‹ La sexualité dans les naissances françaisesChapitre 27 sur 41 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Influences organiques.

SOMMAIRE. — Î. Relation du sexe de l'enfant avec l'état organique de ses parents, spécialement avec leur âge. — Il. Relation des sexes des enfants simultanés ou successifs des mêmes auteurs. — WI. Relation du sexe de l'enfant avec les organismes ancestraux : le coefficient de masculinité est-il héréditaire ?

Sur la détermination du sexe d'un enfant peuvent s'exercer des actions organiques de divers ordres. Les plus importantes sont, à coup sûr, celles qui tiennent à Pélal somatique de ses parents directs. Mais on peut aussi concevoir que certaines viennent des autres enfants de ceux-ci, ou bien d’'ascendants plus éloignés. Envisageons donc tour à lour ces diverses influences possibles.

L'on dit assez souvent qu'il existe entre les deux auteurs d’un enfant, lors de sa conception, une sorte de lulte pour savoir lequel aura sur lui le plus d'action. Comme conséquence de ce conflit, ce serait le plus vigou-

reux des deux parents qui donnerait son sexe au rejeton. Cette idée, répandue dans le public, a trouvé créance chez des écrivains. C’est ainsi qu’un démographe allemand, von Fircks, croit pouvoir expliquer l’excédent habituel des naissances masculines sur les naissances féminines, par le fait que l'organisme paternel est d’ordinaire plus vigoureux que l'organisme maternel (1). Il semble que cette dernière vue soit trop générale : toutes sortes de raisons peuvent donner à une femme des supériorités biologiques partielles sur son mari, de sorte que la question de savoir lequel des deux conjoints est le plus fort ne se peut trancher que par l’examen des cas individuels et n’est pas susceptible d’une réponse d'ensemble.

Au reste,l'idée courante pourrait même être retournée. S'il y avait réellement conflit entre les organismes des deux parents pour la détermination du sexe de l'enfant, il n’est pas dit que le vainqueur donnerait à celui-ci son propre sexe. On pourrait aussi bien comprendre qu'il lui donnât le sexe complémentaire du sien. C’est ainsi que l’on a souvent observé que des hommes supérieurs se sont continués surtout par leurs filles, tandis que des femmes remarquables ont lransmis à leurs fils leurs principales qualités. C’est ce que l’on a appelé « l'hérédité croisée », et il n'est pas impossible qu'un croisement analogue existe pour la transmission du sexe. Nous avons vu, au chapitre premier, que telle est l'idée soutenue par E. Bugnion.

Mais, sur tout cela, l’on ne peut jusqu à présent apporter, en ce qui regarde l'humanité, que des hypothèses.

(1) Die Berufs-und Erwerbstätigkeit der eheschlieszenden Personen,

1889, cité par Grünspan.

Une théorie plus tangible, plus précise, plus vérifiable, est celle qui attache l'importance maitresse à l'âge des parents. Elle se relie, d'ailleurs, directement aux précédentes. Car l’âge est un des éléments de la force, et la vigueur relative des deux parents doit tenir, en bonne partie tout au nioins, à leurs années respeclives. L'on a donc cherché, et cela très fréquemment, à expliquer le sexe de l'enfant par les âges de ses auteurs ou de l’un d'eux.

A cet égard, des vues fort diverses ont été émises. Certains auteurs s’altachent à l'âge du pèreseul; d’autres, à l'âge de la mère seule; certains ne considèrent que le cas où le père et la mère sont d’âges analogues; d’autres, à l'inverse, ne se préoccupent que de l'écart existant entre les âges de ces deux auteurs ; d’autres enfin, au lieu d'envisager leur écart absolu, examinent leur écart relatif, c'est-à-dire rapporté à ces âges, ou, en d’autres termes, le rapport mathématique des mêmes âges. Ce sont naturellement ces dernières théories qui se rapprochent le plus de l'idée courante sur le conflit des organismes des deux parents. Elles le font surtout lorsqu’elles se placent, pour évaluer ce rapport, au moment de la conception, bien que certains de leurs partisans préfèrent se placer au moment du mariage. Nous n’entrerons pas dans un exposé délaillé de ces systèmes, tous plus ou moins & priori. Nous nous bornerons à signaler brièvement ceux qui nous paraissent avoir une vérilable importance, et cela dans leur ordre d'apparition historique.

En 1828, un auteur allemand, Hofacker (1), qui avait

(1) Ueber Eigenschaften,welche sich bei Menschen und Tieren vererben.

réuni et comparé 1.996 cas, en concluait que le coefficient de masculinité s'élève avec l’âge relatif du père par rapport à la mère, et que c’est le plus âgé des deux époux qui ale plus de chances de donner son sexe à l'enfant. Il ajoutait que le coefficient s'élève aussi avec . l’âge absolu des deux auteurs.

Presque ausssitôt après, en 1830, et par une voie indépendante, un écrivain anglais, Sadler (1), émeltait une théorie analogue. [l avait procédé à l'examen de 2.068 cas pris dans les registres de la pairie britannique. Sa conclusion coïncidait avec les vues d'Hofacker sur l’âge relalif des deux parents.

Le système commun à Hofacker et à Sadler a d’abord été confirmé par diverses investigations postérieures. Mais il s’est ensuite vu ébranlé par plusieurs autres. Des débats passionnés se sont ouverts en Allemagne sur celte question, certains auteurs persistant à soulenir ce système, certains en prenant Île contre-pied, certains proposant une solution transactionnelle.

Kollmann, en 1890 (2), a dressé des tables tirées de lobservation de données très amples. Il n'avait pas réuni moins de 800.000 cas.Geux-ci avaient été empruntés à l'Alsace-Lorraine, à la Norvège, à la ville de Berlin, au grand-duché d'Oldenburg. Au terme de cette vaste investigalion, il arrivait à dire que les coefficients de masculinité étaient de :

103,6 quand le père est plus âgé que la mère 107,8 » aussi »

108,7 » moins »

(41) The law of population.

(2) Einfluss des Alters der Eltern auf das Geschlecht der Geborenen.

Ainsi le coefficient, suivant lui, va diminuant quand l’âge relatif du père croit. C’est exactement l'inverse du système d'Hofacker et Sadler, La proposition deKollmann tire sa valeur du grand nombre de cas observés. Mais, ce qui l'affaiblit singulièrement, c’est le faït que ces données sont empruntées à un milieu non homogène.

Düsing (1) a formulé une hypothèse intermédiaire. Suivant lui, le coefficient de masculinité minimum se rencontrerait entre deux coefficients maxima. Ces deux maxima correspondraient, respectivement, au cas du père âgé et au cas du père jeune. Le minimum se trouverait dans le cas du père d'âge moyen.

Grünspan (2), qui a résumé les théories de tous ses prédécesseurs, a aussi apporté une contribulion personnelle à l'étude de la même question. Il a examiné loutes les naissances légilimes de la ville de Berlin, depuis 1878 jusqu'à 1905. Cela donne un ensemble important de 1.180.323 cas, d'autant plus digne d’altention qu'il est tiré d’un milieu homogène. Raisonnant sur lui, l’auteur conslale que le coefficient de masculinité baisse quand l'âge du père s'accroît. Quant à l’âge de la mère, l'influence qu'ilexerce n’apparaitpaselairement. Grünspan remarque seulement que les très jeunes mères, comme les très jeunes pères, donnent un coefficient particulièrement élevé. L'ensemble de ces résultats lui paraît confirmé par les données que fournissent l’Alsace- Lorraine, le grand-duché d’Oldenburg et la ville de Dresde. Voilà les conclusions auxquelles il arrive sur l’action des âges isolés des deux auteurs.— D'autre part,

(1) Die Regulierung des Geschlechtsverhaeltnisses bei der Vermehrung der Menschen, Tiere und Pflanzen, léna,1884. (2) Op. cût.

il a aussi cherché à préciser celle de l'écart de ces âges. Il trouve ainsi les résultats suivants. À Berlin, le coefficient de masculinité est à son minimum quand le père a 8 ou 12 ans de plus que la mère. Il va en se relevant quand l'écart s'éloigne de ce chiffre, dans un sens ou dans l’autre. Il se relève surtout lorsque, en outre, le père est le plus jeune des deux conjoints. Enfin, pour un écart donné, le coefficient monte avec l’âge de la mère.

En ce qui nous concerne personnellement, nous voudrions aussi concourir, dans la modeste mesure de nos forces, à faire avancer la solution de ce difficile problème par le dépouillement des données propres à notre patrie. Malheureusement, nous ne pouvons ’pas en avoir sur la France tout entière. [a Séatistique du mouvement de la population est en effet muette sur cette question. Mais cette lacune se trouve, du moins, comblée en ce qui concerne notre capitale. L'Annuaire statistique de la ville de Paris consacre depuis longtemps deux tableaux par an aux enfants nés vivants el aux enfants morls-nés, suivant les âges de leurs auteurs, divisés en groupes de cinq ans. Dans chacun de ces tableaux, on obtient ainsi jusqu’à 112 groupes, dont plusieurs ne comptent que quelques unités. Sur uotre demande, le D' Jacques Bertillon a bien voulu faire dresser dans son service, pour les enfants nés vivants, un tableau récapitulatif de ces divers groupes, pour la période quinquennale 1896 à 1900 et pour la période quinquennale 1901 à 1905. Opérant sur ce tableau, nous avons additionné les résultats de ces deux périodes. Nous avons laissé de côté toutes les séries qui n’atteignaient pas, pour l’ensemble de ces dix ans, un tolal de 2.000 unités ou presque : car, au-dessous de ce chiffre, la série est trop faible pour

permettre aucune conclusion ; Hofacker et Sadler euxmêmes étaient arrivés à ce Lotal. Pour les séries qui l’atteignent, nous avons calculé les coefficients de masculinité. On trouvera ici les chiffres auxquels nous aboutissons.

Naissances vivantes, à Paris, de 1896 à 1905 (inciusivement)

A. Mère de moins de 20 ans

Page 1