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RELATION D’UNE EXILÉE

D’Ëkaterinembourg à Tobolsk. — La capitale de la Sibérie occidentale, les exilés. — L’Obi, — Bérésov, ses habitants, ses cimetières. — Les saisons à Bérésov. —Les indigènes, les Ostiaks et les Samoïèdes.— Notions complémentaires.

Un de ces gémissements périodiques qui apprennent de ibis à autre à l’Europe que la Pologne respire encore ayant attiré, vers la fin de 1838, une recrudescence de rigueurs sur cette malheureuse contrée, l’auteur du récit suivant, Mme Ève Félinska, d’une noble famille de l’ancienne Ukraine, ainsi que d’autres jeunes femmes de son voisinage, suspectes, comme elle, de regrets et de vœux pour la patrie perdue, fut comprise dans un ukase ou décret de transportation en Sibérie.

C’est avec elle que nous ferons nos premiers pas

sur cette terre de douleur et que nous descendrons de l’Oural dans le bassin de l’Obi. Ses paroles étant de celles qui ont droit au respect de tous, nous n’avons apporté aucune modification à la portion de ses récits que nous lui avons empruntée.

.... Les premières heures de mon exil m’avaient paru interminables ; je ne savais plus mesurer le temps; les jours et les nuits se confondaient dans mon esprit ; mais l’homme s’habitue à tout, et il apprend à vivre, quand même il n’a plus rien à espérer de la vie. Après une semaine, la résignation, l’espérance dans les infinies miséricordes, la paix du chrétien avaient rendu à mon âme la force qui domine les douleurs humaines. Mon esprit, maître de lui-même, pouvait s’intéresser aux objets qui se présentaient à ma vue ; et c’est dans cette disposition plus calme que je traversai l’espace immense qui sépare ma patrie des confins asiatiques.

Une route assez belle conduit de Perm à Ekaterinenbourg; elle coupe transversalement dans toute leur épaisseur les forêts et les rochers de la chaîne de l’Oural, dont toutes les eaux, sous cette latitude, se dirigent vers l’ouest, et vont se jeter les unes, dans l’océan Glacial, les autres dans la mer Caspienne.

Ekaterinenbourg, fondée en 1723 sur l’Isset, a déjà une population considérable. La ville possède le principal hôtel de la monnaie de l’empire russe, et la direction générale des mines : ces deux édifices sont d’une beauté remarquable. En outre, il y a de grandes fabriques où l’on travaille les minéraux et les pierres fines.

On peut se procurer à Ekaterinenbourg des pierres précieuses, montées ou non montées, à des prix très-modiques. Les tentations ne manquent pas en ce pays; mais, hélas ! j’étais comme cet Arabe du désert qui, mourant de faim et de soif, rencontre sur son chemin un sac plein de perles et s’écrie : « Ce ne sont que des perles ! » J’ai bien jeté un regard de convoitise sur ces charmants objets, mais j’ai vite détourné la fête.

Les neiges nous permettaient de voyager en traîneau, et nous espérions bien conserver jusqu’à Tobolsk ce genre de locomotion, mais en arrivant à Ekaterinenbourg, les routes étaient couvertes d’une boue si humide et si grasse, que les chevaux ne pouvaient plus avancer. Nous fûmes donc obligées de nous arrêter dans une auberge, et pendant ce temps-là le conducteur de l'escorte se mit en quête d’un moyen de transport pour assurer le reste de notre voyage. Bientôt il revint et nous annonça que nous devions renoncer aux traîneaux et les remplacer par des voitures.

L’état de nos iinances ajoutait à toutes les difficultés ; un excédant de dépense nous effrayait fort, car nous ignorions si on pourrait nous envoyer de l’argent; le peu qui nous restait était donc bien précieux. On nous proposa une bonne berline, mais nous dûmes refuser et prendre une pauvre perekladna, c’est-à-dire une charrette de poste.

Nos excellents traîneaux, si bien rembourrés, si commodes, devinrent, en échange de quelques roubles, la propriété de l’aubergiste : quelle aubaine pour lui ! aussi donna-il un pourboire au postillon.

11 n’y a pas de mots dans les langues connues pour exprimer le supplice d’un long voyage en perekladna: la Russie devrait réserver cela pour les grands criminels !. Qu’on se figure une longue boîte plus haute par devant (pie par derrière, ayant une planche en guise de banquette et point de ressorts; les secousses sont tellement violentes, qu’il est de toute impossibilité de trouver son aplomb : à chaque cahot, et ils sont presque continuels, on saute, bon gré, mal gré; ces évolutions féroces finissent à la longue par vous arracher de vraies larmes. Nous étions rompues, meurtries, contusionnées comme si nous eussions subi le supplice du knout.

A une petite lieue d’Ekaterinenbourg, la route ('■tait recouverte d’une neige épaisse. Je témoignai

mon étonnement au cocher, qui me répondit avec un grand flegme: « Mais d’ici à Tobolsk, vous trouverez de la neige partout : regardez les plaines qui sont devant vous, elles sont toutes blanches; aussi, ajouta-t-il, on était bien étonné, au dernier relais, de vous voir en perekladna. » Le mal était irréparable; nous ne pouvions pas poursuivre l’aubergiste qui avait abusé de notre ignorance; la seule manière de voyager dans ce pays, est de se méfier de tout le monde.

Mais nous allions bientôt trouver un adoucissement à notre déplorable situation, et au plus prochain relais l'administration de la poste nous fit offrir des traîneaux appartenant à la couronne; certes ils n’étaient pas confortables comme les nôtres, mais ils valaient toujours mieux que les affreuses perekladna ; d'ailleurs, nous n’avions pas le droit d’être difficiles, il fallait prendre notre mai en patience, et à chaque halte transporter nos bagages d’un traîneau à l’autre, et c’était nous qui prenions toute cette peine, car nous n’avions ni domestique, ni femme de chambre; nous étions gauches, malhabiles, étrangères à ces soins grossiers, mais la nécessité commandait en maître. Le reste de notre voyage se passa dans de meilleures conditions: les traîneaux étaient supportables, et nous n’étions plus forcées d’en changer à chaque étape.

Toholsk.

Notre voyage dura un mois: parties le 11 mars, nous étions à notre destination le il avril 1839. Tobolsk est la capitale de la Sibérie occidentale. Quoiqu’on sentît déjà la douce chaleur du printemps, le sol était encore couvert de neige, et les montagnes déversaient des torrents d’eau neigeuse.

Après les formalités officielles, nous prîmes gîte dans une auberge ( Gastinnitza ) destinée aux voyageurs.

J’éprouvai un moment de vif plaisir en me voyant dans une chambre convenable et qui allait m'appartenir. Je pourrais enfin disposer de mon temps, reprendre des occupations suivies, et, mieux encore, je ne serais plus aux ordres d’un postillon hargneux, je n’entendrais plus le son aigre et monotone des grelots du traîneau, je serais presque libre, presque heureuse, enlin j’aurais le repos ou plutôt la liberté de la pensée.

Hélas ! dans l’étonnement de pouvoir goûter un peu de calme et de bien-être, j’avais oublié qu’il faudrait bientôt repartir, et, que les mots : « Marche, marche I » formaient notre fatale devise comme celle du pauvre Juif errant. Le terme, le but de notre exil, qui pouvait en prévoir la lin Y On

nous fit séjourner à Tobolsk parce que les éléments nous accordaient leur sinistre protection! Les rivières débordaient et les torrents envahissaient toute la contrée avec des mugissements affreux 1 Il était donc impossible de se mettre en route. Il fallut attendre le moment où les fleuves commenceraient à se retirer.

Dès que je fus installée dans ma nouvelle demeure, je cherchai à me faire des occupations; j’avais emporté quelques livres permis ; je pensais qu’ils me seraient d’une très-grande ressource, mais la Providence me réservait des consolations inespérées, et je rencontrai à Tobolsk plusieurs de mes compatriotes, venus là de la Posnanie, de la Wolhynie, de Wilna, etc. Ils nous avaient devancées dans l’exil depuis une semaine ; le même malheur nous frappait, la même foi politique, le même amour de la patrie nous unissait. Cette communion suprême de sentiments et de pensées faisait de nous une même famille, et nous sentîmes un si grand bonheur en nous serrant la main qu’il nous sembla que notre courage serait au-dessus de toutes les épreuves qui nous étaient réservées.

La vie d’auberge qui nous avait paru supportable par comparaison ne tarda pas à nous déplaire, et toute la petite colonie polonaise se décida à louer une maison pour y former une sorte de phalanstère. La neige fondait à l’approche du

printemps, et les rues commençaient à être praticables, ce que nous souhaitions fort, car jusque-là il nous avait été impossible de sortir; mais nous habitions la ville basse, dont les rues ne sont pas pavées; des poutres posées l’une contre l’autre suppléent au pavage, et cela rend la circulation très-difficile dans les mauvais temps. Nous pûmes cependant faire quelques promenades et voir des personnes qui nous avaient été recommandées.

Toholsk est située au confluentduToboletdel’Jrtyche ; ses maisons sont pour la plupart construites en bois, elles n’ont aucune peinture à l’extérieur, ce qui donne à toute la ville un aspect assez sombre ; les églises, et elles sont, je crois, au nombre de dix, sont toutes bâties en pierres. Si on distingue quelques grands hôtels construits en briques, ils appartiennent à l’État ou à des négociants riches.

L’hôtel de ville est d’une architecture remarquable. On montre aussi, comme une des curiosités de Tobolsk, une maison élevée par les prisonniers suédois, déportés en cette ville après leur terrible défaite de Pultava.

Je ne dois pas oublier de mentionner l’évêché, qui, par son admirable position, domine toute la ville ; il est placé sur un monticule dont il couronne le sommet, et il fait partie de ce qu’on appelle la ville haute.

La ville basse s’étend sur une grande plaine

Tobolsk — le port.

LA SIBÉHIE.

échancrée par le cours sinueux de l’Irtyche ; elle repose sur les bords du fleuve, ce qui rend les habitations charmantes en été, mais tristes et humides en hiver; le terrain n’est point accidenté, il présente une ligne droite d’un aspect monotone. Il Y a une telle uniformité dans l’alignement des rues qu’on s’égare facilement quand on est étranger à la ville.

Les exilés.

Dans une de nos promenades, en compagnie de mes compatriotes, nous allâmes faire une visite au colonelSéverin Krzyzanowski,qui était'retenu chez lui par une paralysie des jambes. Un des nôtres nous devança pour annoncer notre venue à l’exilé que nous trouvâmes assis dans un grand fauteuil à la Voltaire. Malgré son état de souffrance moral et physique, il y avait du soin dans sa toilette ; son linge, quoique usé, était d’une blancheur éblouissante; ses longs cheveux blancs tombaient sur ses épaules, tout en gardant un air de propreté extrême; son visage d’une pâleur mate avait l’expression du désespoir ; ses lèvres Anes et pâles semblaient n’avoir jamais souri ; ses yeux éteints, sans regard, faisaient mal à voir.... Nous n’osions parler, nous restions debout sans nous approcher

de ce martyr dont la vue nous pénétrait de tristesse et de respect.

Tout à coup un tremblement convulsif agita les mains du colonel, il fit signe qu’il voulait parler, mais son émotion enchaînait sa parole ; il fit encore un signe pour nous inviter à nous approcher de lui. Alors des larmes brillèrent dans ses yeux, on sentait que la lumière se faisait dans son esprit, lumière fugitive qui ne devait pas survivre à l’émotion. Peu à peu, il prit possession de luimême, la lucidité revint et la conversation s’engagea. Il savait que nous devions aller à Bérésov, que c’était là notre véritable destination; il nous dit qu’il y avait fait un séjour de quatorze mois et nous recommanda de loger dans la maison qu’il avait habitée et dont il avait gardé un très-bon souvenir. « Surtout, ajouta-t-il, n’accordez aucune confiance aux récits exagérés ou menteurs des voyageurs. On vous dira que les Bérésoviens sont inhumains, sauvages, cruels, que sais-je encore ! n’en croyez pas un mot; leurs mœurs, au contraire, sont douces, et ils sont hospitaliers, bons et sincères.... » Tout cela était à peine articulé. On voyait que chaque mot qu’il cherchait a prononcer lui coûtait un grand effort, et que son intelligence se troublait. En parlant de Bérésov, la Franceet l’Italie, qu’il avait connues dans desjours meilleurs se présentèrent à sa mémoire, et tout se

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confondit dans sa pensée. Il nous assura que nous trouverions à Bérésov des fruits savoureux et exquis : des raisins, des pastèques, des melons, enfin tous ces fruits qui ne se rencontrent que dans les pays méridionaux.

S’apercevant que nous voulions prendre congé de lui , il posa sa main sur la mienne et dit encore : « Plus long temps.... » C’était le dernier souffle de sa raison. Nous quittâmes le colonel en nous promettant de ne pas renouveler ces déchirantes entrevues; nous avions le cœur navré, et nous n’avions apporté aucun soulagement à l’illustre victime.

Pour dissiper nos tristes impressions , nous fîmes une excursion vers les rivages de l’Irtyclie. Les eaux qui avaient débordé dans la plaine présentaient le plus magnifique coup d’œil ; nous ne nous lassions pas d’admirer le ciel qui projetait des rayons lumineux sur cette surface limpide. Avant de rentrer au logis, nous voulûmes visiter le jardin public, qui ne manque pas d’une certaine élégance ; les allées en sont sablées et plantées de bouleaux ; mais les arbres n’avaient point encore de feuilles, et nous remîmes à plus tard une autre promenade dans ce jardin sans fleurs et sans verdure au mois de mai.

Le lendemain, après dîner, une dorosehka attelée de deux chevaux s’arrêta à notre porte ; nous

nous mîmes à la fenêtre pour voir quel était ce visiteur qui nous venait. Tout est un événement dans une vie comme la nôtre, et nous aperçûmes le colonel Krzyzanowski au fond de la voiture. Aussitôt on se précipita pour aider le colonel à

lin exilé polonais.

descendre, et tous enfin nous allâmes au-devant de lui; mes compatriotes portèrent sur leurs bras le vieillard impotent, et avec les plus grandes précautions ils franchirent sans accident nos deux étages. Notre ameublement était si modeste que nous ne possédions même pas un fauteuil pour

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l’offrir au malade ; un petit lit de repos était notre seul luxe, et nous y installâmes notre cher visiteur. Un mieux sensible se manifestait dans l’état du colonel; la veille, il pouvait à peine articuler, et aujourd’hui il parlait presque facilement; il semblait vouloir nous consoler de nos tristes et récentes impressions ; il y avait de la vivacité, et quelquefois de l’éloquence, dans sa façon de s’exprimer; on sentait, en l’écoutant, qu’il voulait mettre à profit un de ces rares moments de lucidité; il abordait différents sujets, il commençaitdes récits qu’il n’achevait pas: le lien, la suitelui échappaient, mais pourtant il yavaitune apparence de calme et de raison dans ses paroles. Peu à peu, ses idées se troublèrent, il devint plus triste, ses yeux s’assombrirent, il soupira douloureusement comme s’il souffrait des ravages de son intelligence; alors il prit le ton confidentiel, baissa la voix, et nous parla des esprits invisibles qui l’entouraient le jour et la nuit. * Ces bienheureux esprits, nous disait-il, nous font entendre des chants mélodieux; j’ai retenu les paroles et la suave harmonie de ces chants célestes, je vous les apprendrai, à vous madame Félinska, et vous les apprendrez â nos compatriotes. Cela vient du ciel, et vous rendrez à la Pologne ce que le ciel vous donne !... » Puis il parla de l’avenir de la Pologne, mais c’était le dernier effort de sa

raison.... Nous pleurions tous: cette grande victime de l’exil et des persécutions moskovites nous brisait le cœur. Nous, nous commencions notre exil: nous en étions à notre première étape; lui le finissait par le martyre!

Le domestique qui l’avait accompagné se présenta pour rappeler au colonel qu’il était temps de partir. Nos adieux furent douloureux, et le pauvre malade recouvra assez de présence d’esprit pour dire: Au revoir, ici, ou là-haut

Le Printemps à Tobulsk.

.... Le vrai printemps, et non le printemps trompeur de la Russie, revenait ; un chaud soleil faisait fondre les glaces, et l’irtyche charriait déjà de gros glaçons. Hélas! c’étaitpournoys lesignal du départ.

La rivière, dans certains endroits, avait repris son cours; des blocs de glace d’une grandeur démesurée glissaient majestueusement après s être détachés avec un fracas épouvantable ; les eaux plus rapprochées du bord étaient complètement dégagées, et on voyait une foule de barques dirigées par des hommes et des femmes du peuple, sillonnant la rive. Enfin, la vie, le mouvement, l’animation avaient reparu.

Le 15 mai, Tobolsk était en pleine floraison: la

ville grisâtre avait pris un air de fête, les gazons

avaient chassé les traces de la neige, les arbres dé-

ployaient leurs feuilles, une brise tiède nous apportait des senteurs embaumées.... Là aussi, la nature est bienfaisante.

La beauté du temps nous détermina à faire une excursion dans la ville haute, dont je crois n’avoir pas encore parlé ; elle est située sur une hauteur et ceinte de remparts taillés dans les rochers; des fossés profonds entourent la ville et en rendent l’accès difficile. Pour arriver à pied, il faut monter cent marches d’un escalier perpendiculaire; quant aux voitures, elles doivent traverser un pont jeté sur les fossés.

Dans une avenue solitaire , nous aperçûmes un petit pavillon ombragé par des bouleaux ; son aspect était charmant, et par son ornementation élégante, et par son originalité de bon goût. Il y avait dans l’extérieur de cette habitation quelque chose de très-européen. « À qui appartient ce pavillon? » voilà la question que nous iïmes à notre guide. * A un Polonais déporté qui se nomme A. Ceyzik » nous lut-il répondu.

L’occasion était trop bonne pour ne pas en profiter; il ne faut pas jouer avec le hasard, il n’est pas toujours si favorable. Nous allâmes donc frapper à la porte de uolre célèbre compatriote. Ceyzik est un sculpteur de premier mérite, et ses œuvres lui survivront; mais l’exil, ce grand professeur qui vous élève s’il ne vous écrase pas, l’a fait archi-

tecte et jardinier. C’est lui qui a bâti le pavillon qu'il habite ; c’est lui qui cultive ses fleurs; c’est lui qui a créé une Pologne dans cette terre aride; sa serre chaude est une merveille de difficultés vaincues. Nous sympathisions avec l’homme courageux, et nous admirions le génie de l’artiste.

Les sculptures de Ceyzik sont appréciées partout, et même en Sibérie. Lors du séjour de l’héritier présomptif en ce pays, les commerçants commandèrent à Ceyzik un surtout de table pour offrir au prince; celui-ci, dit-on, fut émerveillé de la beauté de ce travail. Le grand artiste ne çeut suffire aux commandes qui lui arrivent de tous les pays du globe: ses urnes, ses vases de bronze et ses têtes de pipes sculptées se vendent au poids de l’or

Départ de Tobolsk.

Nous devions quitter Tobolsk pour Bérésov. Le 17 mai, on nous signifia de nous préparer. Nosamis, encore une fois, furent parfaits pour nous, ils nous comblèrent de soins et de délicates attentions; leur bonté et leur dévouement furent notre dernière joie et notre dernier bon souvenir.

Notre embarcation allait faire la grande pêche annuelle dans le golfe de l’Obi; le chargement était énorme, le matériel considérable ; mais on nous avait réservé une cabine, la seule disponible dans

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le navire, et quelle que fût son exiguïté, nous dûmes nous en contenter, car elle nous mettait du moins à l’abri de la curiosité des passagers et de la grossièreté de l’équipage.

Trois coups de fusil donnèrent le signal du départ ; nos amis descendirent dans le canot après avoir serré nos mains dans une suprême étreinte!... Pas une parole ne fut prononcée. . . . Tout était fini, le devoir de l’Evangile devenait notre unique espérance.

Il était dix heures du soir, les brises d’une nuit calme nous apportaient les fraîches senteurs des bouleaux; peu a peu, les rives de l’Irtyche disparaissant s'effaçaient dans une brume transparente ; le ciel tout parsemé d’étoiles nous inondait de ses douces clartés.... Hélas! chaque sillon du navire m’éloignait de toutes les affections de mon cœur, me séparait plus irrévocablement de la Pologne ; nuit de méditation, de tristesse et dont le souvenir ne me quittera plus. Ma compagne d’exil et moi, nous restâmes sur le pont, sans échanger un mot, et comme si nous redoutions de nous communiquer nos appréhensions pour l’avenir.

Avec l’obscurité croissante un profond silence se fit autour de nous; les passagers et l’équipage, sauf les hommes de service, étaient plongés dans le sommeil ; et nous , les yeux fixés dans l’espace , nous voulions retenir les objets qui s'éloignaient, et nous n’apercevions plus que les petits jets de lu-

mièrequi s’échappaient de distance en distance des cabanes tartares. Au milieu de cet isolement solennel, je rêvais au passé, je méditais sur les hasards humains, mais saisie par l’intensité du froid de la nuit, je dus descendre dans ma cabine, où je cherchai vainement le sommeil.

A l’aube du jour, j’avais compté les heures, je fis ma toilette et je remontai sur le pont pour voir l’aspect du pays et pour demander où nous étions. Hélas! nous n’avions encore fait que vingt verstes. Toute découragée, je regagnai mon pauvre asile. Pauvre est le mot, car il n’y avait dans cette cabine qu’une seule chaise et un lit médiocre ; cependant le jour qui pénétrait par une étroite fenêtre me permettait de lire et d’écrire. Vers le milieu de la journée j’aperçus les hauteurs de Bronikow et, de loin en loin, quelques cabanes et des terres cultivées ; mais ces traces de la vie, et de la vie active, étaient rares.

Le chargement du navire se composait en grande partie de farine; cet approvisionnement, destiné à Bérésov,devaitêtre échangé contre du poisson et divers produits du pays. Les sacs de farine nous furent d’une grande ressource, et dans l’absence de tout confortable ils nous servaient de table à manger et de siège pour nous asseoir.

19 mai 1839. — J’inscris cette date, mais elle demeurera éternellement gravée dans ma mé-

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moire.... Pendant un espace de temps qu'il m’est impossible de mesurer, j'ai été entre la vie et la mort. Je vais essayer de raconter cet événement que les miens liront avec intérêt, si jamais ce récit leur parvient. Le jour commençait à paraître, ma compagne dormait encore, j'ouvris la porte de ma cabine et me disposais h monter sur le pont pour contempler les premiers rayons du soleil , mais l’odeur du goudron, du cuir et des salaisons me repoussa tellement, que je dus renoncer à mon projet. Je rentrai dans ma cabine et, pour me rafraîchir par l’air pur du matin, j’ouvris une petite porte qui donnait sur la rivière; un des canots se trouvait à ma portée, je ne résistai pas au désir ce me bercer dans la frêle embarcation. Pendant un moment j’éprouvai un bien-être indicible, l’eau limpide et brillante m’enveloppait de ses vapeurs, le ciel resplendissant me réchauffait de ses rayons, aucun bruit humain ne troublait mon extase.... J’avais presque oublié l’exil et les menaces de l’avenir.... Tout à coup une forte brise souleva le canot et je compris mon imprudence! Je lis alors des efforts pour me rapprocher du nav ire, mais ce fut en vain ; j’appelai à mon aide et ma voix se perdit dans l’espace.... Par un mouvement désespéré, je me saisis de la corde qui attachait le canot, je me crus sauvée! D’une main je me cramponnai à la corniche du navire; mais le poids de mon corps repoussa le

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f.A SIBÉRIE.

canot et je restai suspendue dans l’espace, me sentant affaiblie , haletante, éperdue de terreur.... Enfin, mes cris désespérés arrivèrent aux oreilles d’un passager, c’était un des marchands de farine ; je ne dois pas oublier son nom, parce qu’il m’a sauvé la vie: il s’appelait Korpamoff. Sans calculer le danger, il saute dans le canot, le pousse vers le navire, me prend par les épaules et me fait remonter ainsi sur le pont , où je tombe inanimée.

A ce moment les passagers et les gens de l'équipage venaient de se réveiller. Un cri s’échappa de toutes les poitrines: La Polonaise s'est noyée! Ma compagne, entendant ces clameurs, se précipita vers moi, et un serrement de main vint lui prouver que je n’étais pas morte; mais au travers de ces événements pleins de péripéties et d’angoisses, il se produisit un incident burlesque, je veux parler du désespoir du Cosaque qui avait la mission officielle de me garder à vue.... Ce pauvre homme pleurait, s’arrachait les cheveux, levait les yeux au ciel et jetait sur moi des regards effarés.... Touchée de me voir l’objet d’une sensibilité qui n’avait rien de russe, je trouvai assez de force pour dire au malheureux Cosaque : « Je vous remercie de votre intérêt, mais consolez-vous, je ne mourrai pas. — Tant mieux pour vous, me répondit-il, et surtout tant mieux pour moi; je réponds de vous, et si vous aviez péri, c’était moi, moi innocent, que l’autorité

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aurait puni ; dans ce cas-là l’autorité n’admet pas les circonstances atténuantes. #

21 mai. — Quelques heures de repos suffirent pour me remettre; ma bonne nature prend vite le dessus: quelle aide que la jeunesse! l'espérance n’estrelle pas toujours blottie au fond du cœur?... on souffre, mais on pense à demain, et demain vous sourit! Le temps n’a contribué en rien à la prompte amélioration de ma santé, l’atmosphère est froide, brumeuse, et bien en harmonie avec les pays que nous traversons.... Partout des terres incultes, ou çà et là, à de grandes distances, des mélèzes, des cèdres et des sapins. Le vent souffle avec une telle violence, que le navire a dû mettre à l’ancre.... La pluie tombe à torrents.... Après un temps d’arrêt plus ou moins long, le navire se remet en mouvement, mais l’orage n’était pas encore calmé complètement, et l’embarcation, fouettée par les rafales, plongeait dans la rivière, tantôt sa poupe et tantôt son gaillard d’arrière.

Plus nous avancions vers le nord, et plus l’aspect de la nature était aride. Nous étions dans la saison où les jours croissent avec une telle rapidité, que le coucher du soleil est à peine séparé de son lever. Après Demiauk, on trouve Samarov, le point le plus important entre Tobolsk et Bérésov. En cet endroit, l’Irtyche se réunit à l’Obi; on découvre des sites de la plus étrange magnificence, et on doit

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s’incliner devant l’impénétrable volonté de Dieu, qui crée de si étonnants contrastes.

25 mai . — lin quittant Samarov, nous entrâmes dans les eaux de l’Obi. Immense et merveilleux spectacle! l’Irtvclie ne se joint à l’Obi qu’après avoir parcouru une très-longue distance. Les deux fleuves, avant de se mêler, de s’unir en quelque sorte, marchent parallèlement sans se confondre; ils forment deux larges rubans très-distincts, en conservant leur couleur, leur aspect divers: les eaux de l’Irtyche venant des steppes Kirghises sont troubles, bourbeuses, et celles de l’Obi issues des montagnes sont pures, limpides, malgré la nuance foncée de leur surface.

Ce dernier fleuve se déroule en serpentant sur une vaste plaine, où il forme d’innombrables îlots tout verdoyants de saules et de plantes marines.

Nous approchons de la fin de mai, et le froid est encore d’une âpreté extrême; ici, les arbres ont des feuilles; un peu plus loin, la nature a conservé les stigmates de l’hiver ; partout des contrastes, et ce qu’on a devant les yeux ne peut donner une idée de ce que l’on verra quelques instants plus tard.

Bérésov.

Enfin, le 31 mai, après avoir quitté le grand lit de l’Obi pour celui de la Sosia, son affluent, nous

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Vue de Bérésov.

aperçûmes une ville dans la direction du nord, et chacun s’écria: « Bérésov! Bérésov! » Après quinze jours de navigation, nous touchions au but de notre exil.... Tous les passagers s’agitaient: les uns allaient revoir des amis, les autres allaient réaliser une fortune; tous étaient heureux à leur façon, les uns de ce qu’ils espéraient, les autres de ce qu’ils allaient trouver.... Je ne m’attristais pasdubonheur des autres, mais je me disais: « Pour nous, il n’y a plus rien à attendre et rien à espérer. »

Le capitaine, pour donner une certaine solennité à notre débarquement, ordonna qu’il serait tiré trois coups d'obusier. « Où sont les canons? » dis-je à un matelot; mais celui-ci jugea à propos de ne pas me répondre; je continuai mes investigations, et je finis par découvrir, dans un tout petit coin, un tout petit canon qui n’avait pas un pied de longueur; en un mot, un vrai joujou d’enfant; l’objet en question fit néanmoins assez bien son devoir pour avertir les Bérésoviens.

C’était à qui descendrait le premier dans le canot ; on se poussait, on se culbutait; il n’était plus question de politesse ou de galanterie; mais nous, nous restions sur le pont, regardant cette agitation comme un spectacle. Notre débarquement ne pouvait se passer de la présence de l’autorité: en conséquence, M. le maire vint au-devant de nous, et nous le suivîmes, laissant nos bagages à la garde

de Dieu, mais on nous assura que nous pouvions être tranquilles.

Du côté de la rivière, on voit deux églises schismatiques, puis une grande maison peinte en jaune se dessine sur une élévation; ensuite, quelques habitations d’une chétive apparence et n’ayant toutes qu’un seul étage. Une vaste forêt de cèdres encadre le tout.

A première vue, nous crûmes que la ville était en fête : il y avait tant de monde dans les rues, tant de costumes éclatants, tant de mouvement autour de nous, que nous demandâmes si ce n’était pas un champ de foire. On nous répondit qu’il n’y avait rien que de très-ordinaire dans ce que nous voyions. Après avoir traversé cette foule chamarrée, nous arrivâmes à notre nouvelle demeure, qui se composait de deux chambres assez claires et presque propres: propres pour les yeux, mais point pour l’odorat. Il fallait donc donner de l’air, beaucoup d’air, et ensuite chauffer les deux pièces, qui ne devaient pas avoir été habitées depuis longtemps.

Notre propriétaire nous invita à prendre le thé chez lui, pendant qu'on disposerait nos chambres à nous recevoir: nous acceptâmes: la dignité ne doit jamais nous abandonner dans certaines situations, mais la fierté, jetées comme nous 1 étions sur une terre étrangère , eût été un ridicule et un ridicule est toujours une faute.

T- Lar.

Comme on touchait à la lëte de saint Pierre, on observait le maigre le plus rigoureux , et le thé

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Hue et habitants de Bérezuv.

<|u’on nous offrit se ressentait cruellement de l’abstinence : point de crème et pas le moindre gâteau.

LA SÏBÉKIE

Dans cette pénurie je demandai à l’hôtesse de nous indiquer le marché.

« Nous n’avons pas de marché, me répondit-elle

— Mais comment vous procurez-vous des vivres? lui dis-je.

-- Eh ! chacun fait comme il peut.

— Mais n’auriez-vous pas quelque chose à me vendre? Quoi que ce soit, je l’achèterais.

— Nous n’avons rien, reprit l’hôtesse; à moins que vous ne vouliez des canards conservés. »

C’est-à-dire qui ne sont pas conservés du tout; malgré les menaces de la famine, je reculai à l’idée des canards; et force nous fut de nous coucher sans souper 1 Nous étions à cette saison où il n’y a point de nuit, et ce jour sans fin nous tint éveillées! La faim, l’agitation de nos nerfs, la nouveauté du gîte, tout contribua à nous ôter le sommeil.

Nous avions le lendemain une chaleur accablante. On passe ici sans transition du froid au chaud; hier, nos poêles étaient chauffés, la terre était couverte de givre, les arbres ne présentaient que des branches dépouillées; aujourd’hui nous avons la surprise d’un printemps : le gazon est vert, le cassis est en pleine floraison, les arbres sont couverts de bourgeons.... Ce miracle s’opère dans l’espace de quelques heures.

J’ai dit, je crois, le mot printemps; mais non, il n’y a pas de printemps, car tout ici est extrême,

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tout est violent.... Hier, je m’enveloppais dans mon manteau de fourrures et j’avais froid; aujourd’hui j’ai une robe de mousseline et je demande de l’eau glacée pour étancher ma soif.

Dans nos contrées il y a le soir, la nuit, le jour et l’aube; la nature a tout prévu, tout tempéré, tout adouci, pour protéger les organes de l’homme. Ici tout se produit par secousses, tout se manifeste avec excès ou avec parcimonie. Le soleil ne réchauffe pas, il brûle et il ne quitte pas le firmament; ses rayons, qui sont des flammes ardentes, dévorent la rosée et l’empêchent de rafraîchir le sol.

Pourtant je dois avouer que Bérésov n’est pas une ville tout à fait désagréable. Ce n’est plus l’enfer de la Sibérie; celui-ci a été transporté à Nertchinsk et dans les marais de la Léna.

4 juin. — Bérésov a pris un air de fête et de coquetterie ; on dirait que la nature se défie d’ellemême et qu’elle se hâte de nous montrer ses trésors. Les mélèzes s’épanouissent dans un vert tendre du plus doux effet; la terre, fertilisée par la fonte des glaçons, atteste sa force par la plus belle végétation. Le débordement de la rivière arrose les saules, en respectant leur cime; la vue de cette grande plaine liquide d’un bleu foncé est quelque chose d’admirable, et au-dessus de tout cela , Bérésov s’élève en étages sur une colline abrupte. Certes, ce spectacle ne manque pas de poésie; poésie

plus sévère que mélancolique, beauté plus sauvage que douce pour le regard.... Enfin, c’est la nature dans ses caprices les plus étranges et les plus inexplicables.

Une multitude de navires et de bateaux dont la mâture est ornée de banderoles aux mille couleurs attendent le signal pour aller faire la pêche dans le golfe de l’Obi. Des canots sillonnent la rivière, ils vont approvisionner les embarcations.

Le mari de notre hôtesse, très-brave homme, quoiqueCosaque, se disposait à partirpour la pêche. Le départ de ce vieillard, les dangers qu’il allait affronter étaient une cause d’anxiété et de tristesse pour sa famille.

Une de nos chambres était ornée d’une image de la sainte Vierge, de plusieurs saints et de quelques petits tableaux de piété, tous encadrés dans une étoffe dorée ou argentée. Le vieillard nous fit demander la permission d’entrer chez nous, permission que nous lui accordâmes de grand cœur; il vint donc, suivi de sa femme et de ses enfants; dès qu’ils furent là, ils s’agenouillèrent devant les images, puis, à plusieurs reprises, ils se prosternèrent le front contre terre ; quand ils se relevèrent, leurs visages étaient inondés de larmes; le père cherchait à modérer sa douleur, mais la mère, mais les enfants n’avaient ni la force ni le courage de se contenir.... C’était navrant à voirl Kozloff,

c'est ainsi que se nommait le vieillard, Kozlofî, avant de nous quitter, nous recommanda aux soins de sa femme ! Y a-tril rien de plus touchant que le souvenir dans un cœur désolé ! Pauvres êtres à qui la vie a tout refusé et qui ont en leur ême un foyer d’ardente sensibilité etd’exquise délicatesse ! Certes, l’éducation est un fait immense dont je ne conteste pas les bienfaits. Par l’éducation on peut tout savoir ou avoir des semblants de tout, même d’esprit, même de bonté ; mais au-dessus de tout ce qu’on apprend, il y a ce qui vient d’en haut, et c’est ce que possédait si bien Kozlofî', qui, presque sauvage, ignorant les choses de convention, la règle, la discipline, les usages, les lois les plus élémentaires du monde, savait être bon, comme le sont les vrais et les inspirés!

5 juin. — La bise du nord commence à nous rafraîchir un peu; nous respirons, nous ne sommes plus dévorés par les cousins.

Mous sommes sorties pour explorer la ville et les environs, que nous ne connaissons pas encore. Les rues ne sont pas pavées, on communique d’une maison à l’autre au moyen d’une planche, quand il pleut ou quand la rivière déborde; en conséquence les chemins sont impraticables pour les chevaux et les voitures, on se transporte donc à pied quelque tel temps qu’il fasse. La ville ne possède rien, ni boutiques, ni marché, c’est un désert, et les apprc-

visionnements indispensables arrivent du dehors. Dans tous les pays, même les plus arriérés en civilisation , il y a des routes plus ou moins tracées; ici, rien de semblable; il semble que ce pays n’a été créé que pour les ours, les renards et les écureuils. Personne n’a eu pitié des hommes, personne n’a eu souci de leur bien-être. Pour communiquer d’un lieu à un autre, quelles que soient les nécessités du moment, il faut attendre que le sol couvert de neige vous permette de vous transporter dans des traîneaux attelés de rennes.

Bérésov compte deux cents maisons tout au plus; ces constructions en bois ont un rez-de-chaussée, une cuisine, des hangars, et, à l’étage supérieur, des chambres d’habitation.

La ville possède deux églises, je crois l’avoir dit ; elles sont assez artistement bâties, moitié pierre et brique; l’une s’appelle Spaska, l’autre Zaroutschaina; cette dernière, située dans une charmante position, est cachée, pour ainsi dire, par des bouquets de vieux mélèzes : cet arbre était en grande vénération dans la tradition païenne des Ostiaks. Aujourd’hui encore, et malgré les lumières du christianisme, le mélèze est particulièrement respecté.

Deux cimetières avoisinent l’église de Spaska : l'un est destiné aux riches et aux nobles; les tombes qu’il renferme sont en marbre, en bronze

Bérésov, église de Spaska.

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ou en pierre.... L’autre cimetière, celui des pauvres, c’est-à-dire la fosse commune, est protégé par un bois frais, touffu, plein d’ombre et de mélancolie. Alexandre Menschikoff ce dévoué, ce favori de Pierre I" avait été enterré dans le cimetière de Spaska, revêtu de ses habits de cérémonie et de ses - insignes, comme cela se pratique dans le Nord.

Il y a déjà quelques années, on procéda à l'exhumation du corps, qu’on trouva dans un état parfait de conservation; les étoffes mêmes et les dorures, n’avaient souffert aucune altération. Ce phénomène, le même qui a conservé intacts dans les Toundras les cadavres des mammouths et des rhinocéros antédiluviens, estproduit parla glace qui préserve de tous les miasmes extérieurs. Ici la terre ne dégèle jamais à une certaine profondeur. Après l’exhumation, on replaça le cercueil dans la même fosse, entouré de glaçons plus durs que la pierre. Un monticule en terre, une simple clôture en bois furent les seuls signes distinctifs de cette tombe. Un homme qui avait rempli le monde de sa renommée, qui issu du rang le plus obscur, s’élança à la cime des grandeurs, un homme qui se fit prince en posant sa famille sur les marches d’un trône, un homme enlin qui a tout osé, tout conquis par la force de son ambition et l’habileté de son caractère, repose aujourd’hui dans un pays sauvage, entre des glaçons et un peu de terre! Sa tombe,

comme celle des réprouvés, n’a ni un nom, ni une date pour la faire reconnaître, point d’épitaphe..., l’oubli, c’estrà-dire deux fois la mort!

On montre encore à Bérésov l’emplacement où s’élevait une petite maison habitée par Menschikoff et située près de l’église de Spaska. L’incendie de 1798 détruisit la maison et une partie de la ville. Les traditions du pays disent que Menschikoff était devenu pieux et qu’on l’avait nommé marguillier de la paroisse. S’il s’était fait pieux par conviction ou par nécessité, il s’était aussi rendu simple et accessible; il se livrait volontiers aux plus durs travaux et se servait de la pioche et de la hache comme un pauvre paysan. Les traditions ne s’arrêtent pas là, et elles rapportent que dans le cimetière il y a deux tombes qui renferment les restes de deux enfants qui avaient appartenu à la fille de Menschikoff.... Personne n’a jamais vu ces tombes.... Le prince Dolgoroukoff et le comte Ostermann sont morts à Bérésov, sans laisser une trace, un seul souvenir de leur passage ici bas.... Eux aussi ont expié leur grande et injuste fortune.... L’église conserve encore cependant le missel que la princesse Olga Dolgoroukoff offrit au curé de Bérésov, lors de son passage en cette ville.

La ville de Bérésov est gardée par quelques Cosaques, qui remplissent les fonctions de gendarmes ; mais, comme l’ordre n’est jamais troublé

et que leur assistance est parfaitement inutile , ils se livrent au négoce, eux et leur petite famille.

Bérésov possède une école primaire divisée en deux classes, je ne sais pourquoi ; car dès qu’un enfant sait lire et écrire, on en fait un commerçant.

Indigènes, mœurs et coutumes.

Le district de Bérésov a une étendue de trois mille kilomètres; à l’est, il touche au gouvernement de Yéniséïsk; au sud, au district de Tobolsk ; à l’ouest, à la chaîne des monts Ouraliens, et au nord, à l’océan Glacial. Eh bien! cette immense étendue de pays compte à peine quinze ou vingt mille habitants ; aussi les champs sont incultes, l’agriculture est nulle, et on regarde comme une rareté les choux, les radis, les navets, qu’on cultive à Bérésov, à Bérésov seulement; les chaleurs, toutes violentes quelles sont, ont si peu de durée, que les légumes ne peuvent pas arriver h maturité. Cette grande ressource du pauvre, les pommes de terre sont presque inconnues dans ces contrées.

La population est loin d’être homogène, elle se compose d’éléments divers dont l’origine remonte à la conquête d’Yermak, qui jeta dans le pays une foule d’aventuriers. On voit jusqu’à des Kalmouks venus des frontières chinoises.

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Los Cosaques sont indolents, paresseux;leursfonctions leur imposent peu de devoirs, et ces devoirs leur pèsent ; leur existence oisive a développé chez eux une faiblesse de caractère dont on ne peut se faire une idée. Ainsi, j’ai vu des jeunes gens de vingt ans qui pleuraient comme des enfants parce qu’on leur avait servi le thé un peu plus tard que de coutume.

Inhabile au travail, adorant par-dessus tout le farniente , la population se nourrit de gibier et de poisson, pour n’avoir pas la peine de cultiver les champs. Quant à l’argent, il vient parle négoce : les Bérésoviens font avec les Ostiaks et les Samoyèdes un trafic d’échanges fort avantageux.

1" juillet. — L’océan Glacial nous envoie des bouffées de vent qui ont chassé les cousins, mais les moucherons tiennent bon et sont presque aussi insupportables; malgré cela nous avons fait une excursion en forêt et sur lesbords de la rivière. Nous avons visité, autant que cela se peut, les huttes des Ostiaks ; le peu qu’il leur faut pour vivre sera toujours pour nous, Européens, un perpétuel étonnement. Les Ostiaks vivent et meurent dans ces huttes infectes, et nous, malgré l’intérêt de curiosité, nous ne pûmes rester plus d’une minute dans ces habitations qui répandent des miasmes putrides ; on le comprendra quand je dirai que les Ostiaks ont pour premier vêtement une couche de graisse

Ostiaks dans leur intérieur.

rance qui recouvre leur peau, et par-dessus une peau de renne. Us mangent tout cru, poisson ou gibier, c’est leur nourriture ordinaire; mais de temps à autre, ils viennent à Bérésov, munis de grands seaux d’écorce d’arbre, pour recueillir le rebut des cuisines dont ils font leurs délices.

L'été à Bérésov.

Nous atteignons à peine le milieu de l’été et déjà l’automne se fait sentir ; les feuilles jaunissent et les fleurs meurent sous la gelée de la nuit. Les eaux qui s’étaient retirées avancent à pas de géant, et toute la nature reprend son âpre tristesse.

Un jour après avoir écrit mes lettres, qui devaient partir le lendemain, j’ai senti le besoin d’une solitude absolue et je suis allée faire une promenade dans la forêt; ma pensée était si loin de là que je me suis égarée; errant à l’aventure, j’ai fini p‘ar remonter un ruisseau et me suis guidée en suivant ses sinuosités. Pendant que je cherchais mon chemin, j’ai rencontré deux Ostiaks qui accomplissaient leurs devoirs religieux ; voilà en quoi cela consiste : ils se placent devant un arbre, un mélèze plus particulièrement et dans le lieu le plus écarté et le plus touffu de la forêt; là, se croyant en sécurité et loin de tous les regards, ils se livrent à des contorsions d’épileptique, ils remuent les jam-

bes et les bras, ils se démènent comme des possédés. Ces démonstrations païennes leur sont défendues; mais malgré le christianisme qu’ils ont accepté, ils sont et resteront païens.

J’avoue que j’ai été prise de terreur en me voyant face à face avec ces Ostiaks qui pouvaient me tuer, me sacrifier à leurs dieux infernaux pour que je ne révélasse pas leur secret. Ils m’ont laissée passer et j’ai regagné Bérésov, en jurant que je ne serais plus si brave à l’avenir. Quoi qu’il en soit, j’ai échappé providentiellement à un grand danger ; on m’a raconté qu’une femme qui, comme moi, s'était aventurée trop avant dans la forêt, avait disparu à tout jamais.

Le temps est sombre, pluvieux et les jours diminuent : je suis forcée d’allumer ma lampe au milieu de la journée. Je fais de la tapisserie, cela n’empêche pas de penser et cela occupe, puis j’ai la ressource d’une bibliothèque assez considérable et composée de livres russes, polonais, français et allemands. Un Polonais exilé, comme nous, le comte Pierre Moszjnski, a laissé cette bibliothèque en quittant Bérésov ; aujourd’hui elle appartient à la ville et se trouve à la disposition des habitants du lieu et des exilés.

Nous venons d’apercevoir des Samoyèdes qui viennent des bords de la mer Glaciale pour acheter de l’eau-de-vie, qu’ils aiment par-dessus tout.

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Les Samoyèdes sont plus grands de taille que les Ostiaks; ils ont les cheveux et les yeux noirs ; leur

Samoyèdes du golfe de l’Obi.

tète est rasée, sauf le sommet qui est orné d’une touffe de cheveux ; dès que leur barbe commence à

pousserais l'arrachent jusqu’au jour où leur menton devient parfaitement lisse. L’idiome des Samoyèdes n’a aucun rapport avec celui des Ostiaks, mais comme ceux-ci ils sont vêtus de peaux de renne.

Les femmes portent des ceintures de cuivre doré et des perles de couleur; elles ont à la hauteur du coude des espèces de bracelets auxquels pendent des grelots. Les Samoyèdes sont païens, ils adorent le soleil, la lune, l’eau et les arbres ; en un mot, ils font une divinité de tout ce qui frappe leurs yeux ; ces croyances grossières ne les défendent pas d’une extrême superstition.

La gelée d’aujourd’hui ressemble à celle que nous avons en Pologne au mois de décembre. Les bateaux pêcheurs rentrent chargés de poisson, qu’on vend ensuite aux négociants de Tobolsk.

J’ai assisté aujourd’hui à la fête du chou : c’est une solennité qu’on célèbre ici tous les ans à la même époque Chaque famille, aidée de ses voisins, se met en devoir de hacher des choux; quand cette première préparation ne laisse plus rien à désirer, on la couvre de gros sel, ensuite on la met dans des pots qu’on descend à la cave. Les vivres sont assurés pour l’hiver. Le soir de ce grand jour on prend le thé et on soupe en compagnie, puis on danse; mais quelle danse 1 II faut l’avoir vue pour y croire ; on danse sans musique, c’estrà-dire pour le seul plaisir de se fatiguer.

La terreur s'est emparée tout à coup des habitants de Bérésov. Un bourgeois de la ville, qui était allé à la chasse, en est vite revenu au comble de l’effarement et disant qu’il avait vu un ours noir dévorant une vache noire; aussitôt on a mis toutes les vaches noires en lieu sûr.

Les Bérésoviens, ceux qui sont doués de quelque courage, luttent avec les ours à coups de fusil ou de hache; cependant on emploie plus généralement un grand couteau à large lame bien effilée. Armé ainsi, on se présente devant l’animal, qui reste immobile, fasciné qu’il est par le regard du chasseur, mais bientôt l’ours se met sur ses pattes de derrière pour se jeter sur sa proie ; c’est le moment propice ; il ne faut ni attendre ni hésiter une seconde ; le chasseur se précipite et enfonce son couteau dans le ventre de l’ours: quand l’animal est abattu, on prend sa peau et on dépèce sa chair pour la manger. Les Ostiaks coupent les quatre pattes de l’ours pour en faire hommage à leurs divinités ; ils croient ainsi avoir expié le crime du sang répandu.

Une neige épaisse couvre déjà toute la contrée. Les habitants ont l’aspect d’un troupeau de bêtes; depuis la tête jusqu’aux pieds, ils sont couverts de peaux de renne, le poil en dehors ; selon l intensité du froid, le poil est en dedans ou en dehors. Le costume (qui ressemble à celui des Ostiaks) se compose de deux vêtements; on nomme

le premier un maltza, et le second parka. Ces rétements enveloppent complètement et laissent seulement une petite fente pour les yeux, une autre poair la bouche et deux autres pour les oreilles. Avec dépareilles précautions, on peut affronter un froid de cinquante degrés. La rigueur de la température n’est donc point pour les indigènes unecause de mort ou de maladie; si par aventure la bouche ou les oreilles se trouvent gelées, on frotte la partie atteinte avec de l’eau-de-vie froide, et bientôt, sauf une légère rougeur, il ne reste plus trace du mal.

Les femmes ostiakes portent un costume qui diffère peu de celui des hommes, sauf le voile qu’elles ne quittent pas et qu’elles ne lèvent jamais devant le père et le frère aîné de leur mari ; en présence des étrangers, elles n’observent pas cette règle. Quant à leur costume de fête, il est tout à fait féminin : les femmes ostiakes ont, en général, de longs cheveux, qu’elles divisent en larges tresses et qui tombent jusqu’aux talons; dans ces tresses, elles mêlent des rangs de perles qui se terminent par une espèce de médaille grande comme une pièce de cinq francs. Elles portent des jupons de drap rouge ou d’une autre couleur voyante ; par-dessus le jupon, elles ont un corset de drap de nuance claire, et tout autour de la ceinture, des grelots, qui produisent un son argentin à chaque mouve-

Chasse à l’ours dans le nord de la Sibérie.

ment qu’elles font ; ce qui donne à ce costume un aspect pittoresque, c’est un long voile rouge garni de bandes bleues et qui enveloppe tout le corps sans enlever la grâce du mouvement. Ce voile s’appelle un vakschéni. Hommes et femmes ostiaks se tatouent avec de la couleur bleue, ainsi que cela se pratique dans l’Amérique du Nord. Cette similitude d’usage ne prouve-t-elle pas qu’il y avait entre ces peuples des relations antérieures à la découverte de Christophe Colomb ?

J’ai oublié de dire qu’après la tombée de la neige des Ostiaks ont amené dans la ville un troupeau considérable d’ours gris; ces animaux ont l’air presque doux et inoffensifs ; leur peau est destinée au commerce des fourrures.

Quand un Ostiak voit une femme qui lui plaît, et s’il l’aime sérieusement, il s’adresse d’abord aux parents, et selon la fortune qu’il possède, il paye une somme qui lui donne immédiatement le droit d’emmener cette femme et de la considérer comme son épouse légitime. La Somme en question varie depuis cinq à six francs, jusqu’à cent à deux cents francs, selon la richesse de l’époux et selon le mérite de l’épouse. Quant au mariage chrétien on s’y soumet selon ses convenances ou la possibilité.

Les lumières du christianisme pénètrent lentement dans l’esprit de ces peuples sauvages ; la re-

ligion a si peu de puissance, qu’un Ostiak, après avoir reçu le baptême, conserve souvent ses coutumes païennes. Presque tous les Ostiaks portent sur eux l’image grossière des divinités qu’ils adorent, sous le nom de Chaitan, le mauvais ange des peuples du Sud; ce qui ne les empêche pas d’avoir sur la poitrine une petite croix en cuivre. Le Chcilan représente la figure humaine, sculptée en bois ou plutôt taillée dans un morceau de bois. Ce fétiche est de différentes grandeurs, selon le prix et selon l’usage qu’on lui destine ; celui qu’on porte sur soi est petit, celui qui décore la maison est plus grand, mais dans toutes les circonstances , il est recouvert de sept chemises brodées en perles, puis on lui attache au cou des monnaies d’argent. Il a la place d’honneur dans les huttes, dans les chaumières, et avant de commencer le repas, on a bien soin de lui offrir le meilleur morceau, en lui barbouillant les lèvres de poisson ou de gibier cru ; ce devoir sacré étant accompli, on mange en sécurité.

Les Ostiaks ont des prêtres, appelés Chamans , qui jouissent d’une énorme influence, qu’ils entretiennent à l’aide de momeries grossières et dans un but d’intérêt personnel. Hélas ! ce n’est pas seulement en Sibérie que l’ambition et l’égoïsme peuvent se passer de science et de lumières pour corrompre les hommes !

Troupeau d’ours gris conduit à la boucherie de Bérésov.

L’hiver. — Les traîneaux.

5 octobre . — La nuit est close à quatre heures du soir, et la gelée monte déjà à trente degrés Réaumur (37° cent*) ; mais c’est l’ordinaire de ce climat. Un des habitants de Bérésov est venu avec son traîneau pour nous engager à faire une promenade ; nous avons accepté son offre avec plaisir.

La renne est de la grandeur d’un veau de deux ans, et il ressemble à cet animal par le pied et par le museau ; le reste de son corps a quelque rapport avec la biche, mais les jambes sont encore plus élancées et plus fines ; ses cornes sont plus longues que celles du cerf, et son poil varie du blanc au bai clair, ou parfois il est mélangé de l’un et de l’autre. Le renne est élégant dans ses mouvements, et ses allures sont charmantes ; comme le cerf il perd son bois tous les ans, mais chaque fois aussi il repousse avec une branche de plus. A l’époque où son front se dépouille, l’animal devient faible et incapable de travailler.

Les traîneaux s’appellent nartas; ils sont généralement attelés de trois rennes. Une courroie qui passe sous le ventre de l’animal est fixée au traîneau ; une seule guide, attachée aux cornes, suffit pour diriger l’attelage; le cocher tient à la main, en guise de fouet, une longue baguette de trois mètres, ferrée à l’extrémité, et qui lui sert à arrê-

ter ses rennes plutôt qu’a les stimuler. Ces animaux ont le pied si sûr et si léger, qu’ils se maintiennent , sans jamais s’enfoncer, sur la surface de la neige, et qu’ils se frayent leur chemin sans qu’il soit nécessaire de les conduire dans les routes battues.

La rapidité de leur course est fabuleuse; ils montent les collines les plus escarpées, ils les descendent sans se reposer ou sans ralentir le pas ; on peut les arrêter au milieu de la pente la plus escarpée, sans qu'il y ait le moindre inconvénient

On n’a pas à s’occuper de la nourriture de ces pauvres animaux : ils broutent le lichen qu’ils trouvent sous la neige; quand ils ont faim, ils se débarrassent du traîneau et vont à la recherche de leur plante favorite, et quand leur repas est terminé, ils reviennent sans qu’il soit besoin de les rappeler , reprendre la courroie. Courageux et durs à la fatigue, ils peuvent faire trente kilomètres sans reprendre haleine ; quand ils se sentent à bout de forces, ils se couchent sur la neige, se reposent un certain temps, et reprennent leur course avec la même ardeur ; mais si un conducteur brutal veut les forcer à marcher quand ils ont besoin de repos, ils deviennent inflexibles, et se feraient tuer sur place plutôt que d’obéir. On dit la même chose des attelages de chiens qui remplacent les rennes dans l’est et le nord-est de la Sibérie.

Les rennes ne supportent pas la chaleur : aussi,

dès le mois d’avril ils se dirigent vers les monts Ourals, où les neiges sont éternelles. Les individus auxquels ils appartiennent les marquent d’un signe particulier au moment de leur départ. Cela fait, on les abandonne, et ils ne manquent jamais de revenir au gîte à l’approche de l’hiver.

La peau des rennes est très-appréciée, on l’emploie à différents usages j leur viande est savoureuse, et la langue surtout est très-estimée des gastronomes : c’est un mets qu’on sert sur les grandes tables, à Pétersbourg, à Moscou, aussi bien qu’à Tobolsk.

Notre excursion m’eût été agréable sans la rigueur du froid, et malgré mes fourrures et mes ouates, j’ai beaucoup souffert, tout mon corps était engourdi ; mais après quelques heures, la bonne température de ma chambre m’a complètement remise.

Les traîneaux dont on se sert pour un long voyage ont la forme d’une boîte ; l’intérieur est garni de lits de plume et de fourrures, les petites ouvertures ménagées pour renouveler l’air sont fermées par des rideaux épais. On voyage non assis, mais couché, et aussi commodément que si on était dans son lit. Les Sibériens n’admettent pas une autre façon de voyager.

8 décembre. — Les fenêtres ici n’ont point de vitres, elles sont remplacées par une peau de poisson

préparée pour cet usage. Cette peau est un préservatif contre le froid, le vent, et permet d’enlever plus facilement la glace, mais cela rend les appartements tristes , sombres , et empêche de voir au dehors.

Nous sommes à l’époque des plus longues nuits, le jour dure trois heures, on a des transports de joie quand on aperçoit lq soleil, mais il se couche si vite qu’on n’a pas le temps de se réchauffer à ses rayons; il ressemble un peu trop au bonheur de cette vie.

Ici, il n’y a pas d’horloges, il n’y en a même pas dans les églises. Le bureau de police, car il y a une police s’il n’y a pas d’horloges, le bureau de police possède un primitif sablier pour marquer les heures; un Cosaque a pour fonction de retourner le sablier à chaque demi-heure ; cela fait, il se dirige vers l’église et frappe sur la cloche, avec un mar teau, autant de coups qu’il en faut pour indiquer l’heure. Cet homme se tire assez bien de son emploi pendant le jour, mais la nuit il se perd dans ses calculs, et je me rappelle que, dans une nuit d’insomnie, j'ai compté jusqu’à quarante cinq heures; j’ai supposé qu’il était minuit.

Pour abréger les longues soirées d’hiver, il y a des hommes dont l’état, la position sociale est d’aller d’une maison à l’autre pour conter des histoires, des légendes et des fables. Ces espèces de

bardes ne manquent pas d’éloquence ; l’un d’eux est venu hier chez moi ; j’ai retenu son récit, et je vais le rapporter : cela amusera mes enfants, si jamais ils lisent le journal de mon exil.

Conte ostialr.

Un jour, septOstiaks se réunirentpour aller faire une chasse ; chacun avait attelé trois rennes à son

Chasseurjostiak, dans les bois.

traîneau, et chacun s’était muni de quelques vivres, sans toutefois se préoccuper beaucoup de ce genre

de provisions, car ils pensaient que le gibier qu’ils devaient tuer, à coup sûr, suffirait à leurs besoins.

Vain espoir! Pendant trois jours consécutifs la chasse fut toujours malheureuse; mais si les chasseurs s’attristaient de leur maladresse, ils ne se décourageaient pas, et tentaient la fortune pour n’avoir pas la honte de rentrer chez eux les mains vides . Le butin était bien un triomphe d’amour-propre, mais surtout une nécessité , car les familles des sept chasseurs étaient dans l’indigence.

Parcourant la forêt dans tous les sens, ils se trouvèrent en vue d'une vaste plaine d’une aridité effrayante ; pas un brin d’herbe, pas un arbre ne se montrait à la surface de ce terrain. Les chasseurs demeurèrent stupéfaits; ils connaissaient bien le pays, et ils n’avaient encore rien vu de semblable ; ils convinrent de traverser la plaine pour découvrir soit un ruisseau, soif quelque végétation, soit enfin une hutte ou une cabane ; mais ils avançaient, ils avançaient, et l'aspect ne changeait pas : la faim, la soif se faisaient sentir et les provisions étaient presque épuisées ; ces mâles visages, ces natures faites, pour la fatigue exprimaient la plus profonde détresse; ces homir.os aux cœurs forts et courageux poussaient des cris d'angoisse! « Qu’allons-nous faire? dirent-ils, irons-nous en avant ou retournerons-nous sur nos pas pour rentrer sous notre

pauvre toit plus misérables *jue nous n’en sommes partis ? »

Pendant qu'ils tenaient conseil, ils aperçurent à l’horizon une trombe de neige poussée par un vent furieux.

« Nous allons périr, dirent les chasseurs, il n’y a

aucun abri, aucun espoir de salut ! — La neige va

nous ensevelir, reprit l’un d’eux; mais quand la

trombe aura passée, nous pourrons revenir h la

surface, en travaillant tous les sept des pieds et des mains. » A peine ces paroles étaient-elles prononcées, que leschasseursvirentdevanteux un géant grand comme un mammouth antédiluvien, et qui portait dans sa main un arc gigantesque. J'oubliais de dire que le géant était monté sur un traîneau.

« Où allez-vous? que faites vous-là? dit l’être surnaturel d’une voix tonnante.

— Nous tentons le hasard de la chasse, répondirent les chasseurs, mais le malheur nous poursuit et nous n'avons trouvé ni bois ni gibier.

— Dirigez-vous vers l’orient, reprit le géant; quand vous verrez trois grands mélèzes et une grosse pierre placée à côté du tronc pourri d'un chêne séculaire, la fortune viendra à vous, le gibier vous surprendra par sa beauté, sa variété, son abondance.

— .Mais comment arriverons-nous è l’endroit indiqué? dirent les chasseurs; nous sommes déso-

rientés, perdus; nous ne voyons qu’une nappe de neige interminable. »

Le géant tira une flèche au fond de son traîneau, l’ajusta à son arc, la lança dans l’espace et dit s « Suivez la trace qu’elle aura marquée. »

Les chasseurs obéirent, ils suivirent la direction de la flèche et arrivèrent à l’endroit où cette flèche était fixée dans la neige. Tous se précipitèrent pour s’emparer ^e premier du talisman, mais la force des sept hommes ne put parvenir à le déraciner. Il faut dire que la flèche était proportionnée à la main qui l’avait lancée.

Après la première émotion, les chasseurs se prirent à regarder autour d’eux. Qu’elle ne fut pas leur surprise en aperçevant les trois mélèzes, la grosse pierre et le tronc d’arbre! bientôt toutes les prédictions du géant se vérifièrent, car ils ne tardèrent pas à voir surgir de toutes parts une immense quantité de gibier. Un coup de fusil tiré au hasard abattait un renard ou une hermine. Peu d’instants s’écoulèrent avant que les sept traîneaux eussent peine à contenir le brillant produit de cette chasse facile.

Les chasseurs pensèrent alors qu'il serait prudent de regagner leur gîte avec un si riche butin; mais en se voyant à l’endroit même où ils avaient fait la rencontre du géant, ils s’arrêtèrent et se demandèrent si la reconnaissance ne leur

LA SIBÊKIE.

commandait pas d’aller remercier leur bienfaiteur; la chose était possible, car on distinguait sur la neige les sillons du traîneau qui avait emporté le géant.

Ils suivirent cette direction ; chemin faisant ils rencontrèrent encore le plus beau gibier ; mais ils ne voulurent pas s’arrêter, tant ils étaient empressés de contempler leur sauveur. Enfin, l’asile sacré leur apparut, et le géant, comme un simple mortel, vint à leur rencontre, suivi de son épouse et de son père; après les salutations réciproques, le géant sortit un moment, tua quatorze rennes, et ordonna à sa femme de les préparer le mieux possible pour le souper, mais il commença par en détacher les têtes et les offrit aux chasseurs. Les Ostiaks sont trèsfriands de ce régal ; cependant le§ chasseurs témoignèrent un grand étonnement en voyant les apprêts du souper, et dirent modestement qu’ils ne pourraient pas manger tout ce qu'on leur servait. « Vous ferez comme vous l’entendrez, répondit le géant ; moi je n’ai rien changé à mes habitudes; ce que vous voyez là est mon ordinaire. » Les chasseurs, malgré la capacité de leur estomac, ne purent aller au delà de deux rennes; mais leur sobriété trouva sa récompenserai 1 le géant fit mettre dans les traîneaux les restes du souper.

Au moment d’aller se coucher, le géant fit apporter un grand nombre de fourrures, toutes plus

belles les unes que les autres, puis il les offrit courtoisement aux chasseurs, en gisant : « Je veux que vous dormiez sur ces fourrures, et demain vous les emporterez avec vous. »

Quand le jour fut venu, les chasseurs se présentèrent devant le géant pour le remercier encore de sa généreuse hospitalité. Toute la famille était réunie ; le vieux père prit la parole et dit à son fils le géant: « Laisserez-vous partir ces étrangers sans leur donner quelques témoignages de votre munificence? » Le géant s’empressa d’obéir à son père, il prit un lacet d’une longueur démesurée, le montra aux chasseurs et leur dit : « Je vais prendre des rennes ; autant il en tiendra dans mon lacet, autant je vous en donnerai. » Cela dit, il sortit sans quitter l'avenue de son palais. Un coup de sifflet se lit entendre, c’était le géant qui appelait les rennes, et les rennes accoururent, et il les attrapait soit par les cornes, soit par les jambes; quand il en eut trente, il les distribua aux chasseurs ; ceuxci se confondirent en remerclments, puis ils partirent.

En cheminant, ils firent rencontre d’un troupeau de rennes de la plus rare espèce. « Ah! les belles bêtes ! » s’écrièrentrils. Puis l’un d’eux, plus hardi que les-autres, osa proposer à ses compagnons de voler les rennes, ou au moins d’en prendre quelques-uns. « Celui à qui ils appartiennent, dit-il, ne

s’en apercevra pas; il est riche, il est heureux, notre conscience sera tranquille.

— La même pensée me venait, dit un autre.

— Où peutril cacher ses trésors? reprit un troisième, car ses trésors doivent être à l’avenant de ses rennes.

— C’est singulier, ajoute le quatrième, je songeais à cela.

— En effet, reprennent le cinquième et le sixième, vous avez tous cent fois raison, et quel mal ferions-nous en prenant quelques rennes? Celui qui possède tant de choses a plus de bonheur qu’il n’en mérite; rendons-nous la justice qu’on nous refuse, prenons! » Et ils se mirent à voler tous les rennes qu’ils purent attraper.

« Camarades, vous allez commettre un crime, dit le septième chasseur : ingrats et voleurs, c’est trop à la fois; on vous a comblés de bienfaits ; vous avez de quoi nourrir vos femmes et vos enfants pendant six mois au moins, et vous êtes encore possédés du démon de la convoitise ! ne souillez pas vos mains.

— Nous ne voulons ni de ta morale ni de tesconseils, s’écrièrent les chasseurs.... Allons, à l’œuvre, et que celui qui nous blâme nous laisse en paix.

— Oui, je m’éloignerai de vous; mais avant de m’éloigner, je \ous supplie encore de penser à vos enfants, car votre crime retombera sur eux.

— Nos enfants seront plus riches, c’est là l’im-

portant, et les tiens seront toujours pauvres.... Sauve-toi, ajoutèrent les voleurs, ou sinon nous t’assommerons : nous serons plus sûrs de notre secret. •

L’honnête homme réunit les rennes qui lui appartenaient légitimement , fit marcher son troupeau devant lui et partit la conscience tranquille, mais le cœur triste.

Quand les voleurs furent délivrés d’un témoin importun, ils s’emparèrent de trois cents rennes, et les rapprochèrent de ceux qu’ils avaient déjà, pour mieux cacher leur vol.

Tout en cheminant, s’arrêtant quelquefois pour voir si ses anciens camarades ne le suivaient pas, touchés peut-être par le remords ou par la peur; tout en cheminant, le brave Ostiak réfléchissait. « Ils étaient honnêtes, se disait-il, et un moment à suffi pour les rendre criminels. La richesse rendelle malheureux ? rend-elle plus heureux? je ne le crois pas. J’ai vu des pauvres partager leur dernier morceau de pain, et je n’ai jamais vu des riches partager leur fortune.... » Tout à coup il fut tiré de ses réflexions par un bruit sourd, étrange, et qui ressemblait à un tremblement de terre.... 11 s’arrête épouvanté, et voit devant lui le géant dont les yeux jetaient des flammes et dont la bouche écumait de rage. L’Ostiak aurait voulu être anéanti, il tremblait comme s’il avait été coupable.

« Je ne suis, dit-il au géant, ni un ingrat, ni un voleur ! j’ai ce que vous m’avez donné, je suis assez riche de vos bienfaits, je n’ai pas un vol impie sur la conscience. » Ces simples paroles persuadèrent le géant, qui se mit à courir d’un pas désordonné dans une autre direction; il atteignit bientôt les véritables voleurs, et leur dit : « Vous avez abusé de ma bonté, vous êtes de lâches ambitieux, vous serez punis !» et en prononçant ces mots, il prit son arc ettenditla flèche dont j’ai déjà parlé; la flèche partit et les six voleurs furent percés à la fois.

Après cette exécution, le géant s’approcha de TOstiak et lui dit : « J’ai le pouvoir de punir les coupables, et j’ai assez de puissance pour récompenser la vertu. Tu as résisté à la tentation des richesses, tu as eu le rare courage de donner un bon conseil ; tu auras le prix de ta bonne action, regarde : tout ce qui t’entoure est à toi; ces innombrables troupeaux t’appartiennent; possède sans crainte tes richesses et sois toujours honnête pour être digne de ton bonheur. »

L’auteur de la relation qu'on vient de lire, Mme Eve Félinska, rendue à sa famille et à sa patrie par une de ces amnisties qui suivent la naissance, le mariage ou la mort des souverains, ne survécut que deux ans à ses années d’épreuves. Elle a laissé

un fils, auquel des capitulations de conscience ou des tergiversations de principes méritèrent d’abord le siège archiépiscopal de Varsovie, mais qui rappelé à ses traditions de famille par le martyre sanglant de sa patsie, a été lui-même récemment honoré d’une sentence de déportation dans les marais glacés de la Petchora.

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