CHAPITRE IV
BASSIN DE L’YËNISÉI.
L’Yéniséi , ses sources et son cours. — Population de ses rives ; Tatars, Ostiaks et Toungouses, etc.
Le massif de l’Altaï se divise géographiquement en deux régions naturelles, séparées par une ligne, dont le versant occidental donne naissance à l’Obi, et les pentes nord-est aux eaux-mères du Yéniséi.
Après de longs circuits sur un plateau spongieux, habité par les Soyons, tribus kalmoukes, sujettes de la Chine, ce fleuve, un des plus considérables du vieux continent, perce par une coupée profonde la chaîne des monts Sayans, ainsi que leurs larges contreforts septentrionaux, offrant de chaque côté de son lit escarpé d’épaisses assises de grès étagées en amphithéâtre ou des parois gigantesques d’un marbre tin et blanc comme celui de Carrare. Au sortir de ces défilés grandioses, il arrose la vallée de Sayansk, séjour des Tatars Katchintz et Kaï-
baies; puis en aval de Krasnoiarsk, grossi sans cesse par de nouveaux affluents , il déroule lentement son cours de plus de 3600 kilomètres à travers les profondes forêts et les interminables toundras , habitations des Toungouses, chasseurs et pasteurs de rennes.
C’est dans la partie moyenne de ce grand bassin que vont nous conduire les récits suivants, extraits du bel ouvrage du voyageur Castren.
Minouitink. — Indigène* de ce district, le» Kaibale». — Funérailles et festin».
Au milieu d'une vallée sablonneuse, entourée de montagnes nues, Minousink est située sur le bras de l’Yéniséi dans lequel se déverse la petite rivière Minousa. Elle est encore, comme au siècle dernier, une ville champêtre, et peut-être les riches fleurs qui brillent sur le marché , dans les rues et sur beaucoup de toits, en font-elles le principal ornement. Minousink se compose presque uniquement de maisons petites et misérables, construites dans un style à demi tatare, avec des murs très-bas et des toits élevés. À part un petit nombre de fonctionnaires et quelques marchands, ces huttes n’abritent que de pauvres habitants, qui, d’après leur genre de vie et leur éducation, ne sont guère que de simples cultivateurs. Le plus
«egle-
L’Yéniséi, dans la vallée de llilik, en amont de Sayans.
grand mérite de Minousink consiste peut-être en ce que, par une journée claire et belle, on y peut distinguer à l’œil nu les montagnes de Sayans.
À une verste au-dessous de la ville, un affluent considérable, que l’on nomme l’Abakan, se jette dans l’Yéniséi, sur la rive gauche. Des deux côtés de cette rivière sont campées de nombreuses tribus tatares nomades , et à son embouchure même se trouve un oulous (village tatare) dans lequel, au milieu de diverses tentes d’écorce, on distingue une maison assez belle qui est la chancellerie du chef des Tatars Katchintz. Celui qui aime la nature échangerait, selon moi, avec avantage la ville de Minousink contre ce village, surtout s’il pouvait trouver dans la petite chancellerie une demeure calme, paisible et favorable aux études scientifiques. Je passai trois semaines dans cet oulous, occupé à des recherches sur la langue, les mœurs, les idées religieuses des Tatars, et sur d’autres objets ayant rapport au but de mon voyage. Je cherchais en même temps, à l’aide des rayons d’un soleil de printemps, à rappeler mes forces épuisées par des fatigues antérieures.
Ma santé s’étant un peu rétablie, je partis le lendemain de la Pentecôte, 12 mai 1847, et suivis un chemin qui longe la rive gauche de l’Abakan, et traverse les steppes des Tatars Katchintz. Au départ, j’aperçus, sur les bords de la rivière, une
troupe nombreuse qui s’agitait autour d’un feu allumé au sommet d’une haute colline. Ces hommes appartenaientà la fameuse tribu des Kaïbales, et ils étaient rassemblés en ce lieu pour célébrer une fête commémorative en l’honneur d’un purent mort. J’interrompis aussitôt mon voyage, et traversant le fleuve, je me rendis, en compagnie de quelques Tatars, à cette cérémonie funèbre.
Pendant la route, je me fis donner par mes compagnons une courte explication des rites funéraires des Kaïbales, aussi bien que des autres tribus tatares. Ils me racontèrent qu’aussitôt qu’une tribu a perdu un de ses membres, tous les hommes se réunissent pour creuser une fosse au défunt. Chaque Tatar regarde comme son devoir le plus sacré de rendre au défunt ces services qui sont interdits aux parents. Les Tatars d'aujourd’hui ensevelissent toujours leurs morts dans des lieux élevés, et ils les placent très-près les uns des autres, de manière que sur le sol commun d’ensevelissement les tombes ne forment qu’une seule ligne; et en même temps ils ont soin d’orienter chaque tombeau dans la direction de l’est à l’ouest. Quant aux dimensions, les tombes actuelles n’ont que deux à trois mètres de long et rarement atteignent un mètre de profondeur. Pour les grandes personnes, on construit, dans le tombeau même, une sorte de caisse en bois; les
chamans sont ordinairement ensevelis dans la
terre nue, et les enfants n’ont pour cercueil qu’une écorce de bouleau. Le défunt est, la plupart du temps, enveloppé de soie ou d’un autre fin tissu, et revêtu de ses plus beaux habits. D’après l’usage suivi aujourd’hui , le mort doit être couché dans sa tombe, le visage et les yeux tournés vers l’Orient. Sauf un J petit nombre d'exceptions, on creuse pour chaque corps une fosse particulière ; aux pieds du mort, on place une selle avec une provision d’eau-de-vie, de fromage, de viande, de beurre, etc., qui doivent lui servir de viatique. La fosse est habituellement remplie de terre, et surmontée d’une petite éminence, que l’on recouvre de pierres.
Quand le défunt a été l’objet de ces soins, les assistants qui, pour la plupart, sont ses amis, préparent sur le tombeau même un repas funèbre où l’on n’épargne aucune dépense. Ceci a lieu ordinairement trois jours après la mort du défunt. Le vingtième jour, ses parents se rassemblent de nouveau auprès de la tombe, pour honorer sa mémoire par un repas analogue; cette cérémonie est répétée le quarantième jour, et, à cette occasion, le cheval favori du défunt qui, depuis la mort de son maître, avait recouvré sa liberté, est ramené pour être mis à mort; on le mange sur le tombeau même, et sa tête est placée au haut d’une
perche que l’on dresse à l’extrémité de l’éminence tumulaire. Une fête commémorative a encore lieu cent jours après le décès, et c’était précisément une solennité de ce genre que célébraient les Kaïbales vers lesquels je dirigeais mes pas.
Quarante convives environ étaient réunis, et chacun avait apporté, pour la fête, de la viande bouillie ou grillée, du fromage, du lait, du beurre et d’autres aliments, etc. Tout ce menu était presque entièrement dévoré lorsque j’arrivai, et déjà beaucoup de convives étaient étendus ivres sur le sol. Ceux qui se tenaient encore sur leur séant fumaient leur pipe de toutes leurs forces, et, le visage attristé, agitaient leurs bouteilles vides.
Près de l'une des tombes, la dernière de la file, étaient assises à droite quelques femmes qui, alternativement, mangeaient, buvaient, fumaient, pleuraient et chantaient des airs funèbres. L’une d’elles, évidemment la veuve du défunt, jetait, en souvenir de ses anciens devoirs, des tranches de graisse sur le tombeau de son mari, puis elle y répandait des libations d’airan.
En face d’elle, à gauche du tombeau, était assise à l’écart une femme âgée, aux mains décharnées, aux yeux sombres, aux joues amaigries et aux membres tremblants. Enveloppée d’un grossier manteau, noir de jais et tombant en lambeaux,
elle avait à la main un bâton. C'était la mère du défunt, une pauvre septuagénaire, qui avait enseveli sous ce tertre l’appui de sa vieillesse, son fils unique, âgé de trente ans. Il n’y avait donc rien d’ étonnant à la voir assise seule près du tombeau, et s’abstenant de boire et de manger comme les autres. Elle pleurait, gémissait, frappait la tombe de son bâton, et demandait au mort comment il avait pu laisser ainsi sa vieille mère sans protection dans la vie. Souvent elle étendait ses bras amaigris, embrassait l’air vide, et éclatait en sanglots. Une fois même elle tomba sans connaissance sur le sol, et je me livrais à l’espoir que la malheureuse avait exhalé sa douleur avec son dernier souffle, lorsqu’elle se releva, se jeta, les bras étendus, sur le tertre funéraire, en arracha les pierres, et, dans un puissant effort, parut vouloir retirer du sein de la terre son fils bien-aimè. L’infortunée s’abandonna ainsi à un désespoir sauvage, jusqu’à ce qu’enfin un jeune Tatar l’enleva par pitié dans son chariot et l’emmena de ce lieu de désolation ; mais longtemps encore se prolongèrent sur la steppe les lamentations de la malheureuse mère.
Excursion*. — Paynage». — Un millionnaire Tuttti-,
Quand les convives se furent retirés les uns après les autres, je m’éloignai aussi pour regagner mon véhicule. C’était un chariot tatare, si mal construit que de l’intérieur on ne pouvait pas voir des deux côtés de la route, mais uniquement dans une seule et même direction. Ainsi considérée, sur un long espace, la steppe ne montrait pas la moindre inégalité dans sa surface verdoyante ; aucune colline, aucun buisson, aucune pierre ne s’élevait sur le sol; à peine une graminéje avait-elle la hardiesse de dépasser sa voisine. La steppe ressemblait à un enclos bien uni, entretenu avec soin. Cependant, à l’aide de quelques efforts, on pouvait facilement distinguer sur sa surface monotone quelques objets qui frappaient les yeux. Ici se trouvait un groupe de vieux tombeaux entourés, chacun, d’une lourde clôture de pierres; là, brillait au soleil un village tatare, un oulous, composé de quelques tentes d’écorces, autour desquelles paissaient de nombreux troupeaux de chevaux, de vaches, de brebis et de chèvres. Chaque espèce d’animaux formait un groupe particulier, et les chevaux étaient en outre partagés en différents labounes ou
troupeaux de trente jusqu’à soixante-deux juments. Bergers et bergères à cheval galopaient sur la steppe, chacun cherchant à maintenir l’ordre dans le cercle confié à ses soins.
Je pouvais voir tout cela sans peine de ma large banne, et 'chaque fois que je mettais pied à terre sur la steppe, j’apercevais à droite et à gauche de la route un grand nombre d’élévations et de collines. Ces éminences étaient aussi nues, aussi dépouillées d’arbres que la steppe elle-même. Sur la rive gauche et basse de l’Abakan, et sur la multitude d’îles que la rivière forme dans son cours, s’élevait çà et là un bouquet de peupliers, de bouleaux, de saules, de mélèzes, etc. îsulle part on ne voyait de cultivateurs, car, par suite de la stérilité du sol, aucun colon russe ne s’est établi sur l’Abakan, et les Tatars Katchintz - sont presque tous bergers. Ils forment d’ailleurs la tribu la plus riche de toutes celles qui habitent le district de Minousink.
« Chez eux, me disait un pauvre Kaïbale, il y a toute l’année de 1 ’airan et du Icoumys, et le gros et le peiit bétail fourmillent autour de leurs tentes. » . Dès le premier jour de mon voyage, je pus constater l’exactitude de cette assertion , chez un Tatar qui, de son propre aveu, possédait cinq mille chevaux, deux mille bêtes à cornes, plus de mille chèvres et brebis, et qui, en outre, pouvait
avoir en argent comptant quelque cent mille roubles.
Bien que millionnaire, ce Tatar ne se distinguait nullement, par son genre de vie, du reste de ses compatriotes; sa selle môme était moins brillante et moins riche qu’il n’est d’usage chez ces peuples. Comme chrétien, il ne mangeait pas de viande de cheval et ne buvait pas de koumys, mais l’airan était sa boisson favorite, et sa panacée contre toutes les maladies. A mon arrivée, ce riche patriarche endossa une chemise de soie et un caftan de velours garni de zibeline ; mais quand nous nous connûmes davantage, le précieux caftan fut remplacé par une vieille peau de chèvre. La tente qu’il habitait se distinguait par sa forme arrondie à la base et son toit en coupole. Les Tatars de Minousink ont aussi des tentes de forme conique, toutes pareilles à celles des Lapons des montagnes et des Samoyèdes, mais elles ne servent qu’aux familles pauvres, et sont vraisemblablement un héritage des anciens habitants du pays. Dans l’une et l’autre sorte de tente, l’aménagement est tout à fait le même. Chacune d’elles a pour parquet la terre nue, pour tuyau de cheminée un trou •dans la toiture, pour foyer quelques pierres placées en cercle au milieu de la tente. La porte est toujours tournée vers l’Orient, et juste en face il y xi, dans l’intérieur de la tente, un divan en nattes
Un patriarche tatar des steppes de Minousink.
de feutre , qui formule la couche de l’hôte et de l’hôtesse. En entrant, on aperçoit à droite le compartiment de la femme, et à gauche le compartiment du maître. Tout autour sont disposées des tablettes ébréchées et garnies, du côté du mari, de caisses, et |du côté de la femme, de bassins, de chaudrons, de théières et autres ustensiles de ménage.
Mais pour revenir au millionnaire tatare, nous devons avouer que, dans le choix de sa compagne, il avait fait preuve de goût, car elle était jeune, belle, dévouée à son mari, et enfin excellait dans la préparation de l’airan. Comme je demandais au Tatar où il avait trouvé cet idéal de toutes les perfections, il me répondit par ce proverbe du pays: « Si tu vois un beau gibier, tire sur lui; si tu rencontres une jolie fille, prends-la. » Axiome qui remonte évidemment aux temps où les-Tatars observaient à peu près la même règle sur les terrains si différents pourtant de Vénus et de Diane, et ne prenaient conseil d’aucune autre autorité que de la force de leur bras. Cette règle est peutêtre encore observée aujourd’hui parmi les Tatars pauvres, mais généralement une telle manière d’agir est considérée comme un larcin, et il fut évident pour moi que la fatuité seule avait poussé le millionnaire à me citer le proverbe en question. Bien plus, il m’avoua avoir fait sa cour deux an-
nées entières à sa jeune épouse, et avoir visité trois fois l’an ses plus proches parents , en leur donnant chaque fois de l’airan, du beurre, de la venaison, du fromage, de beaux chevaux, de fines étoffes, en un mot le présent usuel des fiançailles.
fie présent forme, d’après les usages suivis encore de nos jours, un important paragraphe dans les lois conjugales de la Tartarie, mais il n’en est pas question quand la femme recherchée est veuve, quand elle a quitté son mari ou que celui-ci l’a répudiée. 11 est interdit à un Tatar d’épouser une femme de son sang, quand bien même elle serait d’un degré très-éloigné ; mais le mariage est toléré entre les alliés les plus proches. Ainsi notre hôte avait épousé sa propre nièce, obéissant en cela à sa conscience, non de chrétien-grec, mais de Tatar.
Diplomatie tatare.
La transgression de la loi mosaïque dans le cas précédent, avait eu pour conséquence qu’un chef de la tribu, nouvellement élu, avait commencé par exiger de notre patriarche un certain nombre de beaux et bons bœufs comme expiation, fiette exaction, plus ou moins légitime, poussa le Tatar h se mettre à la tête d’une intrigue ayant pour but de déposséder le nouveau chef de son
autorité. Espérant trouver près de moi conseil • et appui pour son entreprise, il convoqua tous les chefs, jusqu’aux plus éloignés, et d’autres personnes influentes. Cela fut fait à mon insu, pendant la nuit, alors que je reposais dans un profond sommeil. En m’éveillant, le matin, je pus reconnaître tous les apprêts d’un banquet. On tuait des brebis, on cuisait des œufs, on enfournait le pain, on préparait des fromages, et l’on versait du lait dans de larges vases. Une marmite de fer gigantesque avait été remplie de lait aigri, puis placée sur le feu. On l’avait fermée d’un couvercle ' de bois qui était formé de deux parties, dont l’une était percée d’un trou. A ce trou communiquait un tube de bois recourbé, dont l’autre extrémité aboutissait à un pot de fer, qui, de son côté, se trouvait dans une chaudière remplie d’eau chaude. Tous les trous et toutes les fentes du couvercle de la marmite, du tube’ ou du pot de fer avaient été bouchés avec de l’argile. Aussitôt que le lait commença à bouillir dans la marmite, le délicieux airan passa par le tube dans le pot de fer. Tout ce qui resta de lait aigre dans la marmite fut plus tard converti en fromage.
Au milieu de cés préparatifs, les conviés s’étaient réunis jusqu’au nombre de vingt environ. Aussitôt entrés dans la tente, ils se placèrent en rond autour du foyer, s’assirent les bras et les jambes
croisés, et fumèrent leurs pipes dans le silence le plus absolu. Une personne qui n’eût pas été familiarisée avec les Tatars, n’aurait pu certainement s’empêcher de frissonner sous leurs regards, aussi sombres que la couleur de leur peau, de leurs cheveux, de leurs vêtements. Pour ma part, je ne ressentis aucune crainte; seulement j’attendis avec impatience le résultat ou la décision de ce conseil. Pendantcette attente, le soleil était déjà monté à l’horizon assez haut pour que ses rayons pénétrassent dans la tente par le trou destiné à la fumée, et pour qu’une raie lumineuse se projetât sur les visages farouches des Tatars. La marmite d’airan ne tarda pas à être retirée du feu ; le produit de la distillation fut mis en bouteille, et l’hôte tira de sa caisse une coupe d’argent de mode un peu ancienne, mais très-profonde; puis quelques mouvements significatifs se firent enfin remarquer dans l’assemblée. Chacun secoua les cendres de sa pipe, toussa, tisonna cherchant d’une manière ou d’une autre à attirer l’attention. La coupe d'argent commença sa ronde parmi les convives; bouteilles sur bouteilles furent vidées ; des gigots bien gras, d’énormes fromages, des œufs durs comme la pierre, succédèrent immédiatement aux libations. On pouvait dès lors entendre quelque bruit dans cette assemblée jusqu’alors silencieuse, mais les assistants étant pour
la plupart des personnes de haut rang, ils gardaient dans leur tenue une certaine réserve, et n’absorbaient d’airan qu’autant que leur cerveau pouvait en supporter.
Quand le repas, qui forme toujours le premier acte des entreprises tatares se fut accompli dans toute son ordonnance, les invités se rassemblèrent devant la tente pour un conseil préalable, tandis qu’ils me faisaient asseoir à une table chargée de fromages, d’œufs et d’autres mets. Après un peu de temps, quelques-uns des conjurés entrèrent dans la tente et se répandirent, tant en leur nom qu’au nom d’un grand nombre de leurs voisins , en plaintes et griefs contre le chef de la tribu. Les plaignants pensaient appuyer sur ces griefs leur tentative pour le déposer. On souhaitait de m’avoir pour adhérent, et les députés me donnaient à entendre que mes peines ne resteraient pas sans .récompense. Si je n’avais fermé l’oreille à de douces insinuations, on pensait n) 'offrir, à titre d'honoraires, comme avocat, une paire de chevaux. D’un autre côté, le chef, qui était le malheureux objet de ces intrigues, avait aussi sollicité, mon appui, mes conseils dans la même affaire, et il m’avait offert une voiture de voyage de la fabrique de Kasan. Ainsi j’aurais pu avoir, sans bourse délier, des chevaux et un équipage; mais comme je ne suis pas bien familiarisé avec la jurisprudence,
je refusai les doubles offres et continuai ma route avec des chevaux et une voiture de louage.
SMeppo «1«* l’Utha.
Quand je me séparai des aristocrates tatars et revins de nouveau à la steppe, vers midi, le soleil avait des rayons aussi brûlants que dans la canicule, et le thermomètre marquait 27 degrés au-dessus de zéro, bien qu’il y eût encore de grandes masses de neige dans les montagnes de Sayans. L’atmosphère était chargée de vapeurs suffocantes qui provenaient sans aucun doute des masses de neige entassées à l’horizon. Bien qu’unie en apparence, la steppe était couverte çà et là d’une espèce d’iris, dont les racines et les tiges épaisses imprimaient à la voiture des secousses fort incommodes. Comme d’habitude, on voyait sur la steppe de nombreuses tentes, des troupeaux, des bergers et des bergères. Souvent j’apercevais des Tatars ivres suant et trébuchant sous le poids de leurs peaux de mouton, et plus loin, des jeunes filles assises et cousant au milieu du gazon.
Tandis que j’examinais ce paysage, je ne tardai pas à faire la rencontre de quatre chefs tatars qui s’avançaient sur leurs chevaux rapides comme l’éclair. Les quatre cavaliers galopaient devant moi
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sans dire un seul mot; mon cocher suivait leurs traces, et comme alors les cahots étaient devenus beaucoup moins pénibles, j’en pus conclure que ces braves gens étaient venus pour me montrer le chemin, ayant sans doute remarqué, de leurs tentes, que mon cocher ne savait pas éviter les tiges d’iris.
Ces cavaliers me fournirent l’occasion de renouveler une remarque souvent faite, à savoir que le Tatar est bien plus à l’aise sur le dos d’un cheval que sur ses propres pieds. Lourd et chancelant dans sa démarche, il est au contraire assis en selle aussi commodément que si la nature ne lui avait pas assigné d’autre place. Qu’il soit à jeun ou qu’il soit ivre, endormi ou éveillé, le Tatar sur ses étriers est toujours plus ou moins à l’abri du danger. C’est l’effet en partie de l’habitude, en partie aussi de l’étroite intimité qui unit le cavalier à son cheval. Chaque Tatar un peu aisé a un cheval de prédilection qui lui est plus •cher que sa femme et que son dieu ; bien loin de le surmener et de le tyranniser, il le caresse à chaque instant du jour et le ménage comme la prunelle de ses yeux. De son côté, le cheval voue à son maître toute la sollicitude dont il est susceptible, surtout pendant les heures de faiblesse de celui-ci. Ainsi j’ai entendu des Tatars m’affirmer qu’un bon cheval ne s’éloigne jamais de son cavalier, quand, par hasard
il arrive que, pris d’ivresse ou de sommeil, ce dernier tombe de selle et’reste gisant sur le sol. Plus d’un nomade même est convaincu que le cheval a conscience des pensées, des plans, des desseins de son cavalier, et qu’il partage ses joies, ses peines, ses soucis. Dans les anciens chants héroïques, on voit souvent le coursier se présenter pour aider son maître à l’heure du péril, et quand le cavalier tombe pour ne plus se relever, le cheval, le suit fidèlement dans la mort. Aussi le cheval chez les Tatars, n’est-il pas une bête de somme, mais le meilleur ami de son maître et le compagnon de toutes ses épreuves.
Les quatre cavaliers m’accompagnèrent pendantenviron dix verstes jusqu’à la petite rivière Uibat. Là, au lieu de m’embarquer pour continuer mon voyage, je fis un détour à droite et je m’occupai de la recherche des inscriptions qui, d’après les indications de certains voyageurs, doivent se trouver sur quelques pierres tumulaires situées à environ quinze verstes au-dessus de l’embouchure de TUibat. J’allai, d’oulous en oulous, questionnant les jeunes et les vieux; personne cependant ne put me donner le moindre renseignement sur les inscriptions mentionnées. Pendant que je me livrais à cette chasse à la lettre moulée, le soleil commençait à disparaître derrière les montagnes, et je me trouvai amené à chercher l’hospitalité
pour la nuit dans un oulous habité par trois frères très-riches et une foule de leurs serviteurs. Les trois frères étaient mariés, et par suite habitaient chacun une tente particulière, car par suite d’un usage généralement suivi chez les Tatars , chaque famille doit avoir sa demeure propre. Aussitôt qu’un fils se marie, il quitte à l’heure même la tente de son père; une fois mariés, les frères ne peuvent plus habiter sous le même toit, et à l’époque où régnait la polygamie, chaque femme avait sa tente particulière. Malgré cela, les membres de la famille vivent en paix et en bonne intelligence, laissent leurs propriétés indivises, mangent à la même table, et continuent à exercer une hospitalité commune. Le père, habituellement, gère les biens de la famille; après sa mort, c’est toujours le fils ainé qui prend sa place. Ainsi, dans le campement dont je parle, le plus âgé des trois frères était revêtu de la puissance paternelle, et, bien qu’il n’eût que vingt-deux ans, il était révéré de toute la famille, et particulièrement du personnel féminin. En sa présence, les femmes de ses deux frères n’osaient point faire un pas en dehors des limites du département culinaire, et, au moindre avertissement, toutes se précipitaient hors de la tente. L’hôtesse nous fit seule un accueil engageant; un garçonnet de sept ans, qui était couché sur le divan derrière le rideau, luisait des grimaces eiifan-
tines, et jetait sur moi des regards espiègles, Étendu devant le feu, je considérai longtemps cette mimique singulière, jusqu’à ce que la dernière bûche fût consumée, et que le jeune étourdi se fût endormi à côté de son père qui ronflait déjà.
Ayant repris- le lendemain mon voyage, je remarquai que la steppe commençait à s’élever insensiblement au-dessus du niveau de l’Abakan. J’atteignis bientôt une petite montagne, d’où la vue s’étendait au loin sur une nouvelle steppe. Parmi le grand nombre d’objets qui d’ici se présentaient à mes yeux, un oulous méritait particulièrement d’être remarqué, car il tranchait d’une manière frappante avec ceux que j’avais vus jusqu’alors. Au lieu d’être en écorce, la tente que j’apercevais était en feutre, et quelques petits hangars, construits à la mode russe, la flanquaient. En outre, il y avait là de nombreux enclos pour le bétail, de grandes provisions de foin, etc. Étonné de tout ce luxe, j’entrai en conversation avec mon cocher, et j’appris de lui que cet oulous était un campement d’hiver. Ce sujet l’amena à m’apprendre que les Tatars Katchintz occupent trois demeures différentes, pendant le cours de l’année, au printemps, en été et en automne. Ceux qui possèdent de riches troupeaux changent même plusieurs fois de séjour pendant l’été, ce que ne peuvent faire les familles pauvres. Plusieurs n'ont
pas non plus de demeures de printemps. Les stations d’été, de même que celles de printemps, sont établies dans des lieux qui fournissent de bons pâturages. Mais le Tatar fixe toujours son établissement d’hiver dans un terrain boisé , sur une rivière ou sur un lac. La station d’hiver est sa demeure réelle. C’est là qu’est sa tente de feutre, là que sont ses prairies et même ses champs; c’est ici qu’il construit ses parcs pour les bestiaux. Dans ces parcs il ne nourrit pas son bétail tout l’hiver, mais seulement dans les mauvais jours, lorsqu’une neige trop profonde couvre la steppe. Les chevaux non domptés ne sont jamais réunis dans les enclos, qui reçoivent seulement les chevaux privés, les vaches, les moutons, les chèvres. La crainte des bêtes féroces engage à y faire toujours entrer les bestiaux pendant la nuit.
Quand j’arrivai au campement que j’avais aperçu du haut de la montagne, la soirée était déjà assez avancée pour que les bergers ramenassent leurs troupeaux dans les parcs. Un vieux Tatar me donna l’hospitalité pour la nuit; quant au repos, il n’y fallait pas songer, car dans un lieu où sont rassemblés des centaines de vaches, de moutons et de chèvres, il y a toujours exubérance d’une musique propre à briser les tympans et à chasser le sommeil pour toute une semaine. Heureusement mon hôte était de la famille des poètes, et je passai
presque toute la nuit à entendre ses anciens chants héroïques. A la rigueur, une harpe à deux cordes aurait dû les accompagner, mais de cette manière la nuit aurait pris fin avant un seul des récits du vieux barde; je laissai donc le vieillard faire selon ses désirs et ne me communiquer qu’en abrégé la substance de ses meilleurs chants.
Comme les contemporains d’Homère les Tatars croient que le chant est la plus haute expression de la sagesse. Il n’est aucun être dans la nature qui puisse résister à sa puissance. J’ai entendu • des Tatars raconter avec la foi la plus naïve comment les sept Koudaïs s’assoient sur la pointe d’un nuage et prêtent l’oreille aux chants qui se marient aux accords de la harpe. Les démons euxmêmes sortent de la terre pour les entendre. Les oiseaux dans le ciel, les poissons dans les ondes, les quadrupèdes dans la campagne et même les rochers et les montagnes éprouvent le même ravissement.
Au point de vue historique, ces vieux chants tatars paraissent devoir fournir plus d’un éclaircissement précieux ; ce qui fait cependant leur valeur principale, c’est l’empreinte de l’antique cachet mythologique qui y est contenue. Ils nous apprennent entre autres choses que les Tatars des anciens temps ont adoré leur plus grand dieu sous le nom de Koudai, et que ce premier Déniurge
avait, comme YAhura manda, de Zorostre, des assesseurs : les sept Koudais. On se représente Koudaï comme habitant sur les nuages, et dans une légende, il est figuré assis derrière le rideau d'une tente, occupé à enregistrer sur un gros livre les naissances et les décès. Koudaï a beaucoup à faire sur la terre dont, il a confié la direction aux héroïques Khans. Au-dessus d'eux il a placé Oulou- Khan (grand Clian), qui d'après un livre écrit, fait connaître sur la terre la volonté de Koudaï. Une tradition veut que ce lieutenant de Koudaï soit né en même temps que la lumière ; que la maladie ni la mort n’aient aucune puissance sur lui, et que son âge varie suivant les phases de la lune. La tradition nomme beaucoup d’autres héros qui ont été doués par Koudaï d’une nature immortelle, mais elle ajoute qu’avec le temps, ils ont commencé à défier Koudaï lui-même, et qu’en punition de leur révolte, ils ont été changés en pierres. Tous les blocs informes que l’on rencontre en foule sur les
steppes de Sayans, doivent avoir été autrefois des héros et des héroïnes célèbres.
Dans la même mythologie, Koudaï représente le bon principe, tandis que tous les mauvais sont désignés sous le nom d’Aïnas, êtres qui sont les ennemis de Koudaï. C’est sous terre qu’est leur royaume, et ils sont gouvernés par un chef qui est appelé Irle-Khan. De même que les héros jouissent
de la protection de Kouda'i, les chamans sont, à ce que l’on croit, en bonne intelligence avec Irle- Khan, cet Ariman de la steppe, et ils ont à leurs ordres un certain nombre d’Anaïs qu’évoquent leurs conjurations. Les Anaïs sont de leur nature des esprits invisibles, mais ils prennent souvent la forme d’hommes, de serpents, de chiens, .de renards, d’oiseaux.
Jadis un culte était aussi rendu aux rochers élevés qui, en signe de leur sainteté, portaient des images peintes ou gravées; on honorait aussi les tombeaux et les figures de pierre dont nous avons parlé. Parmi les arbres, le tilleul reçoit chez les Tatars le même culte que le sorbier chez les Finnois. L’adoration du serpent et de l’ours leur est commune, comme à beaucoup d’autres tribus. Divers oiseaux sont aussi regardés comme sacrés par les Tatars , mais c’est le cygne qui jouit de la plus haute considération. Les Tatars témoignent du cas qu’ils font de cet animal par l’usage suivant généralement observé. L’un d’eux a-t-il tué un de ces oiseaux, il l’emporte chez son voisin, qui le régale d’airan, et auquel il fait présent de sa précieuse proie, en retour de laquelle ce dernier est obligé de lui livrer son meilleur cheval. Le nouveau possesseur du cygne va, à son tour, chez son plus proche voisin, et fait avec lui un échange non moins avantageux. Le cygne voyage ainsi
Digi
d’une tente à une autre; mais on comprend qu’à la fin il doit rester entre les mains de quelqu’un qui, à son corps défendant, est obligé de troquer son meilleur cheval contre un oiseau faisandé.
DeHcente «l’Aile de aux enfer».
On ne s’étonnera pas, d’après ce qui précède, que le cygne joue un grand rôle dans la mythologie des Tatars et dans les légendes de leurs rapsodes. A côté des Amasses démons qui habitent les entrailles de la terre, il y a les quarante femmes -cygnes, filles du génie de l’abîme, et bien dignes de leur père; les Valkiries Scandinaves, les furies helléniques ne sont auprès d’elles que de pâles et mièvres mijaurées. Le cygne fournit aussi le radical de la plupart des noms des héroïnes célèbres, telles que ; Plume de Cygne , Col de Cygne , Blancheur de Cygne, etc. Enfin la descente d 'Aile de Cygne aux enfers n’est pas moins populaire sur les bords de l’Yéniséi que pouvait l’être, il y a dix-huit siècles, sur les rives du Tibre, le sixième chant de 1 ’Ènéide, C’est le sujet d’un poème qui renferme tout à la fois l’idéal de la femme chez les Tatars des anciens jours et le résumé de leurs croyances apocalyptiques; à ce double titre un extrait de ce curieux morceau trouve ici sa place naturelle :
« .... Comdai le fort guerrier, en butte aux em-
lt>6 ' LA SIBÉRIE.
bûches des Ainas et de leurs commères les femmescygnes, ayant fait une chute de cheval et s’étant cassé la jambe, le magicien Trompeur est survenu et lui a tranché la tète.
« Coubaïco, l’Aile de Cygne, sœur de Comdaï, a appris la catastrophe par le coursier à voix humaine que montait son frère.
» La jeune fille supplia le noble animal de la conduire par le chemin qu’avait pris le Trompeur en emportant la tète de son frère, et, par lui guidée, elle arriva jusqu’en enfer.
« Elle y aperçut les traces encore fraîches du cheval du Trompeur, et sur le chemin, elle vit sept cruches et une vieille femme qui , sans discontinuer, versait du lait d’une cruche dans l’autre.
« Plus loin était attaché, au milieu de sables arides, un cheval qui avait conservé son embonpoint.
« A quelque distance , un cheval efflanqué était attaché à une longue corde, au milieu d’une herbe qui lui allait aux genoux, et qui était arrosée par un ruisseau.
« Cheminant plus loin, la jeune fille aperçoit un ruisseau barré par la moitié du corps d’un homme, chose d’autant plus curieuse, que près de là un cadavre tout entier était inondé par le même ruis-
seau.
« Aile de Cygne rencontra ensuite une fille assise sur le chemin , et descendant de son cheval, elle lui demanda : « Es-tu née ici, ou bien sous la blanche lumière?
« — Je m’appelle Sang Pur, répondit la jeune fille, c’est Koudaï lui-même qui m’a créée. Je vivais sur la terre : l’Archer Sanglant (Kan Mirguenn) est mon frère. Pendant son sommeil, un messager l’a lié aux pieds et aux mains et l’a remis aux seigneurs de l’enfer, parce qu’il refusait de payer l’impôt. Ils font griller mon frère, et je suis venue pour tâcher de le délivrer. Mais en approchant j’ai entendu retentir de terribles coups de marteau, et de frayeur je m'en retourne. Si tu arrives jusqu’à mon frère, remets-lui ce mouchoir de soie pour qu’il puisse essuyer son corps que le feu dévore! » Elle dit et s’en retourna au pays du soleil.
« Mais Aile de Cygne s’enfonça plus avant. Elle arriva jusqu’à la maison aux quarante compartiments, où demeurent les seigneurs de l’enfer. On entendait un grand bruit de pilons. Quarante hommes forgeaient des marteaux, quarante forgeaient des scies, quarante forgeaient des tenailles.
« Elle s'arrêta devant un mélèze portant cette inscription : « Ce mélèze naquit au temps où la terre « et les cieux furent créés par Koudaï. Ni homme « ni bête n’est encore arrivé vivant sous ces ra- « meaux. »
« Aile de Cygne attacha son cheval au mélèze et entra bravement. Derrière elle la porte se ferma. Grande était l’obscurité : ne pouvant avancer ni reculer, elle errait çà et là, et violemment tiraillée par ses vêtements elle se sentait ballottée dans l’espace. Elle étendait les bras pour saisir ses persécuteurs, mais en vain, car ils n’avaient pas de corps.
« Ne pouvant retenir son effroi , elle poussa un grand cri. Alors la porte s’ouvrit, l’espace s’éclaira, et un seigneur de l’enfer apparut et retourna sur ses pas en silence.
» Aile de Cygne, le suivant à travers la demeure infernale , arriva dans une salle où filaient beaucoup de vieilles femmes. Plus loin, d’autres vieilles, toutes cassées et souffreteuses, étaient assises; elles s’étouffaient à avaler des paquets de chanvre.
« Un troisième espace était rempli de femmes de trente à quarante ans, de grosses pierres qu’elles ne pouvaient soulever s’étaient attachées à leurs bras et à leurs nuques.
« Dans un quatrième compartiment, beaucoup d’hommes étaient assis, le cou attaché par des cordes roides à de gros arbres ; les yeux et la langue leur sortaient de la tête.
« Plus loin couraient des hommes avec des arcs à la main. Eux-mêmes se transperçaient de flèches et profondément gémissaient.
« Un peu plus loin, des hommes se tailladaient le corps avec des couteaux ; ils geignaient et se lamentaient.
« Dans une septième enceinte des hommes et des chiens, tous enragés, se mordaient les uns les autres.
« Ensuite elle vit des hommes et des femmes couchés sous des couvertures faites avec neuf peaux de moutons cousues ensemble, mais le mari en tirant la couverture découvrait la femme et celle-ci faisant de même, ils s'exposaient réciproquement aux atteintes d’un froid glacial.
« Non loin de ces couples désunis, on en voyait d’autres se promener la main dans la main, et se souriant.
« Aile de Cygne arriva ensuite dans un dixième compartiment, vaste comme une steppe. Là se tenaient les huit seigneurs, et un neuvième, leur chef, était assis au milieu. Devant eux s’inclina profondément Aile de Cygne.
’ « — Dites-moi pourquoi le Trompeur a coupé la tête de mon frère et vous l’a apportée?
« — Le Trompeur a fait selon nos ordres. La tête de ton frère est ici, mais il te sera moins facile de la revoir que de perdre la tienne. Nous avons un mouton dont le corps est engagé dans la terre. Si en tirant le mouton par les cornes tu le remets sur ses pieds, on te rendra la tête de ton frère. Sinon nous
trancherons la tienne , que nous mettrons à côté de celle que tu réclames. »
« — Ainsi dirent les seigneurs de l’abîme, et ils conduisirent Aile de Cygne à travers neuf salles remplies de tètes d’hommes, et en apercevant celle de Comdaï, Aile de Cygne se mit à pleurer amèrement.
« Dans la dixième chambre était le mouton. La 1111e le prit par ses sept cornes, et à son premier effort elle le dégagea jusqu’aux genoux, au second elle l’éleva jusqu’à sa belle ceinture, et au troisième jusqu’à ses épaules. Alors les seigneurs s’inclinèrent, lui rendirent la tête, et s’en allèrent lire dans un grand livre l’histoire de Comdaï et combien sa cause était juste.
« — O forte héroïne, lui dirent-ils, on nous a envoyé un homme pour le brûler, et nous ne pouvons en venir à bout. Que nous faut-il faire / » Et à travers les neuf ateliers des forgerons, ils la conduisirent devant un brasier où brûlait l’Archer Sanglant.
« En voyant Aile de Cygne, l’Archer Sanglant se souvint de sa sœur et lui demanda en pleurant de prendre pour sœur Sang Pur quand elle retournerait sur la terre.
« — Pourquoi tourmentez-vous l’Archer Sanglant?
« — Parce qu'il a refusé de payer le tribut à son seigneur.
« — Si vous ne le délivrez de votre plein gré, dit Aile de Cygne, je vois venir le temps où il se délivrera lui-méme et se vengera de vous. » Elle dit et remit au supplicié le mouchoir que lui envoyait Sang Pur.
« — Montrez-moi et expliquez-moi les merveilles de votre royaume ! » demanda-t-elle aux seigneurs. Ceux-ci appelèrent six joueurs de cartes et sept joueurs de violon, et les désignant à Aile de Cygne :
« — JN'ous punissons, dirent-ils, ces misérables, qui dans leur vie ne faisaient que se griser, se rosser et tricher au jeu.
« La femme que tu as vue versant du lait sans relâche a dans le temps de sa vie mélangé d’eau le lait de ses hôtes. En punition, elle devra extraire éternellement l’eau de son lait.
« Celui dont la moitié de cadavre arrête un fleuve entier n’endure aucune punition, il est là pour faire comprendre qu’un homme, même privé de l’usage de ses membres, peut encore, par la seule force de son intelligence, accomplir de grandes choses. Mais l’homme stupide ne pourrait avec son corps tout entier arrêter un filet d’eau.
« Ce cheval si gras au milieu du désert montre qu’un homme avisé peut tenir son cheval en bon état, même en manquant d’herbe et d’eau, tandis que, par la faute de son maître, le cheval de l’insensé peut périr dans la plus belle des prairies.
« Ces êtres invisibles qui te persécutaient dans l’obscurité et te tiraient par les habits sont nos serviteurs, qui font du mal aux méchants, et les tuent quelquefois, mais sont impuissants contre les bons.
« — Et ces femmes qui filaient? demanda Aile de Cygne.
« — Ces femmes sont condamnées à filer éternellement, parce que sur terre elles ont filé après le coucher du soleil, alors qu’elles auraient dû se reposer du travail.
« Les paresseuses qui s’évertuaient à avaler du chanvre sont punies pour avoir volé du fil en laissant vide l’intérieur du peloton; c’est pour cela qu’elles avalent des écheveaux, et que leur gosier est bourré de filasse.
« Les femmes portant de lourdes pierres attachées au cou et au bras, sont celles qui ont caché des pierres dans leur beurre pour le rendre plus lourd; elles en pâtiront éternellement.
« Et les hommes que tu vois le cou serré dans des cordes, et attachés à de gros arbres, se sont pendus et suicidés.
« Ceux que tu as vus percés de flèches se soritl, tués parce qu’ils étaient malheureux en ménage. Ceux qui portent de l’eau sont morts victimes de leur ivrognerie.
« Les hommes enragés ont été mordus par des chiens qu’ils avaient eux-mômes excités.
« Les couples qui se gèlent sous une ample couverture sont punis pour s’être disputés pendant leur vie, en cherchant chacun son propre intérêt.
» Au contraire, les couples unis et souriants sont un exemple pour les méchants leurs voisins, qui en voyant leur concorde et leur harmonie sont encore plus malheureux. »
« Ainsi parlèrent les seigneurs de l’enfer, puis Aile de Cygne remonta au pays du Soleil avec la tête de son frère. »
De quelle époque date ce morceau étrange tout empreint, jusque dans sa métaphysique rudimentaire, de la sauvage et sombre grandeur des steppes et des cieux du Nord? On ne saurait le dire. — Seulement il doit remonter bien haut dans les siècles, si on en juge par la distance qui le sépare de la grossière vulgarité des chants des modernes Tatars.
Le* tribu* «le l’Abakan. — Leur* trouvère»
moderne».
Après avoir visité les campements des Katchintz du cercle de Minousink, Castren passa plusieurs semaines dans la steppe kaibale qui s’étend le long de la rive droite de l’Abakan, entre l’Yéniséi et la rivière Tabat, affluent de l’Abakan :
« Je faisais de temps en temps, dit-il, de courtes excursions dans les villages environnants ; partout régnaient le dénûment et la misère, mais les pauvres gens me parurent valoir beaucoup mieux que leur réputation. On impute aux Kaïbales différents vices, et surtout le vol, mais en l’absence de toute loi, cette dernière faiblesse est presque pardonnable à une population que la misère étreint. Je ne puis m’empêcher de mentionner ici une aventure qui jettera peut-être quelque lumière sur ce point. Un pauvre Kaïbale avait eu pour sa part dans l’héritage paternel un mouton sur lequel il veillait avec tant de sollicitude qu’il passait la nuit à côté de lui, et, en dormant, tenait à son bras la corde dont l’autre bout était fixé au cou de l’animal. De cette manière , le Kaïbale croyait bien ne rien avoir à craindre pour la possession de son mouton, mais voilà que dès l’aube était à l’affût derrière un buisson un coquin de Russe, un déporté vagabond, qui avait je^té les yeux sur la pauvre bête. Dès que la nuit eut répandu l’obscurité sur la terre, le drôle sort en rampant de sa cachette , s’avance vers l’indigène qui ronflait déjà, coupe la corde, et s’enfuit avec sa proie. Que l’on se figure la stupéfaction et le désespoir du pauvre Kaïbale quand, le matin à son réveil, il ouvrit les yeux, regarda autour de lui et vit son héritage disparu, tout son bien en ce monde évanoui. Cependant il a appris de l’Euro-
péen l’art d’acquérir le bien d’autrui à bon marché, et il n’y aura pas lieu de s’étonner si, lui aussi, sait plus tard mettre à profit les ténèbres.
« Comme j’errais un soir de dimanche sur la steppe kaïbale, j’arrivai assez tard dans un misérable Oulous (c’est, le nom de leurs hameaux ou campements), où l’obscurité et l’imminence de la pluie me contraignirent à passer la nuit dans une des tentes. Bien que la meilleure de toutes, cette tente était éminemment malpropre, et tellement détériorée, que le vent et l’eau du ciel se faisaient librement passage à travers l’écorce de bouleau. A mon arrivée, les habitants étaient étendus ivresmorts sur le sol, h l’exception de’ l’hôtesse. Autour du t'eu, se roulaient dans la poussière quelques enfants nus qui, pleurant de faim, étendaient leurs bras et leurs langues vers une marmite suspendue au-dessus du foyer. Animés par l’espoir d’être admis au partage, les chiens se glissaient aussi autour du feu, en agitant leurs ([lieues noires. Les veaux et les brebis, effrayés par la tempête, présentaient souvent leurs têtes à la porte de la tente, et, par des bêlements sonores, exprimaient leur désir d’y trouver un asile. Bien qu’évidemment on eût eu l’attention de me délivrer de cette société, les suppliants se firent entendre avec de telles instances que l’hôtesse fut obligée de mettre un coin de la tente h leur disposition.
« Enfin la marmite fut retirée du feu, et l’hôtesse plaça une jatte de viande devant les hommes ivres, après les en avoir avertis d’une manière qui n'était pas des plus douces. Je m’aperçus qu’avant le commencement du repas, la ménagère jeta un morceau de viande dans le feu, et comme je lui demandais ce que cela voulait dire, elle me répondit : « Le feu aussi est un dieu. » Elle en fit autant dans l’eau, et là-dessus me conta que les Tatars ont coutume d’offrir les prémices de certains mets à la rivière ou au lac voisin ; elle m’apprit enfin que l’on devait présenter à l’orient la première portion de chaque plat, bien que cette cérémonie fût moins strictement observée aujourd’hui. Toutes ces sortes de sacrifices étaient, selon son expression, une obligation de la ménagère, et elle croyait que la mère de famille qui, dans l’accomplissement de ces devoirs, commet quelque infraction, s’expose au péril d’aller dans le royaume d ’lrle- Khan, et de souffrir les mêmes peines que ceux qui travaillént après le coucher du soleil, ou qui présentent à leurs hôtes du lait coupé avec de l’eau.
« Pendant que je m’entretenais ainsi avec la maîtresse de la maison, un Kaïbale dont les vêtements étaient en lambeaux entra dans la tente. Dès son arrivée, il fit connaître qu’il se nommait Sabakin (le chien), et effectivement il faisait honneur à son nom. Puis il se mit à raconter ses actions, parla
avec impudence de son ivrognerie, et de ses rixes, étala les blessures, qu’elles lui avaient valu, avec la fierté d'un brave soldat moptrant les cicatrices de ses combats. 11 ne tut aucun de ses vols, et laissa percer une grande joie du mal qu’il avait fait au prochain; puis désignant trois femmes qui étaient dans la tente, il s’exprima avec la même liberté :
« Toutes ces créatures ont été jadis mes femmes, mais je les ai l’une après l’autre répudiées. » Après quelques minutes de réllexion, on l’entendit marmotter ces mots : a J’aurais bien pu garder encore celle qui a de belles épaules. » Là-dessus il s’approcha de .la femme ainsi désignée, et s’asseyant à ses côtés, se fit donnêr une harpe à deux cordes, puis chanta une romance dont voici le sens en humble prose :
« Tjenar-Kouspossédait beaucoup de tentes, beaucoup de serviteurs et de nombreux troupeaux. Déjà , avancé en âge il prit une femme jeune et belle. Il l’aimait tendrement, mais il craignait de n’être pas payé de retour, et il résolut de mettre son épouse à l’épreuve. Un jour il fit mine d’aller visiter ses troupeaux sur la steppe ; mais, arrivé à une certaine distance de la maison, il se laissa glisser de sa selle, et demeura immobile sur la place comme s’il était mort. Voyant leur maître gisant ainsi à terre sans mouvement, des bergers coururent à la tente et racontèrent ce qui venait d’arriver. A cette
nouvelle, la femme s’élance sur un cheval, court à son mari et commence à pleurer à ses côtés. Tjenar-Kous n’ayant pas confiance dans les larmes de sa femme, continua à rester étendu sur le sol. Dans son désespoir, la femme tira un poignard de sa gaine, en disant : « Si tu n’es plus, Tjenar-Kous, je ne veux pas demeurer davantage sur la terre, jamais on ne dira que celle qui a été l’épouse de Tjenar-Kous a, devenue veuve, été réduite à chercher un autre mari. Non, je ne me séparerai pas de toi, mon seigneur et mon époux. » Comme Tjenar- Kous ne se relevait pas encore, elle se frappa la poitrine du poignard, et tomba morte à ses côtés. Alors Tjenar-Kous se repentit d’avoir soupçonné sa femme d’indifférence, et pendant sa vie entière, il versa des larmes sur sa fidèle épouse. »
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