‹ La sexualité dans les naissances françaisesChapitre 3 sur 41 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Position de la question.

SOMMAIRE. — ]. Le déterminisme du sexe chez les animaux. —W. Le rapport numérique des sexes dans les naissances humaines, particulièrement en France.

Depuis des siècles, le problème de la détermination des sexes passionne l'humanité. Pourquoi tel enfant est-il né avec le sexe masculin, tel autre avec le sexe féminin ? Un enfant attendu naîtra-t-il garcon ou fille ? Peut-on agir sur le sexe de l'enfant conçu? Telles sont les principales formes que le problème revêt suivant les cas. Il va sans dire que le plus souvent la solution est donnée d’une façon lout à fait arbitraire et fantaisiste. Mème les hommes d'étude n’en savent guère plus long, sur ces points, que le vulgaire. Pourtant les théories ne leur manquent point. Il s’en est même élaboré, parmi eux, d'innombrables. Suivant une loi générale de l'esprit humain, elles ont visé à la pratique avant de reposer sur la science. On a proposé des recettes pour produire à vo-

.Worms 1

lonté des garçons ou des filles, avant de chercher patiemment dans quelles conditions naturelles les deux sexes se produisent. Mais depuis un certain temps on s'oriente résolument dans cette dernière voie. On réunit des documents sur les naissances humaines dans les divers pays. On en demande d’autres à l'étude comparative des diverses espèces animales et même végétales.

L'expérimentalion a même été appliquée à ce problème. En agissant sur le milieu, en modifiant les conditions de nutrition, soit de l'embryon, soit plutôt de ses auteurs, on est arrivé à des résultats déjà appréciables. Sans que ceux-ci puissent être déclarés d'emblée applicables à l'espèce humaine, ils n’en ont pas moins, en ce qui concerne celle-ci, une valeur à titre de suggestion.

Le point le plus discuté est généralement celui de savoir à quel moment se détermine le sexe. Ne se fixe-t-il qu'à une date postérieure à la conception ? Est-il au contraire arrêté antérieurement à celle-ci ? L’est-il à l'instant même où elle s'opère ? Les lrois idées ont été soutenues. Nous trouvons donc sur ce point trois théories principales, entre lesquelles les auteurs se partagent: la théorie épigamique ou métagamique, la théorie progamique, la théorie syngamique ou paragamique. Et chacune d’entre elles comporte des variantes, suivant que l'auteur attribue l'influence prépondérante, dans la délerminalion du sexe, à Lel ou tel facteur particulier.

Suivant la théorie épigamique, le sexe ne serait pas déterminé, au moins définitivement, dès la fécondation. ! s'écoulerait donc après celle-ci un certain temps, plus ou moins long suivant les espèces, pendant lequel on pourrait agir sur lui. Cette théorie a pour elle le désir de

beaucoup d'humains, qui souhaitent influer sur le sexe de leur rejeton. C’est donc sur elle que se fondent de très nombreuses recettes empiriques, qu'en tous les temps et tous les pays on a proposées dans ce but, à l’nsage des femmes enceintes. Mais aucune n'a fait sérieusement ses preuves. Cette faveur populaire semble avoir impressionné même les naturalistes, el c'est pourquoi cette théorie s'est vue d’abord assez facilement accueillie par eux, quand la question à commencé à se poser scientifiquement. Les premières expériences faites ayant paru montrer des faits en accord avec elle, on les a admis sans grande critique. À la vérité, il y a un élément qui complique ici la question. Chez l'embryon humain, le rudiment de l'organe sexuel n'apparaît que dans le second mois. Mais, si le sexe apparent n’est déterminable qu'alors, il se peut que le sexe réel soit déterminé bien auparavant. Une remarque analogue s'imposerait pour beaucoup d'autres espèces vivantes, où même après la naissance le sexe ne saurait être immédiatement constaté avec précision. Des difficultés d'observation ont ainsi contribué à faire admettre aux zoologistes que l'époque de la détermination du sexe est assez tardive.

Les principaux faits qu'on invoquait en faveur de la théorie épigamique sont les suivants : 4° Les uns portent sur des lépidoptères. Divers auteurs avaient cru observer que, en nourrissant médiocrement des chenilles, on détermine l'apparition du sexe masculin,tandis que, si elles sont bien nourries, elles évoluent vers le Lype femelle. C'estce que Landois (1867), Mary Treat (1873), Gentry (1873), avaient constaté sur des vanesses (vanessa urticæ). Seulement leurs observations ne portaient que sur un nombre d'individus extrèmement restreint. D’autres expérimentaleurs, Bessels (1868), Briggs (1871), Riley

(41873), Andrews (1873), Fletscher (1874), ayant repris la question, ont obtenu au contraire presque autant de mâles que de femelles, quelle que füt la nourriture ; et le même résullat a été trouvé par Standfuss en 1896. En opérant sur des diptères, Cuénot est également arrivé à une conclusion négative : il a pris diverses muscides et a fait varier leur nutrition pendant la vie larvaire , il a toujours trouvé les deux sexes en nombres sensiblement égaux (1). Nous verrons bientôt que la nutrition des auteurs ne paraît pas sans action sur le sexe de leur rejeton. Mais celle du rejeton lui-même, une fois qu'il en est venu à la vie indépendante, semble, d’après ce qui précède, au moins chez les insectes, dénuée d'influence à cet égard.

2° D'autres faits relevés dans le même sens portent sur des batraciens. Born (1881), Yung (1881-1885), Balbiani et Henneguy (1888) ont trouvé que les têtards de grenouilles nourris avec. des aliments végétaux ordinaires évoluent à peu près pour moitié vers le type mâle etpour moitié vers le type femelle, mais que la proporlion des mâles s'accroît quand on soumet ces tèlards à lPinanition, et qu'au contraire la proportion des femelles grandit quand on leur donne une nourriture végétale riche ou une nourriture animale. Ces observatious menaient à la même conclusion que celle à laquelle avaient abouti les premières études sur les lépidoptères : à sae voir, qu'une nutrition favorable de l'organisme naissant l'incline vers le sexe féminin. Seulement il a fallu re-

(1) Sur ces questions, comme sur toutes celles qui vont être abordées, on consultera utilement les travaux de Geddes et Thomson, Loisel, Cuénot, Bugnion, Caulléry, cités dans notre: bibliographie.

CHAP. I. — POSITION DE LA QUESTION Hi)

noncer à s’en prévaloir. Le sexe sur les grenouilles est très difficile à préciser au début de la vie, et les résultats fondés sur sa simple constatation à la loupe ont paru peu sûrs. Cuénot, qui a repris les expériences (1901), a trouvé qu'il y a des représentants des deux sexes, en quantilés presque égales, dans tous les lots, soit bien, soit mal nourris, et parfois beaucoup plus de femelles chez les mal nourris. H. D. King, qui a nourri de façons très diverses près de deux mille lêtards de crapaud commun d'Amérique (bufo lentiginosus), a trouvé de même que lalimentation n’influe en rien sur leur sexe (1).

3° D'autre part, des invesligateurs ont signalé, dans le règne végélal, des faits qui sont à rapprocher des précédents. Prantl (1881), cullivant un prothalle hermaphrodite de fougère sur un sol pauvre,constala que les archégones ne se développaient pas. Strassburger vit le même fat se reproduire. Leurs observations étaient donc de nature à renforcer l’idée que de mauvaises conditions nutritives empêchent l'évolution vers le type féminin. Mais des résullats directement opposés découlent des recherches ultérieures de Molliard sur une tout autre espèce. Ge botaniste a opéré sur le chanvre (1898) et voicice qu'il a vu. Dans la nature, les deux sexes sont à peu près également représentés chez cette plante. Or, dans une serre fort mal éclairée, il est né à peu près trois fois autant de femelles que de mâles; de plus,les anthères ont montré une tendance à se transformer en carpelles ; enfin, la plupart des plants ont été grêles et rabougris (2). Ainsi, de mauvaises

(4) Voir Année biologique, tome XII, page 152. (2) Revue générale de botanique, 1898.

conditions nutrilives — caractérisées par le défaut de lumière — ont favorisé ici l'apparition du sexe féminin, en même temps que réduit la vitalité générale. 1l est vrai que Strassburger a fail une critique de ces expériences (1900), mais Molliard y a répondu (1901). On trouve donc, en notre matière, des indications tout à fait con— traires chez deux espèces végétales (1).

D'une autre manière encore, les végétaux fournissent en notre malière des données discordantes. Cette fois, il ne s’agit plus du sens dans lequel évolue le type sexuel, mais bien de la possibilité même d’une semblable évolution. D'un côté, Bordage a observé à la Réunion que, sur un tronc mâle de papayer (carica papaya), décapilé par le vent, ont poussé deux bourgeons femelles avec fleurs et fruits ; et il a pu répéter expérimentalement cet effet de traumatisme (2). Voilà donc un fait de changement de sexe au cours du développement de l'individu. Blaringhem, de même, en opérant sur le maïs, a modifié le sexe par traumalisme expérimental. Mais, d’un autre côlé, Elie et Emile Marchal, sur des mousses dioïques (barbula unquiculata, bryum argenteum, ceratodum purpureum), ont constaté que les produits d'une même spore sont tous du même sexe, quelles que soient les conditions extérieures : humidité, température, pression, alimentation. Ce dernier fait donne à penser que le sexe des produits est délerminé déjà dans leur auteur. Il va directement à l'encontre de la théorie épigamique.

En un mot done, cette dernière théorie ne peut in-

(1) On en trouve aussi pour l’inflaence de divers engrais sur le sexe d’une même plante. Voir E. Laurent, travail analysé dans l'Année biologique, tome VIII, page 134.

(2) Société de Biologie, 1898.

voquer, tant chez les végétaux que chez les animaux, que des fails isolés, souvent contestés, et auxquels d'autres s'opposent en lous cas constamment. Elle parait, de nos jours, en recul sensible.

Les deux théories progamique et syngamique s’opposent toutes deux à la théorie épigamique sur le point essentiel qu'elles admettent en commun : c'est que le sexe ne peut plus être modifié après la conception et qu’il est définitivement fixé au plus tard à ce moment. Il y a certains faits qu’elles relèvent l’une et l’autre à l'appui de cette idée. Tel est le cas, d'abord, pour les faits de polyembryonie. Il a été établi par les recherches de Bugnion (1891) et de Paul Marchal (1898) que chez des hyménoptères parasites (encyrtus fuscicolis, polygnotus minutus) de longues chaînes d’embryons se forment par la division d'un œuf unique, et que tous ces embryons sont de même sexe : Bugnion en a conclu que « la détermination du sexe au sein de l’ovule fécondé est définitivement effectuée avant la première segmentation de son noyau ». De même, chez un mammifère américain, le taltou (fatusia hybrida, latusia novemcincta), Cuénot (1903), Fernandez (1909), Newman et Paterson (1911) ont montré qu’il se développe plusieurs embryons d’un même sexe dans l'intérieur d’un même chorion. Cest aussi sur ce principe que repose, chez l’homme, la distinction des enfants jumeaux en vrais el faux jumeaux. Les jumeaux vrais ont mêmes annexes fœtlales, ce qui les fait nommer monochoriaux ; ils sont toujours de même sexe. Les faux ont chacun un placenta, un amnios et un chorion distinct; ils sont parfois de même sexe, parfois de sexe différent. On suppose que les vrais proviennent de la division d’un seul œuf et qu'aux seconds correspondent des œufs distincts ; mais ce point, na-

turellement, ne peut être vérifié dans lPespèce humaine.

Dans un autre ordre d'idées, les théories progamique et syngamique se réclament aussi du cas des abeilles. Chez celles-ci, on distingue la reine, femelle féconde, les ouvrières, femelles et stériles, et les faux-bourdons, mâles. Ces trois sortes d'individus se développent dans des cellules différentes : les reines, dans des alvéoles irrégulières ; les ouvrières et les faux-bourdons, dans des alvéoles hexagonales, plus grandes pour les fauxbourdons. La reine, fécondée pendant le vol nuptial, porte sur elle une provision de sperme, dans le réceptacle séminal. Dès 4848, un ecclésiastique saxon, Dzierzon, a formulé le principe d’une ingénieuse théorie à laquelle des recherches ultérieures ont permis de donner la forme suivante. Les œufs non fécondés produisent exclusivement des mâles ; les œufs fécondés, exclusivement des femelles. La reine, passant devant les alvéoles de la ruche,inspecte chacune d’ellesen y faisant entrer sa tête. S'arrètant devant les alvéoles régulières et grandes, elle contracte son réceptacle séminal : les œufs qu’elle y dépose ne sont donc pas fécondés ; ils se développent par voie parthénogénétique. Et, comme ils évoluent vers le type mâle, il en résulte que celui-ci est le produit exclusif du sexe féminin. Au contraire, les œufs fécondés donnent une reine ou des-ouvrières, vraisemblablement d'après la quantité et la qualité de la nourriture qu’elles reçoivent. Une série de faits était relatée par Dzierzon à l'appui de sa théorie. Il ne se forme que des mâles dans les ruches où la reine a été mal fécondée, et dàns celles où elle est âgée. Parfois, quand la reine est supprimée, les ouvrières pondent ; elles ne pondent que des mâles ; or, elles ne s'accouplent

pas eln'ont pas de réceptacle séminal; leurs produits ne peuvent donc être que parthénogénétiques. Les abeilles allemandes ont l'abdomen brun ; les abeilles italiennes l'ont jaune; en croisant une reine allemande et un mâle italien, Dzierzon obtenait des produits femelles à couleur mixte, des produits mâles àcouleur maternelle ; cela s’expliquait dans son système, les femelles provenant d'œufs fécondés, les mâles d'œufs non fécondés. Les résultats ainsi trouvés par lui se sont vus confirmés par von Siebold (4855), par Leuckart (1858), par von Berlepsch, par Cheshire (14885). Ils ont été contestés par Pérez (1878), dont les expériences, reproduites depuis par Guénot, ont montré que j’accouplement des deux races donne quelques mâles hybrides, le plus grand nombre ayant les caractères maternels seuls. Ils ont été niés résolument par un apiculteur de Darmstadt, Dickel(1898), suivant lequel tous les œufs seraient fécondés et le sexe du produit serait déterminé par la nourriture et les soins donnés aux jeunes par les ouvrières. Cette contradiction a provoqué d’amples débats, d’où la théorie de Dzierzon est sorlie victorieuse. Petrunkevitch, par de minutieuses recherches (1901), a établi l'existence de spermatozoïdes dans presque tous les œufs pondus en des alvéoles de femelles, tandis qu'il n’en a jamais trouvé dans les œufs pondus en des alvéoles de mâles. Il paraît donc bien prouvé que le sexe de l'abeille est déterminé au plus tard lors de la fécondation.

Des faits qui précèdent, les partisans de la théorie progamique rapprochent volontiers les suivants. Cheznombre d'espèces animales il y a deux catégories d'œufs : elles ont des aspects différents, même du dehors ; il y a un dimorphisme, qui sembleliéàla sexualité, chaque catégorie correspondant à un sexe. Ce fait avait élé affirmé, chez des

vers à soie,par A. Brocadello (1896), il y a été contesté depuis lors. Il a, de même, été indiqué chez le phylloxéra. Chez un rotifère, Lydatina senta,on a distingué deux espèces de femelles : les unes,dites virginipares, donnentpar parthénogénèse des œufs d'été d’où sortent des femelles qui sont elles-mêmes parthénogénétiques;les autres, diles sexupares, pondent des œufs d’hiver,durables,donnant des femelles s'ils sont fécondés, des mâles s’ils ne le sontpas. La proportion des œufs mâles et des œufs femelles pourrail êlre modifiée, d’après des naturalistes autorisés, par une action exercée surla mère ou peut-être sur la grand'mère. Maupas (1890-91) admettait surtout à cet égard l'action de la température ; Nussbaum (1897) a admis surtout l’action de la nutrition. L’échauffement, suivant le premier, la disette, suivant le second, augmenterait le nombre relatif des mâles. Mais d’autres biologistes, Punnett (1906), Withney (1907), ont nié toute action de ces facteurs extérieurs et attribué à des causes purement internes la différence des produits.

Des constatations assez analogues ont été faites sur une archi-aunélide marine, dinophilus apatris, notamment par Korschelt (1887), von Malsen, Shearer (1911). D’autres l'ont été sur des crustacés entomostracés de l’ordre des cladocères, les daphnies, étudiées en particulier par Kurz (1874) et de Kerhervé (189%): la bonne alimentation a donné des produits femelles, la mauvaise des produits mâles. Mais ce résultat ne s’est pas retrouvé chez un animal très voisin des daphnies, apus. On Pa parfois interprété en disant que la mauvaise nutrition amenait moins la production de mâles, que le passage de la parthénogénèse à la génération sexuelle. (est aussi en ce dernier sens qu’on a fréquemment interprété les résultats obtenus sur les aphidiens ou pucerons.

Les phénomènes que nous venons de rapporter ont prèlé à discussion. En voici d'autres qui n’ont point été contestés, du moins à notre connaissance.

Le premier a été rapporté par Paul Marchal en 1897 (1). Du blé est semé dans une caisse, d'une facon très dense. Ses tiges poussent donc serréesetgrèles. Descécidomyies, insectes diptères qui vivent sur cette céréale, y font leur ponte. On trouve dans celle-ci les nombres respectifs de mâles et de femelles usuels dans cette espèce. Mais les rejetons de ceux-ci forment une seconde génération, où il y a surabondance de mâles. Jci donc, de mauvaises conditions nutritives ont favorisé l'apparition du sexe masculin, mais à distance.

Le second a été observé par Arnold Pictet en 1908. Celui-ci a opéré sur un lépidoptère, ocneria dispar. Voici un résumé de ses expériences, dû à Bugnion (2). « 1" expérience. Une ponte de chenilles est élevée avec du noyer (mauvaise nourriture); elle donne un certain nombre d'adultes dans la proportion de ÿ4mâles 0/0 et de 46 femelles 0/0. —2° expérience. Un couplede cesinsectes. concourt à la production d’une ponte dont les chenilles sont encoreélevées avec du noyer; résultat: 65 mâles 0/0, 35 femelles 0/0. Un couple de cette deuxième génération concourt à la production d’une ponte dont les chenilles ne reçoivent que du noyer; les chenilles meurent avant le nymphose. On voit qu'une mauvaise nourriture imposée pendant deux généralions consécutives fait augmenter le nombre des mâles. — 3° expérience. Un mâle adulte de la lignée IT, nourri ainsi que ses parents avec du noyer, est accouplé avec une femelle normale à l’état de nature,

(1) Année biologique, tome IV, page 261.

(2) Page 268 du travail cité dans notre bibliographie.

s'étant comme ses ascendants nourrie de chêne. Les œuîs donnent naissance à des chenilles que l'on nourrit avec du noyer; résultat: 61 mâles 0/0, 39 femelles 0/0. Il y a, comme on voit, moins de mâles et plus de femelles que dans l'exemple 11, ce qui s'explique par l'influence de la mère bien nourrie ».

3° Sur des vertébrés aussi, des études ont été faites. Russo a vu (1908) dans l'ovaire des lapines deux types d’ovules ; les uns ont plus de lécithine, les autres ont dans leur protoplasma des cristaux d'acides gras résultant de la lécithine disparue. L'auteur dit que les premiers évoluent vers le type féminin, les seconds vers le lype masculin. Il en conclut que, en fournissant de la Jécithine à la mère, on peut augmenter parmi ses rejetons Île nombre relatif des femelles. Et, en effet, les expériences qu'il a faites pour vérifier celte idée ont produit, dans une certaine mesure, le résultat qu'il prévoyait ({).

4 Enfin, sur des poules, K. Houssay a expérimenté (1907) en leur donnant une nourriture carnée. Parmi les diverses modifications qu’il a ainsi produites, il en est qui portent sur la progéniture. Les poules carnivores, intoxiquées par leur alimentation, ont procréé beaucoup plus de mâles que de femelles ; et cela a été surlout sensible à mesure que l'on avançait dans la lignée des générations soumises à ce régime spécial. On en peut juger par le tableau de la page suivante.

De plus, les mâles ainsi produits sont bien plus faibles qu’à l'ordinaire. Ils ont notamment perdu la combativilé caractéristique de leur espèce. Les morts précoces

(4) Bibliograplhia evolutionis, dans Bulletin scientifique de la France et de la Belgique, tome XLIV, 1910, page 47.

Générations Mâles Femelles Sexe inconnu

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sont beaucoup plus nombreuses chez eux que chez les femelles : sur 20 morts précoces, 18 ont frappé des mâles, 2 seulement des femelles (1).

En somme, toutes ces constatations s'accordent sur un point fondamental. C’est que le sexe du produit dépend, dans une certaine mesure, de la nutrition de ses auteurs, ec particulier de sa mère, et parfois même de ses grandsparents. Une bonne nutrition incline le produit vers le sexe féminin. Celle dernière parlie de la conclusion s'accorde même avec celle que nous avions trouvée dans la théorie épigamique ; c’est, bien entendu, sous la réserve

- d’une différence fondamentale : dans cetle dernière théorie, c’est sur le produit même qu'on entendait agir directement, tandis que dans les théories progamique et syngamique c'est sur ses auteurs qu'on juge l’action efficace ; mais, dans l’un ou l’autre cas, l’évolution vers le type féminin paraît liée à des conditions de nutrition favorables.

Maintenant, comment les partisans de la théorie progamique expliquent-ils le déterminisme du sexe? Généralement, ils le rattachent à la composilion chimique de l’'ovule. Beard (1902) et von Lenhossek (1903)ont émis des

({) Ouvrage cité dans notre bibliographie, notamment cha-

pitre vur, pages 250 s.

vues à ce sujet. Le premier de ces auteurs estime qu'il y a des ovules mâles et des ovules femelles, des spermatozoïides mâles et des spermatozoïdes femelles ; une des catégories de spermatozoïdes avorte, l’autre seule aboutit; c'est l’ovule qui donne son sexe au produit. Le second admet aussi que l’ovule est sexué et exerce l’action directrice sur la sexualité de l'embryon. Ces vues sont jusqu'ici demeurées tout hypothétiques. Elles ont quelque chose d'assez peu vraisemblable « priori. Car il semble singulier que le père soit sans aclion sur le sexe de son enfant. La majorité des auteurs n’est pas portée à admettre que ce sexe soit déterminé antérieurement à la conception.

Telle est précisément la raison pour laquelle la théorie syngamique obtient un succès croissant. Nous avons déjà dit que, suivant elle, le sexe se détermine au moment même de la fécondalion. Celle formule peut, du reste, s'entendre en deux sens. Suivant les uns, la détermination résulte uniquement de l’état des deux éléments sexuels qui s'unissent. Suivant les autres, les circonstances extérieures y pourraient aussi jouer un rôle. Parmi les premiers, on connaît surtout Thury. Ge botaniste genevois avail émis, en 1863, une doctrine qui fit sensation. D'après lui, l'ovule peu mûr donne une femelle ; l’ovule plus mür, un mâle. Aussi, chez les animaux domestiques, les ovules fécondés au début d’une période de rut produiraient-ils des ‘femelles ; fécondés à la fin de cette période, des mâles. Nombre d’éleveurs français el suisses tentèrent l'expérience. Elle réussit d'abord, ce qui valut à la théorie une grande vogue. Mais bientôt on trouva des faits contraires ; la désillusion vint, et la théorie se vit abandonnée. Elle a été reprise depuis lors. En 1881, Pflüger a fail des expériences sur des gre-

nouilles ; l’idée de Thury lui à paru exacte; mais le nombre des cas observés n'était pas très considérable. Richard Hertwig est entré à son tour dans cette voie en 1905. 11 a accouplé des grenouilles appartenant à des espèces où les époques de maturité pour les éléments sexuels sont différentes. Il a trouvé que : si lovuie est trop peu mür, il y a excès de mâles parmi les produits ; si l'ovule est trop mûr, il y a également excès de mâles ; si l’ovule est mûr à point, la proportion de femelles est maxima. Ces expériences n'ont pas porté sur autant de sujets qu'il l'aurait fallu pour que leurs résultats puissent être considérés comme définitifs. Et le peu de netteté que présente le sexe de la grenouille au début de sa vie contribue à leur ôter de leur force probante. — D'autres biologistes ont émis l’idée que le sexe du produit est déterminé par celui de ses deux auteurs dont l'élément reproducteur a le plus de force lors de la conception. Cette idée est assez voisine de celle de Thury : car, pour celui-ci, si l’ovule jeune donne une femelle, c'est qu’il est plus fort que le spermatozoïde. Nous verrons plus tard comment cette idée a été appliquée à l'espèce humaine. Bugnion (1910) estime que l’auteur le plus vigoureux donne à son rejeton, non pas son propre sexe, mais le sexe opposé.— Enfin, nous mentionnerons les recherches récentes d'une Américaine, Ellen Kivg, qui a expérimenté sur le crapaud. Elles se rattachent à la seconde façon d'entendre la théorie syngamique que nous mentionnions tout à l'heure. Cer elles cherchent la cause au moins partielle du sexe dans les circonstances extérieures concomitantes à la fécondation. Elles ont montré que la dessiccation donne un excès de femelles, et qu'il en est de même pour lPaction d'un milieu sucré. Au contraire, la surhydratation amènerail un excès de mâles.

En ces derniers temps diverses études biologiques ont tenté de renouveler certains aspects de la question de la sexualité. Tel fut le cas, notamment, des études dites mendéliennes. On a parfois pensé que le sexe se lransmettait suivant la loi de Mendel ; en ce cas, tout être issu d'un rapprochement sexuel devrait êlre considéré comme une sorte d'hybride ; les caractères mâle et femelle se dissocieraient dans la postérité d’un couple, et s'y retrouveraient dans les proportions qu'indique celte célèbre loi, avec dominance de l'un ou de l’autre suivant les cas. Cette idée fut entrevue jadis par Mendel luimême. Elle a été formulée par Castle (1903) ; reprise par le botaniste allemand Correns (1907) qui l’a appliquée dans ses recherches sur les bryones ; présentée ensuite avec une autre interprétation par Bateson; suivie par Doncaster et Raynor dans leurs expériences sur le croisement de deux variétés d'un papillon, abraxas grossulariata, etc. ne semble pas que jusqu'ici on soit arrivé sur ces points à des conclusions très nettes. Les séries examinées manquent de l'étendue nécessaire, En tous cas, de pareilles considérations ne nous paraissent point pouvoir être aisément introduites, au moins quant à présent, dans le domaine de l’anthropologie. L'homme, en effet, a une postérité trop peu nombreuse = sur toute la terre, et particulièrement en notre pays — pour qu'on puisse trouver parmi les descendants d'un même couple, avec une ampleur suffisante, le rapport numérique des sexes qui vérifierait la loi.

L'autre groupe d'études auquel nous faisions allusion, consiste dans les recherches cytologiques. Depuis une douzaine d'années, en étudiant la teneur des cellules en chromaline, On à cru reconnailre, parmi les chromosomes, la présence d’un élément caractéristique du sexe.

De nombreuses recherches ont été faites surce point intéressant, notamment par Henking, Montgomery, Mac Clung, Edmund Wilson, Morrill, Gulick, Morgan, Boveri. Elles n'ont pas donné de résultats très concordants et susceplübles de généralisation. Les hétérochromosomes caractéristiques du sexe ne se présentent pas partout sous le même aspect, avec le même nombre, dans les mêmes couditions. En admeliant même l'existence d'une composition chromatique qui caractériserait le sexe, On ne sait au juste si cette composition serait définie qualitativement, ou si elle le serait quantitativement. Encore moins sait-on si elle constituerait la cause de la sexualité, ou si elle en dériverait comme une conséquence, ou si elle lui serait simplement parallèle. Sur toutes ces questions, la science n'est pas faite, Il serait donc téméraire de vouloir dès maintenant étayer des conclusions sur les données restreintes aujourd'hui réunies, et c’est pourquoi nous n'insisterons pas davantage à leur sujet.

En résumé, la question du déterminisme du sexe est loin d’être définitivement résolue pour le règne animal. Des intérêts pratiques considérables s'attachaient pourtant à sa solution. Les éleveurs auraient eu un avantage très grand à posséder des recettes permettant d'influer sur le sexe des produits à naître. D’innombrables procédés empiriques ont élé précouisés, pour les diverses espèces domestiques. Mais l’empirisme, est-il besoin de le dire?, a encore moins bien réussi que la science. Toutes les formules proposées, après avoir réussi dans quelques cas, ont fini par échouer dans des hypothèses plus multiples encore. Aujourd'hui, les zootechniciens sont d'accord pour reconnaître

Worms.

qu'il n’y a aucun moyen d’action général en ces matières (1).

Laissant donc de côté toutes les applications pratiques, bornons-nous à constater que, des recherches scientifiques ci-dessus résumées, une seule conclusion parait se dégager avec quelque vraisemblance. C’est que la détermination du sexe — quel que soit le moment où elle s'opère — se fait sous l'influence de conditions nutritives, et que de bonnes conditions favorisent l'apparition du type féminin.

L’étude des espèces animales et végétales ne nous ayant pas livré la solution définitive du problème si complexe et si difficile du déterminisme du sexe, nous revenons à l'espèce humaine, au profit de laquelle les recherches sur toutes les autres avaient été en réalité entreprises. L’examen direct des cas humains va-t-il nous apprendre quelque chose sur les causes qui produisent la sexualité ?

On ne peut pas recourir ici à l'expérimentation proprement dite : la morale s'oppose à ce que l’on fasse de la vie humaine et de sa propagation l’objet d'expériences, au sens précis du mot, et d’ailleurs, voulüt-on en faire, on ne trouverait guère de sujets consentant à s’y prêter.

(1) C'est ce qui résulte notamment d’une communication récente de M. Marcel Vacher à la Société Nationale d'Agriculture (Bulletin de la Société, 1910) et c'est ce que nous a confirmé M. Mallèvre, professeur de zootechnie à l’Institut national agronomique.

Les seuls cas que l'on puisse à la rigueur faire rentrer dans cette catégorie, sont les traitements médicaux. Il en à élé proposé beaucoup pour favoriser la procréation des garçons ou des filles. Mais tous ceux qui ont été essayés pendant un certain temps, — notamment ceux du D° Schenck, qui firent grand bruit il y a quelques années, — ont prouvé leur insuccès. D'autres, lels que le traitement par l’adrénaline, ont été préconisés trop récemment pour qu'on ait pu déjà les juger. Force est dès lors de se contenter, en ces matières, de l'observation pure et simple. Mais, appliquée à la reproduction humaine, celle-ci a d'assez étroites limites. Chaque être humain, en effet, n’a que fort peu d'enfants; iln’est pas dans le cas de ces poissons qui pondent des œufs par milliers, de ces végétaux qui peuvent avoir des rejetons chaque mois, de ces protistes qui sont aples à se segmenter à tout instant. On ne peut donc pas suivre fréquemment les phénomènes de la génération sur un couple humain donné. La même chose se trouve vraie, d’ailleurs, des vertébrés supérieurs qu’on pourrait logiquement songer à rapprocher de l'homme, ce qui limite les ressources qu'offre en cette matière l'observation comparée. — Des milliers d’ovules et des millions de spermatozoïdes qu’une femme et un homme produiront, il ne naitra peut-être qu'un seul individu nouveau. C’est presque le hasard qui dira auxquels de ces éléments gamiques sera réservée cette fortune, et par suite qui fixera le sexe du produit. Nous constatons le résultat ; mais comment, dans ces conditions, prétendre en découvrir les causes ? —L'entreprise, pourtant, n’est peut-être pas absolument chimérique. « Le hasard lui-même à ses lois », a-t-on dit fort justement. C’est à la statistique qu'il appartient T les mettre en lumière. Ge qu’on ne peut trouver en sui-

vant la descendance d'un seul individu, parce qu'elle est trop peu étendue, on le saisira peut-être en suivant celle de tout un groape (cité, province, nalion), parce qu'ici la base sera assez large pour permettre des observations répélées et se contrôlant les unes les autres. Le grand nombre des observations était la condition du succès : ne pouvant le réaliser avec des couples isolés, on se le procurera en faisant porter les investigations sur tout un peuple. Un procédé d'étude précis deviendra ainsi applicable. Ge que l’embryologie ne pouvait montrer, la statistique le révèlera.

Comment donc le statislicien va-t-il se poser le problème ? Le voici. Il cherchera combien il naît d'enfants des deux sexes dans les diverses condilions que la nature présente, etilcalculera le rapport numérique de ces deux groupes pour chacune de ces conditions. Il verra de la sorle si ce rapport varie avec chacune d'elles. Evidemment, celles-ci devront être aussi multipliées que possible. Il faudra se placer dans les milieux physiques, organiques, sociaux, les plus différents, et c'est ce que nous comptons faire au cours de ce travail. La comparaison des résullats obtenus pourra mettre en lumière les facteurs sous l'influence desquels se détermine le sexe. Car,si, par exemple, le rapportnumérique des garcons aux filles monte constamment quand se trouveut réalisées certaines conditions de milieu, c'est que cellesci doivent avoir une aclion favorable à l'apparition du type masculin. Les règles de la méthodologie scientifique posées par John Stuart Mill (méthodes de concordance, de différence, des variations concomitantes) regoivent ici légitimement leur application.

Quiconque à mauié le précieux et délicat instrument constitué par la statistique, sail l'avantage qu'il y'a à

disposer de séries de constalations étendues. D'une part, objectivement, les causes occasionnelles s'éliminent ; de l’autre, subjectivement, les erreurs d'observation en sens opposés se compensent. C’est ce qu'on appelle « la loi des grands nombres ». Elle peut se formuler ainsi : les résultats sont d'autant plus sûrs qu'ils sont établis sur une base plus large. Heureusement, elle peut recevoir son application dans notre espèce : car, sur le sexe des naissances humaines, nous possédons des relevés extrêmement étendus.

Seulement, mème si cette condition est remplie, la stalistique ne saurait nous apprendre lout ce que nous aimerions à connaître. Elle n’opère, en effet, que sur les masses ; elle ne descend pas dans l'intimité des individus. Ce qu’elle gagne en étendue, il semble qu’elle le perde en profondeur. Il y a là comme une sorte de compensalion inéluctable. Toute chose a ses inconvénients nécessaires, à côté de ses avantages. Aussi, nulle recherche statistique ne ‘permettra, en aucun cas, l'explication complète et adéquate d'aucun phénomène individuel. Les lois auxquelles aboutit l'élude statistique du mariage, par exemple, ne sauraient donner les raisons, d'une complexité parfois si décevante, pour lesquelles tel homme a contracté telle union. Seulement, elles font comprendre pourquoi, dans tel état social, on se marie plus que dans tel autre. De même, l'étude statistique du rapport des sexes à la naissance ne nous dira pas avec certitude pourquoi tel enfant est né du sexe féminin, et ne nous permettra, ni de prévoir à coup sûr le sexe de tel enfant attendu, ni surtout d'agir sur lui pour le produire à notre gré. Mais elle nous permettra de comprendre dans l’ensemble la prédominance d’un sexe sur l’autre en un état social donné, de prévoir leur rapport

22 LA SEXUALITÉ DANS LES NAISSANCES numérique probable pour la plus prochaine période de temps, et peut-être même de le modifier, dans la mesure où des améliorations sociales, résultant d’une action consciente et éclairée, peuvent agir sur la constitution organique d'une race.

Le problème, par nous posé, arrive de la sorte à prendre un nouvel aspect. Ge n'est plus simplement un problème biologique ; tout en le restant, ce devient en même temps un problème social. Il est social, nous semble-t-il, à trois égards. D'abord, la méthode que nous allons employer, la méthode statistique, a fait surtout ses preuves dans les domaines sociaux. Bien qu'elle puisse être utilement employée par les sciences cosmiques et organiques, elle l’a surtout été quant à présent par les sciences sociales. Secondement, les résultats auxquels nous parviendrons devront s'interpréter — au moins en partie — socialement. Nous avons vu tout à l'heure que le sexe parait déterminé par des conditions de nutrition chez les espèces animales. Nous verrons qu'il en est de même chez l’homme, et ici cette formule prendra un sens plus précis. Car les conditions de nutrition sont cette fois susceptibles d'être définies en termes empruntés à la science économique. Troisièmement, enfin, notre problème est gros de conséquences sociales. Du chiffre respectif des garçons el des filles procréés dépend, dans des conditions que nous éludierons, le chiffre respectif des hommes et des femmes dans une société donnée ; et de ce dernier chiffre, à son tour, dépend en

grande partie la forme mème de cette société. Le régime

légal du mariage y est lié : un peuple sera porté à la

monogamie, à la polygamie ou à la polyandrie, suivant que les deux sexes y seront en nombre sensiblement égal, ou que les femmes l'y emporteront notablement

sur les bommes, ou qu’enfin un excédent considérable se produira en sens inverse. La condition de la femme, et notamment le degré de son assujettissement, en subiront l'influence. Dans un autre ordre d'idées, le plus grand développement du sexe masculin sera loin d’être indifférent à la puissance militaire de la nation considérée. Il ne le sera pas non plus à sa force de production industrielle. I! le sera tout aussi peu à sa capacité d'expansion colonisatrice. En somme donc, la relation numérique des sexes, dans une nation donnée, agira grandement sur son organisation familiale et sur plusieurs des aspects caractéristiques de son activité collective.

Malgré tout cela, le problème du déterminisme du sexe chez l’homme ne reste pas moins, à sa base, d’ordre biologique. Car c’est dans l’intimité de l’organisme qu'il se résout; ce sont des causes anatomiques et physiologiques qui opèrent ici en dernier lieu. Ce qui est donc vrai, c’est qu'il est biologique et social à la fois. Il relève, par un côté, des sciences naturelles ; par un autre, des sciences sociales. Mais n’est-ce pas ce qu’on peut dire de tous les problèmes humains? Nos travaux personnels nous ont conduit à penser que tous ont ce double caractère. Dans nos publications antérieures (1), nous avons essayé de montrer que ces deux faces de la réalité doivent être incessamment rapprochées l’une de lautre. Ici la liaison est si évidente qu'il est inutile d’y insister. L'étude du sexe des naissances humaines appartient à une science sociale, la démographie; mais elle peut aussi

(4) Organisme et Société, 1896 ; Philosophie des sciences sociales, trois volumes, 1903-1907 ; Les principes biologiques de l’évolution sociale, 1910.

être revendiquée par une science naturelle, la biométrie. Qu'en conclurons-nous ? C’est que sur ce point les domaines de ces deux sciences coïncident et se confondent. Les recherches ici entreprises peuvent être considérées comme leur étant communes.

De semblables recherches gagneraient peut-êlre à se voir poursuivies sur la base la plus large possible, à embrasser par conséquent l'humanité tout entière. Mais c’est ce qui ne saurait être fait dans le présent travail. Car l'humanité est actuellement divisée en tronçons trop distincts pour qu'on puisse les réunir tous en une même étude. Cela est dù à deux ordres de raisons. D'abord, les diverses populalions humaines ont chacune leurs caractéristiques propres : celles-ci tiennent, selon les cas, à des influences de milieu, à la constitution de la race, à Porganisation sociale; toujours est-il qu’elles séparent nettement les uns des autres les groupes quiles présentent. C’est ainsi que, en notre matière, nous verrons le rapport numérique des sexes à la naissance varier de nation à nation d’une manière assez sensible. En second lieu, dans les différentes régions du globe, l'organisation de la stalistique est fort inégale. Les procédés de dénombrement réguliers et précis ne sont en usage que dans une partie de l’humanité. Là même où ils existent, ils ne sont pas toujours les mêmes. En Asie, par exemple, nous ne pouvons rien tirer des données réunies par le gouvernement chinois ; les possessions russes, anglaises, françaises mème dans ce continent ne nous sont connues, démiquement (1), que d’une façon fort imparfaite.

(1) Nous demandons la permission d'employer les termes « démique » et « démiquement » dans les cas où,par un allonge-

ment inutile, on se sert souvent des expressions. « démographique » et « démographiquement ».

En Europe même, les statistiques des divers pays ne mérilent pas toutes le même degré de confiance, et de plus elles ne sont pas toujours exactement comparables les unes aux autres. Par exemple, en notre matière, les règles relatives à l'enregistrement des naissances n'étant pas les mêmes en Angleterre et en France, il règne quelque incertitude sur la comparaison des totaux obtenus dans ces deux pays. En somme donc, on ne peut, en démographie,considérer l'espèce humaine comme l'unité. C'est, tout au plus, aux différentes nations qu’il faut attribuer ce caractère. Cela n’empêchera pas, sans doute, des travaux de synthèse portant sur l'humanité entière. Maisils ne sauraient être faits utilement que pour des phénomènes qui auront d’abord été éludiés, par voie d’analyse, dans chaque pays isolément. Des esquisses nationales devront précéder forcément ces tableaux d'ensemble.

C'est une esquisse de ce genre que nous voudrions entreprendre, en prenant pour cadre notre patrie. Nous examinerons donc ici le rapport des sexes dans la natalité française. Une nation comme la France présente, pour l’étude de ce problème, des caractères avantageux. Elle est assez nelle dans ses contours pour que la question y soit posée avec précision; assez homogène dans son contenu pour que celle question soit susceptible d’une réponse ne-variant pas trop avec les subdivisions du pays ; assez vaste pour que celle réponse ait une valeur de quelque généralité. En outre, elle est administrativement et scientifiquement assez avancée pour que des données très sérieuses y aient déjà été recueillies par les statistiques existantes. Voici un Elal qui compte environ quarante millions de citoyens, el où le recensement de la population et le relevé de ses mouvements

s'effectuent officiellement depuis cent dix ans. On conçoit quelle base large et solide à la fois il présente à une invesligalion comme celle-ci. Sans doute, nous aurons plus d'une fois à en sortir, pour lui comparer d’autres pays, surtout les pays voisins. Mais il restera toujours le centre de notre enquête, et nous ne le quitterons jamais que pour y revenir aussitôt. Nous ne prétendons pas, dans ces conditions, aboulir à des formules ayant une portée universelle ; nous souhaiterions seulement en émettre qui eussent une portée générale (1). Nos conclusions seront limitées, dans l’espace comme dans le lemps, au domaine où auront été recueillis les chiffres rapportés et interprétés par nous. Mais en ce domaine, nous espérons dégager des rapports constants de simultanéité et de succession, se rattachant tous à une même loi fondamentale.

(1) Nous avons essayé ailleurs de montrer que, dans le monde social, on n’atteint point à des principes d’une application rigoureusement universelle (Philosophie des Sciences sociales, tome IT, chap. xix, S Il.)

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