ai la conviction d'amener un résultat heureux.
— Je sais, mademoiselle, que plus les caractères sont difficiles, plus vous vous y attachez ; vos cures en ce genre sont nombreuses. Faites donc ce que vous croirez, tout en respectant le règlement de la maison. Le règlement, mademoiselle Mathieu ! la base de mon œuvre philanthropique, ajouta-t-il en prenant un air inspiré !
Puis, il remonta sur l'estrade et, de sa voix gutturale:
— Diane Scarlos, sortez de votre banc.
L'enfant obéit en pâlissant.
— Votre dossier ne porte aucune punition. Étant donnée votre nature, cela me paraît invraisemblable ; il y a eu faiblesse ou négligence de la part des monitrices. Pour que cela ne se renouvelle plus, c'est sous la surveillance directe de mademoiselle Mathieu que je vous place, et quelque hypocrisie que vous déployiez, vous ne la tromperez pas.
Mademoiselle Mathieu était la fille unique d'un banquier parisien fort adonné aux plaisirs, et d'une mère non moins frivole ; aussi ce premier indice de sa venue en ce monde fut-il regardé par celle-ci comme un malheur.
— Eh quoi î disait-elle, il va falloir me priver d'aller au bal! Cet hiver qui me promettait d'être si brillant, il va falloir le passer confinée dans ma chambre?
Et elle avait des amies qui la plaignaient I
Le premier mois de la grossesse fut pénible, mais dès le deuxième mois, le petit être qu'elle portait comme s'il avait eu déjà conscience du peu de sympathie qu'il inspirait, se fit le moins gênant possible, si bien que la mère retrouvant la santé, sa gaieté, oublia sa position et reprit sa vie ordinaire, les spectacles succédèrent aux dîners, les bals succédèrent aux soirées. A mesure que la taille s'épaississait, on serrait le corset, et la mère pouvait rire chanter et danser. Le mari, heureux de ne rien changer à sa vie, admirait la riche constitution de sa femme. Tout alla fort
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bien jusqu'au jour où l'enfant comprimé, ballotté, secoué, demanda à voir le jour avant le terme fixé. Donc après un railly-papler suivi d'un dîner copieux et d'un bal non moins brillant, mademoiselle Jane-Madeleine-Marie Mathieu fit son entrée dans la vie. Rien de plus laid, de plus désobligeant que ce petit être noir ridé, sans cheveux et sans sourcils, qui se livrait aux plus horribles grimaces que l'on pût imaginer.
Le père, qui avait désiré un garçon, était loin d'être satisfait; la mère ne pouvait se consoler d'avoir donné le jour à un pareil petit monstre ; elle était humiliée, elle souffrait dans sa vanité.
On la trouva trop délicate pour l'élever à Paris, on l'envoya en nourrice. Des bras de la nourrice où on la laissa jusqu'à l'âge de quatre ans, pour la fortifier, soi-disant, on la mit en pension, toujours au loin; l'air de Paris était si pernicieux pour cette petite, qu'on ne la fit pas même venir aux vacances.
Tel fut le sort de la pauvre Jane Mathieu, qui, à la laideur du visage, joignait encore la difformité, deux choses que sa mère ne lui pardonna jamais; la petite, qui avait l'âme chevillée dans le corps, poussa comme un champignon. Mais si la nature avait été avare pour l'enveloppe de l'enfant, la Providence lui avait donné un grand cœur et une grande intelligence. On l'avait placée, par amour-propre, dans une institution de premier ordre en Angleterre où elle reçut une éducation complète. Elle voyait ses parents tous les ans une fois, après quoi ils reprenaient le chemin de Paris. Gela dura ainsi jusqu'à l'âge de dix-huit ans.
Puis un jour, Jane reçut une lettre encadrée de noir :
son père était mort ruiné, sa mère était au plus mal.
Le lendemain soir Jane était à son chevet, elle entourait de soins, de tendresses, cette mère égoïste qui l'avait exilée, et dont le cœur sec était incapable de l'apprécier. Cette femme qui n'avait vécu que de plaisir, mourut de chagrin, parce que la ruine avait fait le vide autour d'elle.
Lorsque tout fut liquidé, Jane écrivit à la maîtresse de l'institution où elle avait été élevée, lui faisant part de sa triste position, la priant de vouloir bien lui trouver un emploi d'institutrice dans une famille.
La maîtresse de l'institution désespéra longtemps de rien trouver pour la pauvre Jane qu'elle avait rappelée auprès d'elle lorsqu'il fut question de la Sauvagère. Elle connaissait M. Bood, elle parla à celui-ci du rare mérite, des qualités sérieuses, et de la solide éducation de mademoiselle Mathieu, dont elle pouvait répondre à tous égards. M. Bood demanda à la voir et, en homme rusé, il spécula sur son triste extérieur : il lui offrit quinze livres sterling pour remplir un emploi qui devait se payer au moins cent livres. Gomme la pauvre créature n'avait pas le choix, elle accepta, elle s'exila dans le nord de l'Angleterre, se donna tout entière à cette œuvre, toute mercantile pour M. Bood, toute de dévouement pour elle. Cet être que per-sonne n'avait aimé avait un besoin infini de tendresse. Elle soigna, aima, éleva ces pauvres déshéritées, elle devint bientôt la tête, l'âme, de cette maison, et força M. Bood lui-même à la traiter avec une
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sorte de déférence. Il se connaissait trop en mérite, pour ne pas voir que sa bonne chance lui avait fait rencontrer une nature hors ligne. Aussi, la quatrième année, éleva-t-il ses appointements à la hauteur de trente livres. Mademoiselle Mathieu qui ne dépensait que le strict nécessaire pour son modeste entretien , thésaurisa afin de pouvoir donner une petite bourse à chaque jeune fille qui s'en allait en place, et cela durait ainsi depuis quatorze ans. Mademoiselle Mathieu avait dix-neuf ans lorsqu'elle entra à la Sauvagère, elle avait donc trente-trois ans à l'époque où la fille de Scarlos lui fut amenée.
Diane s'était peu à peu habituée à l'existence qu'on menait à la Sauvagère. Elle était arrivée à l'âge de dixneuf ans sans que rien de particulier méritât d'être mentionné; c'était une belle jeune fille dans toute Taccep tion du mot, aux cheveuxnoirs frisant touj ours en dépit du règlement, au front intelligent, aux yeux bleus profonds et caressants sous leurs longs cils bruns, au nez droit, à la bouche mignonne, au menton fin. L'ovale de son visage était d'une rare perfection, son teint était chaud, légèrement coloré; ses attaches avaient gardé une délicatesse extraordinaire, malgré les gros ouvrages auxquels elle était astreinte ; il y avait dans toute sa personne un charme indéfinissable qui lui gagnait tous les cœurs. Elle parlait l'anglais, le français, l'italien et Tallemand, clic dessinait à merveille et, musicienne consommée, elle chantait à ravir. Elle brodait comme une fée ; tout ce qui peut se faire à l'aiguille n'était pour elle que jeu d'enfant. Mais ces tré-
sors n'étaient connus que de mademoiselle Mathieu. Pour ses compagnes et pour tout le monde, elle était de première force en art culinaire, infatigable aux travaux des champs, inimitable comme repasseuse, admirable à l'infirmerie : elle était certainement le sujet le plus remarquable de la Sauvagère; puis si douce, d'humeur si égale, ayant toujours l'air de demander pardon de sa supériorité, se faisant aimer malgré tout; elle avait même su trouver grâce aux yeux louches de M.Bood!! !
Plusieurs fois déjà on l'avait demandée pour entrer en place; mais mademoiselle Mathieu avait tant prié, tant démontré de quelle utilité elle était dans la maison, qu'elle avait presque l'espoir de la garder jusqu'à vingtun ans. Mais un jour, un riche Américain nommé Benson, ami de M. Bood, vint visiter la Sauvagère et fut frappé de la beauté de Diane. Il pria M. Bood de lui céder cette jeune fille pour sa sœur, qui l'avait chargé de lui procurer une servante modèle. M. Bood se fît tirer Toreille, pensant au déplaisir qu'éprouverait mademoiselle Mathieu, mais M. Benson donna à entendre qu'il deviendrait, ainsi que sa sœur, protecteur de la Sauvagère, et fît- tant et si bien que M. Bood écrivit à madame Dixonn dont il reçut quelques jours après l'acquiescement au départ de Diane pour l'Amérique.
Rien ne peut peindre la douleur que ressentit mademoiselle Mathieu à cette nouvelle ; mais tout ce qu'elle put dire n'aboutit à rien. M. Bood, fort de la lettre de madame Dixonn, avait donné sa parole à son ami Benson, et le déparl fut fîxé à trois semaines de là.
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Diane éprouva un grand chagrin, elle avait fini par
aimer cette maison de la Sauvagère, et l'idée de quitter
mademoiselle Mathieu, lui paraissait extrêmement
pénible.
— Si encore il m'était permis de revoir M. Dixonn avant de partir, cela me donnerait du courage, disait la pauvre Diane en appuyant sa jolie tête sur l'épaule de sa maîtresse, son amie et sa confidente.
Alors, mademoiselle Mathieu écrivit à madame Dixonn. Trois jours après elle en recevait la lettre suivante :
« Madame,
)) L'état de souffrance de mon mari ne lui permet » pas de s'occuper de quoique ce soit, et mon devoir ))^cst de lui éviter toute émotion; c'est pourquoi il » m'est impossible d'accueillir votre demande. Mais » permettez-moi de m'étonner des craintes que ren- » ferme votre lettre; du moment que M. Bood trouve » la place convenable, il y aurait mauvaise grâce à » ne pas s'en rapporter à lui. Quant à moi, jele remercie » du grand zèle qu'il a montré en tout ceci, et si votre » élève croit devoir quelque chose à mes bienfaits, » qu'elle s^acquittc en se suffisant et en remplissant » toutes les obhgations de son état avec la plus scrupu- » leuse exaclilude. N'ayant plus 7'ien de communmainte- » nant, nous n'avons pas à nous voir. Je vous le répète, » le moindre trouble, la moindre émotion serait fatale » pour M. Dixonn, et ce serait bien mal reconnaître sa
)) bonté, dont vous parlez tant, que d'enfreindre, même » par lettre, le refus que mon devoir vous dicte. » Agréez l'assurance de ma haute considération.
» J. DIXONN. »
Mademoiselle Mathieu recevait presque en même temps une dépêche, lui apprenant que la maîtresse de l'institution, oti elle avait été élevée, était au plus mal et demandait à lavoir.
Gène fut pas sans peine que M. Bood consentit à ce voyage : mademoiselle Mathieu avait résolu de profiter de son départ pour tenter une dernière démarche en faveur de sa chère Diane ; la lettre de madame Dixonn montrait tant de mauvais vouloir et tant de parti pris, que son cœur généreux se révoltait contre cette sécheresse.
— Si par raison de santé M. Dixonn ne peut voir cette enfant, ce dont je doute à cause de la persistance qu'on met à le souligner , il n'en est pas de même de sa femme ; qu'elle reçoive Diane, à l'endroit qu'il lui plaira d'indiquer, si ce ne peut être chez elle, et en la voyant, elle comprendra ce que ma lettre a vainement essayé de lui expliquer; c'est qu'on n'envoie pas une jeune fille comme celle-là, pour être servante en Amérique, sans connaître au préalable les maîtres auxquels on la confie.
Quand elle arriva chez son ancienne maîtresse, il était trop tard; celle qui l'avait demandée n'était plus.
Après lui avoir rendu les derniers devoirs, elle prit
le train pour se rendre à Kill-Houss, chez le Révérend Dixonn.
C'était un dimanche, il pleuvait à torrents, le cœur lui battit fort en sonnant à la grille. Au bout d'un moment, voyant qu'on ne lui ouvrait pas^ elle craignit qu'il n'y eût personne. Enfin, après trois minutes d'attente, elle vit la porte de la maison s'ouvrir, et livrer passage à Antoine Myckes, toujours fort et vigoureux, malgré ses cheveux qui avaient blanchi. Il regarda mademoiselle Mathieu avec étonnement, et lui demanda à travers la grille, ce qu'elle désirait.
— Je voudrais parler à M. Dixonn.
— C'est impossible^, M. le Révérend est très malade et ne voit personne par ordre du médecin.
— Eh bien, alors, priez madame de me recevoir.
— Madame est au temple, et ne rentrera qu'à cinq heures.
— Mon Dieu! je suis obligée de repartir parle train de trois heures. Oh! je vous en supplie, faites que je la voie, il faut absolument que je lui parle, c'est très important.
— Madame^ il m'est impossible devons venir en aide, car je suis seulà la maison et ne puis quitter mon maître; tous les serviteurs sont au temple avec madame, laquelle n'aime point à être dérangée. Je me suis demandé quelquefois si j'oserais le faire, dans le cas où mon pauvre maître serait plus mal, ce dont Dieu nous garde ! Veuillez me dire votre nom, je le lui transmettrai à son retour.
— Hélas! monsieur, cela ne servirait à rien, je con-
nais madame Dixonn, mais elle ne me connaît pas.
Vous êtes, sans doute^ Antoine Myckes?
— Pour vous servir, madame ; mais comment savezvous...?
— Oh! je sais que vous êtes un bon cœur, bien dévoué à votre maître; je sais que vous l'aimez tendrement ! Et puisqu'il me faut perdre l'espoir de parler à M. ou à madame Dixonn, je vais vous dire à vous, le but de ma visite, car^ je vous le répète, il faut absoument que je reparte par le train de trois heures. Je suis la directrice de la Sauvagère^ c'est à moi qu'a été confiée la petite Diane Scarlos.
— Mais entrez donc, madame ! s'écria Antoine, en ouvrant la grille, et pardonnez-moi de vous avoir laissée à la pluie.
Il conduisit mademoiselle Mathieu dans un petit parloir.
— Vous dites, madame, que vous avez élevé cette chère petite ?Ah! parlez-moi d'elle. Oh ! mon pauvre maître ! Si je ne craignais de lui causer une émotion qui pourrait être mortelle, je vous conduirais à lui.
— Mon ami; écoutez seulement ce que je venais dire à madame, et transmettez-lui fidèlement mes paroles ; elle fera ce qu'elle croira devoir faire ; mais du moins j'aurai rempli mon devoir jusqu'au bout.
Et mademoiselle Mathieu raconta l'arrivée de Diane à laSauvagère, l'existence qu'elle y avait menée, le but de cette institution, enfin le départ de cette pauvre enfant, qu'onallait envoyer en Amérique, et les craintes
que lui inspirait cette expatriation, pour une si belle jeune fille, livrée seule, sans défense, aux embûches que sa grande beauté devait faire naître à chaque pas, surtout dans Fhumble condition qu'elle allait occuper.
Antoine regardait mademoiselle Mathieu, la bouche et les yeux démesurément ouverts.
— Une servante ! Ils en ont fait une servante ! Oh! M. Georges! Oh! madame .Dixonn! Une servante ! Si mon pauvre maître l'apprenait , ça lui donnerait un coup dont il ne se relèverait pas. Vous ne vous doutez pas, madame, comme il aimait cette petite qui était adorable, un vrai bijou ! Une servante ! Mais c'est un crime ! Et madame Dixonn vous a écrit qu'elle ne voulait pas la voir ; c'est comme si tous les notaires de la Grande-Bretagne y avaient passé ; vous perdrez votre temps et ce n'est pas la peine que je parle de votre venue.
— Ne pourriez-vous me dire où est en ce moment M. Georges Dixonn ? Puisqu'il représente le tuteur de cette jeune fille, puisqu'on le dit bon et généreux, je m'adresserai à lui ; en pareil cas il faut tout tenter.
— Je sais qu'il est en Allemagne, mais, hélas ! je doute qu'il aille h rencontre de la volonté de sa mère, pour laquelle il professe le plus grand respect ; il lui obéit comme un enfant. Ce serait une démarche qui pourrait nuire plutôt que servir, surtout avec le peu de temps qui reste. Vous dites que le départ de Diane pst fixé à trois semaines ?
-=- Hélas! monsieur, quinze jours, puisque voilà
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déjà une semaine d'écoulée, depuis cette fatale décision.
— Et vous craignez que cette place ne puisse lui convenir ?
— Je crains tout !... Ce M. Benson me plaît médiocrement ; il a mis une telle insistance pour l'obtenir, quand il y en avait vingt autres à choisir ; je sais bien que c'est pour entrer au service He sa sœur, laquelle doit arriver sous peu de jours à Londres; mais c'est égal, le voisinage de ce monsieur me tourmente pour mon enfant ; mon instinct me dit de me défier ; et puis, encore autre chose : une fois ma pauvre Diane partie de la Sauvagère, elle ne peut plus y rentrer, c'est le règlement de la maison, elle doit se suffire. Or je suppose qu'elle ne reste pas dans sa place, il faut bien que quelqu'un des érieux s'occupe de cette jeune fille ; je vous l'ai dit, elle est extrêmement jolie, c'est la nature la plus droite, la plus honnête qui se puisse voir; mais c'est une enfant qui n'a aucune expérience de la vie, qui ne saura pas se garer des pièges qu'on lui tendra.
— Vous avez raison, madame, et tout cela est bien inquiétant. Il faut aller au plus pressé ; le plus simple est que je fasse prendre des renseignements exacts sur ce M. Benson et sa sœur ; j'ai un ami qui est dans une situation excellente pour cela, il le fera avec plaisir et facilité ; donc, si nous ne sommes pas entièrement satisfaits de ce qu'il nous apprendra, nous ne perdrons pas notre temps à vouloir édifier madame Dixonn, ni votre M. Bood, qui est Fami de ce Benson. Nous agi-
LA SERVANTE i19
rons autrement: aux grands maux les grands remèdes. Laissez partir votre élève pour Londres, informez-moi bien du jour et de l'heure de son arrivée^ je me trouverai là. Si les Benson donnent des garanties suffisantes, je conduis moi-même la jeune fille, et la leur recommande de la bonne façon ; dans le cas contraire, j'envoie Diane chez ma vieille mère, qui vit avec ma sœur. Là, elle restera jusqu'à ce que vous, ou moi, lui ayons trouvé un emploi convenable. Que pensezvous de mon idée?
— Mais comprenez-vous que si M. Benson ne voit pas arriver la jeune fille, il écrira à M. Bood, lequel informera à son tour madame Dixonn de la disparition de Diane ; on s'adressera peut-être à la police, et si l'on venait à découvrir votre participation à son enlèvement...?
— C'est en effet un enlèvement; mais comme nous n 'avons pas le choix des moyens, il faut nous contenter de celui-là. Quant aux recherches de la police, madame Dixonn n'en voudra pas! Mon bon sens me dit qu'il faut qu'elle se soucie peu de cette enfant et qu'elle ait grande hâte de s'en débarrasser, pour l'envoyer ainsi à l'aventure. Qui sait? elle sera peut-être bien aise de tout cela, au contraire.
— Que Dieu vous assiste, monsieur Antoine! Faites pour lemieux. Je vais vous donner une lettre qui vous servira à vous faire reconnaître de Diane. La chère enfant se souvient parfaitement de vous; mais il se peut qu'elle ait oublié vos traits. Et maintenant, je ne dois pas vous cacher, à vous qui vous dévouez pour elle.
que moi aussi, j'ai trouvé que cette enfant avait en elle mieux que l'étoffe d'une servante, et en secret j'ai achevé son éducation, si bien commencée par M. Dixonn.
« Monsieur Antoine Myckes,
» Je suis bien heureux, et vous remercie de m'a- » voir mis à même de vous servir dans la mesure de » mes moyens.
» Voici des renseignements dont je vous garantis » l'exactitude sur ce M. Benson. Il brasse de grosses » affaires et mène grand train à New^-York, où il » vit avec une sœur divorcée trois fois, qui passe » pour être légère, quoiqu'elle ne soit plus jeune.
» M. Benson est de son côté fort adonné au plaisir; » sa moralité est douteuse ; sa fortune très réelle, )> mais de provenance équivoque. Voilà, monsieur » Antoine, tout ce que j'ai pu recueillir sur ce mon- » sieur! Si je puis vous être utile en quoi que ce soit, » usez de moi^ je vous prie, et croyez aux sentiments » les plus reconnaissants de votre dévoué.
» lîAM TOniK. )'
i2'2 LA SERVANTE
— Mademoiselle Mathieu avait raison et son instinct ne la trompait pas, se dit Antoine au reçu de cette lettre ; il n'y a plus à hésiter.
Il écrivit de suite à sa mère et à sa sœur, pour leur demander asile, protection et affection pour la jeune, fille qui leur serait amenée sous trois jours au plus tard :
« C'est au nom de mon bien-aimé maître que je vous » demande ce service. Pour toutes vos connaissances, » il faut que ce soit uneparente éloignée qui vient vivre » avec vous etque vous appellerez Lisbeth; elle ne vous )) sera pas onéreuse, c'est une vaillante fille, trèstra- » vailleuse, connaissant parfaitement les travaux des » champs, rompue aux soins du ménage, ne deman- » dantqu'àse rendre utile. Vous la garderez jusqu'au » jour où mon maître lui aura trouvé une position con- » venable! Et ce jour-là il vous bénira, et moi aussi;, » d'avoir protégé et sauvegardé cette enfant. En atten- » dant ce grand bonheur, je vous embrasse comme je )) vous aime, et suis pourtoujours votre fils et frère dé- » voué.
» ANTOINE MYGKES. »
Il écrivit h son ami Ham Tobie, le priant de se trouver à la gare de X*** le surlendemain à quatre heures, afin de lui prêter son aide, s'il en était besoin.
Ce soin terminé, ses lettres mises à la poste, Antoine reprit son service près de M. Dixonn; il passa ces deux jours dans une agitation fiévreuse que le pauvre aveugle ne pouvait voir, mais qu'il devinait.
LA SERVANTE i23
— Qu'as-tu, Antoine? tu n'es pas comme d'habitude, tu ne peux tenir en place?
— G'estle froid qui me porte sur les nerfs, monsieur, n'y faites pas attention.
— Tu n'es pas malade, au moins?
— Malade ? Ah bien oui ! ce ne serait pas le moment. Non, monsieur, je ne me suis jamais si bien porté.
Madame Dixonn vint, comme à l'ordinaire ; elle passait tous les jours une heure près de son mari, pendant qu'Antoine allait prendre son repas. Elle employait ce temps à lire au Révérend les psaumes les plus attristants, comme si le pauvre homme n'avait point assez de sa souffrance pour lui rappeler le danger de son état; madame Germaine s'était imposé cette tâche, comme expiation de sa faiblesse, et du peu d'orthodoxie qu'elle avait déployé au chevet de la tante Lina, morte, selon elle, dans l'impiété finale; elle ne voulait point qu'il en fût de même pour son mari; pendant que son fils faisait tout pour sauver le corps, elle ne s'occupait que de l'âme.
Le pasteur avait été d'abord très vivement et très douloureusement impressionné ; puis il s'était habitué aux psaumes, comme on s'habitue à tout ici-bas.
Le premier usage qu'il fit de la parole, lorsqu'elle lui fut rendue, avait été de s'informer auprès de son fils, de l'enfant qu'il lui avait confiée.
A chaque voyage, Georges n'avait jamais manqué de demander à sa mère ce qu'elle devenait, et voici la réponse qu'il avait toujours reçue :
— Mon fils, c'est un champ où il pousse beaucoup d'ivraie ! Cette petite m'a donné, et me donne encore beaucoup de mal; cependant j'espère, avec l'aide de Dieu, en venir à bout; je m'occupe de son avenir.
Nous venons de voir, en effet, de quelle manière expéditive elle y avait pourvu.
Georges, plein de confiance dans le jugement de sa mère, qu'il considérait comme une femme supérieure, avait dit à son père que l'orpheline allait admirablement et que bientôt on pourvoirait à un établissement avantageux pour elle, suppliant M. Dixonn de ne se préoccuper en rien, car sa pauvre tête n^était pas encore solide, la moindre infraction à cette ligne de conduite pourrait faire perdre le fruit de neuf années de lutte contre la maladie.
— Allons, mon père, encore un an de patience et de soumission, et vous serez rendu à ma tendresse.
Puis il était parti pour l'Allemagne ; ce devait être son dernier voyage, car il devait en rapporter la sûreté de main nécessaire pour opérer et rendre la vue à son père, et son œuvre était terminée, œuvre sublime que Dieu devait bénir !
Voilà donc où en étaient les choses, lorsque Antoine demanda à madame Dixonn la permission d'aller à Londres le lendemain :
— J'aurais besoin de m'acheter quelques vêtements plus chauds ; je profiterai de l'occasion pour rapporter le baume dont je me sers pour frictionner monsieur.
Antoiof^ n'était presque jamais sorti depuis lamala^
die de son maître, aussi madame Germaine lui accorda sa demande.
Il partit donc au jour indiqué. Sa bonne grosse figure était plus colorée que d'habitude, et toute sa personne avait un air décidé qu'on ne lui avait pas vu depuis longtemps.
Arrivé à Gharing-Gross, il sauta dans une voiture et se fit conduire à la gare de X***.
— Fouette ton cheval et va bon train, il y a un gros pourboire au bout, dit-il au cocher.
Gelui-ci alléché par cette perspective, administra à son cheval un coup de fouet, dont l'argument irrésistible le fit partira fond de train.
Malgré cela ou plutôt à cause de cela il ne fut rendu h la gare que longtemps après l'arrivée du train. Il s'informa auprès des employés, s'ils avaient vu une jeune fille, vêtue de telle façon, et il désigna le costume que portait Diane.
— Oui, je l'ai remarquée, dit un inspecteur de la voie, car elle était diantrementjolie sous son costume d'orpheline ; je crois que, si elle veut, elle ne manquera pas de protecteur. Du reste, elle semblait attendre quelqu'un.
— En effet, je devais me trouver à son arrivée, dit Antoine ; un accident de voiture m'a retardé ; pourriezvous me dire de quel côté elle s'est dirigée ?
— Ah ! pour ça, nous n'en savons rien ; elle est restée un bon quart d'heure assise sur ce banc, puis elle s'est levée, et nous ne l'avons plus revue.
— Oh ! mon Dieu ! murmura Antoine désolé, com-
i26 LA SERVANTE .
ment la retrouver? Et Tobie, Tobie qui devait être là^
pourquoi n'y est-il pas? il se sera lassé d'attendre.
Et le voilà courant, questionnant les passants, les employés. Enfin il parvint à savoir qu'on avait vu la jeune fille arr*êtée devant un groupe de saltimbanques, qui étaient venus faire des tours sur la place, qu'elle avait causé avec eux, et qu'après leur départ on ne l'avait plus revue.
— Il est plus que probable qu'ils l'auront emmenée. Qui sait, même, reprit une marchande de journaux, s'ils ne l'auront pas enrôlée dans leur bande ; ces enfants de charité, c'est innocent, ça n'a jamais rien vu, et les faiseurs de tours ont la langue si bien pendue !
— Voyons, voyons, ne vous tourmentez pas comme ça, mon brave monsieur, une femme ne se perd pas comme une aiguille. — Tout ça sont des suppositions, dit le préposé aux billets ; elle est peut-être chez vous à vous attendre.
— Hélas ! non, reprit Antoine les larmes aux yeux, je devais la conduire, elle ne connaît pas mon adresse; un de mes amis devait se trouver là ! Mon Dieu ! quel malheur !
— Eh bien, c'est peut-être votre ami qui l'a emmenée.
— Oîi? fit Antoine ahuri.
— Chez lui donc ! répondit l'inspecteur ; une belle fille ne se laisse pas dans la rue par le froid qu'il fait.
— Je parierais qu'on la retrouvera avec les acrobates, insinua la marchande de journaux, qui tenait à son dire ; robe de bure et tunique pailletée peuvent se
suivre à la piste, cherchez par là, mon vieux, et une autre fois ne vous mettez pas en retard ; voyez comme ça donne du désagrément.
— Messieurs les employés, je vous en prie, si par hasard elle revenait ici, faites-la attendre ; je vais courir chez mon ami oîi peut-être j'aurai le bonheur de la retrouver. Dans le cas contraire je reviens.
Antoine regagna sa voiture.
— Germyn street ! cria-t-il au cocher.
« Chère maîtresse vénérée, vous m'avez demandé de vous consacrer dix minutes tous les jours, pourvous dire mes pensées, mes actions, mes espérances ! Avec quel bonheur je vous obéis! Quelle douceur, dans mon éloignement, de me rapprocher de vous, de verser dans votre cœur, si maternel pour moi, les joies et les tristesses du mien. Laissez-moi vous dire d'abord, que lorsque j'ai perdu de vue les murs de la Sauvagère où je vous laissais, il m'a semblé que tout me manquait. Je me suis mise à pleurer, comme on doit pleurer lorsqu'on quitte sa mère ; ne m'en avez-vouspas tenu lieu, vous à qui je dois tout, vous qui m'avez consolée, relevée, instruite, qui m'avez fait un paradis de cette institution, qui m'aurait brisée sans votre tendresse infinie ! Merci du plus profond de mon cœur pour l'enfant ; merci pour la jeune fille qui, grâce à vous, va pouvoir entrer dans la vie miUtante, et l'accepter telle qu'elle est, telle qu'elle doit être, sans honte, sans faiblesse, guidée par les principes éternels et le res-
pect de la dignité humaine que vous avez gravés dans mon âme. Je sais, grâce à vous, que si humble que soit ma position en ce monde, je puis l'élever et l'anoblir en la rendant utile aux autres.
» Vous voyez, chère maîtresse, que je n'oublie rien. Je me répète sans cesse vos maximes, il me semble que j'entends encore votre voix les murmurer à mon oreille. Mais, hélas ! vous êtes loin ! bien loin ! Quand me sera-t-il donné de vous revoir ?
» Oh ! oui, lorsque après les recommandations de M. Bood;, je me suis trouvée dans ce wagon, au milieu de nourrices et de trois servantes, dont le langage ordinaire, pour ne pas dire grossier, étourdissait mes oreilles, les plaintes qu'elles faisaient de leurs maîtres, le peu d'attachement qu'elles leur témoignaient, les tours qu'elles se vantaient de leur avoir joués, me causaient un véritable dégoût ; ce n'était pas sans amertume que je me disais : voilà quelles seront désormais mes compagnes ! . . . Elles me regardaient avec curiosité, elles se parlaient bas, riaient sottement en se moquant de mon costume.
» Une d'elles me demanda si j'allais à Londres. J'inclinai la tête ; elles continuèrent à chuchoter.
» — Je te dis que si !...
» — Je te dis que non ! . . .
» — Parions, veux-tu?... et demandons-lui, ça vaut mieux. N'est-ce pas que vous venez d'une maison de charité qui s'appelle la Sauvagère, où on apprend le service et le travail des champs ?
» — Oui.
» — Alors vous êtes une sortante ? Vous. avez fini là-bas.
» —Oui!
)) — Êtes-vous contente de vous en aller ?
» — Non !
» — Tiens, moi je serais bien aise à votre place ; on dit qu'on ne s'y amuse pas ! qu'on pioche faut voir! Quelle drôle d'idée tout de même de faire un apprentissage pour devenir servante ! On n'a pas besoin de ça; nous voilà trois ici qui faisons ce métier, nous ne l'avons jamais appris.
» Gela se voyait bien !
» — Est-ce une bonne place que vous avez?
» — Je ne sais pas.
)) — Ah ! c'est moi qui voudrais trouver à me caser à Londres, j'en ai assez de la province. Dites donc, si je vous donnais mon nom et mon adresse, dans le cas où on aurait besoin de quelqu'un de bien I Vous pouvez me recommander sans crainte ; je ne sors pas de la Sauvagère, mais ça n'empêche pas qu'on sait son affaire. Qu'est-ce que vous gagnez?
» — Je ne sais pas!
» — Mais laissez donc cette jeunesse, vous voyez bien qu'elle n'est pas parleuse et que vous l'ennuyez I reprit une des nourrices, que le caquet de cette fille empêchait de dormir.
» — Qu'est-ce que vous dites, malhonnête? Il n'y a que vous d'ennuyeuse ici !
» Et voilà les servantes et les nourrices se disputant à qui mieux mieux, et votre pauvre Diane bien mal à
son aise ! Heureusement que chaque station où le train s'arrêtait, me délivrait d'une de ces bruyantes compagQes. Je vous avoue que je bénis le ciel, lorsque j^en fus débarrassée.
» J'eus le bonheur de rester seule dans mon compartiment jusqu'à Londres, où j'arrivai à quatre heures. Je mis bien vite la tête à la portière, espérant voir la bonne figure d'Antoine Myckes, dont vous m'aviez fait un portrait qui répondait en tous points à celui de mes souvenirs d'enfant. J'eus beau regarder, je ne vis personne qui lui ressemblât.
» Tous les voyageurs descendirent, je me décidai à faire comme eux. J'allai m'asseoir sur un banc, près de la porte d'entrée, mon petit paquet sur les genoux, me disant que là, ce bon Myckes ne pourrait pas manquer de me voir, le costume que j e portais me design ant tout de suite à lui. J'attendis un quart d'heure, très gênée, car les employés me regardaient, passant et repassant devant moi. Un d'eux meparla, mais j'étais si troublée, que je ne compris pas ce qu'il médisait; je vis seulement que ses camarades semblaient se moquer : étail-ce de lui ou de moi?je Fignore; mais j'éprouvais un sentiment de gêne, de malaise indescriptible. Je me levai et sortis, je n'osai pas m'éloigner de la gare espérant qu'Antoine allait arriver. Puis, que faire? J'avais bien la lettre de M. Bood, sur laquelle était l'adresse de M. Benson, hôtel Gharing-Gross ; mais puisque vous m'aviez dit de ne point aller chez lui avant d'avoir vu Antoine, j'étais bien perplexe et la nuit arrivait! Je m^étais soustraite à l'obsession des employés,
mais à la porte de la gare je tombai sous une autre, qui me parut non moins gênante : il y avait là un homme, de petite taille qui, lui aussi, semblait attendre quelqu'un. En me voyant, il s'approcha comme pour m'adresserla parole; je m'éloignai instinctivement. Un quart d'heure s'écoula, et rien, toujours rien. Le froid était vif : tous ces gens qui allaient et venaient, tout ce bruit, ce fracas de Londres qui frappaient mes oreilles pour la première fois, me donnaient le vertige ; puis ce petit homme, qui rôdait autour de moi, commençait àm'effrayer. Je ne pouvais plus rester là, il valait mieux prendre un parti; lequel? je n'en savais rien. D'un autre côté, Antoine allait peut-être arriver, si je m'éloignais, je perdais tout espoir de le rencontrer.
» Je ne savais à quoi me résoudre,lorsque je vis arriver sur la place, une espèce de voiture de forme bizarre, tramée par un cheval d'une lamentable maigreur. Les hommes qui conduisaient cette voiture, qui ressemblait à une grande caisse, dans laquelle on avait percé des jours de souffrance, étaient enveloppés dans des cabans à capuchon ; ils avaient des cercles de cuivre autour de la tête, aux chevilles le même ornement; leurs pieds semblaient nus dans leurs grands souliers éculés.
» La voiture s'arrêta: une femme et trois petits enfants en descendirent, portant un tapis qu'on étendit à terre; puis les hommes jetèrent leurs manteaux, et je vis qu'ils étaient vêtus de justaucorps de couleur claire, garnis de vieille frange d'or ou d'argent; ce que j'avais pris pour la peau était un maillot de tricot,
qui les recouvrait delà tête aux pieds. La femme retira son tartan, et débarrassa les enfants des châles dont ils étaient entourés; et tout ce monde bizarre se mit sur ce tapis à s'étirer les bras, les jambes; h faire des sauts, des cabrioles dont je n'avais nulle idée, se grimpant sur le dos, se disloquant d'une façon extraordinaire, se tenant la tête en bas, les jambes en l'air, marchant sur leurs mains. On s'attroupait, on faisait cercle autour d'eux; quelques employés de la gare sortirent, appelant leurs camarades :
)) — Venez donc voir les saltimbanques, ils font des tours bien drôles, ces jongleurs; le gros acrobate est d'une rude force ! Tiens ! le dompteur n'est pas avec eux, aujourd'hui; c'est dommage, il est si farce avec son singe!
» Saltimbanque, acrobate, jongleur, dompteur, tous ces noms que jadis on m'avait jetés à la face avec mépris en me parlant de mon père ! Je ne me souviens pas du visage de madame Dixonn, et pourtant sa voix m''.est restée dans l'oreille! Quanta Arabelle, je me la rappelle parfaitement; j'avais dix ans, et je la reconnaîtrais entre toutes, à moins que la chenille ne se soit transformée en papillon.
» Une force irrésistible me poussa vers les saltimbanques : "je voulais voir do près ces gens auxquels on avait assimilé mon père; j'éprouvai, en les regardant, un sentiment de honte mêlé de pitié. — Mais ces gens-là n'ont rien d'humain, me disais-je, pas même la voix ; si fugitif que soit le souvenir qui me reste de mon père, il me le montre plus beau, plus distingué
que tous les hommes que j'ai rencontrés jusqu'ici, et
jamais il n'a fait ce métier ignoble! On l'a calomnié.
» A ce moment la femme fit le tour du cercle avec une soucoupe à la main; quelques personnes y jetèrent des sous.
» — Mais ce sont des mendiants! pensai-je.
» — Allons, plions bagage, nous ne faisons pas nos frais, dit le plus gros, qui avait l'air d'être le chef delà bande, en route, les enfants ! Il y a loin d'ici Kill- Houss, nous n'y serons pas avant onze heures du soir avec notre rossinante. Éteignez les chandelles. Allons, houp ! les bambins ! en voiture !
» Kill-Houss ! C'est là qu'habite M. Dixonn. Tout venait de changer d'aspect, ce monde, que je trouvais si grossier, me semblait maintenant envoyé par la Providence ! Mon parti était pris, j^étais décidée à les suivre. Je sortis du cercle, n'osant pas leur parler devant tout le monde ; mais je ne les perdis pas de vue. Le petit homme était toujours là. Mon Dieu ! qu'il m'ennuyait ! Toutes les fois qu'il faisait un pas de mon côté, j'en faisais quatre pour m'éloigner de lui.
» La foule se dispersa. Les saltimbanques ayant tout replaiîé dans leur voiture allaient se mettre en marche, la femme allait monter dans le véhicule, lorsque prenant mon courage à deux mains, je lui demandai si elle voulait me permettre de monter avec elle, que j'allais moi-même à Kill-Houss, que depuis quatre heures j'attendais quelqu'un qui devait m'y conduire, que cette personne ne venant pas, j'étais bien em-
barrassée ; que du reste je ne demandais pas ce service pour rien, que j'avais de quoi le payer.
» — Ce serait avec plaisir, me répondit-elle ; mais notre pauvre cheval en a plus que son compte ; je ne monte dans la voiture que pour veiller à ce que les petits s'endorment sans se disputer et se battre. Dès qu'ils auront fermé l'oeil, je redescends et je marche ; libre à vous de faire route avec nous, si ça vous convient.
)) Les trois jongleurs s'étaient rapprochés et me regardaient curieusement. Je ne pus m'empêcher de regretter ce que je venais de dire, car je leur trouvais de bien mauvaises figures. Gomme j'étais ennuyée ! il fallait pourtant me décider; je me retournai pour voir l'heure que marquait l'horloge de la gare, et me trouvai face à face avec le petit homme qui me dit :
» — Vous attendez M. Antoine Myckes? et moi aussi ; il faut qu'il lui soit arrivé quelque chose, car il est l'exactitude même.
» — Gomment savez-vous? fîs-je d'un air étonné.
» — Parce qu'il m'a écrit de me trouver ici pour votre arrivée, afin que je vous conduise chez moi, où madame Tobie, ma femme, vous attend. Vous vous appelez Diane Scarlos, vous arrivez de la Sauvagcre pour entrer en condition chez un nommé Benson. Je vous dis toutes ces choses afin de vous prouver que vous pouvez avoir entière confiance en moi ; si vous voulez me suivre, je vais vous conduire près de ma femme ; ensuite j'irai à Kill-Houss, savoir ce qui a pu arriver à ce pauvre Myckes.
» Tout en parlant nous avions suivi les saltimban-
ques et perdu de vue la gare, et puisque ce M. Tobie était envoyé par Antoine, dont il me montrait la lettre, je n'avais rien de mieux à faire qu'à le suivre. Il fit avancer une voiture dans laquelle nous montâmes, et qui partit au galop pour la rue Germyn street, 32. Le trajet s'effectua en vingt minutes, mon guide me fît monter deux étages et m'introduisit dans un appartement simple et confortable.
» — Catherine, voilà la jeune fille en question, dit M. Tobie en ouvrant la porte de la salle à manger où se tenait une femme d'une trentaine d'années, à la mine accorte et franche. Elle vint à moi aussitôt, me débarrassa de mon paquet, me fit asseoir près du feu, et demanda à son mari où était Antoine.
» — Ne m'en parle pas, dit celui-ci, il n'est pas venu; je suis très inquiet, il faut qu'il lui soit arrivé quelque chose, ou qe M. Dixonn soit plus mal.
» — Oh ! que dites-vous là? fis-je tout effrayée.
» — Voyons, voyons, ne vous troublez pas, mademoiselle^ je vais aller aux informations.
» — Eh bien, et le souper ! reprit Catherine ; c'était bien la peine de le préparer avec tant de soins.
» — Tu vas le manger avec cette jeune fille, qui me paraît en avoir grand besoin; je souperai à mon retour.
» Il allait partir, lorsqu'on entendit fermer assez violemment la porte de la rue et des pas retentirent dans l'escalier.
» — Tobie ! Tobie î criait une voix.
» — C'est Antoine !
» — Dieu soit loué! fit Catherine, pendant que son mari allait lui ouvrir.
» Antoine entra comme une trombe.
» — Où est l'enfant? disait-il.
» — Mais la voilà ! reprit Tobie en me montrant.
» Le bon Antoine se laissa tomber sur une chaise en murmurant :
» ^— Mon Dieu ! que j'ai eu peur !
» Jem'approchai de lui, le pauvre homme était couvert de sueur ; je lui pris la main, il était si tremblant qu'il ne pouvait presque pas parler; mais il me regardait avec des yeux si affectueux, que j'en étais tout émue. ■*
» — C'est elle ! Comme elle est grandie ! Oh ! si mon maître pouvait la voir, comme il serait heureux !
)) — Oh ! parlez-moi de lui ! conduisez-moi près de lui, monsieur !
» — Impossible, ma chère enfant, me répondit-il, pour le moment du moins, car il faut bien espérer que tout cela changera ; ce n'est pas une vie que la sienne, la moindre émotion peut lui être fatale. C'est égal, je vois M. Georges si sûr de son fait, que je me prends à espérer. Vous ne savez pas, mon enfant, que M. Georges est devenu un grand docteur, un prince de la science, comme on dit ; et tout ça, pour sauver son père î
» — Mettons-nous à table, au le souper ne sera pas mangeable ! s'écria Catherine.
— Ce n'est pas de refus, reprit Antoine . Ah ! quelle peur j'ai eue en ne vous trouvant pas à la gare, machère enfant.
» Il nous raconta qu'un accident de voiture Pavait retardé, que s'étant informé de moi près des employés du chemin de fer, ceux-ci lui avaient dit m' avoir remarquée, mais que j'avais dû suivre les bateleurs qui étaient venus faire des tours sur la place, car après leur départ on ne m'avait plus revue.
» M. Tobie raconta à son tour comment les choses s'étaient passées de notre côté.
» — Maintenant^ mademoiselle Diane, comme il faut que je retourne bientôt près de mon maître, je n'ai pas trop de temps pour vous expliquer ce que vous avez à faire. D'abord, vous n'entrez pas chez M. Benson, les renseignements ne sont pas bons. Et puis, l'Amérique, merci ! c'est trop loin. Je chercherai et vous trouverai une place qui vaudra mieux. Madame Tobie vous conduira demain matin chez ma vieille mère, vous trouverez là ma sœur, deux bonnes femmes qui vous recevront à bras ouverts. Vous resterez avec elles jusqu'à nouvel ordre : ça vous va-t-il ?
» — Oh ! je crois bien, monsieur Antoine. Mais madame Dixonn consent-elle à cet arrangement?
» — Elle n'en sait pas le premier mot.
» — Il faudrait lui en parler, /
» — Inutile.
» — Mais si elle vient à savoir?...
» — Elle ne saura rien, elle vous croira partie pour l'Amérique.
» — Mais M. Bood et M. Benson lui écriront que cela n'est pas !
» — Voilà ce que je ne peux empêcher, dit Antoine,
en se grattant le front, à cela il n'y a pas moyen de parer; mais si l'on vous cherche, nous laisserons chercher ; je vous cacherai si bien que l'on ne vous trouvera pas: voilà tout ce que je peux vous promettre. Pour commencer, madame Catherine ira demain vous acheter, avant de partir, une robe, un manteau et un chapeau, comme en porte tout le monde, pour remplacer votre costume de la Sauvagère, qui vous .ferait remarquer. Vous ne vous appelez plus Diane Scarlos, mais bien Lisbeth Myckes, vous êtes la fille d'un de nos petits cousins, et vous venez vivre chez vos parents. Pendant ce temps, mon pauvre maître recouvrera peut-être la vue, et comme il est probable qu'il demandera à voir sa petite Diane, son vieil Antoine ira vous chercher, ce qu'il ne pourrait faire si vous étiez en Amérique. Et si, ce qu'à Dieu ne plaise, C mon maître ne se rétablissait pas, je tâcherai de vous 'procurer, à vous, mon enfant, la seule consolation qui serait en mon pouvoir, je ne sais pas encore comment je ferai, mais je vous introduirai près de lui, afin que sa main paternelle s'étende sur votre tête, et que sa bénédiction vous porte bonheur. Après une telle action je n'aurais plus qu'à faire mon paquet et à m'en aller vivre avec la mère et la sœur, vous sentez bien que madame Dixonn ne me pardonnerait jamais ça.
» — C'est donc de la haine qu'elle a pour moi, monsieur Antoine ?
» — Je ne dis pas ça, mais enfin elle n'a pas pour vous une très grande tendresse, elle le montre bien
en VOUS envoyant en Amérique, sans se soueier de ce que vous deviendrez là-bas ; elle, qui passe pour une femme de grand sens, aurait dû se dire en vous voyant
» — Mais puisqu'elle ne m'a jamais voulu voir, puisqu'elle ne m'a jamais permis de lui écrire, même pour la remercier de ce qu'elle faisait pour moi, même pour demander des nouvelles de mon bienfaiteur î Oh I vous voyez bien qu'elle me hait, et que si elle vient à découvrir que vous vous êtes mis entravers de sa volonté, il vous adviendra de grands ennemis, mon bon Antoine!
» — Ta! tal tal Qui ne risque rien n'a rien! Puis, je vous demande un peu comment elle pourrait apprendre ça? Ce n'est pas vous qui irez le dire, n'est-ce pas? Catherine et Tobie non plus ? La mère et la sœur, il n'y a pas de danger. Quant à moi, je ne le dirai qu'à bon escient;, et quand ça pourra être utile à tous deux. Ce n'est pas une hospitalité bien brillante que je vous propose, mademoiselle Diane, mais nous sommes de braves gens qui partagerons avec vous, de grand cœur, le pain que nous avons pu mettre de côté en travaillant, et à moins que ça ne vous humilie d'être obligée par des serviteurs ....
» — Vous oubliez, Antoine, que moi aussi je suis une servante ; je suis glorieuse de faire partie d'une corporation où Ton peut trouver de pareils cœurs !
» Je pris sa grosse main, que je serrai bien affectueusement.
» — Oui, j'accepte, mais à une condition : c'est que Vous me permettre?? de travailler. Grâce à made*
moiselle Mathieu, rien ne m'embarrasse, je suis forte et vaillante, j'ai bonne volonté et bon courage ; vous me chercherez une place ; si difficile;, si dure qu'elle soit, je la remplirai avec joie, pourvu qu'elle ne m^éloigne pas trop de vous, afin que vous puissiez tenir la promesse que vous m'avez faite de revoir, ne fûtce qu'une fois, mon bienfaiteur, celui à qui je dois tout, celui pour qui je donnerais ma vie ! Ah ! puisque je suis une servante, pourquoi ne me permet-on. pas de le servir ! C'est bien mal de m'empêcher de le voir, c'est bien cruel! Qu'est-ce que j'ai donc fait à cette madame Dixonn? Est-ce ma faute si mon père exerçait une profession qu'elle réprouve?
» — Oh ! chère enfant, vous savez...?
» — Tout, monbon Antoine ! Il se trouve toujours des gens pour vous briser le cœur. Je sais de quelle façon horrible mon pauvre père est mort! Je sais que M. Dixonn et vous, m'avez reçue de ses mains défaillantes, que, sans vous deux, j'aurais subi le même sort! Je sais que jusqu'à Tâge de dix ans, j'ai été bien heureuse sous la protection de mon bienfaiteur ! Puis est •venue une année de tristesse ; tout m'a manqué; on m'a calomniée sans qu'il me fût permis de me défendre ; le découragement s'est emparé de moi au point de me faire désirer la mort, moi qui entrais à peine dans la vie, lorsque Dieu, prenant ma misère en pitié , m'envoya un de ses anges , sous les traits de mademoiselle Mathieu. Elle me consola, me rattacha à la vie; elle releva mon courage, élargit mon intelhgence , en m'apprenant h juger
chaque chose à sa valeur, et quoique je sois bien jeune encore, elle a fait de moi une personne que vous pouvez recommander sans jamais craindre d'en recevoir des reproches, mon bon Antoine.
» Je m'arrêtai de parler, car les larmes me coupaient la voix; nous pleurions tous, du reste, mais c'étaient de bonnes larmes.
» Ilfallut bientôt nous séparer, Antoine retourna près de M. Dixonn. Que n'aurais-je pas donné pour le suivre! Enfin j'ai l'espoir de revoir un jour celui à qui je dois tout, Antoine me l'a promis, et cette espérance va doubler mon courage. .
» Madame Tobie, qui est une bonne femme, me fit mettre au lit, ce dont j'avais grand besoin, après la journée de voyage et la soirée d'émotion que je venais de passer. Je dormis fort bien, je me réveillai même assez tard, ce dontje fus très confuse. La bonne Catherine avaitprofitéde mon sommeil pour aller m'ache ter les vêtements dont j'avais besoin ; je mVn revêtis à Tinstant.
» Après avoir déjeuné, M. Ham Tobie nous conduisit toutes deux à une gare, beaucoup plus éloignée que celle par laquelle j'étais arrivée la veille. Il fît encore toutes sortes de recommandations à sa femme, en la chargeant de tous ses respects pour madame Myckes ; et le train nous emporta.
» Nous voyageâmes ainsi jusqu'à cinq heures du soir- Alors, madame Tobie fréta une espèce de carriole, qui devait nous conduire à destination. Nous avions encore huit milles à parcourir avant d'arriver au village de Womann, habité par madame Myckes,- et le cheval ne
marchait qu'au pas. A neuf heures, notre carriole s'arrêta devant une maison basse, située à l'entrée du village ; une lumière brillait à travers les vitres en losanges d'une petite fenêtre grillée.
» En entendant la voiture s'arrêter, le chien de la maison se mit à aboyer, pendant que la maîtresse du logis prenait la lampe et venait nous ouvrir la porte. Madame Tobie paya le cocher, en lui faisant promettre de venir la chercher le lendemain pour le train de onze heures, ce à quoi il s'engagea.
» La personne qui était venue nous ouvrir, nous introduisit dans une pièce sablée, ayant un dressoir en noyer, sur lequel étaient rangées des assiettes d'étain.
» Une table et des chaises en bois blanc^ une grande horloge, un large fauteuil dans lequel était assise une femme très âgée, au visage un peu rude, mais d'une propreté scrupuleuse, comme tout ce qui l'entourait.
» — Ma mère, voici madame Tobie qui nous amène la petite Lisbeth.
» — Soyez les bienvenues, dit madame Myckes en se levant, nous vous attendions. Elle serra la main de madame Catherine, puis, s'approchant de moi, me baisa au front après m' avoir regardée un moment.
» — Mery, dit-elle, vite le souper, ces pauvres enfants sont transies.
» Elle nous fit asseoir près du feu et se mit à nous parler de son ûls Antoine, nous faisant mille questions sur lui et sur M. Dixonn, ne pouvant pas comprendre qu'un enfant qu'elle avait nourri de son lait, fût tombé dans un pareil état de maladie, tandis qu'elle, qui
comptait quatre-vingt-deux ans, était encore si valide. » — Dieu m'est témoin ! reprenait la brave femme, que je n ai rien à me reprocher ; je l'ai autant soigné et aimé que mon Antoine, si ce n'est plus! Cher petit, il était si bon! Ah! quel malheur qu'on Tait marié comme ça ! Mon pauvre Thomas n'a pas été heureux avec cette Germaine ; il s'estbrûléle sang, voyez-vous, parce que c'est une âme trop tendre et trop fière pour se plaindre ; il a bu son calice jusqu'à la lie, c'a été trop amer pour luil J'ai vu que ça n'irait pas, ce ménage-là; cette femme a une pierre à la place du cœur et comme elle ne peut pas aimer, elle ne veut pas que les autres aiment; aussi^ à peine a-t-elle été mariée, qu'elle n'a plus voulu me souffrir dans la maison, elle était jalouse de l'affection que mon bon Thomas me donnait; ma pauvre Mery, qui est un agneau^, a dû partir aussi; elle nous a fait toutes sortes de misères, si bien qu'un jour, j'ai dit à Antoine : Nous partons, mon fils, la vie n'est plus possible comme ça; mais toi qui ne relèves que de M. Dixonn, reste près de lui, ne le quitte pas, sois son chien fidèle, il a besoin de quelqu'un qui l'aime, qui lui soit dévoué. C'est ton frère de lait, ne l'oublie pas, supporte tout par affection pour lui. Voilà plus d'un siècle que les Dixonn sont servis parles Myckes, ne change rien à l'ordre des choses, et si tu te maries, mon gars, si tu as un fils, élève-le comme je t'ai élevé^ pour servir le fils de M. Dixonn, à moins qu'il ne ressemble en tout à sa mère. Mais le ciel est trop juste, pour permettre qu'une race qui se perpétue depuis si longtemps, finisse ainsi en que-
nouille et, Dieu merci, il paraît que M. Georges lui ressemble de figure, c'est déjà trop, mais pas d'âme, et que c'est un vrai Dixonn tout de même.
» Pendant cette conversation, Mery avait apprêté le couvert, elle avait approché la table du foyer. Nous fîmes honneur à son souper à sa grande satisfaction.
» Mery est une personne de' cinquante-cinq ans, grande, forte, ressemblant beaucoup à son frère Antoine ; elle a le même bon sourire, les mêmes dents bien blanches ; elle me traite et me parle comme si elle m'avait toujours connue. Que Dieu est bon de mettre sur ma route de si braves gens! Je sens que je vais les aimer, car vous m'avez fait le cœur assez large, pour contenir tous ceux qui me font dubien. Mais M. Dixonn et vous, chère vénérée maîtresse, vous y occupez la première place, vous êtes tout pour moi, qui ne suis que par vous.
» Après le repas, Mery nous conduisit, madame Tobie et moi, dans la chambre que nous devions occuper, et qui n^est autre que celle qu'on réserve pour Antoine et dans laquelle il n'a pas mis le pied depuis neuf ans. On avait dressé pour cette nuit un lit de sangle pour moi, près du grand lit. Nous ne fûmes pas longues à nous coucher, nous étions fatiguées. La bonne maman Myckes voulut s'assurer par elle-même que nous ne manquions de rien, elle me donna le baiser du soir, et alla prendre un repos dont elle avait besoin, étant donnée la longue veille que nous avions imposée à son grand Age.
» La chandelle éteinte, je posai ma tête sur l'oreiller
et m'endormis en repassant clans ma mémoire tout ce
que j'avais déjà vu depuis mon départ de la Sauva-
gère.
» Le lendemain, madame Tobie nousquittapour retourner à Londres, et moi je m'installai dans la chambre d'Antoine, priant Mery de me laisser Taider dans les soins du ménage, le mauvais temps ne permettant pas de travailler au jardin, qui, du r^ste, est fort petit.
» Je vous ai dit que la maison est basse et longue. Elle se compose en tout de quatre pièces: la salle dont je vous ai parlé, une cuisine, une grande chambre à deux lits pour madame Myckes et Mery, puis la chambre que j'occupe ; sous les combles un immense grenier. Une cour avec un poulailler et une lapinière, puis le jardin planté d'arbres fruitiers, quelques carrés de légumes, deux corbeilles de fleurs, le tout entouré d'une palissade au dehors, et en dedans d'une haie haute et épineuse. Le village, à l'entrée duquel est située la maison, est assis au bas d'une montagne de granit; devant nous se déroulent de magnifiques pâturages.
« La plus grande économie préside à tout chez madame Myckes, que je crois peu fortunée; et malgré l'affection que me témoignent ces deux excellentes femmes, je me tourmente à la pensée de leur être onéreuse.
» Voilà déjà huit jours que je suis chez elles. Je me rends utib autant que je le puis : j'ai ruche toutes les coiffes de madame Myckes, je lui ai arrangé un man-
teau; j'ai faitune robe, qu'Antoine avait donnée jadis à Mcry, et qu'elle gardait en pièce dans son armoire. La bonne créature estenchantôe, elle prétend qu'elle n'en a jamais eu une allant si bien. Je leur confectionne de temps en temps des crèmes et des petits plats, comme on nous en faisait faire pour les lunchs de M. Bood. Ça m'a semblé drôle d'en manger ; la première fois que j'en ai goûté, je n'ai pu m'empêcher de me retourner, croyant que Goth allait s'y opposer! Pauvre fille! je la vois encore nous surveillant dans nos apprêts culinaires; quelle gardienne fidèle du règlement!
» J'ai déterré ici quatre plats en cuivre, dévorés par le vert de gris ; ils sont maintenant reluisants comme des soleils, sur le dressoir, où ils font merveille à côté des assiettes d'étain. De plus, j'ai commencé, pour Antoine, le portrait au crayon de sa vieille mère, il ne vient pas trop mal ; si bien que maman Myckes dit à qui veut l'entendre que je suis une fée. Je lui lis la Bible après son dîner ; voilà l'emploi de mon temps. On se couche à sept heures, et comme je ne peux pas m'endormir, je vous écris et je vous dis que je vous aime tendrement, que toute ma vie se passera à vous bénir !
» Antoine n'a pas encore donné signe de vie, c'est qu'il n'a rien trouvé pour moi ! Qu'est-ce que madame Dixonn doit penser de ma disparition? Qu'importe son jugement, pourvu que j'aie votre approbation, pourvu que je puisse revoir un jour mon bienfaiteur !
» Adieu, ma chère maUn\sse, je vous embrasse de
bien loin, hélas I Mais c'est avec tant de plaisir 1 » Votre enfant bien reconnaissante
» D. s. LISBETH MYCKES.
» A Wornatin.
» Comme on pourrait reconnaître mon écriture làbas, c'est Mery qui met votre nom et votre adresse sur l'enveloppe. »
Au moment où Diane confiait à la poste sa longue lettre pour mademoiselle Mathieu, voici ce qui se passait chez le Révérend Dixonn. C'était un mercredi, jour de réception de madame Germaine, Antoine, voyant son maître endormi d'un sommeil tranquille, en profita pour faire le grand salon à fond, avant l'arrivée des visiteurs.
Eh ! va donc, le balai ! marche donc la brosse ! en avant le plumeau !
La poussière, ainsi malmenée, s'échappait par toutes les issues. Quand il n'en resta plus un grain, Antoine enleva les housses grises, et les porta, ainsi que balai et plumeau, dans un cabinet noir attenant au salon.
Pendant qu'il était en train de les remettre dans leurs phs et de les étendre avec beaucoup de soin sur un rayon préparé à cet effet, la porte du salon s'ouvrit, et Gudule introduisit quelqu'un en disant :
— Prenez la peine de vous asseoir, monsieur, je
JoO LA SERVANTE
vais prévenir madame. Quel nom m'avez-vous dit,
s'il vous plaît?
— Benson, de New-York. Du reste, voici ma carte, veuillez la faire passer à votre maîtresse.
En entendant ce nom, Antoine sentit ses pieds se river au sol ; sa conscience avait beau lui dire : a C'est indélicat, va-t'en I Tu ne dois pas écouter ce que disent tes maîtres ; que penserait-on de toi si on te surprenait dans ce cabinet? » Elle perdait son temps, une autre voix criait en lui et plus fort qu'elle : « Je ne suis pas venu là exprès; mais j'y suis, j'y reste; j'ai trop besoin de savoir ce que madame et ce personnage vont manigancer contre ma pauvre Diane, et le hasard me sert trop bien pour que je n'en profite pas. »
,11 en était là de sa péroraison avec lui-même, lorsque madame Dixonn fît son entrée dans le salon. Elle poussa la porte entre-bâillée du cabinet noir, ce qui donna un fier battement de cœur à Antoine. Mais le sort en était jeté, et le voilà collant son oreille contre la porte très mince, ne perdant pas un mot de la conversation suivante :
— A quoi dois-je, monsieur, l'honneur de votre visite ?
— Madame, je viens pour une jeune fille à laquelle vous vous intéressez, que vous avez fait élever à la Sauvagère,par les soins de mon ami Bood. J'avais arrêté cette personne, pour entrer en qualité de servante chez ma sœur; vous avez eu la bonté de donner votre adhésion à ce projet; mais comme voilà huit jours que ma sœur et moi attendons cette jeune fille...
LA SERVANTE iol
— Il faut vous adresser à M. Bood.
— Je l'ai fait, madame; il m'a répondu qu'elle était partie au jour convenu pour se rendre à Londres, et de lâchez moi. Et, comme je ne l'ai pas vue, je viens vous demander, d'après le conseil de mon ami Bood, si vous savez où elle est.
— Gomment voulez- vous que je le sache, monsieur? Je la croyais chez vous, moi.
— Enfin^ madame puisque vous vous intéressez à cette jeune fille, vous devez désirer savoir ce qu'elle est devenue? Les quelques renseignements qu'ont pu me donner les employés de la gare, qui se rappellent parfaitement l'avoir vue, vous mettront peut-être sur la trace : veuillez me permettre de vous les dire.
Madame Dixonn fit un geste d'impatience, que ^L Benson feignit de prendre pour un consentement.
— Il paraîtrait qu'elle est restée plus d'une heure dans la gare, comme si elle attendait quelqu'un ; puis est arrivée une troupe de saltimbanques, elle s"'est approchée, a causé avec eux et les a probablement suivis, car on ne l'a plus revue. Ensuite un homme est venu s'informer d'elle; ne la trouvant pas, il s'est mis à sa recherche. J'ai cru que ce dernier était envoyé par vous.
— Nullement, monsieur, je n'ai envoyé personne.
— Alors, madame, que pensez-vous?
— Je pense, monsieur, que cette malheureuse créature ne m'a causé que de l'ennui, et qu'on doit s'attendre à tout avec ces natures-là.
— Vous admettez qu'elle ait pu suivre ces sal-
timbanques, et cela volontaipement? Je ne Fai vue qu'une fois, mais rien dans son allure ne démontre la possibilité de ce fait; il doit y avoir eu captation et c'est contre cela que je viens vous prier de sévir.
— Monsieur, j'ai fait pour cette fille tout ce que je pouvais faire, en lui donnant un état; je l'ai fait élever dans des principes qui devaient la préserver de l'abjection, et malgré tous mes soins, le premier emploi qu'elle fait de sa liberté, c'est de se rejeter dans la fange. Je ne mets pas en doute sa fuite avec ces bateleurs, parce qu'elle est née dans cette classe, et que la boue retourne toujours au ruisseau, c'est fatal I Avais-je assez prédit à mon mari ce qui arrive aujourd'hui!
— Me permettrez-vous, madame, défaire les recherches nécessaires pour la retrouver?
— Faites ce que vous voudrez, monsieur.
— Alors, madame, veuillez me donner une lettre, dans laquelle vous m'autorisez à m'adresser à la police, qui saura bien vite remettre la main sur cette jeune fille.
— Jamais, monsieur ! Je ne veuxpas que notre nom se trouve mêlé à cette sotte histoire!
— Ce que je vais vous dire va peut-être changer votre résolution, madame. Je me trouve, parle plus grand des hasards, avoiren ma possession des papiers qui concernent cette jeune fille. . .
— Des papiers?
— Je nVexpHque. J'habite New-York, et quoique je jouisse d'une grande fortune, je m'occupe d'affaires.
J'ai fondé un comptoir des plus importants, dans lequel j'ai employé, il y a quelques années, un commis du nom de Blumfeld. Cet homme avait exercé différents métiers, entre autres celui de barnum. N'ayant jamais pu arriver à fixer la fortune, fatigué de la vie nomade, il était entré chez moi. Je dois dire que j'étais assez content de son service : garçon intelligent, très fm, très pratique en affaires. Ce malheureux périt assez misérablement dans un accident de chemin de fer. On le transporta chez lui: il était à toute extrémité. Il me fit demander; je n'étais pas à New-York. Lorsque je revins, il était enterré. On me remit de sa part une enveloppe assez volumineuse, sur laquelle était écrit de sa main : papiers importants. J'ouvris l'enveloppe, et j'y trouvai un acte de mariage, un acte de naissance, un acte de décès et un engagement, le tout au nom de Juan Scarlos, lequel s'était marié avec une Italienne dont le nom m'échappe ... — de ce mariage était née une fille appelée Diane, — la constatation du décès de la mère, puis l'engagement de ce Juan Scarlos, contracté pour la durée de quatre années, avec le barnum Blumfeld. En quoi ces papiers étaient-ils importants, voilà ce que je ne pus définir ; je les serrai dans mon bureau, en attendant que le hasard vînt me renseigner. Je n'y songeais plus, lorsqu'il y a un mois, je vins voir mon ami Bood. Il me montra son établissement, je fus frappé de la bonne tenue de votre protégée, je la lui demandai pour ma sœur.
Où donc ai-je entendu prononcer ce nom de Diane Scarlos? me disais-je en revenant à Londres, lorsque
Joi LA SERVANTE
je me ressouvins que c'était celui qui figurait dans les
papiers de ce Blumfeld.
— Mais qui vous dit, monsieur, que ces papiers la concernent?
— D'abord le nom, puis l'âge qui est le même, la profession du père qui est identique ; mon ami Bood nïa dit qu'il était dompteur.
— En quoi ces papiers peuvent-ils changer mes résolutions à l'égard de cette fille?
— Madame, ils peuvent vous servir à retrouver la famille.
— La famille I Sachez, monsieur, que lorsque mon mari se chargea de cette petite, sur la foi d'une biographie de ce Scarlos, il fit insérer des notes dans les journaux, invitant la prétendue noble famille de la mère d'avoir à réclamer l'enfant dans le plus bref délai, et nous sommes encore à attendre! Et j^aipayé la pension de cette créature jusqu'à l'âge de dix-neuf ans, et vous voyez combien elle s'en montre reconnaissante! Allez I monsieur! c'est une fille de Bohême, et rien de plus. Cherchez-la, si bon vous semble, trouvezla, si vous pouvez! Quant à moi, ma résolution reste absolument la même : je ne veux plus m'occuper d'elle, je n'en ai ni le désir, ni le loisir, l'état de souff'rance de mon mari m'absorbe entièrement : jo ne puis penser à m'occuper d'autre chose.
— Alors, madame, il ne me reste plus qu'à prendre congé de vous, en vous demandant pardon du temps que je vous ai fait perdre.
Et M. Benson s'éloigna.
LA SERVANTE \o'6
Madame Dixomi quitta le salon.
Lorsqu'il n'entendit plus le moindre bruit, Antoine sortit de sa cachette.
— Et je ne voulais pas rester là! dit-il; mais c'est la Providence qui m'y a conduit, car le hasard ne fait pas si bien les choses ! Pauvre enfant! je savais bien, moi, que madame n'avait qu'un désir, s'en débarrasser, et qu'elle ne ferait aucunes recherches. Mais comme ces saltimbanques sont donc venus à propos ! Grâce à leur innocente intervention, ma petite Diane et moi nous pouvons dormir sur nos deux oreilles. J'aurais eu beau me creuser la tête, je n'aurais jamais trouve ça. Je puis maintenant m' occuper de lui chercher un emploi convenable. Attendons cependant que le Benson ait quitté l'Angleterre, c'est plus prudent.
Le soir même madame Germaine écrivit à son fils le récit détaillé de la fuite de Diane, ne dit pas un mot des papiers laissés à M. Benson, mais se répandit en plaintes de toutes sortes contre la nature perverse de cette malheureuse.
A quinze jours de là madame Dixonn dit à Antoine : •
— Est-ce que votre mère est malade?
— Non, madame ! Pourquoi? demanda-t-il tout interloqué.
— Parce que votre sœur vous écrit bien souvent, et comme ce n'est pas dans ses habitudes...
— Oh ! je vas vous dire, madame !... Elle m'écrit au sujet d'une petite cousine... qui depuis quelques années vit avec elle, et qui voudrait bien trouvera
i56 LA SERVANTE
se placer, et comme je ne peux guère sortir pour m'en occuper, madame m'obligerait beaucoup en m'autorisant à en parler aux personnes qui viennent ici.
— Oh ! vous connaissez mes principes ? rien n'est plus délicat que de recommander quelqu'un !
— Aussi ne me serais-je pas permis de le demander à madame, si je n'étais sûr de Lisbeth comme de moi-même; c'est élevé par la mère et la sœur, de la bonne façon ; c'est dur au travail ; c'est doux comme un mouton et innocent comme l'enfant quivient de naître, à ce qu'on dit, car moi je ne l'ai vue que toute petite.
— Et vous en répondez?
— Oui, madame ! La mère Myckes, qui a les yeux .perçants, malgré son grand âge, m'a écrit que je le
pouvais faire, et ça, voyez-vous, c'est comme parole d'Évangile.
— Et pourquoi ne la garde-t-elle pas?
— Elle peut manquer d'un jour à l'autre; songez donc, elle a quatre-vingt-deux ans !
— Elle n'a donc pas de père ni de mère ?
— Hélas ! non, madame, elle n'a plus que nous !
— Gomment se fait-il que vous ne m'ayez jamais parlé de cette cousine?
— Je n'aurais pas osé me le permettre ! Madame a bien assez de ses soucis sans se préoccuper encore des nôtres.
— En ce moment, je ne connais personne qui ait besoin de ses services.
— Oh ! ce n'est pas plus pressé que ça! mais maintenant que la chose est dite, la recommandation de
madame serait d'un grand poids pour cette jeunesse, et je serais bien content si, à l'occasion, madame voulait s'en souvenir !
Et sans attendre sa réponse, Antoine s'en alla en se disant :
— Me voilà mes coudées plus franches ! ça va bien ! ça va bien !
Et tout en chantonnant, il reprit son service près de M. Dixonn.
— Qu'as-tu, Antoine? Tu parais bien joyeux!
— C'est le soleil, monsieur.
— Gomment, le soleil? il me semble que j'entends pleuvoir ?
— Oui, monsieur, il pleut à torrents.
— Alors, que parles- tu de soleil?
— Parce que je vois l'arc-en-ciel.
Le printemps venait de réveiller la terre, la sève montait aux arbres, les buissons se couvraient de petites feuilles, les oiseaux chantaient touten construisant leurs nids, le gazon se constellait de pâquerettes, l'air était embaumé, et ses suaves émanations, en pénétrant dans le cerveau de Sham, le jardinier de la famille Dixonn, lui donnaient des idées toutes nouvelles.
— Les fleurs se marient, pourquoi donc n'en feraisje pas autant ? disait ce rustique personnage^, tout en retournant ses massifs et alignant ses giroflées. J'ai quarante-deux ans, bonne santé; je possède quelque bien, je suis à point pour faire un mari. Je ne prends pas chat en poche ; voilà vingt ans que nous servons le même maître, nous connaissons nos caractères. La petite ferme qu'elle tient de ses parents et que je ferais valoir, nous donnerait de quoi vivre ; nos épargnes mutuelles nous fourniraient un superflu très acceptable ! Et puis ce doit être bon d'être chez soi, d'être son maître, de faire sa volonté. C'est
LA SERVANTE loi»
drôle tout de même, voilà bien des années que nous vivons sous le même toit, pourquoi donc les idées qui trottent dans l'esprit à quarante-deux ans, ne me sontelles pas venues à vingt-deux? C'est que nous n'avions que misères à marier ensemble, et que maintenant nos deux petits pécules réunis nous donneront un gentil bien-être ; et puis Gudule est plus jolie à présent qu'elle est replète rt blanche^ que lorsqu'elle était sèche et noire ! Son humeur s'est beaucoup assouplie. Allons ! le sort en est jeté, je risquerai ma demande...
Et le tendre Sham lança un regard langoureux, tout imprégné de fluide magnétique, du côté de la fenêtre de la cuisine, dans le cadre de laquelle se détachait le busle plantureux de Gudule.
Elle fourbissait son argenterie ; mais il était évident que son esprit ne prenait aucune part au travail de ses doigts, ses yeux erraient distraitement du côté du jardin. A quoi songeait-elle ? et pourquoi donc devenait-elle cramoisie toutes les fois que Sham tournait la tête de son côté ?
Un soir, Sham était assis sur le banc de la grande cheminée de la cuisine, où il fumait sa pipe, pendant que Gudule, en face de lui, tricotait son bas, un petit grillon se mit à chanter si gentiment que Sham s'arrêta de fumer et Gudule de tricoter, et tous deux cherchèrent des yeux le petit chanteur. Ils se rapprochèrent curieusement, et dans les évolutions qu'ils firent pour atteindre l'insecte, leurs deux figures se rencontrèrent sans le vouloir. Mais il n'en est pas moins vrai que Sham s'aperçut que Gudule
avait la peaufine et blanche, et que Gudule remarqua que la barbe de Sham était plus douce qu'elle n'en avait l'air, et que ses cheveux frisaient naturellement. Après ces découvertes de part et d'autre, ils reprirent leurs places respectives ; mais Sham laissa éteindre sa pipe et Gudule laissa échapper les mailles de son bas, et le grillon chanta déplus belle ! Pendant la nuit Sham rêva de choses extraordinaires, et Gudule ne s'endormit qu'.au petit jour, mettant tout sur le dos d'une tasse de café qu'elle s'était offerte après son dîner. Ce qui ne Tempêcha pas, le lendemain, de donner, sans savoir pourquoi, un tour plus galant à son chignon, de mettre une coiffe qui le laissait voir. Sham, de son côté, toujours sans savoir pourquoi, se mit du linge blanc, noua sa cravate^ assez débraillée d'ordinaire, avec beaucoup de soin ; il se regarda deux fois dans son miroir, ce qui ne lui était peutêtre jamais arrivé. Coquin de petit grillon, va !
Lorsque le déjeuner les réunit, ils avaient l'air tout gênés, et pour se donner une contenance, ils accablèrent de prévenances Antoine qui n'en pouvait mais !
— Mangez donc, monsieur Myckes ! buvez donc ; est-ce que ce plat ne vous plaît pas ?
— Il est pourtant bien bon, Gudule I Oh î oui, bien bon, fit Sham avec un tremblement dans la voix.
— Vous trouvez, dit Gudule, en baissant les yeux et montrant ses dents qui étaient fort belles. Si bien que Sham retourna au jardin tout ébloui de ce qu'il venait encore de découvrir.
— Mais elle les cachait donc ? car bien certaine-
ment, depuis le temps, je me serais aperçu qu'elle les avait aussi larges et aussi blanches que les touches du piano qui est dans le salon ! Et toute la journée il eut de regrettables distractions : il sema des graines de melon pour des cobéas. Mais la terre est si bonne, qu'elle jeta, pour quelque temps du moins, un voile sur ses bévues !
De son côté, Gudule sala deux fois son bouillon, pas du tout son rôti, et fît chauffer son lait dans le poêlon au jus ! Si bien que madame Dixonn lui demanda si elle perdait la tête et la gronda d'importance.
Aussi le soir, tout en tricotant son bas, Gudule poussa un gros soupir, et la gorge de Sham rendit aussitôt le même son ! Ils se regardèrent et rougirent tous deux.
— Qu^avez-vous? dit Sham, en quittant son banc pour celui de Gudule et s'asseyant près d'elle.
— J'ai du chagrin !...
— Pourquoi?
— Madame n'a fait que me gronder aujourd'hui !
— Le fait est qu'elle n'est pas commode !
— Oh ! pour ça non !
— C'est dur, n'est-ce pas, d'être chez les autres?
— Oh ! pour ça oui !
Et Gudule se mit à pleurer.
Sham s'approcha, prit une main qu'on ne songea pas à lui retirer, tant on avait de chagrin ; il la serra dans les siennes, on ne fit pas mine de s'en apercevoir. Si bien que Sham, pour consoler Gudule, passa
son bras autour de sa taille robuste ; on le laissa faire, Gomme les larmes coulaient toujours, Sham, navré, s'enhardit jusqu'à vouloir sécher ces pleurs par une tendre caresse. Mais elle sembla se réveiller, pas assez vite cependant, car Sham eut le temps de déposer un baiser passionné, non sur la joue qu'il convoitait, mais sur le chaste nez de Gudule. La commotion fut grande ; ce baiser produisit l'effet d'une allumette enflammée jetée dans des copeaux. Incendiaire de petit grillon, va !
Et depuis un mois que cela brûlait, Gudule s'étonnait fort de ne point recevoir de demande en mariage ; aussi dans son secret dépit, était-elle bien décidée à faire attendre son consentement à cet indifférent jardinier. Voilà'à quoi elle songeait, tout en fourbissant son argenterie. •
Le soir venu, ils se retrouvèrent sous le manteau de la cheminée, assis chacun sur leur banc respectif. Après bien des circonlocutions, Sham risqua sa demande qui fut accueillie par Gudule, avec le charmant embarras inséparable de cette situation. Elle ne trouva pas la force de faire attendre longtemps le oui sollicité avec tant d'instances par le galant jardinier.
— Allons! dites-le, ce joli mot, continua Sham en se penchant vers cette beauté plantureuse, mais timide.
— 0.. u.. i... soupira Gudule d'une voix faible.
— A quand la noce? demanda Sham.
— Aussitôt que vous voudrez, répondit Gudule en cachant sa figure avec son tablier.
Sham voulut absolument qu'un baiser ratifiât la
LA SERVANTE I(i3
douce promesse qu'on venait de lui faire; Gudule n'eut pas la cruauté de le refuser. Sham l'appela sa pervenche^ Gudule son chéri!....
Puis, revenant aux choses sérieuses, on convint d'attendre l'arrivée de M. Ruttvenn, auquel ils feraient part de leur projet, en le priantd'en instruire madame, ainsi que de leur départ; le commandant était attendu sous peu de jours; ils auraient en lui un intermédiaire qui leur éviterait les boutades de madame Dixonn. De plus, M. Ruttvenn était si généreux, qu'il ne manqueraitpas de leur faire un petit cadeau de noces, ce qui n'est jamais à dédaigner lorsqu'on entre en ménage.
Les affaires ainsi arrangées et réglées à la satisfaction des deux parties contractantes, chacun se sépara pour aller dormir, ou plutôt rêver à son bonheur.
Huit jours après arrivait le commandant Ruttvenn; il ne faisait que prendre des nouvelles de M. Dixonn, étant attendu dans son domaine sur lequel une bourrasque avait sévi et occasionné des dégâts qui exigeaient sa présence immédiate. Malgré sa hâte de repartir, il ne put échapper àla confidence de Sham. Use chargea de la commission pour sa sœur, à laquelle il allait écrire aussitôt rentré chez lui, ne pouvant la voir puisque c'était un dimanche et qu'elle passait une grande partie de la journée à l'église.
Il tint parole, et le surlendemain madame Dixonn apprenait de lui tout ce que Sham et Gudule n'avaient pas osé lui dire.
Madame Germaine ne fut point contente ! on ne
164 LA SERVAiNTE ^
remplace pas facilement des serviteurs -qui sont chez vous depuis vingt ans. Le moment surtout était mal choisi : elle attendait son fils le mois suivant; de plus quelques personnes^ entre autres une famille, dans laquelle son rêve était de prendre une bru. Rien ne pouvait donc lui être plus désagréable que l'idée de renouveler son personnel. Enfin, il fallut bien accepter la chose et ne pas donner à ce Sham et à cette Gudule une satisfaction d'amour-propre en leur laissant voir le moindre regret.
Madame Dixonnse mit en campagne; mais tout ce qu elle vit, tout ce qui se présenta ne lui plut pas. De recherche lasse, elle demanda un jour à Antoine si sa parente était placée.
— Non, madame, pas encore.
— Serait-elle assez forte pour remplacer Gudule?... Antoine fut tellementsaisi, qu'il resta bouche béante,
les bras ballants! Ses bons gros yeux roulaient dans sa tête comme s'ils allaient sortir de leur orbite!...
— Eh bien, qu'est-ce qui vous prend?
— Rien, madame ! rien! ! !...
— Alors, répondez-moi.
— La mère qui s'y connaît, dit que c'est une fée.
— Je ne demande pas une fée, reprit avec aigreur madame Germaine, je veux une servante active, propre à tous les travaux du ménage.
— Je crois pouvoir répondre à madame que Lisbeth Myckes peut remplir en tout point ce programme ; du reste, madame peut l'essayer, et si elle ne fait pas l'affaire, il n'en sera que ça; mais avecles conseils de ma-
dame et puis moi qui la tiendrai et veillerai de près, ce serait bien malheureux si elle n'arrivait pas à faire le service; c'est une Myckes! Madame veut-elle aussi me permettre de lui recommander Davis, le jardinier qui vient aider Sham? 11 est bien au courant du travail et des habitudes de la maison ; madame ne s'apercevrait presque pas qu'elle a changé de serviteurs.
— Terminons d'abord l'affaire de votre parente, nous parlerons dujardinierplus tard. Qu'est-ce qu'elle veut gagner?
— Madame la payera selon le travail^ qu'elle pourra faire.
— Du tout! du tout! j'aime les choses entendues et convenues à l'avance. Je vais regarder sur mes livres, elle aura l'appointement que j'ai donné à Gudule lorsqu'elle est entrée chez moi, sans préjudice d'augmentation s'il y a lieu. Gela vous convient-il?
— Tout ce que madame fera sera bien fait. Je vous demande seulement la permission d'aller chercher cette jeune fille. Mais je ne perdrai pas mon temps, tout le long de la route je la chapitrerai sur ce qu'elle aura à faire. De plus, j'embrasserai la bonne vieille mère, que je n'ai pas vue depuis neuf ans ! Tout ça se fera en vingt-quatre heures, si madame m'y autorise.
— Eh bien, partez demain, je vais me précautionner d'une garde pour M. Dixonn.
— Ce n'est vraiment pas la peine, madame; mon maître traverse une phase excellente, il dort toute la nuit, sans broncher. Que Sham ou Gudule couche dans le cabinet de toilette, par prudence, c'est tout ce qu'il
faut. Si je partais aujourd'hui, j(3 pourrais être de retour demain vers les huit heures du soir. Qu'en pense madame?
— Je pense que tout cela est bien ennuyeux! Mais comme il faut en finir, partez au plus vite et revenez de même. Pourvu encore qu'elle fasse l'affaire !
Et madame Dixonn lui tourna le dos. Antoine s'en alla plein de joie préparer bien vite ce qu'il fallait pour son voyage.
« Chère vénérée maîtresse,
» Je suis près de M. Dixonn ! Vous faites-vous une idée de ma joie, de mon bonheur? Ah! c'est maintenant que je comprends les paFoles que vous mcî disiez, lorsque je vous faisais part du dégoût que m'inspirait Tétat de servante. Qui sait, mon enfant, me répondiez-vous, les joies que vous réserve le métier que vous repoussez aujourd'hui !... Gomme vous aviez raison! C'est grâce à lui que je puis être près de mon bienfaiteur , que je puis l'entoucer de mes soins. Oh ! tenez, par moments il me semble que je rêve ! J'ai besoin de vous raconter toutes ces choses pour m'assurer à moi-même qu'elles sont arrivées.
» J'étais donc depuis trois mois chez madame Myckes; je commençais à craindre d'être d'un placement difïicile, car dans toutes ses lettres Antoine disait qu'il ne voyait rien de convenable pour moi, qu'il ne fallait
pas se presser, que tout venait à point à qui savait
attendre.
» J'attendais donc assez patiemment, choyée et gâtée par la bonne maman et Mery. Mon seul tourment était la pensée de leur être onéreuse. Elles avaient beau mejurer qu'il n'enétaitrien,j'étais bien décidée, si cet état de choses devait se prolonger, à me chercher et à me trouver, dans le village, une occupation qui me permît de gagner au moins ma nourriture.
» Lorsqu'un matin on frappa à la porte à coups redoublés; le chien se mit à aboyer joyeusement.
» — C'est Antoine ! cria la vieille mère, pendant que Mery passait un vêtement; j'ai reconnu sa manière de frapper. Oh ! il est arrivé quelque chose là-bcis !
» Je ne fis qu'un bond de mon lit par terre, j'enfilai ma robe et arrivai la première à la porte dont je tirai les verrous.
» C'était Antoine !
» — Voulez-vous bien vous recoucher, ma mère, je ne vous embrasserai que lorsque vous serez dans votre lit. A-t-on jamais vu une femme de votre âge, marcher pieds nus et par le froid qu'il fait ! dit-il à la pauvre vieille qui était accourue.
» — Thomas ! — Notre maître ! — M . Dixonn I ... Nos trois voix se mêlèrent dans la même question.
» — Mais il va bien ! Est-ce que je serais là s'il en était autrement.
» Dieu ! quelle peur nous venions d'avoir !
» Une fois la maman Myckes bien recouchée, nous chaudemenL habillées, Antoine s'assit au chevet du
LA SERVANTE i69
lit, la main de sa mère clans la sienne. La pauvre vieille ne pouvait se rassasier de regarder son fils, et lui donc, comme il paraissait joyeux !
» — C'est toi, mon enfant ! et tu dis que Thomas va bien? reprenait la mère, pendant que des larmes couraient dans ses rides et tombaient sur son fichu blanc.
» — Mais oui, mais oui, maman.
» — Mery, Mery, fais-lui donc du thé et des tartines ! Tu dois avoir besoin de prendre quelque chose, mon fils?
» — J'ai surtout besoin de vous voir et de vous embrasser maman !
» — Et moi donc ! reprenait la pauvre vieille ; neuf ans ! il y a neuf ans que tu n'es venu ! Je ne te le reproche pas, au moins, tu étais près de mon autre enfant, tu le soignais, tu l'aidais à souffrir ; ta vieille mère priait pour lui et te bénissait, mon garçon.
» — Dieu vous a exaucée, maman ! Je crois bien que M. Georges aidant, nous finirons par le tirer de là. Mais ce n'est pas tout ça ! Je viens vous chercher, mademoiselle Diane.... Lisbeth i qu'est-ce que je dis donc, moi; voilà un nom qu'il me faut désapprendre! Ah bien ! je ferais un beau coup î
» — Vous m'avez trouvé une place, mon bon Antoine?
» — Je crois bien ! et une fameuse encore ! Devinez où ?
» — Près de Kill-Houss ?
» — Tout près !
» — Oh I quel bonheur ! Chez qui?
iO
170 LA SERVANIE
» — Chez.... Je vous le donne en mille !
» — Gomment voulez-vous que je trouve, je ne connais personne.
» — C'est juste !... Alors ne cherchez pas, vous entrez chez M. Dixonn!
» Je poussai un grand cri et dus me retenir au lit pour ne pas tomber, tant j'étais saisie.
» — Eh bien! eh bien ! voilà l'effet que ça vous produit? Moi qui croyais vous rendre si heureuse !
)) — Mais je le suis ! je le suis ! m'écriai-je aussitôt que je pus parler. Madame Dixonn consent donc à recevoir la pauvre Diane? Oh I qu'elle soit bénie, qu'elle soit bénie !
» — Qui est-ce qui vous parle de ça? reprit Antoine : Diane court les chemins en compagnie de saltimbanques, à la grande satisfaction de madame, qui ne veut plus en entendre parler. Oh! son compte est bien réglé, allez. Non, celle que madame Dixonn reçoit et attend, c'est Lisbeth Myckes, ma parente, qui entre chez elle, pour remplacer Gudule qui se marie avec Sham. Voilà un mariage qui arrange et facilite nos affaires! Que dites-vous de la place? C'est ce que j'ai trouvé de mieux jusqu'ici, mon enfant!
» Je me jetai dans ses bras pour le remercier.
» — Nous n'avons pas de temps à perdre, préparez votre petitpaquet, cassons une croûte, et en route ! J'ai gardé la carriole qui m'a amené, faut pas manquer le train de onze heures, j'ai promis à madame d'être, de retour ce soir; elle ne m'auraitpas laissé partir sans ça.
)) — Comment! tu t'en vas déjà? et tu Femm^ènes
tout de suite? reprit la maman. Eh bien ! et nous? qui nous sommes habituées à elle, qu'est-ce- que nous allons faire? Mery! Mery! tu entends ce que dit Antoine?
» — Oui, mère, fit la bonne créature, en apportant le thé et les tartines.
» — Et qu'est-ce que tu en penses?
y> — Que cela me fait beaucoup de peine ; mais je pense aussi que c'est pour le bien de Lisbeth, et cela me console.
» — Et tu as raison, Mery, reprit Antoine.
» Et se tournant vers moi :
)) — Ce ne sera pas toujours commode, mon enfant; madame Dixonn est difficile à contenter. Mais je n'ai rien pu trouver de mieux que de faire plaider la cause de Diane Scarlos, qu'elle a jugée, condamnée, sans ravoir vue ni entendue, par Lisbeth Myckes ! Les préventions de madame Dixonn sont telles, que tout ce qu'on pourrait lui dire ne changerait rien à sa manière de voir; c'esl une place trop for*e pour l'attaquer de front, comme disent les militaires, nous allons la tourner et entrer par une brèche, et une fois dedans, nous manœuvrerons de telle sorte qu'il faudra bien qu'elle se rende ou dise pourquoi ! Et ce jour-là, mon enfant, sera celui où mon cher maître retouvera la vue et la santé, et je vous réponds qu'il saura bien défendre et protéger sa petite Diane et son vieil Antoine !
» — Et si toutes ces choses ne tournaient pas aussi bien que le croit mon fils, souvenez- vous que tant qu'il y aura du pain dans ma huche, vous en aurez
votre part ainsi qu'une place à mon foyer; n'est-ce pas, Mery? dit Texcellente vieille, en me tendant sa main ridée, que je baisai avec respect.
)) Mery ratifia les paroles de sa mère, et se mit à nous bourrer un panier de provisions pour notre voyage.
» Je ne quittai pas ces deux excellentes femmes, si pleines de cœur, sans éprouver une peine très vive ; elles avaient été si parfaites pour moi dans leur simplicité, que je m'y étais fort attachée, et j'avais grand besoin de me rappeler qui j'allais retrouver pour ne pas pleurer.
» La maman Myckes ne laissa pas partir son fils sans lui montrer le portrait que j'avais fait d'elle, et qui est assez bien venu. Vous lui trouveriez beaucoup de défectuosités, chère maîtresse, mais pour Antokie, c'est un chef-d'œuvre !
» — Sans compter, ajouta Mery, que dimanche il n^y avait personne pour tenir l'orgue à l'église, parce que le maître d'école est malade; Lisbeth -l'a remplacé. Elle vous a fait courir ses doigts là-dessus comme si elle n'avait fait que ça toute sa vie ; le pasteur en était saisi, et nous toutes fières! Elle lisait dans ce grimoire qui était sur le pupitre comme elle aurait lu dans la Bible, et l'orgue rendait des sons que nous n'avions jamais entendus!
» — Mais il est impossible qu'avec de pareils talents, vous puissiez remplacer Gudule? fit Antoine.
» — Ne crains rien, mon fils. Lisbeth fait tout ce qu'elle veut, mais beaucoup plus intelligemment que les autres ; c'est une fée à qui rien n'est impossible,.
et rude à l'ouvrage, et courageuse comme pas une: et tout ça sans bruit, sans même salir le bout de ses doigts. Elle m'en remontrerait, à moi! Ainsi ce n'est pas peu dire ! fit la bonne vieille en balançant sa tête.
» Pardon, chère maîtresse, de vous répéter toutes ces louanges , exagérées par l'amitié ; mais tout ce que je sais, n'est-ce pas vous qui me l'avez appris? En me louant, c'est vous qu'on loue I C'est pour cela que j'ai tout ramassé pour vous l'offrir.
» Tout en voyageant, Antoine me mit au courant des habitudes de la maison, de ce que j'aurais à faire, de ce que madame Dixonn aime. Et, voyez si la Providence ne s'en mêle pas? Il se trouve que, comme friandise, ellea les mêmes goûts que M. Bood! Puisque j'étais parvenue à le satisfaire, j'espère bien obtenir le même résultat près d'elle!
» Il est convenu que je suis une petite cousine d'Antoine, que je vis depuis trois ans avec sa mère et sa sœur. Que Dieu me pardonne tous ces mensonges ; ils me coûtent, mais la nécessité tïie les impose ; je ne voudrais pour rien au monde faire arriver de la peine à ccbon Antoine, qui se dévoue pour moi!
» Gomment vous exprimer ce que je ressentis en approchant de Kill-Houss?
» — Mon Dieu! me disais-je^, soutenez-moi! Donnezmoi la force de me contenir; faites que mon visage ne trahisse aucune émotion en revoyant mon bienfaiteur! Mon Dieu! assistez-moi dans cette grande joie, qui me sera aussi poignante qu'une éprouve!
» Arrivée devant la maison, ma main tremblait si fort
dans celle d'Antoine, qu'il en était toatincfuiet.il sonna. Madame Dixonn, escortée de Davis l'aide-jardinier, vint ouvrir la grille. A sa vue, je ne pus réprimer un tressaillement ; heureusement que la nuit était noire et cachait ma pâleur !
» — C'est vous, madame, qui prenez la peine d'ouvrir! Gudule n'est donc pas là?
» — Gudule et Sham sont partis il y a une heure.
» — Ils auraient bien pu attendre jusqu'à demain.
» — Je ne l'ai pas voulu ! Les serviteurs qui sortent d'une maison, ne doivent avoir aucun contact avec ceux qui les remplacent !
» C'était toujours la même voix froide et dure qui avait frappé mes oreilles d'enfant. Elle marchait d'un pas raide et mesuré dans ses grandes jupes noires. Le cœur me sautait 'tellement fort dans la poitrine, qu'il me semblait qu'on devait entendre ses battements.
» Elle me fit entrer dans un parloir, et là, m'examina tout à son aise.
» — Quel âge avez-yous ?
» — Vingt et un ans, répondit Antoine.
» — Elle paraît plus jeune que son âge... Vous savez faire tout ce qui concerne votre état, m'a ditMyckes; nous le verrons bien. Votre chambre est au troisième, près de celle de votre... votre... Quelle est votre parenté ?
» — Petite cousine, se hâta de dire Antoine.
» — Votre âge vous permet d'être son oncle, ce sera plus correct.
)) — Comme madame voudra.
LA SERVANTE 17o
» — • Vous vous appelez?
» — Lisbeth ! répondit Myckes.
» — Ah çà, est-ce qu'elle est muette ? reprit madame Dixonn, impatientée de mon silence.
» — Non, madame, fit vivement Antoine ; mais c'est timide, voyez-vous.
» — Qu'est-ce que c'est que ces cheveux frisés? Estce qu'elle se met des papillotes ?
» — Oh ! non, madame! C'est le bon Dieu qui la coiffe comme cela tout naturellement.
. » — Eh bien, il faut changer cette coiffure qui ne me convient pas. Qu'elle se fasse des nattes très serrées et qu'elle les cache sous un bonnet ; je n'entends pas qu'il y ait un cheveu qui dépasse l'autre, vous m'entendez? Je ne veux chez moi que des choses et des gens .corrects. Gomme il est trop tard maintenant pour vous montrer la maison et le travail que vous aurez à faire, allez vous mettre au lit, afin de vous lever en même temps que l'aube, il faut être matinal ici.
» — Je le suis, madame, osai-je répondre.
» — Nous le verrons bien ! Outre que la maison est lourde, il y a un malade, et il faudra, lorsque votre service le permettra, relayer un peu votre oncle.
» — Je ferai tout ce que madame m'ordonnera, dis- ,je à voix basse.
» — Où sont vos effets?
» — Là, madame.
» — C'est bien. Antoine, installez votre nièce, je retourne près de monsieur.
» Et elle sortit de son pas lourd et automatique.
» Il était temps, je n'en pouvais plus, la sueur me perlait au front. Lorsque la porte se fut refermée sur elle le bon Antoine s'approcha de moi :
» — Je vous ai prévenue, mon enfant, qu'elle n'était pas commode ; il vous faut du courage, et beaucoup.
» — J'en aurai ; mais lui !... Quand pourrai-je le voir ?
» — Pas avant demain; et faites bien en sorte de rester indifférente si madame est là ! Souvenez-vous que vous n'avez jamais vu ni connu M. Dixonn ! Venez, je vais vous montrer votre chambre.
» Et chargeant mon bagage sur son épaule, il me fit signe de prendre la bougie et de le suivre.
» Arrivé au troisième, il s'arrêta devant une porte dont il tourna la clef. Nous entrâmes dans une chambre de trois mètres de long sur deux de large, ave^ une fenêtre grillée donnant sur une cour. Le mobilier se compose d'une petite couchette en noyer, une commode, une chaise^ une table en bois blanc. Je ne fus pas longue à m'installer.
» — Vous n'aurez pas peur ici, ma chambre à moi est tout à côté de la vôtre, seulement je n'y couche pas souvciit depuis la maladie de mon pauvre maître, fit Antoine en soupirant.
» — Est-ce que je ne pourrais pas quelquefois le veiller à mon tour? J'en serais si heureuse !
» — Nous verrons cela un peu plus tard. Pour le moment, l'important est de vous faire agréer par madame, le reste ira tout seul. J'ai bon espoir, elle n'a pas encore été trop désagréable 1 Ah! n'oubliez pas votre
LA SERVANTE i77
coifîurc et votre bonnet. Ici, voyez-vous, tout est tiré au cordeau ; c'est froid à l'œil d'abord, mais on s'y fait. Dormez-bien, mon enfant, que le ciel vous protège !...
» Et l'excellent homme s'éloigna.
» Une fois seule, je fis le tour de ma chambre, me disant : Je suis chez M. Dixonn ! et demain je le reverrai ! Que vous êtes bon, mon Dieu ! Et une action de grâces bien fervente s'exhala de mon cœur! Sur la commode, il y avait des draps blancs, je fis mon lit' et je me couchai ; mais j'étais trop agitée pour pouvoir dormir. Je comptai toutes les heures, les trouvant bien longues. Vers minuit je commençais à m'assoupir, lorsqu'il me sembla qu'on marchait avec précaution dans le corridor ; je prêtai l'oreille ; les pas s'arrêtèrent à ma porte.
» — Dormez-tous, Lisbeth?
» Je reconnus la voix d'Antoine.
» — Pas encore ; est-ce que vous avez besoin de moi?
» — Oui; habillez-vous, mettez des chaussons, si vous en avez; faites vite, je vous attends !
» Je me hâtai autant que je pus le faire, je trouvai Antoine dans le couloir; il mit un doigt sur sa bouche et me fit signe de le suivre ; nous descendîmes le plus doucement possible, nous traversâmes la cour sur laquelle donne la fenêtre de ma chambre, nous pénétrâmes dans un pavillon, dont Antoine referma la porte.
» — Maintenant, ma chère enfant, ne vous effrayez pas, vous allez m' aider à faire revenir M. Dixonn, qui est sans connaissance ! N'ayez pas peur ! il n'y a
aucun danger, ce sont des syncopes qui, grâce au ciel, s'espacent de plus en plus ; j'ai tout ce qu'il faut pour le rappeler à lui. Vous lui soutiendrez la tête et lui ferez respirer ces sels, pendant que moi, je le frictionnerai ; et dans dix minutes il n'y paraîtra plus. Vous regagnerez votre chambre après l'avoir regardé tout à votre aise, ce pauvre cher homme I vous userez votre émotion, et demain^ devant madame, vous ne broncherez pas.
)) Il ouvrit la porte de la chambre, et je vis mon bienfaiteur étendu sans mouvement, pâle comme la mort.
» Je m'agenouillai près de son lit, je pris sa pauvre main glacée que je couvris de baisers et de larmes. Oh! comme il a dû souffrir, mon Dieu! Comme il est changé! Ses cheveux sont tout blancs, son cher visage a une expression si douloureuse, qu'il est impossible de le regarder sans pleurer.
» Grâce à nos soins, la circulation du sang se rétablit, ses lèvres se colorèrent et sa pâleur, qui m'avait tant frappée, disparut. Il ouvrit ses yeux, sans regard, hélas I Ce n'était donc pas assez de ses souffrances, pourquoi l'avoir condamné à cette nuit ? Aveugle ! être aveugle c'est le pire des malheurs!
» Il appela Antoine avec beaucoup de difficulté.
» — Je suis là, monsieur; tenez, vous allez prendre votre cordial, vous vous endormirez après et demain vous serez tout à fait bien...
» Je n'osais pas bouger, sa tête était appuyée sur mon épaule. C'est moi qui lui fis prendre sa potion; probablement que je ne m'y pris pas comme Antoine, car il souleva péniblement la main, et la porta à sa bouche;
puis il la laissa lourdement retomber sur la mienne, qui tenait la cuiller. 11 bégaya :
» — Qui donc est là ?..;
» — C'est ma parente, Lisbeth; c'est la nouvelle servante.
» — Ah !... ah !... fit M. Dixonn.
» Antoine me fit signe de reposer doucement sa tête sur f oreiller, qu'il venait d'accommoder, et de le laisser dormir... 11 me reconduisit jusqu'à la porte du pavillon, me donna sa lanterne en me demandant si je saurais bien retrouver mon chemin. Je l'assurai que oui et regagnai machambrc, où malgré l'émotion que je venais d'éprouver, je ne tardai pas à m'endormir profondément.
» Je me réveillai au petit matin, comme nous disions à la Sauvagère. Je n'oubliai pas la prescription de madame Dixonn ; je tirai mes cheveux, je voulus les aUgner; mais vous connaissez leur entêtement : plus je tirais, plus ils remontaient, plus je les bssais, plus ils frisaient. C'est une calamité qu'une pareille chevelure I La nature m'a fait là un présent funeste, elle aurait dû me coiffer selon la position qu'elle m'assignait, et ne pas m'exposer à enfreindre toujours le règlement. Vous souvient-il des indignations de M. Bood,et de mes désespoirs à moi? Je parvins, non t*:' sans peine, à les natter très serré, je les juchai sur le sommet de ma tête, et les cachai sous un petit bonnet blanc, que j'avançai sur mon front autant qu'il me fut possible ! J'avais remporté la victoire, mais j'y avais gagné un violent mal d?, tUo.
» Je descendis, me disant: voyons si je me reconnaîtrai, car enfin je Fai habitée cette maison ; j'étais toute petite, c'est vrai, et le souvenir que j'en ai gardé est bien fugitif. J'eus beau faire appel à ma mémoire, je ne reconnus rien. Le portrait en pied de madame Dixonn, qui devait se trouver dans le salon, était encore assez présent à mon esprit; mais où était cette pièce? Je voyais beaucoup de portes, je n'osais pas les ouvrir, craignant de pénétrer dans la chambre de madame. Je descendis dans la cour, je regardai le pavillon, et mon cœur se serra en pensant que c'était là que mon bienfaiteur endurait, depuis neuf ans, des souffrances inouïes. J'atteignis le jardin, je ne le reconnus pas plus que le reste; j'en fis le tour et rentrai dans la maison, me demandant de quel côté pouvait bien être la cuisine. Comme je cherchais à m'orienter, j'entendis le pas régulier de madame Dixonn; — je le reconnaîtrais entre tous ! — Il a quelque chose d'impérieux ; il promet bien la femme qui va vous apparaître. Un long peignoir de laine brune enveloppait sa forte personne, un bonnet de mousseline ruchée encadrait son pâle et austère visage, ses grands yeux noirs et durs, en se fixant sur moi, me produisirent l'effet de deux laminoirs ; je me sentis transpercée et comme paralysée. Elle me passa en revue; ma tenue lui parut sans doute convenable, car elle ne fit aucune observation; elle me montra la cuisine, vaste pièce parfaitement agencée et admirablement tenue. Elle me donna les ordres de la journée, ainsi que les provisions dont je pouvais avoir besoin, qu'elle retira d'une armoire
dont la clef ne quittait pas son trousseau ; m'indiqua les heures des repas, me disant qu'elle voulait une scrupuleuse exactitude; me fit voir la salle à manger et le grand salon. Pourquoi en y entrant mon cœur se mit-il à battre? et pourquoi n'osai-je pas lever les yeux sur son portrait ? Je ne fis que traverser cette pièce, me promettant de la revoir seule et à mon aise, car celle-là, je la reconnaissais! De là, elle me conduisit à sa chambre, dont je devais prendre soin. Tout se fait à l'heure dans la maison, cela ne me change pas trop de mes habitudes de la Sauvagère, et le travail qui m'incombe, en le prenant bien, est loin d'être au-dessus de mes forces. Madame Dixonn est une femme très entendue, connaissant exactement la valeur du temps et des choses ; ce qui la rend difficile, c'est son manque absolu d'aménité; mais rien ne me découragera, n'ai-je pas ma récompense dans les heures qu'il me sera permis de passer près de mon bienfaiteur?
» Gomme madame achevait de me donner ses instructions, Antoine parut.
» — Gomment a été la nuit?
» — Mauvaise, madame!
» — Pourquoi ne m'avez-vous pas appelée ?
» — Ge n'était pas la peine : une syncope dont je ne me préoccuperais pas, si elle ne laissait après elle une très grande faiblesse.
» — Dort-il en ce moment?
» — Oui, madame^ il repose, et j'ai profité de ça pour voir si Lisbcth était à son poste, et casser une petite
croûte ; la veille de la nuit m'a ouvert l'appétit.
)) — Vous vous reposerez dans le courant de la journée ; après le déjeuner Lisbeth pourra vous relayer.
» — Je ne demande pas mieux, fît Antoine, pendant que madame Dixonn regagnait sa chambre.
» — Vous n'êtes pas trop fatiguée, mon enfant, de la mauvaise nuit que je vous ai fait passer?
» — G'està vous qu'il faut demander cela, mon ami.
» — Oh ! moi j'y suis habitué, rien ne me lasse, et quand je suis content, mes forces se doublent encore. Je suis satisfait de la marche des événements, ça va bien ! ça va bien ! elle m'a paru d'une humeur charmante, madame, ce matin. Allons, ma petite fée, amadouez-la, cette terrible femme, rendez-vous telement indispensable, qu'elle ne puisse plus se passer de vous dans la maison. J'ai chapitré Davis, le nou- Iveau jardinier; comme c'est moi qui l'ai fait entrer ici, il est tout à ma dévotion. 11 vous fera les gros ouvrages que je ne veux pas que vous fassiez, c'estconvenu. De votre côté, comme vous êtes très entendue, m'a dit ma mère, en matière de jardinage et de culture, vous le guiderez, car Davis est un bon travailleur qui, bien commandé, fait merveille, mais qui n'a aucune initiative, son intelligence étant bornée et doublée d'une timidité qui lui donne un bégaiement qui achève de le mettre mal à l'aise ; mais il est si serviable ! Vous verrez quelle excellente bête de somme vous aurez là.
» — Vous avez entendu, Antoine? Après le déjeuner je prendrai votre place.
» — Je crois bien que j'ai entendu, et j'espère qu'il
eh sera de même tous les jours, ce n'est pas pour autre chose que vous êtes ici, croyez-le bien. Pauvre cher homme ! Et dire qu'on n'ose pas, dans la crainte de lui faire du mal.... Mais patience ! patience ! le temps amène bien des changements. Je vous laisse à vos travaux, je vois que vous vous y prenez à merveille, me voilàbien tranquille sur votre compte. Bon courage!
» Et il alla retrouver son maître en chantonnant.
» Je mis tous mes soins à confectionner le déjeuner. Madame Dixonn ne fit aucune observation, ce qui équivaut à un grand éloge, paraît-il. Je mis sa chambre en ordre sous ses yeux, en moins de trois quarts d'heure. Je pris note de toutes ses habitudes. Ce fut elle qui me conduisit près de M. Dixonn.
» — Asseyez-vous là, me dit-elle, monsieur est dans un état de somnolence qui vient de ce qu'il a eu une nuit troublée. S'il demande quelque chose, appelez Antoine. Savez-vous coudre?
» — Oui, madame.
» — Je vais vous donner un ouvrage.
» Quelques moments après elle revint, m'apportant des bandes de mousseline à ourler.
» Lorsqu'elle se fut éloignée, quand je me trouvai seule, je m'approchai tout doucement de la chaise longue sur laquelle reposait M. Dixonn. Avec quelle joie et quelle douleur je contemplai, tout h mon aise, son cher visage !
«Tout à coup ses lèvres s'agitèrent: je crus qu'il demandait quelque chose.
» — Que désirez-vous, monsieur? lui dis-je.
i84 LA SERVANTE
» Il se redressa beaucoup plus vivement que je ne l'en aurais cru capable.
» — Qui a parlé ? dit-il, d'une voix très nette.
» — G'estmoi, monsieur, Lisbeth,lanièce d'Antoine.
» — Ah ! ... ah !.. . Parlez, parlez encore ! ... Et comme s'il avait été fatigué de l'effort qu'il venait de faire, il laissa retomber sa tête sur ses oreillers.
)) Je n'osai plus remuer. Une heure s'écoula. Lorsque Antoine revint, je Lui racontai ce qui venait de se passer.
» — Ce serait bien bizarre, murmura-t-il, si lui, qui n'y voit pas, allait vous reconnaître. Faut enipêcher ça. Allez, mon enfant, madame vous demande.
» Je me rendis près de madame Dixonn.
» — Vous savez lire ?
» — Oui, madame.
» — Prenez cette bible et lisez-m'en quelques versets. Dans un mois j'aurai du monde à la maison, je ne pourrai pas remplir, près de mon mari, le devoir que je me suis imposé jusqu'ici, je vous chargerai de ce soin, vous lui ferez tous les jours une lecture pieuse. Maintenant, retournez à vos occupations.
» Un mois vient de s'écouler, pendant lequel il ne s'est rien passé de particulier. J'ai eu le bonheur de ne pas encourir le moindre blâme de la part de madame Germaine ; Antoine n'en revient pas ! Elle n'est point tendre ni aimable avec moi, ce n'est pas dans sa nature, mais elle est juste; c'est tout ce que je puis demander. Quant à M. Dixonn, je passe tous les jours une heure près de lui; je n'ai pas besoin de vous dire
que c'est pour moi une heure de bonheur, d'autant plus que son état s'améliore de jour en jour.
» On attend M. Georges d'un moment h l'autre; son arrivée me fait plaisir et peur en même temps : plaisir, car il va, assure-t-on, guérir son père, que Dieu l'assiste dans cette cure ! peur, parce qu'Antoine me dit qu'il est aussi froid, aussi sévère que sa mère, et quand je pense que c'est mon tuteur, il a beau ne pas s'occuper de moi, il n'en est pas moins mon tuteur ; lorsqu'on va lui apprendre que je coure les grandes routes avec des bohémiens, que va-t-il penser de moi? J'en ai honte, rien que d'y songer... Ce que c'est pourtant que la prévention ! Madame Dixonn accepte mes services, elle me témoigne une confiance relative, parce qu'elle me croit la nièce d'Antoine ; si elle soupçonnait la vérité, elle ne verrait en moi qu'un composé de duplicité, de ruse, une nature perverse, dangereuse, elle n'aurait pas de repos que je ne sois hors de sa maison, et tout cela parce que la classe à laquelle j'appartiens lui semble inférieure à la sienne. Pourquoi donc l'humanité est-elle ainsi faite? Pourquoi éprouve-t -elle ce besoin de dominer, d'écraser les faibles? et cela, au nom de Dieu, ce qui est encore plus cruel ! Gomme ces réflexions m'attristent!
» Laissez-moi plutôt vous conter qu'hier, comme je venais de terminer la lecture que je fais depuis deux jours à M. Dixonn, il me dit de m'approcher de lui; il passa sa main sur ma figure. J'en devins toute pâle, car on dit que les aveugles ont des yeux au bout des doigts.
» Il avait demandé, la veille, à Antoine, si j'étais jolie, et de quelle couleur étaient mes cheveux. Ce à quoi Mickes avait répondu que j'avais les cheveux roux, le nez camard et les yeux de travers ; et comme je m'inquiétais de tous ces mensonges, Antoine me dit que c'était pour le dépister, qu'il se préoccupait trop de moi, qu'il me devinait, qu'il ne fallait pas d'imprudences avant qu'il ne fût opéré.
» Madame Germaine m'a fait demander ce matin, pour me dire de quelle façon elle entendait arranger les choses pendant le séjour des visiteurs attendus. Elle m'adjoindra deux filles de cuisine sur lesquelles j'aurai la haute main, car seule je ne pourrais suffire.
» — De plus, ajouta-t-elle, comme M. Dixonn vous tolère près de lui, ce qu'il n'a jamais permis à Gudule, vous lui donnerez tout le temps dont vous pourrez disposer, afin qu'Antoine puisse s'occuper de la maison qu'il néglige beaucoup, et du service de table pour lequel Davis est insuffisant. Les personnes que j'attends amènent leur femme de chambre pour leur service particulier. Tout sera donc pour le mieux.
» Je ne permis pas à mon visage d'exprimer le contentement qui remplissait mon cœur; je m'incHnai, absolument comme si j'avais reçu un ordre indifférent. Puis elle me paya mon mois, en me disant qu'elle m'augmenterait par la suite, si je continuais à être zélée.
» J'éprouvai un contentement très grand à toucher et regarder cet argent que j'avais gagné, le premier, hélas ! Je me sentais toute fière de pouvoir me suffire
par mon travail, de n'être plus obligée d'accepter l'aumône, si durement pratiquée par madame Dixonn.
» Je suis résolue à mettre de côté tout ce que je gagnerai, et à m'acquitter envers elle; je ne veux rien lui devoir. Elle n'a jamais pensé que je pouvais avoir besoin d'affection, elle m'a jeté un morceau de pain pour nourrir mon corps, elle n'a jamais cru que j'avais une âme, donc mon cœur ne lui doit rien. L'argent se rembourse et tout est dit. Mais ce qui ne se paye jamais, c'est ce que vous et M. Dixonn avez fait. Vous ne vous êtes pas préoccupés de ma provenance ; vous m'avez prise, réchauffée, consolée; vous avez abrité ma misère, adouci mon isolement, vous m'avez donné une place dans votre affection ! vous m'avez montré le bien, vous m'avez instruite, fortifiée, vous avez appelé sur ma tête la bénédiction d'en haut! Avant de m'envoyer au loin, pauvre oiseau trop grand pour rester dans le nid, j'ai dû m'envoler afin de pourvoir à mes besoins; j'ai dû céder la place à d'autres petits besogneux. Mais votre cœur, votre tendresse me suivent dans mon éloignement, je le sais, et cela double mon courage et ma force, je fais tout en vue de vous plaire. A vous deux appartient ma vie entière; pour vous toutes mes pensées, pour lui tous mes soins ; mon cœur éprouve une joie indicible à vous confondre dans la même tendresse respectueuse, ne suis-je pas le trait d'union qui relie vos deux sublimes charités?
» Je ne sais quand je pourrai vous faire parvenir tout ce que je vous écris; je ne puis confier ma lettre à personne à cause de la suscription. Antoine seul pour-
rait s'en charger. Mais lui, pas plus que moi ne sort de la maison, les fournisseurs apportent tout ce dont on peut avoir besoin. Mais cependant, comme il va y avoir sous peu de grands changements, je ferme ma lettre pour qu'elle soit toute prête à mettre à la poste si j'en trouve l'occasion.
» Je vous embrasse avec toute la tendresse que renferme mon cœur, et suis votre bien reconnaissante
» D. s. LISBETH MYCKES. »
Un matin, par un beau soleil de juin, deux gentlemen cheminaient le long d'un sentier de Kill-Houss ; l'aubépine en fleur embaumait l'air de ses suaves parfums, la nature était belle et paisible. Les deux promeneurs, absorbés par leur conversation, n'v prenaient pas garde.
■ — Oui, disait le premier, pour moi la femme est un objet de luxe, un être charmant, léger, vaporeux, d'une nervosité extrême ; je ne lui demande pas du fond, mais de la forme ; je ne la veux pas savante, mais pleine de cet esprit féminin qui ne s'acquiert pas, de cet esprit qui naît avec elle, qui se cache sous l'espièglerie de l'enfant, qui se devine dans le sourire de la jeune fille, qui éclot et s'épanouit lorsqu'elle est femme !... Je la veux riche, parce que sa vie ne doit être qu'un sourire, et que sa fortune en se joignant à la mienne, doit me permettre de satisfaire tous ses caprices. Voilà mon idéal.
— Il ne doit pas être difficile à rencontrer ?
— Plus que tu ne crois, mon ami !
Celui qui faisait cette profession de foi était un homme de vingt-cinq ans, de taille moyenne, mais bien prise ; sa figure, un peu efféminée, avait une grande expression de gaieté, ses yeuxbrillants étaient pleins de malice, le sourire qui semblait stéréotypé sur ses lèvres rouges et charnues, laissait voir des dents admirables, qu'une légère moustache brune faisait encore ressortir plus blanches ! Toute sa personne irréprochablement soignée, semblait être sa plus grande préoccupation.
Il avait nom Maurice Drocir. Il était neveu du célèbre docteur français Philippe Drocir. Après avoir passé ses examens, Maurice avait été reçu docteur, ce qui avait ravi son oncle qui, pour le récompenser de ses travaux, lui laissait la bride sur le cou, libre à lui défaire de la médecine en théorie, s'il ne voulait s'astreindre à la pratique.
— Tu as appris tout ce que tu devais apprendre, va maintenant étudier dans le grand livre de la Nature, dont chaque être représente un mot ; ne tronque ni le sens, ni le texte, prends ton temps ! Jouis de tout ! n'abuse de rien et fais en sorte, à ton retour, de me rapporter un homme sérieux. Je t'ouvre des crédits très larges, mais cependant limités, à Londres, à Vienne, àRome, à Madrid, à Saint-Pétersbourg, même à Berlin! Après ces six capitales, si tu désires encore voyager, nous aviserons. Donne-moi régulièrement de tes nouvelles, amuse-toi bien, et n'oublie pas que tu as un oncle qui t'aime tendrement !
Maurice était parti, promettant bien de se conformer à cet attrayant programme.
Son compagnon était un homme de trente ans, de taille assez élevée, la poitrine large, la figure sévère, les traits accentués, le front bombé et puissant, surmonté d'une épaisse chevelure châtain roux, négligemment rejetée en arrière ; son teint brun et mat s'harmonisait avec une barbe de la même nuance que les cheveux, ses yeux noirs, grands et bien fendus, mais contractés comme ses sourcils, indiquaient une nature emportée, mécontente ; la bouche avait une expression de volonté, de dureté même, qui disparaissait complètement lorsqu'il daignait sourire. Qui aurait reconnu dans ce'grave personnage le jeune étudiant en médecine Georges Dixonn?
Gomment ces deux natures si disparates pouvaientelles s'être liées d'amitié ? C'est bien simple ! Ge Français rieur et cet Anglais sérieux se complétaient ; chacun déversait sur l'autre l'excès de sa qualité, ou de son défaut. Tous deux avaient le cœur excellent ! Le Français portait le sien dans ca main, le gaspillait à droite, à gauche, le dépensait grandement comme sa fortune ; pour lui la vie n'était qu'un immense éclat de rire !
Georges cachait la sensibilité du sien sous une froideur apparente. Travailleur infatigable, chercheur obstiné, sa carrière de médecin lui avait fait soulever bien des voiles d'infamies, qui avaient défloré, terni sa confiance, et l'avaient rendu sceptique au point de vue de l'humanité. La femme, si séduisante pour
Maurice, était pour Georges un être incomplet, méchant, irritant, fantasque.
— Peux-tu calomnier ainsi la plus belle moitié du genre humain? lui disait Maurice avec feu, toi, un esprit supérieur ? Mais, malheureux, ta mère est femme, vois dans quelle jolie catégorie tu la places !
— Il n'y a pas de règle sans exception et ma mère en est une !
— Je te l'accorde ; mais en est-il d'autres?
— Alors, elles se cachent bien! Ce que j'ai vu et observé depuis que j'ai l'âge d'homme, m'a fait prendre la'femme, en pitié d'abord pour sa faiblesse, en mépris ensuite pour sa perversité.
— Oh ! que voilà de gros mots vides de sens ! Tu me fais l'effet d'un homme qui serait enfermé dans une prison, et qui ne voyant plus le soleil luire, serait convaincu qu'il n'éclaire plus la terre ! Tiens, veux-tu que je te dise ? tu seras puni par oii tu pèches, tu auras beau claquemurer ton cœur, un jour il t'échappera malgré toi, pour se donner à un de ces êtres malfaisants, comme tu les appelles, et tu souffriras mort et passion^ tu lutteras, tu seras vaincu. Avec mon air léger, je suis moins en danger que toi, je ne demande à la femme que ce qu'elle peut me donner, sa beauté, son esprit, son charme, je lui demande d'égayer ma vie, de remplir ma maison de fêtes, je lui demande d'être un joyeux compagnon, avec lequel j'atteindrai en chantant le terme de mon voyage terrestre. Je suis dans le vrai, tu es dans le faux !
— Je ne vois pas dans ton brillant programme,
que tu lui demandes d'être la mère de tes enfants?
— Mais, mon ami, cela tombe sous le sens, puisqu'elle sera ma femme !
— Mais encore, faut-il qu'elle soit capable de les élever.
— Ah çà, voyons, parce que ma compagne aura l'esprit enjoué, l'humeur agréable, il découle de là que les devoirs de la maternité seront pour elle lettre close ? Qu'elle ne saura pas veiller sur ses enfants jusqu'à l'âge 011 ils entreront au collège, si ce sont des garçons, au couvent si ce sont des lilles? C'est du parti pris, cela ! Alors, pour toi, la femme, telle que tu la comprends, est une espèce de quakeresse, guindée, pincée, à l'air rechigné, chassant la poussière, faisant la guerre aux domestiques, corrigeant les enfants, une espèce de gendarme en jupon, gardant le foyer, barrant la porte au plaisir, aux joies de la vie, enfin portant sur son front un écriteau où le mot « devoir » se lit en grosses lettres?
— Je t'arrête là, Maurice, car tu me donnes raison, tu prouves une fois de plus que la femme est une créature incomplète, puisqu'elle ne peut être, selon toi, que futile, ou mortellement ennuyeuse.
Tout en causant, ils étaient arrivés devant la grille ouverte, qu'ils franchirent, et pénétrèrent dans la maison. Madame Dixonn se trouvait dans le parloir, elle tendit la main à son fils sans perdre un pouce de sa dignité, salua Maurice d'un air compassé, et dit à Antoine de servir le déjeuner.
Le repas terminé, Maurice alla faire une promenade
qui devait se terminer par quelques visites. Georges rentra dans son cabinet de travail, il ouvrit la fenêtre qui donnait sur le jardin et s'y accouda. Il était là depuis un instant, lorsqu'il vit une jeune fille portant une brassée de fleurs, se diriger du côté de la portefenêtre du pavillon habité par son père, et y entrer. Arrivé de la veille, il ne savait rien encore des changements opérés dans la maison, sa seule préoccupation avait été pour son père, dont l'état général l'avait pleinement satisfait, tout en lui faisant reconnaître la nécessité de reculer encore l'opération jusqu'à la fin des grandes chaleurs qui pourraient amener une inflammation dangereuse.
— Tiens, quelle est cette personne? dit-il, en suivant la jeune fille du regard.
A ce moment madame Dixonn pénétra dans le cabinet :
— Nous avons beaucoup à causer, mon fils.
— Je vous écoute, ma mère, fit Georges en lui avançant un fauteuil et s'asseyant lui-même.
— Et d'abord, mon fils, parlons une dernière fois de cette malheureuse qui m'a si bien payée de mes peines et sollicitudes, ens'enfuyant avec des bohémiens ses pareils.
— Je vous ai écrit, ma mère, que je ne comprenais point que vous n'eussiez pas fait faire de recherches.
— A quoi cela aurait-il servi ? On ne retient pas une fille malgré elle. Je l'ai fait élever jusqu'à l'âge de dixneuf ans dans les principes les plus sévères, on lui avait trouvé une place très lucrative, qui la mettait
pour toujours au-dessus du besoin, et cela dans une famille respectable ! Au lieu de se rendre à son poste elle a fait cette fugue, tant il est vrai qu'on a beau chasser le naturel... Je n'ai rien à me reprocher, j'ai fait tout ce que ma conscience m'a dit de faire.
— Je n'en doute pas, ma mère !
— Je vous ai écrit les faits regrettables et inquiétants pour l'avenir qui l'ont fait exclure de la pension dans laquelle v-otrc père l'avait placée. Ne voulant la mettre dans une maison de correction qu'à la dernière extrémité, je m'adressai à M. Bood, un grand philanthrope, qui prenant en considération tous mes soucis, voulut bien l'admettre dans la maison pieuse qu'il dirige, un orphelinat où les enfants reçoivent une éducation proportionnée à leurs facultés. Elle n'entra point dans cette maison sous les auspices de la charité, je payai sa pension, son entretien. M. Bood me promit de la surveiller tout particulièrement, ce qu'il fit, le digne homme, et au moment où il croyait avoir assoupli et civilisé cette nature sauvage, elle échappa h sa surveillance comme à la mienne ; nous avions perdu notre temps et notre peine. Lorsque j'appris sa fuite, il y avait déjà huit jours qu'elle était partie, huit jours de cohabitation avec ces êtres sans foi ni loi, le mal était fait, il n'y avait plus qu'à se détourner et se voiler la face. Me conformant à vos prescriptions, je n'ai point mis votre père au courant de ces tristes détails. Lorsque sa lucidité d'esprit lui permit de m'interroger au sujet de cette fille, malgré l'horreur que m'inspire le mensonge, j'ai dû m'y résoudre. Il la croit encore en
d96 LA SERVANTE
pension, sous votre direction spéciale. A vous, mon
fils, de l'éclairer, si vous croyez pouvoir le faire sans
danger.
— Je n'en vois pas l'utilité, ma mère; mon père aimait beaucoup cette enfant?
— Sans que j'aie jamais pu me rendre compte du pourquoi, mon fils.
— Il serait donc cruel de lui enlever ses illusions ; attendons jusqu'au jour où il sera en pleine possession de ses facultés, et où il ne nous sera plus permis de lui cacher la vérité. Aucun des serviteurs de la maison n'est instruit des faits que vous me relatez ? Il n'y a pas d'indiscrétion à craindre de ce côté ?
— A ce propos, je vous ai appris le mariage de Sham et de Gudule, etleur départ? J'ai remplacé Gudulepar Lisbeth, la nièce d'Antoine. Le service de cette fille est assez correct, son caractère me paraît assez sérieux pour me donner des garanties, malgré sa jeunesse ; du reste, Antoine la veille de près. J'ai pris Davis, r aide-jardinier, en remplacement de Sham, et jusqu'à présent je ne me repens pas de ces nouveaux choix. Maintenant, pour répondre à votre question, Antoine seul a vu cette petite quand elle était tout enfant. Plusieurs fois^ depuis la maladie de votre père, il a voulu se permettre de m'en parler ; mes réponses brèves ont arrêté sa curiosité et coupé court à toute nouvelle question. Aucune indiscrétion à redouter de sa part, il ne sait absolument rien. Pour lui, comme pour votre père, elle est en pension.
— Tout est donc pour le mieux, ma mère.
— Autre chose, mon fils ! Vous deviez opérer votre père ce mois-ci, vous me garantissiez qu'il serait hors de tout danger au bout de huit ou neuf jours?
— C'est vrai, ma mère, et je vous le garantirais encore si la cataracte n'était venue malheureusement se joindre à tous ces maux ; il faut la laisser mûrir, fortifier l'état général du malade, apaiser ses nerfs afin qu'il supporte le dernier ébranlement qui me reste à leur faire subir.
^- A quelle époque pensez-vous pouvoir faire l'opération?
— Pas avant le mois d'octobre.
— Me fiant sur ce que vous m'aviez dit, mon fils, et pensant que votre père serait tout à fait guéri au mois de juillet, j'avais voulu fêter cette véritable résurrection, en appelant ici quelques vieux amis, que votre père aurait été heureux de revoir après ces neuf années d'angoisses et de tristesse. J'écrivis aux Grypfeld de venir passer avec nous un mois en famille pour se réjouir de notre joie. Ils acceptèrent avec empressement. Je vais donc leur écrire, à nouveau, pour les prier, vu les circonstances, de regarder mon invitation comme non avenue.
— Pourquoi cela, ma mère ? Laissez au contraire les choses suivre leur cours naturel ; je serai enchanté pour ma part de revoir M. Grypfeld, dont j'ai gardé un excellent souvenir ; de plus la distraction sera très bonne pour mon père, nous la lui servirons à petite dose, graduellement.
— Votre oncle Ruttvenn veut bien nous accorder
six semaines, j'ai pensé que cela vous serait agréable?'
— Plus que je ne peux vous l'exprimer, ma mère, vous savez quelle réelle sympathie je ressens pour lui.
— Seulement, mon fils, songez que cela va faire bien du remue-ménage dans cette maison, si calme d'ordinaire. Les Grypfeld sont trois : Monsieur, Madame et leur fille Arabelle, une charmante personne, parfaitement élevée, sur laquelle j'appelle votre attention ; outre sa beauté et ses qualités personnelles, sa dot s'élève à cinq cent mille francs, et comme elle est fille unique, que ses parents sont très riches, ce serait pour vous, si elle vous plaisait, une compagne que je serais heureux de vous voir prendre.
— Je ne songe pas à me marier, ma mère.
— Vous avez tort, mon fils ; vous avez trente ans, c'est l'âge voulu pour s'établir et prendre racine,
jamais plus belle occasion ne s'offrira à vous. Nous disons donc trois chez les Grypfeld, Jack, quatre, votre ami Maurice, cinq ; sans compter la famille Gokerett et quelques personnes de la ville, qui s'adjoindront à nous, car enfin, il faudra bien les distraire, nos hôtes ! Réfléchissez avant de nous embarquer làdedans, et dites-moi si à un moment donné, tout cela ne pourra pas devenir gênant .
— En aucune façon, ma mère ; puisque nous avons trois mois devant nous. A moins d'accidents que je ne prévois pas, et dans un tel cas vos hôtes sont trop bien élevés pour vous imposer leur présence.
— Je laisse donc les choses telles qu'elles sont?
— Absolument, ma mère !
— Maintenant, expliquez-moi donc, Georges, comment il se fait que vous, un homme sérieux, vous ayez pris pour ami un écervelé, une plume au vent, qui rit de tout, qui se moque de tout, comme ce Maurice ? J'ai beau faire, je ne puis m'habituer à ce que vous appelez son esprit parisien.
— Sous sa légèreté qui n'est qu'apparente, ma mère, Maurice cache, comme la plupart des Français, un cœur généreux, qui m'est absolument dévoué, dont je ne puis douter l'ayant vu à l'œuvre. De plus, vous savez tout ce que son oncle a fait pour moi? vous savez de quel puissant secours il m'a été dans mes études. Son nom m'a ouvert toutes les portes, je lui dois en partie ce que je sais. Il adore son neveu , il est heureux de notre attachement, il a tout fait pour le cimenter et le rendre durable, pensant que nous y gagnerions tous deux, que Maurice prendrait un peu de ce sérieux dont j'ai de trop, et qu'il me donnerait en échange ce brillant, cet entrain dont il déborde !
— Que le ciel vous préserve d'un pareil cadeau, mon fils !
— Ne craignez rien, ma mère î Hélas ! ma nature est trop entière pour pouvoir emprunter quelque chose à autrui ! J'aime Maurice, dont l'humeur enjouée me délasse ; il rit pour moi, je pense pour lui : voilà le secret de notre amitié. Il vient passer quelques mois en Angleterre pour se perfectionner dans la langue, je désire qu'il n'ait pas d'autre demeure que la nôtre.
— Bien, mon fils.
On frappa discrètement à la porte, et la bonne figure d'Antoine se montra.
— Pardon, madame... monsieur Georges, monmaître est réveillé, et vous demande.
— J'y cours ; mais auparavant, laissez-moi vous remercier de votre dévouement pour mon père, Antoine ; vos soins ont avancé sa guérison !
— Je n'ai fait que mon devoir, monsieur. Georges prit sa grosse main qu'il serra affectueusement dans les siennes, et sortit avec sa mère.
Le soir, au dîner, Maurice demanda :
— Quelle est donc, madame, cette ravissante jeune fille que j'ai vue dans le jardin?
— Une jeune fille, monsieur? Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Je n'ai reçu personne aujourd'hui.
— Je vous assure, madame, que lorsque je suis rentré, une personne extrêmement jolie traversait votre jardin.
— Moi aussi, reprit Georges, de ma fenêtre j'ai vu la personne dont parle Maurice entrer chez mon père, avec une brassée de fleurs.
— Ah ! c'est Lisbeth ! la servante, fît madame' Dixonn avec un mouvement de tête dédaigneux.
— Je vous certifie, madame, que la personne que j'ai vue n'avait rien d'une servante ; je l'ai, sans la connaître, saluée profondément, et elle s'est 'inclinée delà meilleure façon du monde, comme une personne habituée à cette politesse.
— Nous allons en avoir le cœur net. Antoine, est-ce qu'il est venu quelqu'un d'étranger, aujourd'hui?
— Non, madame, répondit Myckes, qui depuis le commencement de cette conversation, frottait la même assiette qui était pourtant d'une blancheur immaculée.
— Alors quelle est donc la personne dont parlent ces messieurs ?
— C'est ma nièce Lisbeth, madame.
— Eh bien, Antoine, je vous fais mon compliment ! s'écria Maurice ; vous pouvez vous vanter d'avoir pour parente la plus jolie fille que j'aie jamais vue ! Vraiment, madame, cette adorable créature est votre servante ? Mais savez-vous bien que c'est très dangereux, et que jamais une mère française ne voudrait admettre dans le voisinage de son fils...
— Dans nos familles anglaises, monsieur, reprit madame Dixonn avec hauteur, nous ne savons pas si nos serviteurs sont laids ou beaux, nous ne regardons que leur qualité !
— Attrape ça, mon petit Français, pensa Antoine en allant chercher le café.
Lorsqu'il rentra, la conversation avait pris un autre cours ; quelques personnes vinrent passer la soirée, il ne fut plus question de Lisbeth.
Avant de rentrer chez lui, Georges voulut revoir son père. Le vieillard dormait paisiblement. Près de lui, assise sur une chaise basse, Lisbeth, se croyant seule avait enlevé le bonnet qui cachait sa luxuriante chevelure noire, la chaleur étant excessive, et, succora-
bant à la fatigue, elle avait posé sa tête charmante sur le bord du lit, et s'était laissée aller au sommeil. Rien n'était plus frappant que le contraste de ces deux physionomies au repos. La belle tête du Pasteur, calme et douce, encadrée par ses cheveux blancs, et le front si pur, les lignes si correctes du visage de la jeune fille, donnaient l'image exacte de l'hiver et du printemps. M. Dixonn fit un mouvement, Lisbeth se réveilla aussitôt, et voyant Georges, qu'elle reconnut à sa ressemblance avec sa mère, se leva toute confuse et toute rougissante.
— Je vous demande pardon, monsieur!
— Ce n'est pas vous qui passez la nuit près de mon père ?
— Non, monsieur, c'est Antoine ; il couche dans le cabinet de toilette, et va venir dans un instant.
Georges s'assit et ne dit plus rien.
La jeune fille, toute gênée, abaissa ses regards sur le tapis. Elle sentait instinctivement les yeux sévères de Georges fixés sur elle, et en ressentait un malaise indicible. Ce futun'grand soulagement lorsque Antoine vint la relever de sa faction. Elle se glissa sans bruit hors du pavillon et rentra dans sa chambre, s'en voulant beaucoup de s'être laissée surprendre de lasorte.
— Quelle physionomie sévère il a, M. Georges ! je ne me le représentais pas ainsi, se disait-elle en s'endormant.
Aussitôt que le jour parut, elle se leva, afin de surveiller et distribuer l'ouvrage aux deux nouvelles servantes. Ce soin pris, elle alla couper des fleurs pour
garnir les vases du salon. Elle en était au second bouquet, lorsque Maurice, vêtu d'un galant costume du matin, le cigare aux lèvres, arriva dans le jardin ; il salua la jeune fîUe, la complimenta sur le goût qui présidait à l'arrangement de ses bouquets, sur l'harmonie parfaite qui régnait dans la variation" des couleurs. Diane, ou plutôt Lisbeth, s'inclina, et se hâta de rentrer.
— Elle est ravissante cette petite ; d'honneur, c'est un crime d'en avoir fait une servante ! Quel succès elle aurait à Paris ! se disait Maurice en arpentant les allées du jardin; quelle pureté de lignes, quels contours délicieux, quelle taille élégante, quel teint, quelles dents, quels yeux ! J'en suis fou.
Au détour de l'allée, il se trouva face à face avec Georges.
— Gomment, déjà levé, Maurice, toi si paresseux d'ordinaire?
— Oui, je me sentais la tête un peu lourde, j'ai pensé que le grand air me remettrait, et je suis venu me promener par ici.
— Maintenant, te sens-tu mieux ? Veux-tu rentrer avec moi ?
Maurice aurait préféré rester au jardin, dans l'espoir de revoir Lisbeth ; mais il fit bon cœur contre mauvaise fortune, et suivit Georges dans le cabinet de travail.
— Tiens, voilà les journaux français, tu vas les lire : moi, pendant ce temps, je te demanderai la permission de faire mon courrier que j'ai négligé hier.
Maurice poussa un fauteuil tout contre la fenêtre et s'y installa ; il prit un journal. Mais il faut croire que les faits relatés n'étaientpas très attachants, car lejeune homme paraissait beaucoup plus intéressé par le jardin qu'il ne quittait pas des yeux, que par son journal qui n'était qu'une simple contenance.
Tout en écrivant, Georges observait Maurice du coin de l'œil. Lorsqu'il eut fini, il s'approcha et regarda à son tour ce qui absorbait ainsi son ami, au point de l'empêcher de lire son premier Paris. Lisbeth était assise sur un banc, Davis lui apportait des fruits qu'il venait de cueillir, et elle les arrangeait sur des assiettes à pied.
Georges ne put retenir un mouvement d'impatience.
— Est-ce que tu prends racine dans ce fauteuil ? Allons , viens faire une promenade , cela vaudra mieux !
— Mieux que quoi ? repartit Maurice d'un air étonné.
— Mieux que de regarder le jardin ; tu dois le savoir par cœur depuis le temps que tu l'admires ?
— Je ne m'en lasserai jamais, ony voitde sijolies... fleurs !... dit le jeune homme en riant.
— Prends garde, Maurice, ne te laisse pas tenter ; il ne serait pas du goût de ma mère de t'en voir cueillir!
Et Georges, lui prenant le bras, l'entraîna au dehors. Ils ne rentrèrent que pour le déjeuner. Ce jour-là, comme le précédent, Maurice alla faire des visites.
Georges passa toute l'après-midi chez son père.
LA SERVANTE 20o
Lorsqu'il arriva, Lisbeth était occupée à faire la lecture, elle ferma bien vite le livre et voulut s'éloigner. Mais M. Dixonn s'y opposa :
— Restez, mon enfant, je puis avoir besoin de quelque chose.
La jeune fille se retira discrètement dans le fond de la pièce, tira de sa poche une broderie et se mit à travailler sans lever les yeux de dessus son ouvrage.
— Gomment vous trouvez-vous aujourd'hui, mon père?
— Très bien, mon fils, et si mes yeux pouvaient te voir, je me croirais absolument guéri. Tu peux te vanter, mon Georges, de m'avoir ramené de loin ; mais aussi, avoue que j'ai été un malade bien docile et bien courageux.
— Vous avez été en cela ce que vous êtes en toutes choses, la perfection, mon père I
— Non ! non ! mon fils ! je n'ai été que résigné et patient. Mais quelqu'un qui a été admirable, c'est mon bon Antoine ; il n'a épargné ni ses pas ni ses veilles ; je me tourmentais quelquefois, car il n'est plus jeune, nous sommes du même âge.
— Il est si vigoureusement constitué, mon père, que j'ai l'espoir qu'il ne se ressentira pas de ses fatigues.
— Tant mieux! tant mieux! mon fils. Du reste, depuis un mois, cette chère enfant le relaie. Lisbeth est pleine d'attentions, de soins; elle devine ce qui peut m'être agréable. Je puis causer avec elle, son intelligence est très développée, elle me fait des lectures
des plus intéressantes, et sa voix est si douce qu'elle
a le don de calmer mes nerfs parfois encore si agités...
— Vous êtes là, Lisbeth?
— Oui, monsieur.
— Donnez-moi ma canne, que je montre à mon fils comme mes jambes sont fortes, et comme je me tiens bien dessus. Ton bras, Georges. Vois si j'ai fait des progrès depuis ton dernier voyage ?
— Oh ! que je suis heureux de vous voir ainsi, mon père !
— Tu es content, mon Georges ?
— Plus que je ne peux vous le dire !
— Eh bien, alors, contente-moi à mon tour, en me donnant des nouvelles de ma chère petite Diane !
La canne, que Lisbeth apportait à M. Dixonn, s'échappa de sa main ; elle se baissa bien vite pour la ramasser et pour cacher sa pâleur.
— Eh ! cette canne, Lisbeth ?
— La voilà, monsieur...
— Merci, mon enfant.
Il prit avec la canne la main de la jeune fille :
— Pourquoi tremblez- vous, Lisbeth?
— Mais non, monsieur ! . . .
— Mais si !.. . Est-ce parce que vous avez laissé tomber ma canne ?
— Oui, monsieur !
— Est-ce qu'elle est cassée?
— Non, monsieur !...
— Alors, il n'y a pas de mal !... Mais tu ne réponds pas à ma demande, Georges?
— Mon père, je trouve que vous parlez et vous vous agitez trop !
— Je vais me taire; mais parle, toi, et dis-moi ce que je désire savoir, me voilà tout oreilles. Allons, qu'est-ce qui vient là?
— C'est Antoine, fît Georges heureux de son arrivée pensant qu'elle allait détourner la conversation.
Mais M. Dixonn, avec la ténacité des vieillards et des malades, revint à son sujet:
— Antoine ne sera pas fâché non plus d'avoir de ses nouvelles, il l'a vue tout enfant, ma petite Diane; n'est-ce pas qu'elle était mignonne ?
Antoine rougit jusqu'aux oreilles, Lisbeth, toute pâle, tirait son aiguille avec une vivacité extraordinaire, tenait son ouvrage très près de sa figure, pour cacher deux grosses larmes, qui se balançaient au bout de ses longs cils, et qu'elle n'osait pas essuyer.
Georges, les yeuxbaissés, le front assombri parunpli profond qui était chez lui un signe de mécontentement, et qui enlevait à sa tête si intelligente le charme et la jeunesse, passait sa main nerveuse et blanche sur sa barbe noire à reflets roux, comme s'il cherchait à en extraire la réponse qui lui coûtait tant à faire , tandis qu'Antoine époussetait unbouquetde fleurs naturelles, qui protestait de toute la vigueur de ses tiges contre cette barbarie.
— Elle va très bien, articula Georges d'une voix brève et sans lever les yeux.
— Elle est toujours chez cette bonne madame Stemply? Il me semble qu'elle est en âge de quitter la
pension, elle est dans ses dix-neuf ans. Son éducation doit être bien complète ? Je t'en remercie, mon Georges. Et le vieillard tendit sa main à son fils, quilui donna la sienne à regret, tant cet entretien lui était pénible !
— Ton âme est trop grande et trop généreuse pour que l'affection que j'ai pour cette enfant te porte ombrage, reprit M. Dixonn, et ta noble conduite vis-àvis d'elle me le prouve chaque jour. Tu m'as dit, et ta mère m'a assuré, qu'elle s'était associée à toi pour cette bonne œuvre ? Soyez bénis tous deux !
Georges se leva :
— Vous vous émotionnez, mon père, je me retire !
— Reste! reste, mon fils ! ne crains rien, songe qu'il y a presque neuf ans que je suis muet ; puisque tu m'as rendu la parole, permets-moi de m'en
■ servir pour te dire ce que j'ai dans l'âme ; laisse-la déborder sans crainte, car elle est pleine de joie et de sérénité. Je veux t'expliquer bien des choses que je n'ai pas pu te dire. Si tu savais quel supplice c'était pour moi, de penser toujours, sans pouvoir rien exprimer; aussi, je me dédommage aujourd'hui! Écoute, mon enfant, tu avais deux ans à peine, lorsque tu fus pris de convulsions. Oh ! l'horrible mal ! On désespérait de toi, ta mère était allée à l'église, demander au Seigneur de te garder à sa tendresse, j'étais assis près du lit sur lequel tu tordais tes pauvres petits membres contractés. Le bon Gokerett, qui ne t'avait pas quitté de la nuit, avait tenté, pour te sauver, tout ce que son expérience, sa science lui avaient suggéré ; mais rien n'avait fait, il fallait s'en remettre au Seigneur du soin
de te conserver ou de te perdre ; rien ne peut te peindre mon angoisse I Je me sentais devenir fou ! Dans un élan de désespoir, je tendis mes mains suppliantes vers Dieu, et lui promis, s'il te laissait vivre, d'élever le premier orphelin que je rencontrerais. Ace moment, l'horloge de la ville sonna midi de sa voix lente et grave, tu fus pris d'une convulsion plus terrible que les autres, il me semblait que ta pauvre petite âme allait s'envoler avec la dernière vibration de l'heure ! Tout à coup, un changement se produisit en toi, ton pauvre corps toutconvulsé se détendit; tes petites mains qui se tordaient retombèrent sur le drap, et ta tête reposa immobile sur l'oreiller. Gokerett se pencha vivement sur toi, il resta quelques minutes ainsi; enfin il se releva et me dit à voix basse que tu étais sauvé.
Je me courbai vers toi et je sentis sur ma joue ta respiration calme et douce ; tu reposais paisiblement sur ce petit lit, que je considérais depuis la veille comme ta couche funèbre ! Quels remerciements j'adressais à Dieu ! Gomme je lui renouvelai ma promesse ! Comprends-tu, mon Georges, pourquoi, lorsqu'il m'a envoyé la petite Diane, je l'ai prise, adoptée, aimée? G'était ta rançon, mon fils! Gomprcnds-tu pourquoi je te l'ai confiée, lorsque la maladie m'a cloué h mon tour sur ce lit de souffrances ? Pourquoi je suis si heureux à la pensée de la revoir?, et pourquoi je vous réunis dans mon cœur ? Et de grosses larmes coulaient sur les joues du vieillard.
Georges se leva profondément ému, baisa ses cheveux blancs, en lui disant:
— Assez î assez ! mon père !...
Et il sortit précipitamment du pavillon, pendant que Diane se laissait glisser de sa chaise sur ses genoux, et tendait ses bras vers le pasteur, dont la bonté lui semblait plus qu'humaine.
Antoine craignant que son émotion, arrivée au paroxysme, ne lui fît commettre une imprudence, toussa vigoureusement, et prenant une voix rude :
— Eh bien I c'est du job, monsieur ! Non content de nous émouvoir, voilà que vous pleurez? Mais c'est de la folie I Que va dire M. Gokerett, lorsqu'on lui apprendra cette belle équipée ? Et votre cristallin , monsieur ! vous n'y songez donc pas ? Gomment voulez-vous qu'on puisse l'extraire si vous vous amusez à le noyer? Lisbeth, au lieu de bayer aux corneilles, passez-moi le collyre, que je lave et soigne ses yeux qui sont tout rougis et gonflés. Ah ! monsieur, vraiment vous n'êtes pas raisonnable ! Eh bien, m'entendez-vous, Lisbeth?...
— Antoine, je ne veux pas que tu parles durement à cette enfant', reprit AI. Dixonn.
— Eh bien, alors, qu'elle fasse ce qu'on lui demande, et rien de plus ! Là, c'est bien. Maintenant, retournez à vos occupations, moi je vais rester près de monsieur. Et je vous préviens que vous aurez beau me parler, je ne répondrai pas plus qu'un mur. Ne fermez pas la porte, Lisbeth, en vous en allant ; voilà justement M. Gokerett. Vous arrivez bien, docteur ! Regardez les yeux de votre malade, dans quel état il les a mis ! Il pleure et nous fait pleurer, en nous racontant des
histoires de trente ans ! Dites-lui donc que cela lui fait beaucoup de mal ! il ne m'écoute plus, il devient terrible !...
— Allons ! allons ! calmez-vous, Antoine, fit le vieux Cokerett en s'installant dans un fauteuil, en face de son ami ; il ne le fera plus ! Pardonnons pour cette fois, mais soyons impitoyables s'il y a récidive ! Voyez-vous, mon cher Thomas, il faut encore que vous viviez quelques mois dans votre coquille !
— Ah bien oui, sa coquille ! il en sort à tout moment ! On ne peut plus le tenir, il parle comme une pie ! reprit Antoine .
— Je ne lui défends pas de parler, fît le docteur.
— Ah ! tu vois bien, mauvais serviteur, que tu me tyrannises, dit en riant M. Dixonn; mais comme c'est par affection, je ne t'en veux pas ! Et puisque j'ai la permission de parler, écoute que je te dise une chose : lorsque tu m'adresses la parole, pourquoi te crois-tu obligé de me parler plus fort qu'aux autres?
'-i^Je suis aveugle, mais je ne suis pas sourd. J'ai l'oreille très fine, retiens cela pour ta gouverne, mons Antoine !
— Vous voyez, monsieur Cokerett, l'usage qu'il fait de sa. langue, il se moque de moi ! Où allons-nous, grand Dieu !
— Vers la guérison, mon ami I
— A la condition que vous ne ferez pas d'imprudence, que vous ne vous émotionnerez pas ! Si vous croyez que M. Georges est parti content, vous vous trompez !
— Le cher enfant ! je suis si heureux quand il est près de moi, il me semble que je le vois. Savez-vous, Gokerett, que je pourrais, si je voulais, vous faire son portrait ?
— La belle malice ! s'écria Antoine ; depuis qu'il est ici, je ne suis occupé qu'à dire à Monsieur, il est comme ceci, il est comme cela. J'en suis arrivé à savoir le compte exact de ses cheveux et des poils de sa barbe !
— Antoine ! pourquoi me rappelles-tu avec tant de ténacité que je suis aveugle, quand moi je cherche à l'oublier, fit M. Dixonn avec une nuance de tristesse.
— C'est pour qu'à l'avenir vous vous ménagiez, reprit Antoine d'un ton radouci, afin qu'on puisse vous rendre la vue, cher bon maître.
— Et cette cure merveilleuse s'accomplira d'ici trois mois ; aussi, courage, mon ami, le plus gros est fait maintenant, dit le bon Gokerett en savourant une prise.
Cette assurance rendit à M. Dixonn toute sa bonne humeur. Il demanda à Antoine du bouillon, que celuici s'empressa d'aller chercher.
— C'est vrai, n'est-ce pas, Gokerett, continua le révérend, que dans notre organisation, lorsque l'une de nos facultés semble s'éteindre, elle ne fait que se déverser sur les autres ?
— Souvent ! reprit le docteur. Mais je vous laisse sous la garde d'Antoine, qui vous apporte votre bouillon. Soyez prudent, parlez tant que vous voudrez,
mais pas d'émotions vives, que le sang ne vous afflue ni au cœur, ni à la tête, c'est très important ! A demain, à demain!
Et le bon docteur s'éloigna, très satisfait de son malade.
— Voilà votre bouillon, monsieur.
— Merci. Où est donc Lisbeth?
— A son ouvrage, monsieur.
— J'aime beaucoup sa compagnie, Antoine !
— Je m'en aperçois bien, vous la préférez à la mienne !
— Dame ! tu me grondes toujours !
— Tandis qu'elle vous passe toutes vos fantaisies? Et dire pourtant que vous n'avez jamais voulu que la pauvre Gudule, qui était dans la maison depuis vingt ans, me relayât un peu, et que Lisbeth...
— Ne mets pas en parallèle Lisbeth et Gudule, il n'y a aucun rapport entre elles.
— Pourquoi ça, monsieur, puisqu'elle remplit la place de Gudule?
— Voilà une chose que j'ai bien peine à croire, fit M. Dixonn, en buvant son bouillon à petites gorgées...
— Vous ne croyez pas que ma nièce?....
— Es-tu bien sûr qu'elle soit ta nièce ?...
— Ah ! c'est trop fort !...
— Oui, oui, reprit en riant M. Dixonn, tu voudrais me faire taire ; mais j'ai la permission de parler ! Gomment peut-elle être ta nièce, puisque tu
n'as jamais eu de frère, et que Mery ne s'est pas
mariée?...
— A ce compte-là, c'est vrai! s'écria Antoine, mais c'est madame qui a voulu qu'elle soit ma nièce, c'est plus correct a-t-elle dit.
— Ah ! c'est madame qui a voulu ?... dit le pasteur.
— Oui. monsieur ; mais dans le fait, Lisbeth n'est qu'une petite cousine ; c'est la fille de Job Myckes... Monsieur ne se souvient pas de lui?...
— Si 1 si ! parfaitement, au contraire ; il était soldat!
— Oui, monsieur !
— Un brave garçon ?
— Oui, monsieur !
— Et Lisbeth est sa fille ?
— Oui, monsieur !
— Elle a vingt et un ans, m'as-tu dit?
— Oui, monsieur!
Le révérend se mit à compter sur ses doigts.
— Alors il a eu cette enfant-là.... ?
— Oui, monsieur !
— • Trois ans après sa mort?
— Oui, monsieur ! Ah ! qu^est-ce que vous me faites dire là ?
— Mais la vérité, mon bon Antoine; compte comme jeviens de le faire, et tu trouveras qu'ily ajuste vingtquatre ans que Job est mort !
— Oh ! tenez, monsieur ! je renonce à causer avec vous, il n'y a plus moyen. Du reste, voilà madame qui vient vous faire visite, en compagnie de M. Maurice, le Parisien, l'ami de votre fils. Avec celui-là vous
LA SERVANTE 21 o
pourrez exercer votre verve, il a la langue aussi bien pendue que vous.
Antoine prépara des sièges pour les visiteurs, et sortit en grommelant.
« Chère mère,
» Venez-moi donc en aide, vous qui êtes une femme )) de tête, car la mienne déménage. Il y a en elle tant » d'idées contradictoires que ça forme un chaos qui » me donne le vertige !
» Je manque absolument d'idées dans un moment » où il m'en faudrait de toutes sortes. Quelle impasse ! » J'ai des monceaux de choses à vous dire, je ne sais » par où commencer I Si, au fait, je commence par » vous donner des nouvelles de M. Dixonn, il va de » mieux en mieux, il a retrouvé toute sa gaieté, tout » son entrain, il est charmant ! Ce qui ne l'empêche » pas de me causer des souleurs à toute minute. Je » vous dirai pourquoi tout à l'heure. Continuons par » rang d'âge : madame Germaine va très bien aussi, » elle engraisse ; pa^ de visage ! Non ! sa figure est » toujours pointue, pointue et si aigre ! que rien qu'à » la voir on en a des crampes d'estomac. Quant à
» notrejcune maître, M. Georges, il n'a pas l'air com- » mode non plus; cependant, je ne le crois pas mau- » vais, il a un bon sourire ; seulement il ne rit jamais ! » Oh ! pour un homme sérieux, c'en est un ! et savant, » à ce que dit M. Gokerett ! profond comme un puits.
» Vient ensuite M. Maurice^, un ami de M. Georges, » un Parisien, gentil, mignon et gai ! un vrai pinson ! » Il m'amuse, je l'adore et pourtant je voudrais par- » fois lui tordre le cou ! Tout à l'heure je vous dirai » pourquoi.
» Reste à vous parler de notre petite Lisbeth; quelle » adorable enfant !
» Croyez-vous, maman, qu'elle n'a pas encore reçu » le moindre petit grondin de madame, depuis deux » mois qu'elle est à la maison? que tout ici marche » comme sur des roulettes, et que je serais le plus » satisfait des hommes si je n'en étais le plus tour- » mente.
» Oh ! par moment, il me passe des frissons dans le » dos, je sens mes cheveux blanchir. Non, ils ne le peu- » vent plus, puisque c'est fait; mais se dresser sur ma » tête quand je me vois pataugeant au milieu de mes )) mensonges. Croyez-vous que celui dont je devais le )) moins me m éfier^, puisqu'il est aveugle! croyez-vous » que M. Dixonn ne veut pas admettre que Lisbeth » soit ma nièce ? que tant que le jour dure, il me tend » des pièges dans lesquels je tombe ! qu'il me tire )) les vers du nez, et qu'il m'embarrasse à tel point, que » je n'ai d'autre ressource que de me sauver ; mais le » lendemain, c'est à recommencer, il est malin comme
» un singe, fin comme l'ambre ; j'ai eu beau lui dire » pour le dépister, que Lisbeth était rousse et louche, » il n'en a rien cru ; on dirait qu'il devine sa petite » Diane, ce qui n'est pas trop mal vu pour un aveugle. » Ce n'est pas tout : le Parisien dont je vous ai » parlé, trouve notre Lisbeth à son goût: il s'y connaît, » le compère. J'ai beau me lever matinale petit gueux » se lève encore avant moi pour se trouver au jardin » lorsque Lisbeth vient faire ses bouquets, et faut » voir comme il est soigné, pimpant ; il doit passer la » nuit à faire sa toilette; ce n'est pas possible autre- » ment. Il regarde Lisbeth avec des yeux brillants qui » la rendent toute rouge, la chère petite. J'espère que )) c'est de gêne et non de plaisir, car ce serait bien » malheureux si ce joli freluquet allait lui plaire, ce » n'est pas un mari pour elle, la pauvre enfant; mais » le cœur ne raisonne pas toujours, et bien malin ce- » lui qui pourrait dire ce qui se passe dans l'esprit » d'une jeune fille, qui se sent admirée, pour la pre- » mière fois, par un beau garçon, car il est charmant, >•■ le coquin! Je le guette^ comme vous pouvez le croire, V je l'empêche de parler, je suis toujours là ; mais il » a des yeux si indiscrets ! Oh ! ces Français ! ils n'ont » pas besoin de la parole pour se faire comprendre ! » Depuis huit jours, il me semble que Lisbeth est » toute songeuse ; fasse le ciel que je me trompe î Par » contre, si M. Maurice regarde trop cette chère en- » fant, M. Georges, lui, ne la regarde pas assez. On » dirait même qu'il a de l'antipathie pour elle ; il » suffit qu'elle arrive d'un côté pour qu'il file de Tau-
» tre ; il a même l'air d'en vouloir à son ami, dont le » manège ne doit pas lui échapper. Après cela, je me n trompe peut-être, les savants ne voient rien en de- .» hors de leur science, dit-on ! Mais toujours est-il » que lorsque par hasard il est obligé d'adresser la » parole à Lisbeth, pour lui donner un ordre, c'est sur » un ton si froid, si dur, que la pauvre petite en » tremble et en devient pâle. S'il ne peut pas la souf- )) frir la croyant ma nièce, que sera-ce donc lorsqu'il » apprendra qui elle est? C'est effrayant! d'autant plus » qu'il doit bien avoir, dans le fond de l'âme, quelques » petits remords lorsque son père lui parle de Diane » avec tant de tendresse, et lorsqu'il le remercie de tou- » tes les bonnes choses qu'il n'a pas faites. Il faut voir » comme sa figure prend une expression gênée, ça le » met à la torture, il ne pardonnera jamais cela à cette » pauvre enfant. Donc, elle n'avait autrefois qu'une » personne malveillante, madame ; maintenant elle » peut, j'en jurerais, en compter une autre dans » M. Georges ; voyez à quel point cela se complique. » Sans parler des soucis d'intérieur que je vois poindre » à l'horizon.
» M. Dixonn voudrait que Lisbeth fût constamment » près de lui. Madame, qui sans le laisser voir, la » trouve très capable, se décharge sur elle tout dou- » cément du soin de la maison, et la veut toujours là. » M. Maurice, lui, ne désire qu'une chose, la voir seule » au jardin. Quant à M. Georges, il ne la veut voir » nulle part. Gomment contenter tout ce monde? Pour » moi, j'en perds l'esprit ! Convenez qu'il y a bien de
» quoi ! La bombe éclatera un de ces matins, je le sens. » Comment me garantir de ses éclats, comment en V préserver notre pauvre Lisbeth ? Non, elle n'est pas )) née sous une heureuse étoile ! N'est-ce pas une fata- » lité que M. Georges l'ait prise en grippe? Et pour- )) quoi, je vous le demande?
» Je vous conte tous mes soucis, toutes mes appré- » hensions, et cela longuement, ma mère, car je vais » être longtemps sans pouvoir vous écrire ; nous allons » avoir du monde ici. Je prépare l'appartement du » second pour une famille de province qui vient passer » un mois, six semaines chez nous. Il y a encore quel- » que anguille sous roche de ce côté : madame n'est » pas femme à recevoir du monde, à se déranger, » sans y avoir un intérêt. J'ai dû enlever tous les ri- » deaux rouges d'une des chambres, pour les rempla- » cer par des blancs ; le lit a l'air d'un flocon de neige; » madame a mis elle-même des potiches de fleurs » dans tous les coins. Quel est donc le bel oiseau pour )) lequel on prépare une si jolie cage ? On attend aussi » le commandant Ruttvenn ; mais pour lui, vous savez, » madame ne fait pas de frais, il sera toujours content, » cette crème d'homme !
» J'étais donc en train de clouer mes rideaux, quand » tout à coup la porte s'ouvre, et je vois entrer qui? )) M. Georges! Je m'arrête. Que voulez-vous, maman, » il me fige, cet homme-là ; non pas qu'il soit dés- » agréable avec moi, au contraire, souvent lorsqu'il me » rencontre, il me tend la main. D'un autre, je trou- )) verais cela tout naturel, car enfin, je l'ai fait sauter
» sur mes genoux lorsqu'il était petit, mais il a l'air si » hautain si froid!... Autant je suis à l'aise avec son di- » gne père, autant je me sens gêné aveclui. Etpuis, lavé- )) rite, c'est que je lui en veux de ne pas aimer ma petite » Lisbeth, de me rendre ma tâche plus difficile encore; » si je l'avais comme allié, ça irait tout seul I II vous » a une bouche, qui lorsqu'elle a dit: je veux, l'a bien » dit je vous en réponds ; il ne viendrait pas même à » l'esprit de discuter, tant on sent que c'est inutile. » Voilà la différence que j'établis entre sa mère et lui : » madame a de l'entêtement, il a de la volonté. Mais » à quoi bon cette qualité, s'il s'en sert pour repousser » ma petite Diane?
» — Qu'est-ce que vous faites donc, Antoine ? me » dit-il.
» Faut que vous sachiez qu'il a toujours l'air de » tomber de la lune !
» — Eh bien , il prépare l'appartement de nos hôtes, » répondit madame, qui venait d'entrer apportant en- » core une potiche.
» — Est-ce que vous avez eu une réponse do » M. Bood, ma mère?
» — Non, mon fils, pas encore !
» Et madame Germaine s'éloigna , suivie de » M. Georges, pendant que moi, je restai médusé sur » le haut de mon échelle. Bonté divine ! serait-ce lui » qu'on attend, par hasard? Il ne manquerait plus » que cela ! Et l'on dit que Dieu aide à faire le bien ! » J'ai voulu faire une bonne action moi, et pourtant » il semble prendre à tâche de tout embrouiller !
» M. Bood ! comprenez-vous, maman, si cet homme » vient ici, la première chose qu'il fait c'est de recon- » naître Diane et tout est perdu. Il ne faut pas qu'il la » voie ; oii vais-je la fourrer, Seigneur? Mais j'y songe ! » redemandez-labien vite, maman, et je vous l'expédie » aussitôt votre lettre reçue, malgré tout ce que l'on » pourra dire. Voilà la seule idée qui me pousse ! S'il » vous en vient une mieilleure, envoyez-la moi courrier » par courrier, vous obligerez bien votre pauvre » Antoine, qui vous embrasse avec autant d'afFection » que de respect, sans oublier Mery.
» A. MYCKES. »
Le lendemain du jour où Antoine écrivait cette lettre à sa mère, Lisbeth était au jardin préparant une corbeille pour la table ; il y avait quelques personnes h déjeuner. Il va sans dire que Maurice était là, il donnait son avis, et trouvait toujours que la corbeille manquait de verdure; c'était un moyen comme un autre d'envoyer Davis (qui était de planton, Antoine n'ayant pu venir) en chercher ; mais Davis avait des jambes si longues! il n'était pas plus tôt parti qu'il '; était revenu, et la corbeille était presque achevée, que Maurice n'avait pas encore pu placer un mot de tout ce qu'il avait à dire! Il se dépitait intérieurement et envoyait ce rustre de Davis à tous les diables !
Lisbeth, plus jolie et plus fraîche que les fleurs qu'elle arrangeait si coquettement, ne levait pas les yeux de dessus son ouvrage, et ne semblait pas s'a-
percevoir que le jeune homme se rapprochait toujours. Si tous deux n'avaient pas été si absorbés, s'ils avaient levé la tête et dirigé leurs regards du côté de la fenêtre du cabinet de travail de Georges, ils auraient vu une main blanche et nerveuse, qui soulevait le coin du rideau, et une figure contractée, suivant tous les mouvements de Maurice, avec un mécontentement très accentué. Aussitôt que Davis reparaissait, le rideau retombait, et Georges arpentait son cabinet ; mais il revenait toujours h la fenêtre, et chaque fois, le pli de son front se creusait davantage ! Il était en proie à une sourde colère.
Il faut croire que les objets, ou les gens, qui excitaient en lui ce sentiment, avaient quitté le jardin, car il vint s'asseoir sur son fauteuil de cuir, et appuyant son front brûlant sur sa main, il murmura :
— Est-ce que je deviens fou?
Il resta longtemps ainsi. On frappa à la porte, il ne l'entendit pas ; elle tourna doucement sur ses gonds, et Lisbeth entra, portant les lettres et les journaux. Georges releva brusquement la tête.
— Qu'est-ce que vous voulez ? lui dit-il durement.
— Monsieur, j'apporte
— Pourquoi est-ce vous, et non pas Antoine?
— Pardon!... balbutia Lisbeth; c'est qu'il est occupé près de M. Dixonn.
— Dispensez-vous une autre fois de faire son service, je n'aime pas les changements de figure, vous m'entendez?
— Oui, monsieur!...
Et elle se retira toute confuse toute tremblante ; elle touchait déjà le bouton de la porte.
— Lisbeth ! s'écria Georges.
Elle se retourna. La voix qui l'appelait n'avait plus l'accent de la colère, mais bien celui de la douleur.
— Je vous ai fait de la peine, je vous en demande pardon... C'est que je souffre...
Et la voix de Georges était si douce, si pénétrante, que la jeune fille revint près de lui.
— Avez-vous besoin de quelque chose ? puis-je vous être utile ? Disposez de moi, monsieur, je vous en prie, je ferai de mon mieux pour vous satisfaire !
— Merci! merci! allez !... fît Georges en détournant la tête et reprenant son immobihté.
La jeune fille sortit lentement. La porte n'était pas plus tôt refermée sur elle, que Georges y courut pour entendre encore le bruit de ses pas. PuiS;, comme s'il avait honte de cette action, il revint s'asseoir à son bureau en cachant sa tête dans ses mains.
Madame Dixonn arriva bientôt, portant une lettre ouverte :
— Mon fils, voilà l'explication du silence de M. Bood; il est très malade, ce digne homme ! il ne peut donc s'occuper des recherches que vous lui demandiez de faire .
— Et donne-t-il le signalement de cette jeune fille , afin que je les fasse moi-même? car je vous le dis, ma mère, il faut absolument la retrouver.
— Voyons, Georges, vous ne parlez pas sérieusement ? Vous ne supposez pas que je veuille recevoir
chez moi une fille qui vagabonde depuis six mois ?
— Ma mère, je n'ai pas rempli le mandat que mon père m'a confié, j'en ai un très grand remords, et je ferai tout au monde pour réparer le mal que j'ai laissé s'accomplir!
— Je vous remercie, mon fils ; vous me payez vraiment bien de la peine que je me suis donnée pour cette misérable créature !
— Ma mère, vous m'avez dit que vous n'aviez jamais vu cette enfant ! . . .
— N'ai-je pas pourvu à ses besoins ? payé toutes les dépenses qu'elle a occasionnées jusqu'à l'âge de dixneuf ans ? Que pouvez-vous me reprocher ?
— Je vous reproche, ma mère, de vous être fiée au jugement d'autrui, lorsque vous pouviez voir par vos propres yeux. Je ne puis admettre que mon père, dont la raison a toujours été si saine et si droite, ait voué une si tendre affection à une enfant qui aurait eu en elle de pareils germes de perversité !
— Alors, selon vous, mon fils, j'aurais dû garder cette bohémienne chez moi, lorsque ses instincts sauvages la firent chasser de la pension où votre père l'avait mise ? Vous pensez que je n'avais pas assez de soucis, de chagrin, de voir mon mari dans cet état, et que je devais encore y ajouter le tracas d'une enfant indisciplinée, dont la provenance me causait une répugnance que je ne vous ai pas cachée, lorsque vous m'avez demandé de m'occuper d'elle ?
— Ma mère, il eût été grand, il eût été digne de votre caractère, si élevé, de vaincre cette répugnance!
Quant à garder l'enfant chez vous, je me rends parfaitement compte qu'avec l'état de santé de mon père, c'était impossible !
— Il est heureux que vous en conveniez !
— Mais ce qui n'était pas impossible, et ce que j'étais convaincu que vous faisiez, ma mère, c'étaient de fréquentes visites à cette enfant, qui vous eussent permis devons assurer, par vous-même, de ses fautes ou de ses progrès. Songez donc de quel poids eût été pour cette jeune tête une réprimande ou un encouragement venant de vous à qui elle devait tout! Peu à peu elle aurait appris à vous respecter, et plus tard à vous aimer! Et au lieu de fuir comme un jeune aiglon, dont on vient d'ouvrir la cage, elle serait ici près de vous, ma mère, et je n'aurais pas la douleur de mentir à tout instant, comme j^ suis obligé de le faire, lorsque mon père me parle de cette jeune fille! Ah! ma mère, qu'avons-nous fait? Croyez bien que si je me permets de vous blâmer, ce n'est pas pour m' absoudre! Ne luttez pas contre le désir que je vous exprime, il faut retrouver cette enfant, la relever autant qu'il sera en notre pouvoir, si elle est tombée, car notre indifFérence est la cause de sa chute! Rien ne ressemble tant aux plantes que les enfants ! Il -faut les arroser avec notre affection si nous voulons voir fleurir leurs qualités. Autrement leur cœur meurt de sécheresse!
— Je vous croyais plus pratique, mon fils, et ne vous soupçonnais pas un esprit si poétique ! Alors, nouveau don Quichotte, vous allez enfourcher votre monture, et vous mettre h la recherche de cette dulcinée? Bon
courage! Je vous souhaite de vous adjoindre comme compagnon de route un Sancho dont la raison puisse contrebalancer votre folie! Il est tout trouvé, du reste, votre ami Maurice me paraît fait exprès pour remplir ce personnage ; à vous deux vous ferez merveilles î Mais avant de partir, précautionnez-vous d'un gîte pour la belle, dans le cas, peu probable, où vous la retrouveriez, car je suis bien résolue à ne pas lui permettre de franchir le seuil de ma demeure. J'ai dit, mon fils! Maintenant, quand comptez-vous vous entrer en campagne?
— Dès que j'aurai le signalement de cette jeune fille.
— Vous oubliez une chose, mon fils! Vous avez exigé que l'invitation que j'avais adressée aux Grypfeld ne fût pas contremandée. Il faut donc, avant de vous mettre en route, que vous remplissiez les devoirs de l'hospitalité; il serait très malséant, convenez-en, d'avoir dérangé ces personnes pour leur montrer à quel point vous êtes bon cavalier. Les Grypfeld seront ici dans quelques jours, retardez vos pérégrinations d'un mois; étant donné l'état des choses, cela n'a pas beaucoup d'importance!
— Gomme vous me faites de la peine, ma mère !
— Je le regrette, Georges, mais vous m'avez si peu ménagée ! Ah ! mon fils I quoique toutes mes actions n'aient pour but que la gloire de Dieu, quoique je sache combien il est inutile de chercher sa récompense ici-bas, je ne puis empêcher mon cœur de s'aigrir, en me voyant blâmée par vous qui, dans cette circon-
stance, n'en avez pas le droit; mais comme ma vie n'est, depuis bien des années, qu'une longue épreuve, je me résigne encore à celle-là, si dure qu'elle soit, et vous pardonne, mon fils ! Je pousse la bonté jusqu'à prier, là où je devrais ordonner. Georges, il me serait douloureux de vous voir vous éloigner en ce moment, ne fût-ce que quelques jours! Songez que vous êtes à la veille d'opérer votre père, et si le malheur voulait que le résultat ne fût pas aussi bon que vous êtes en droit de l'espérer, n'éprouveriez-vous pas un cuisant regret, presque un remords à la pensée de vous être privé volontairement de sa présence, pour aller à la recherche d'une créature perdue? On ne relève pas ce qui est tombé, on n'efface pas le passé, et surtout on ne doute pas de sa mère, quand elle vous assure qu'elle a fait humainement tout ce qu'il était possible de faire pour que ce qui est ne fût pas !
— Je me suis donc bien mal expliqué? Pardonnezmoi, car ma tendresse n'a d'égal que mon respect pour vous, ma mère !
Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir, afin de retrouver cette jeune fille. Je n'ai pas besoin d'enfourcher un palfroi, et de m'en aller chevauchant à l'aventure, ce serait ridicule, d'abord, et inutile ensuite. J'ai pour principe de ne rien faire d'inutile. Non, ce n'est pas ainsi que je compte procéder; grâce à nos institutions, je saurai dans peu tout ce que je veux savoir, et cela sans bouger d'ici.
— Alors, vous comptez vous adresser à la police?
— Je n'ai pas d'autres ressources, ma mère!
— Ne craignez-vous pas?...
— Je ne crains que la douleur qu'éprouverait mon père, s'il découvrait, un jour, qu'ayant pu sauver l'enfant qu'il avait adoptée, et dont il nous avait confié la garde, nous l'avons froidement laissée se perdre, sans rien tenter pour la sauver!
Madame Dixonn voyant que tous ses arguments seraient inutiles, se résigna, bien à contre-cœur, et se mit à parler d'autre chose; puis voyant Lisbeth qui traversait le jardin, elle l'appela pour lui donner Tordre de changer les housses de la chambre de M. Maurice, et celles de M. Georges, qui semblaient défraîchies.
— Ma mère , ne pourriez-vous confier ce soin à un autre qu'à cette jeune fille ? à Antoine, par exemple?
— Et pourquoi?
— Parce que... Georges s'arrêta.
— Achevez!...
— Parce qu'il ne me paraît pas convenable que Lisbeth entre à toute heure chez Maurice... et chez moi...
— Je ne vous comprends pas, mon fils; il ne vous paraît pas convenable qu'une servante remplisse les devoirs de son état?
— Je ne dis pas cela!... mais enfin, je préférerais le service d'Antoine.
— C'est possible ! mais comme il ne peut être à tout, que votre père absorbe une grande partie de son
temps, il faut vous contenter de l'organisation actuelle.
— Et pourquoi, ma mère, ne laisseriez-vous pas à cette jeune fille la garde de mon père?
— Elle donne à votre père tout le temps dont elle peut disposer; mais j'ai besoin d'elle dans la maison, elle est très active, très entendue, très sérieuse, en un mot très convenable ; elle dirige absolument bien les deux filles de service que je lui ai adjointes; je peux me décharger sur elle des soucis du ménage, et ce n'est certainement pas dans un moment comme celuici, oîi ma maison va être pleine de monde, que j'irai me priver d'un pareil auxiliaire.
Georges mordit sa lèvre inférieure et ne répondit pas ; madame Dixonn alla recevoir les personnes qui venaient déjeuner.
Plusieurs jours se passèrent encore sans amener de changement apparent dans l'état actuel des choses. Cependant un observateur connaissant bien la nature de Georges, se serait étonné des contradictions qui existaient entre ses paroles et ses actions. Cet esprit si mathématique, si froid, si maître de lui, si bien équilibré, avait des distractions, des mouvements nerveux, des impatiences qui se trahissaient par mille petits détails. Il accablait son ami Maurice de sarcasmes piquants, et cependant le voulait toujours près de lui. Il ne le quittait pas plus que son ombre ; aussitôt qu'il le voyait se diriger du côté du jardin, il l'appelait, au grand déplaisir de Maurice, qui faisait souvent la sourde oreille; mais Georges, ne se tenant pas pour
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battu, venait le rejoindre, il l'entraînait au dehors, il l'obligeait à faire de longues promenades, dont Maurice se serait bien passé ; sous prétexte d'hygiène, il l'écrasait de fatigue.
Antoine avait fini par savoir que ce n'était pas M. Bood qu'on attendait, mais bien la famille Grypfeld; ayant retrouvé sa tranquillité, il ne crut pas devoir instruire Lisbeth des terreurs qui l'avaient assailli, de peur de la troubler; il avait aussi rassuré la maman Myckes. Lorsque, une après-midi, il reçut Tordre d'aller à la gare, pour s'occuper des bagages des arrivants, pendant que Georges et Maurice ramèneraient les Grypfeld à la maison, où les attendait madame Dixonn qui, pour cette circonstance, s'était vêtue de soie, s'était ornée la tête d'une coiffure en dentelle. On échangea force compliments, puis les dames passèrent dans leurs chambres pour réparer les désordres du voyage, pendant que Georges conduisait M. Grypfeld chez son père. Lisbeth qui était près de lui à ce moment , se leva à l'approche de l'étranger, que M. Dixonn accueillit avec joie.
— Merci, mon cher Grypfeld, de vous être rendu à notre appel! dit-il en lui serrant cordialement la main; et votre chère femme, et votre jolie Arabeile?
— Elles ae vont pas tarder, cher ami, à venir vous saluer, et à se réjouir avec moi de l'heureux événement qui nous réunit, après une si longue et si douloureuse séparation.
En entendant ce nom d'Arabelle Grypfeld, Lisbeth qui se dirigeait vers la porte, fut obligée de s'appuyer sur un meuble; elle devint blanche comme un linge. Georges, qui n'avait pas eu l'air de l'apercevoir, s'approcha vivement d'elle :
— Vous souffrez, Lisbeth? lui dit-il à voix basse, pour ne point inquiéter son père.
— Non, monsieur...
— Pourquoi êtes-vous si pâle?
— Je ne sais pas, monsieur.
Et la jeune fille faisant un violent effort sur ellemême, gagna rapidement la porte et disparut.
M. Grypfeld était un homme très grand, très maigre; sa longue personne se terminait par une petite tête, qui rappelait vaguement celle du perroquet. Le trait saillant de son visage était un nez que madame Grypfeld déclarait bourbonien! A l'ombre de ce nez magistral se dessinait une toute petite bouche qui semblait ne pouvoir exprimer que des choses aimables, en montrant ses trente-deux petites dents admirablement alignées ; un menton court et fuyant terminait cette figure, que dominait un front assez vaste orné de quelques rares cheveux qui jadis avaient dû être blonds, et qui étaient ramenés avec beaucoup de soin pour cacher, autant que possible, les ravages de la calvitie ; desyeux bleus tout remplis de bienveillance
complétaient cette physionomie, qui tenait à la fois de l'oiseau et du mouton. Au demeurant, excellent homme, ami fidèle et sûr, pour lequel M. Dixonn avait une réelle sympathie ; aussi se témoignaient-ils chaudement, l'un et l'autre, le plaisir qu'ils avaient à se retrouver, lorsque les dames firent leur entrée.
Madame Grypfeld était aussi grosse que son mari était maigre, aussi petite qu'il était grand; elle ne marchait pas, elle roulait, sanglée dans un corset bardé de fer, qui avait pour mission de contenir les débordements d'une trop luxuriante poitrine, désespoir de cette pauvre petite femme, dont la nature impressionnable, toujours agrémentée de vapeurs, formait un singulier contraste avec le développement excessif de son corsage.
Madame Grypfeld avait dû être très jolie autrefois ; ses traits d'une grande finesse se devinaient sous l'épaisse couche de graisse qui les recouvrait. Son triple menton dessinait encore un ovale de visage qui avait été charmant ; elle avait dû avoir un teint délicieux , mais pour le moment dévasté par la couperose ; ce fléau des blondes s'étendait sur ses joues rebondies et les rendait luisantes comme un tableau fraîchement verni. Le doux incarnat de la rose du Bengale s'était transformé en rouge pivoine, au grand chagrin de la pauvre dame, qui avait tout fait pour combattre l'embonpoint qui montait et la couperose qui s'étendait; rien n'avait prévalu, elle n'en avait pas encore pris son parti, et pour le moment, elle se traitait au blancmanger, s'abreuvait de lait pour s'éviter le travail fa-
tigant de la digestion qui la rendait violette. Souffrant toujours, se plaignant sans cesse, s'impressionnant pour un rien, s'évanouissant à tout propos, madame Grypfeld ne trouvait de soulagement à ses maux imaginaires que dans la contemplation de sa fille, dans la beauté de laquelle elle croyait retrouver la sienne.
Cet amour-propre maternel était pleinement justifié. Rien de plus frais, de plus joli, de plus suave, que cette blonde jeune fille à l'air séraphique, à la taille souple, à la démarche aérienne, tant elle était légère ; il ne lui manquait vraiment que des ailes pour s'envoler. Enfant gâtée s'il en fût, ses parents ne savaient rien refuser à ses grands yeux, dont l'expression si douce devenait singulièrement dure, lorsqu'on contrecarrait sa volonté, chose qui n'arrivait presque jamais.
La petite blondinette, l'élève préférée de mademoiselle Stucley, avait bien réalisé les espérances que donnait l'enfant, en devenant une ravissante jeune fille, convenablement instruite, pouvant tout effleurer sans rien approfondir! Très soignée dans sa mise, elle n'avait qu'à se montrer pour plaire ; aussi toute sa personne était imprégnée d'un contentement intérieur, ses grands yeux semblaient toujours dire : regardez et adorez !
Diane avait quitté le pavillon de M. Dixonn sous le coup d'une bien vive émotion. Arabelle Grypfeld ! se disait-elle avec effroi, si elle allait me reconnaître? Que dois-je faire, mon Dieu? Toutes ses souffrances
passées lui revenaient en mémoire, un sentiment étrange envahissait son cœur, elle sentait en- elle comme un bouillonnement de colère!... Être servante! recevoir les ordres de cette Arabelle! Cette idée lui faisait monter le rouge au visage ; elle avait honte pour la première fois de l'humble profession qu'elle exerçait. Oh ! mademoiselle Matthieu, que n'étiez-vous là pour mettre un peu de calme dans cette pauvre âme troublée ! Et malgré toutes ces préoccupations, il fallait s'occuper de la maison, veiller à ce que tout fût servi à point. Oh ! comme elle aspirait à voir fmir cette journée, à pouvoir rentrer dans sa petite chambre, à s'y enfermer afin de réfléchir au parti qu'elle devait prendre.
Tout en servant son dîner, Antoine avait remarqué l'altération de ses traits.
— Êtes-vous malade, Lisbeth?lui avait-il demandé.
— Oh! non, mon ami; je me sens un violent mal de tête, ce ne sera rien, je l'espère; un peu de repos et il n'y paraîtra plus.
— Il fait trop chaud ici, c'est là ce qui vous fait mal, vous êtes toute brûlante. Tenez, allez donc allumer les bougies du salon pendant que je servirai le dessert; cela fait, vous vous assurerez que M. Dixonn n'a besoin de rien, puis vous monterez vous reposer; il ne faut pas tomber malade avec cette maison pleine de monde!
— C'est que je n'ai pas eu le temps de me changer, Antoine; je ne suis guère convenable; si j'allais rencontrer quelqu'un dans le salon !
— Il n'y a pas de danger; tout le monde est à table, et très occupé, les vieux à parler du temps passé, les jeunes à causer, à rire, à regarder miss Arabelle. Quelle jolie personne! je ne m'étonne plus que madame rêve d'en faire sa bru, elle n'a pas mauvais goût; avec ça elle est fort riche! et fille unique! Allons, venez-vous? ne craignez rien, j'ai baissé les portières, personne ne vous verra; en revanche, vous pourrez voir, vous, si ça vous amuse de regarder ces nouvelles figures.
Diane suivit Myckes, et pendant qu'il entrait dans la salle à manger, elle s'introduisit par l'autre porte dans le salon.
Avec quel battement de cœur elle s'approcha de la portière ! Une force irrésistible la poussait à regarder cette Arabelle.
— Voyons, se disait-elle, si j'aurais pu la reconnaître !
La lumière de la lampe tombait en plein sur la blonde tête de la jeune fille ; son teint de lis et de rose était encore plus éclatant aux lumières ; son cou de cygne aux ondulations si coquettes, sa taille souple comme un roseau, sa robe blanche si élégante, formaient un ensemble délicieux. Elle était assise entre Georges et Maurice ; celui-ci causait et faisait pailleter son esprit, et Georges souriait, sa physionomie avait une expression joyeuse qui le transfigurait.
Diane ne pouvait détacher ses yeux du charmant visage d'Arabelle.
— Comme elle est embclUe ! Si Dieu m'a fait la grâce
de me changer dans les mêmes proportions, elle ne
me reconnaîtra pas, se disait-elle.
Un sourire amer se dessina sur ses lèvres, elle laissa retomber la portière.
— Est-ce qu'onregarde, est-ce qu'on s'occupe d'une servante? Retourne à tes occupations, personne ne se soucie de toi, tu es faite pour l'ombre, tu n'attireras pas le regard de ce brillant papillon.
Elle allumâtes bougies, puis se rendit au pavillon de M. Dixonn. S'étant assurée qu'il n'avait besoin de rien, elle monta dans 'sa chambre comme le lui avait conseillé Antoine, elle s'enferma, elle se jeta tout habillée sur -son lit, cacha sa tête dans son oreiller et pleura à sanglots. Lorsqu'elle eut versé toutes les larmes qui l'étouffaient, elle eut honte de sa faiblesse et voulut se raisonner :
• — Qu'y a-t-il de changé dans mon existence? se demanda-t-elle. Le hasard me remet en face de cette Arabelle ! L'aurais-je reconnue, moi, si je ne l'avais pas entendue nommer? je ne le crois pas! Pourquoi n'en serait-il pas de même pour moi? Se souvient-elle seulement de cette enfant qu'elle a fait chasser? Je n'ai été dans sa vie qu'un petit caillou, qui l'a fait trébucher, elle a été un mur contre lequel je me suis brisée. Elle a repris ses études et ses jeux, on l'a aimée, choyée; son existence n'a été que joies et fêtes! Et moi, j'ai eu faim, j'ai eu froid, j'ai dû habituer mon corps aux travaux les plus durs, j'ai dû le ployer sous les fardeaux les plus lourds, sans que jamais une parole d'encouragement sortît des lèvres
de madame Dixonn! Et pourtant, j'étais autrement intelligente que cette Araioelle! Ah! pourquoi donc la vie est-elle si facile pour les uns, si douloureuse pour les autres? Mon intelligence ! àquoim'a-t-elle servie? à faire de moi une servante! et j'avais accepté mon sort avec bonheur, parce qu'il m'était permis de le servir, lui! qui m'a sauvée! et je bénissais mon état qui me procurait cette grande joie! Et cette Arabelle viendrait encore troubler le filet d'eau où mes lèvres brûlantes se désaltéraient, et comme autrefois elle aurait le pouvoir de me faire jeter à la porte comme un chien? Non! non! cela ne sera pas! cela ne peut pas être! Seigneur! Seigneur! secourez-moi! ne permettez pas cette grande iniquité!... Gomme M. Georges lui souriait doucement!... Il me parle si durement, h moi!... Une fois seulement, il a eu un accent de bonté, et mon âme en a tremblé de plaisir tout un jour!... Oh! mon Dieu! que dois-je faire? inspirezmoi!... Si je quittais cette maison?... Mais quel prétexte donner pour cela? et pourquoi me priver volontairement du seul bonheur que je puis avoir en ce monde, celui d'être près de mon bienfaiteur? Mettons les choses au pis, admettons un instant que je sois reconnue ! on n'oserait pas renvoyer Antoine à cause de M. Dixonn, on ne voudrait pas le priver de ses soins?... On m'éloignerait, moi, c'est certain! Mais j'emporterais au moins la consolation d'avoir prouvé à madame Germaine et à M. Georges, que je ne suis point une fille perdue, une ingrate capable de vagabonder avec des bohémiens, comme il leur a plu de le croire!...
Attendons les événements, ne les devançons pas!... Dois-je prévenir le bon Antoine de ce qui arrive?... Non, le pauvre homme se troublerait beaucoup, il voudrait prendre tant de précautions qu'il finirait peut-être par attirer l'attention sur nos faits et gestes... Laissons-lui toute sa quiétude. Oh! mon Dieu! vous qui m'éprouvez, ne m'abandonnez pas, raffermissez mon âme pour qu'elle ne défaille plus, épargnez ceux qui se sont dévoués pour moi, et j'accepterai sans murmures toutes les tribulations qu'il vous plaira de m'infliger.
Elle se leva, alla coller son front brûlant contre les carreaux de sa fenêtre ; il faisait un splendide clair de lune qui inondait de lumière le pavillon de M. Dixonn. Les grands arbres du jardin se balançaient doucement au souffle de la brise, l'air était imprégné du parfum des fleurs ; elle ouvrit sa fenêtre pour respirer ces douces émanations. Peu à peu le silence de la nuit calma l'ébullition de son cerveau, son cœur battit plus doucement; elle ressentit cette lassitude qui suit toujours une peine très vive, cet apaisement qui n'est pas sans charme après une violente secousse. Elle resta longtemps absorbée dans ses réflexions. La voix grave de l'horloge de la ville, en sonnant minuit, l'arracha à cette torpeur; elle se déshabilla toute frissonnante et se mit au lit, se disant qu'elle avait quatre heures à s'appartenir, quatre heures pendant lesquelles elle n'avait rien à redouter, lorsqu'il lui sembla entendre marcher dans le couloir.
Elle ne se trompait pas : Antoine frappa doucement
à sa porte; elle se redressa vivement, pensant que M. Dixonn était malade ; mais elle fut bien vite rassurée par Myckes, qui venait seulement savoir si elle allait mieux, si la tête lui faisait moins mal.
— Beaucoup moins, mon ami.
— Allons, tant mieux, rendormez-vous bien vite pendant que je vais rassurer M. Georges, qui est près de son père, et qui n'a pas eu de cesse que je monte m'informer comment vous alliez; je ne sais pas ce qu'il a ce soir, mais il est d'un doux! d'un aimable! Et à moins que ce ne soient déjà les beaux yeux de miss Arabelle qui fassent des leurs, je n'y comprends plus rien! Allons, bonne nuit, rattrapez le temps perdu, mon enfant, et à demain!
Pauvre Antoine! il était venu jeter, sans le savoir, une pierre dans un lac tout ridé par le vent, et dont son projectile devait faire bouillonner le fond ! Savoir que M. Georges s'était inquiété d'elle, avait été pour Diane une grande douceur. Mais la réflexion de Myckes au sujet d' Arabelle avait ravivé ce malaise qu'elle ressentait en son âme, et le sommeil venait de s'envoler pour ne plus revenir! Ses tempes se remirent à battre, et tout prit à ses yeux fatigués des proportions effrayantes.
— Il va l'épouser! C'est tout naturel, elle est belle et riche, les positions sont en parfait rapport, les familles désirent cette union, rien ne doit donc l'entraver, c'est dans l'ordre des choses raisonnables; et cependant, cette pensée me révolte!... et bien certainement, je ne resterai pas ici! Je ne veux pas servir
cette Arabelleî... Oh! non, je ne le veux pas! je partirai aussitôt que ce mariage sera décidé!... J'aurai bien du chagrin de quitter mon bienfaiteur, mais je ne pourrais pas faire autrement. Du reste, lorsqu'il aura recouvré la vue, il n'aura plus besoin de mes soins! N'aura-t-il pas sa belle-fiUe?... Gomme il va la trouver jolie ! Et lorsqu'on lui dira que Diane est partie avec des bohémiens, il me prendra en mépris, il m'oubliera et donnera toute sa tendresse à la femme de son Georges! Oh! mon Dieu! faites-moi mourir avant que toutes ces choses arrivent! Qu'est-ce que je fais en ce monde où personne ne m'aime, où je n'aime personne!
EUe pleura amèrement, puis tomba dans une sorte de torpeur, qui n'était ni sommeil, ni veille; l'âme souffrait toujours, mais le corps était engourdi. Sous cette influence, il lui sembla qu'une voix l'appelait et lui disait :
— Diane! Diane!... vous prenez trop souci des choses de la terre, vous êtes trop ardente; subissez ces épreuves, résignez-vous! humiliez-vous! Dieu ne châtie que ses élus! N'oubUez pas les principes que j'ai cherché à graver dans votre cœur, c'estle moment de les mettre en pratique, mon enfant! Gourage! courage! je vous aime, moi, et prie pour vous.
Diane se redressa et prêta l'oreille comme pour entendre encore cette voix que son imagination venait de lui retracer si fidèlement.
— Oh! parlez! parlez encore, chère maîtresse!... J'ai été ingrate envers vous I Pardon d'avoir oublié un
instant votre ineffable tendresse; désormais, vous serez toujours présente à mon esprit, je supporterai tout en vue de vous plaire ; à force de vouloir vous contenter, je retrouverai peut-être le contentement de moi-même dont j'ai tant besoin, et qui m'échappe sans que je sache pourquoi.
Le souvenir de mademoiselle Matthieu détourna le cours de ses idées, et ramena un peu de sérénité dans son esprit; elle s'arma de bonnes et fortes résolutions. Tout s'apaisa en elle, et lorsque le jour parut, elle était calme, sinon résignée; elle vaqua aux soins du ménage, et si ce n'avait été sa pâleur et ses paupières gonflées, personne n'aurait pu se douter des agitations, des défaillances dont sa nuit avait été remplie.
Elle alla cueillir ses fleurs et ses fruits au jardin, pendant que tout le monde dormait encore dans la maison, du moins elle le croyait. Elle fut donc toute saisie en voyant Georges assis sur le banc où elle se mettait d'ordinaire pour lier ses bouquets.
Il lisait un livre qui semblait l'intéresser beaucoup. Diane passa devant lui, il n'eut pas l'air de s'en apercevoir, tant il était absorbé. Elle s'en alla couper ses fleurs dans le fond du jardin. Ses bouquets terminés, comme elle se disposait à prendre une route qui la dispensait de passer devant Georges, elle le vit à dix pas d'elle, toujours plonge dans son livre. Ne pouvant l'éviter, elle passa rapidement près de lui.
— Lisbeth, fit-il sans lever les yeux, vous êtes encore bien pâle!...
Et la voix de Georges était si douce, si pénétrante, qu'elle cloua la pauvre Diane sur place.
Alors, fermant son livre, le jeune médecin s'avança, lui prit la main.
— Vous avez la fièvre, vous vous fatiguez trop dans la maison; je parlerai à ma mère; vos occupations sont au-dessus de vos forces. ,
— Non, monsieur, je vous assure! reprit Diane dont la main tremblait bien fort.
Georges fixa sur elle ses grands yeux noirs qui semblaient vouloir lire jusqu'au fond de son âme :
— Pourquoi êtes-vous triste? Qu'avez-vous? Ditesle moi, je vous en prie.
— Rien, monsieur, je ne suis pas triste!...
— Vous êtes triste, je vois des larmes dans vos yeux!... Si je ne craignais l'apparition de quelque curieux, je saurais ce que signifie!... Allons, pour aujourd'hui, c'est bien; mais sachez qu'aussi longtemps que nos hôtes seront ici, je vous demande de rester le plus possible près de mon père ! Je le désire vivement! faites-le, je vous en prie! je... Il se tut et la quitta brusquement. La voix de Maurice se faisait entendre à l'autre bout du jardin.
— Par ici!... par ici, mesdames, criait-il.
Diane entra vivement dans le potager; elle était si émue, qu'elle fut obligée de s'asseoir.
— Mais qu'est-ce que j'ai donc, mon Dieu! et quelle puissance M. Georges exerce-t-ilsur moi, pour que sa voix seule suffise pour me bouleverser? Le ton doux avec lequel il vient de me parler a remué toutes
les fibres cle mon cœur et en a accéléré les battements au point de les rendre douloureux!...
Mais comme les voix se rapprochaient et que celle d'Arabelle dominait les autres, l'idée de se trouver en sa présence lui rendit ses forces, elle bondit comme une gazelle blessée et regagna la maison en passant par la cour.
Il était temps! Monsieur, madame et miss Grypfeld pénétraient dans le jardin précédés par Maurice.
— Mais où te caches-tu, Georges^ et comment n'entends-tu pas nos appels réitérés? Cette promenade matinale convenue hier, tu l'oublies donc? Vois, ces dames sont sous les armes ; rien n'y manque, les parasols, les pliants, les herbiers, les filets à papillons ; la voiture est devant la porte, les chevaux piafi'ent d'impatience, et toi, tu restes là le nez dans ton livre, tu médites, grave penseur, et tu nous prends en pitié! Veuille redescendre un peu sur la terre, laisse là les jouissances intellectuelles pour t'associer à nos joies terrestres, qui ont du bon, et, comme dit mon oncle : le livre le mieux traité, c'est encore celui delaNature. Allons, viens nous aider à en déchiffrer quelques lignes.
Maurice offrit galamment son bras à miss Arabelle, pendant que Georges présentait le sien à la maman. M. Grypfeld, la tête ornée d'un chapeau de toile blanche entouré d'un voile vert, fermait la marche.
x\rabelle vit sur le gazon un bouquet : Diane en s'enfuyant l'avait laissé tomber. Maurice le ramassa, et pensant que la bouquetière ne pouvait être loin, il tourna la lAtn pour la, chercher.
— Gomme ces fleurs sont artistement arrangées, s'écria Arabelle; est-ce vous, monsieur Georges, qui êtes l'auteur de ce bouquet? dit-elle en lui décochant son plus joli sourire.
— Non, miss, je n'ai pas ce talent.
— C'est Lisbeth, fit Maurice.
— Qui est-ce, Lisbeth? demanda Arabelle.
— Avant de vous avoir vue, miss, je croyais qu elle était la huitième merveille du monde! reprit galamment le jeune Parisien en lui présentant le bouquet. •
— Serait-ce cett« belle jeune fille que j'ai vue chez votre père, Georges? s'informa M. Grypfeld.
■ — G'est la nièce de votre vieil Antoine, dit Georges d'un ton froid.
— Et la servante de la maison ! continua Maurice en riant; mais une servante comme on en voit peu, je vous l'atteste; j'ai beau la voir dans l'exercice de ses fonctions, je ne puis pas le croire ni m'y habituer.
— Le fait est que rien dans son allure ne dénote sa position sociale; je l'aurais volontiers prise pour une jeune fille de bonne maison, car sa tenue m'a semblé aussi décente que son visage m'a paru beau, ajouta M. Grypfeld d'un ton sentencieux.
La jolie Arabelle faisait une moue dédaigneuse, pendant que sa mère s'indignait intérieurement qu'on pût vanter une autre beauté que celle de sa fille, surtout quand cette autre était une servante ! Aussi, pour changer la conversation, se mit-elle à se plaindre de l'ardeur du soleil ; on se hâta de gagner l'ombre, on s'installa dans la voiture qui prit la route des bois,
OÙ l'on allait trouver de la fraîcheur et cueillir des simples.
Madame Dixonn, après avoir donné à Lisbeth les instructions de la journée, avec ordre de veiller à leur exécution, s'en alla par la ville faire diverses emplettes ayant trait au confort de ses hôtes. Elle n'eut pas plus tôt quitté la maison, qu'Antoine s'étant assuré que les filles de service étaient occupées dans les chambres, appela Lisbeth et lui remit une lettre de mademoiselle Matthieu, qui venait d'arriver sous le couvert de maman Myckes.
> Diane l'ouvrit aussitôt et lut ce qui suit :
« Chère enfant ,
» Je suis très inquiète ! Que se passe-t-il là-bas ? » C'est la troisième fois que M. Bood me fait donner » l'ordre d'envoyer votre signalement à madame » Dixonn. La première fois, j'ai fait comme si je l'a- » vais oublié, la seconde comme si je n'en avais pas » trouvé le temps ; mais la troisième, j'ai dû m'exé- » cuter, car le messager attendait pour mettre ma » lettre à la poste avec le reste du courrier.
» M. Bood est très gravement malade : il a attrapé » nos mauvaises fièvres printanières. S'il en réchappe, » à quelque chose ce malheur aura été bon, car il » fera certainement ce que je sollicite depuis si long- » temps, assainir ces marais, dont les émanations per- » nicieuses me tuent tant d'enfants.
)) Grâce à la maladie de M. Bood, j'ai pu envoyer
2i8 LA SERVANTE
» le signalement demandé sans le faire passer sous » ses yeux ; ce qui m'a permis de donner le signale- » ment bien exact du costume que vous portiez à la » Sauvagère. Quant à celui de vos traits et de votre » personne, il est tout à fait de fantaisie, et je doute » qu'il puisse servir à vous faire reconnaître, quitte à » me rétracter plus tard, si besoin était.
» Je vous sais très occupée, chère enfant, ainsi que » le bon Antoine ; mais, à vous deux trouvez le temps » de me jeter un mot qui me rassure, car je suis bien » perplexe. Vous ne quittez pas ma pensée, chère pe- » tite, si bien que la nuit je rêve de vous; plusieurs » fois il m'a semblé que vous m'appeliez à votre se- » cours ! J'ai beau me dire que les songes sont des » mensonges, cela ne laisse pas que de me troubler, » étant donnée la demande si inattendue de madame » Dixonn.
» Qu'est-ce qui lui prend de s'inquiéter de vous au » bout de six mois ? Qu'y a-t-il encore là-dessous ?
)) En attendant que vous puissiez me renseigner, » je vous embrasse aussi tendrement que je vous » aime, je serre bien affectueusement la main du bon » Antoine, et reste votre mère adoptive.