La Sibérie d'après les voyageurs les plus récents
A l’Orient des contrées septentrionales de l’Europe, un soulèvement de l’écorce terrestre, plus remarquable par sa longueur que par son élévation, forme, sur une ligne méridienne de plus de 2500 kilomètres, les limites de l’Asie.
Parmi les grandes chaînes de montagnes qui hérissent la surface de notre globe, celle-ci est une des moins hautes, mais dans aucune, la nature, toujours féconde, même sous les deux les plus ingrats, n’a serpé d’une main plus prodigue; les minéraux utiles ou précieux : ceux qui alimentent l’industrie de l’homme, qui facilitent ses transactions, ou qui ne flattent que sa vanité. Avant la découverte des placcrs de la Californie et de l’Australie, les mines d’or de ces montagnes étaient les plus riches du monde; leurs mines de platine sont encore sans rivales ; il en est de même de leurs
INTRODUCTION
exploitations de malachite, de jaspe et d'agates qui ont fourni aux palais de Pétersbourg et de Moscou leurs plus beaux ornements. Les conteurs des Mille el une Nuits n’ont jamais entrevu, dans leurs rêves, des pierreries égalant, en beauté et en volume, les échantillons que les gisements de ces régions ont fournis aux collections minéralogiques du tzar de toutes les Russies : des corindons gros comme des œufs, des bérils de 25 centimètres de longueur, des émeraudes de 5 et 8 pouces de diamètre, des topazes plus énormes encore I Quant aux aigue-marines, aux grenats, aux zircons, aux améthystes, aux saphirs, aux diamants enfin trouvés dans les mêmes gîtes, si leurs dimensions n’ont rien d’extraordinaire, leur énumération doit suffire pour appeler un intérêt de curiosité sur les localités qui les produisent.
Quant à l’observateur sérieux, au géologue, ce qu’il admire le plus dans ces montagnes, c’est bien moins ces riches cristaux, si prisés du vulgaire, que la variété infinie des substances métalliques ou cristallisées, des débris organiques, des ossements fossiles, parmi lesquels ils se trouvent disséminés dans un espace relativement circonscrit. En étudiant cet espace, en cataloguant ces substances, en classant ces débris, il est forcé de reconnaître l’activité des forces productrices toujours agissan- * tes dans l’intérieur du globe, et sa pensée, plongeant h travers les siècles cosmogoniques, s’efforce
INTRODUCTION
d’entrevoir, dans les couches primordiales de l’écorce terrestre, la réunion de circonstances et d’agents, nécessaire à la formation simultanée ou .
Vallée de la Toura.
successive de tant de combinaisons chimiques hétérogènes !
Le nom d’Oural, que les géographes ont adopté
INTRODUCTION
pour ces montagnes, vient d’un radical existant dans la plupart des vieux dialectes sibériens et qui * signifie ceinture ou mur de pierres. En effet à l’imagination des premières familles de nomades qui l’aperçurent des plaines déprimées du Tobol ou de la Toura, cette longue ligne de faîtes, hérissée de glaces et de rochers, dut apparaître comme l’enceinte infranchissable de leurs terres de chasse et de parcours, ou tout au moins-, comme une clôture naturelle, divisant les héritages de races étrangères et hostiles les unes aux autres....
Clôture impuissante ! qui n’a jamais sauvegardé aucun droit, empêché aucune usurpation. Pauvre rempart qui, depuis les premiers âges de l’humanité, n’a préservé l’Europe d’aucune invasion, n’a fermé le chemin de l’Occident à aucun dés fléaux de Dieu.
« De l’Orient, dit un refrain polonais d'une poignante tristesse, de l’Orient nous vient le soleil, mais c’est aussi de là que fondent sur nous les barbares et la peste! » Pour la pensée que traduisent ces amères paroles , l’Orient c’est la Russie; mais la Russie n’est-elle pas issue tout entière d’au delà de l’Oural?...
Du haut de la cime du Katchkanar, qu’à ces rochers étranges et démantelés par le temps, on pourrait prendre pour le bastion central du mur de pierres , l’œil du touriste, plongeant sur les horizons, bleuis par l’éloignement, des forêts asiatiques, embrasse presque tout le périmètre de l’an-
INTRODUCTION
eien Khanat de Sibir dont le nom, de proche en proche, s’est étendu, avec le joug moscovite, sur tout le versant septentrional de l’Asie.
Les premières tentatives du gouvernement russe contre ces régions datent de 1580, année où il jeta sur ce même Khanat, la bande désespérée d’Yermak Timole'ief, chef cosaque, expulsé des bords du Don par suite de ses brigandages.
Si sept ans plus tard les Russes purent bâtir Tobolsk;
Si, entre cette fondation et celles de Yakoutsk, d’Yrkoutsk et de Nertchinsk, il leur suffit d’un laps de cinquante à soixante ans ;
Si, un siècle à peine sépare l’apparition d’Yermak sur les bords de la Toura, de la conquête définitive du Kamtschatka et de l’annexion complète à la Russie d’une zone asiatique de 1600 lieues de long sur 7 à 800 de large ; — 11 faut voir dans ces faits le résultat, bien moins des énergies réunies des armes et de la politique russes, que des affinités de sang, de mœurs , d’habitudes de superstitions, et même de langage, qui liaient, de longue date, les populations conquérantes aux populations conquises.
Quand le Moujik des plaines du Volga vint s’établir parmi les tribus finnoises et tatares de l’Obi et de l’Yéniseï, elles virent en lui bien moins un intrus qu’un frère consanguin, rentrant sur la terre de
1. Du mot tataie ou ostiak Sibiri, qui signifie aube ou levant
XII INTRODUCTION
ses pères. Quand le Cosaque du Don ou de l’Ukraine passa, au galop de son cheval, devant les pasteurs guerriers de l’Asie centrale, ils le reconnurent pour un des leurs et lui tirent place dans leurs cantonnements.
Là est le secret de la force de la Russie en Orient et du poids dont elle pèse sur le monde.