LES RUSSES EN SIBÉRIE
La puissance du Knout. — Saleté et ignorance. — Un pieux meurtrier. — La hiérarchie du vol et de la concussion. — La déportation. — Les mines de Nertschinsk. — Les exilés Polonais. — Extraits des mémoires d’uu Sibérien. — Un dernier témoignage.
Dans les pages où jusqu’ici nous avons traité de l’ethnographie sibérienne, nous ne nous sommes guère occupé que des indigènes, lils et anciens possesseurs du sol, en négligeant les nouveaux venus de race européenne, qui les en dépossèdent chaque jour.
Ce n’est pas oubli de notre part, mais justice. On ne franchit pas l’Oural, on ne parcourt pas une contrée qui, à elle seule, est un monde, berceau et tombeau de peuples qui ont eu un rôle dans la vie de l’humanité, pour n’y voir et n’y décrire que des Russes. 11 y en a assez en Europe. Ceux que la volonté autocratique des C/.ars moscovites a cisséminés en colons agricoles ou militaires dans la zone
méridionale de la Sibérie, ou en repris de justice dans les lavages d’or de l’Oural et de l’Altaï, dans les pénitenciers des villes, diffèrent trop peu de leurs congénères d’Europe pour que nous insistions beaqcoup sur la grossièreté primitive de leurs mœurs, sur l’ignorance, la paresse et l’ivrognerie qui se mêlent en eux à cette apathique patience de l’esclave que certains philanthropes décorent du nom de douceur et de bonté d’âme. Dans les métropoles Sibériennes, peuplées de descendants de déportés, oublieux de leur origine, de serfs déserteurs de leur glèbe seigneuriale, ou de boyards ruinés en Europe et qui sont venus chercher sur une terre neuve les moyens de refaire fortune, nous retrouverions, sous la tutelle des commissaires de police et des gouverneurs à tous les degrés, la vanité fastueuse, l’ostentation libérale, les mœurs faciles de Saint-Pétersbourg, et ce fard de civilisation raffinée, sous les couches épaisses et polies duquel on retrouve toujours le type féroce du Hun et du Kalmouck.
Pour peindre cette population, il n’est besoin que de simples esquisses; et afin de ne pas nous montrer trop sévère, nous les emprunterons à l’album d’une femme, qui avant de faire en Sibérie un séjour de sept ans, avait longtemps demeuré en Russie, — à cette dame Atkinson dont nous avons, si souvent déjà, cité le témoignage.
Le Knout et la malpropreté en Nibérie.
«....Une habitude parmi les gens du peuple, est de pendre un fouet à la tête du lit conjugal. Je n’avais jamais compris ce que signifiait cet usage, avant mon arrivée à Barnaoul, quoique j’eusse remarqué ce fouet dans la demeure de tous les paysans. Une bonne d’enfant, qui avait quitté mon service pour se marier, alla quelque temps après chez le gouverneur de la ville porter une plainte contre son mari. Aux questions du fonctionnaire, elle répondit que son mari ne l’aimait pas. Il lui demanda à quoi elle s’en était aperçue: « A quoi? s’écria-t-elle, il ne m’a jamais battue ! » L’instrument suspendu à son lit n’avait jamais servi depuis le mariage. Ce couple mal assorti différait de goûts et d’idées: ce que l’un prenait pour de l’amour, l’autre le regardait comme un manque d’affection.
« On ne saurait trop le répéter, les châtiments corporels sont les seuls que comprennent les Russes, etc’est en raison directe des coups qu’ils en reçoivent qu’ils respectent, vénèrent même l’autorité. Le knout est le seul langage qu’ils comprennent. Le fouet est d’un usage général parmi les Russes, et il y a des maisons de fustigation pour les domestiques dans toutes les villes considérables de la Sibérie, comme il y en a pour les noirs, dans
les Etats américains , confédérés au nom] de la sainte institution de l’esclavage. Les paysans se soumettent à cette punition sans murmurer. Je n’ai jamais remarqué qu’un Russe asiatique ou européen ait jamais protesté contre les verges ou le fouet. Au contraire, il les regarde comme choses inhérentes à son existence. J’ai connu un domestique qui, étant venu se faire fouetter selon l’usage, fut repoussé par l’ofticier de garde sous prétexte qu’il n’avait pas reçu d’ordre à ce sujet. Mais il pria ce dernier de le fustiger, disant qu’il venait de fort loin pour cela, et qu’il était bien sûr d’être renvoyé s’il revenait à la maison sans avoir la peau endommagée. En résumé, pour le peuple Russe au delà, comme en deçà de l’Oural ; il n’y a qu'un Dieu vivant — le Tzar, et qu’une loi — le knout.
« On ne peut se faire une idée de la malpropreté des Russes sibériens. Là même où le voyageur découvre quelques demeures un peu confortablts, leurs habitants sont foncièrement sales. Aucun Russe ne se lave quand il voyage, sous prétexte que la saleté lui tient chaud. Cette antipathie pour le savon et l’eau a ici pour excuse, la rigueur de la température; en d’autres contrées je l’ai entendu préconiser comme un préservatif de la chaleur. C’est un tait curieux que les plus sales nations du monde sont celles qui ont eu les conflits les plus violents avec les Maho-
l!i imriiige en SiWrie.
métans si scrupuleusement propres : ces contrastes étant probablement passés à l’état de préjugés religieux. Il est certain que si la malpropreté est une marque dé foi profonde, les Russes sont sauvés. Le peuple dans les villes est beaucoup plus sale que dans les campagnes. Nous trouvions les paysans de plus en plus sordides et misérables à mesure que nous approchions des grandes villes, et partout les femmes l’emportent en ce point sur les hommes.
Un plenx assassin.
« La malpropreté n’est pas le seul fanatisme par lequel le paysan moscovite rivalise avec son camarade chrétien du midi de l’Europe. Dans sa religion sauvage, il s’occupe encore du salut d’âme d’autrui. Voici un fait qui le prouve d’une manière irrécusable et qui s’est passé sur la route même que nous suivions.
« Deux voyageurs, un père et son fils, s’arrêtèrent une nuit dans la maison d’un paysan ; il était tard et les habitants s’étaient retirés pour se coucher. Chez cette classe de gens, le dessus du poêle forme la couche d’autant de membres de la famille qu’il peut en contenir. Les voyageurs furent admis dans la seule chambre de la maison, et étant restés plusieurs heures sans manger, ils sortirent leurs provisions et commencèrent leur souper qui consistait
principalement en viandes froides. Leur repas fini, ils s’étendirent sur un des bancs, et ne tardèrent pas à s’endormir. Ils étaient depuis peu de temps dans le pays des songes, lorsqu’un des hommes couchés sur le poêle se laissa doucement glisser à terre et saisit sa hache. (Chaque paysan est toujours muni d’un de ces instruments qui ne le quitte guère.) Il s’avança à pas de loup près des dormeurs et, saisissant l’arme à deux mains, il en frappa un coup si vigoureux sur la tête du pauvre père qu’il la lui fendit en deux. Il se retourna alors du côté du fils qui était plongé dans un profond sommeil, et le traita de la même manière. Cela fait, le farouche meurtrier revint se coucher et dormit jusqu’au matin ; puis à son réveil, il alla déclarer aux autorités les plus voisines le double crime qu’il avait commis. Son but n’avait pas été de voler, disait-il à ceux qui lui demandaient le motif de cet horrible meurtre. 11 raconta comment, tandis qu’il était couché, ayant écouté la conversation de ces deux hommes, il avait été amené par ce qu’il avait entendu à surveiller leurs actes, et les avait vus commettre le grave péché de manger de la viande en carême. Il déclara qu’ayant la conscience troublée à la vue de cet acte, il avait essayé mais en vain de se rendormir, qu’il avait senti que le salut de son âme dépendait de celui de ces pécheurs, et qu’il devait, même au prix de sa vie, les empêcher
de commettre de nouvelles fautes ; qu’il avait lutté contre la pensée du meurtre, mais qu’une voix intérieure l’avait impérieusement poussé à punir le scandale donné par ces impies.
« Parmi les Husses sibériens, le vol, répandu dans toutes les classes, n’est pas aussi méprisé que dans les pays civilisés. Ils ne prennent pas même, comme les Grecs, le soin de ne pas être surpris en flagrant délit. Le serviteur vole son maître; le maître vole son voisin; chacun trompe le tzar. On sait comment les impôts de fourrures arrivent à l’empereur. Ces fourrures « à leur point de départ » sont de la plus belle qualité, les paysans supposant que l’empereur les reçoit telles qu’on les lui donne, et demande le nom des tributaires. Mais avant d’arriver à leur destination ces pelleteries passent par les mains de nombreux intermédiaires, dont chacun troque celles qu’il a reçues contre d’autres de qualité inférieure, de sorte que lorsqu’elles parviennent dans les magasins impériaux, elles sont d’une valeur bien moindre que celles données par le pauvre tributaire qui rougirait de présenter un pareil cadeau à Sa Majesté.
« Ceux qui trompent l’empereur n’hésitent pas à voler le peuple. Un officier cosaque, à qui je me plaignais de cet état de choses, me confia que sa paye n’était pas proportionnée à ses besoins et ne suffisait pas même à l'achat d’un uniforme ; « et
« encore, ajoutait-il, nous devons toujours être en « tenue irréprochable, avoir un cheval , comment « faire? Il ne nous reste qu’à en voler un. » A ma connaissance, ce n’est pas seulement les chevaux qu'ils volent, mais tout ce qui se présente à eux. D’abord nous trouvâmes leur conduite méprisable ; mais en les connaissant mieux, nous devînmes plus indulgents pour eux ; c’est le système qui les régit, qui est défectueux.
« Mais les soldats sont pires que leurs officiers. J’en avais deux à mon service, et chacun d’eux me volait. Il y a un seul rapport sous lequel ils sont honnêtes : c’est lorsqu’ils sont chargés des voyageurs et qu’ils ont la responsabilité de leur sécurité. Leur intégrité est alors aussi grande que celle de José Maria, le fameux bandit espagnol. Mais, tandis qu’ils gardent ceux qu’on leur a confiés, ils volent aux autres tout ce qui leur tombe sous la main. S'ils viennent à savoir que leur recommandé porte à quelqu’un des présents, ils considèrent ceux-ci comme appartenant à une troisième personne, et comme un butin légitime.
« Pendant notre séjour à Irkoutsk, un grand scandale, dont je ne puis ne pas parler, mit en émoi la société officielle de cette ville.
« M. Atkinson avait été sur les bords du
Hook, peindre une chute d’eau pour un individu qui en est propriétaire. C’est un chercheur d’or
puissamment riche et dont la concession se trouve près de la Léna. Désirant créer de nouvelles exploitations, il mit le feu aux forêts environnantes, gaspillant ainsi une grande étendue de bois et détruisant ou chassant tous les animaux qui s’y trouvaient. Par cette dévastation, les Yakoutes du voisinage furent entièrement privés de leurs moyens d’existence, habitués qu’ils étaient à chasser dans ces forêts la zibeline et d’autres animaux. Les principaux chefs de la tribu demandèrent à Zanadvoroff, c’est le nom de cet homme, des dédommagements, puisqu’il les avait dépouillés de leurs ressources , mais il repoussa avec dédain la demande et les demandeurs. Après de nombreuses et vaines démarches, ces pauvres gens écrivirent au gouverneur général une lettre dans laquelle ils exposaient leurs griefs, mais la corruption, cette fée magique de l’administration russe, parvint à faire disparaître cette plainte en chemin.
« Après une longue et vaine attente, un vieillard, le chef de la tribu, résolut d’aller lui-même à à Irkoutsk implorer la justice du gouverneur général et franchit à pied toute la distance. Après plusieurs jours d’une marche pénible, il atteignit enfin la capitale de la Sibérie Orientale : il alla directement chez l’Ispranovick, ou chef de la police, mais ne put en obtenir aucune satisfaction. Un jour enfin, ayant rencontré un officier, le vieillard
s’enhardit jusqu’à lui demander conseil et appui. L’officier mis au courant de l’affaire, lui permit de le suivre jusque chez le gouverneur général qui reçut la plainte. Le général lit venir l’Ispranovick et l’interrogea sur les motifs qui lui avaient fait ajourner cette affaire. L’employé confondu balbutia quelques mauvaises excuses, disant qu’il n’avait pas eu le temps de s’en occuper. Le général, outré de colère, lui demanda comment il se faisait que le temps lui eût manqué, lorsqu’une année s’était déjà écoulée. Il était évident pour chacun que la corruption avait passé par là. Des officiers furent immédiatement chargés de faire un rapport exact de toute cette affaire.
« Un matin que M. Atkinson était auprès de Zanadvoroff, le coupable, un gendarme survint qui, avec toutes les circonlocutions de la politesse la plus exquise, déclara à celui-ci qu’il était son prisonnier et l’emmena en demandant pardon à mon mari. Zanadvoroff interrogé réclama contre le traitement dont il était l’objet, alléguant qu’il avait donné deux mille roubles au général pour terminer l’affaire. Le bruit de cette accusation revint aux oreilles de ce dernier. Il dépêcha partout des Cosaques, assignant chez lui un jour et une heure à tous les employés d’Irkoutsk. Tous vinrent en grande tenue, mais ignorant dans quel but ils avaient été mandés. Lorsqu’ils furent réunis, le général, re-
Incendie de forêts.
vêtu de son uniforme et de toutes ses décorations,
entra dans la salle où ils étaient, ainsi que Zanadvoroff et son gendarme. Saluant tout le monde, il prit un siège et demanda d’un ton d’autorité à Zanadvoroff s’il était vrai qu’il eût affirmé que lui (le général), avait reçu de sa main deux mille roubles. A la réponse affirmative et très-nette de l’inculpé, le 'général bondit de sa chaise en s’écriant qu’il lui fallait une rétractation. Mais au lieu de désavouer ses paroles, Zanadvoroff revint à la charge, assura hardiment qu’il avait donné l’argent, et en appela au témoignage du secrétaire particulier du général, afin qu’il affirmât qu’il avait reçu deux mille roubles pour le général et mille pour luimême. Comme il ne se trouvait pas là, un Cosaque fut immédiatement envoyé pour le ramener. Lorsqu’il arriva, il nia avoir reçu de l’argent; mais Zanadvoroff confirma ses assertions.
« L’affaire a été remise ; pendant ce temps, le général a envoyé un courrier à Pétersbourg avec un rapport détaillé. Il est probable que c’est là que se fera le procès, car il ne doit pas désirer qu’il ait lieu ici. Personne ne pense qu’il se soit laissé gagner ; mais on est persuadé généralement que le secrétaire a empoché les trois mille roubles, laissant croire à Zanadvoroff que son chef avait reçu sa part. Cette histoire a été pendant longtemps le sujet constant de toutes les conversations, et de
semblables choses apportent une distraction à la monotonie de la vie des exilés. Zanadvoroff a-t-il été puni? Je l’ignore et pourrais en douter d’après ce qui s’est passé à la même époque pour les mines de Nertchinsk.
Leu mine» de Nertchinsk.
« C’est seulement depuis 1850 que l’exploitation de l’or s’est largement développée dans ce gisement. Un officier ayant quitté son service dans l’Oural, proposa au ministre des finances de diriger le travail des mines dans les vallées qui s’étendent entre le Yablonoï et la Schilka. Il prit l’engagement d’extraire chaque année au moins 100 pouds d’or, si on voulait lui permettre d’organiser le travail comme il l’entendait. Une telle offre était trop séduisante pour être refusée; on donna les ordres nécessaires, et, afin de stimuler le zèle de l’officier, on le promut, avant son départ de Pétersbourg, au grade de colonel.
«Il arriva à Nertchinsk pendant l’automne, et employa tout l’hiver à l’exploration des vallées, car il voulait que le printemps de l’année suivante le trouvât prêt à exécuter ses vastes projets. Plusieurs vallées furent étudiées soigneusement, et l’on s’assura que la plus grande partie de celles qui bordent la Schilka, au pied des monts Yablonois,
renferment de l’or en abondance. On découvrit aussi le précieux métal au delà du confluent de la Schilka et de l’Argoun, le long de l’Amour, et bientôt il devint évident qu’une riche région aurifère s’étendait très-loin vers l’est.
« Le colonel commença ses immenses travaux au printemps de 1851 ; il avait à sa disposition une troupe nombreuse de condamnés; il les envoya aux gisements escortés par des Cosaques; il les sépara en plusieurs bandes et l’exploitation commença dans les différentes vallées. Dès qu’une mine d’or est ouverte, la maladie ne tarde pas à décimer les travailleurs, et l’on prépare ordinairement à l’avance tout ce qui est nécessaire à leur traitement; des hôpitaux provisoires s’élèvent, un médecin reste attaché à l’exploitation pendant toute la durée du lavage. J’ai vu prendre partout ces précautions dans l'Oural, dans l’Altaï et sur l’Yenisei; en outre, des demeures convenables sont toujours mises à la disposition des mineurs.
« Mais cette fois, on n’avait fait aucun préparatif semblable ; les travailleurs durent se construire des huttes de terre, couvertes d’herbes ou d’écorces; ces habitations étaient si misérables et si grossières, que beaucoup de malheureux aimèrent mieux coucher en plein air. A mesure que les travaux se développèrent, la maladie exerça parmi ces hommes de terribles ravages; un grand nombre
furent retenus sur leur couche boueuse et humide. De plus, la nourriture était à la fois mauvaise et insuffisante; beaucoup de mineurs ne tardèrent pas à mourir, ils furent immédiatement remplacés par d’autres, envoyés promptement pour ne pas ralentir les opérations. On continuait à creuser et à laver, l’or s’accumulait, mais pas un des travailleurs ne pouvait prendre un moment de repos; c’était seulement quand le mal était assez grave pour lui ôter toutes ses forces qu’on lui permettait de se retirer dans son antre fumeux et malsain.
« Cependant, les cas de mort devinrent si nombreux qu’il fallut bien séparer les malades de leurs compagnons; on construisit des hôpitaux provisoires où l’on établit sur quatre étages, superposés les uns aux autres, des compartiments analogues aux cabines des navires, et ne laissant entre eux que l’espace nécessaire pour le passage d’un homme. Comme on ne voulait pas employer les ouvriers valides à soigner les malades, ceux qui pouvaient encore se lever durent veiller leurs camarades. Plus les travaux avançaient, plus les hommes étaient exposés à l’humidité et au soleil brûlant, plus aussi sévissait la contagion. Un grand nombre de ces malheureux moururent, mais de nouveaux détachements venaient sans cesse les remplacer, et l’exploitation continuait. Le colonel avait promis les 100 pouds d’or; quel que fût le
nombre d’existences à sacrifier pour cela, il voulait tenir sa promesse. Plus de la moitié de la saison était déjà passée, et il n’avait pas encore la moitié du minerai qu’il devait extraire, il fallait donc redoubler d’efforts.
« Les heures de travail furent augmentées, le fouet châtiait celui dont la tâche n'était pas remplie ; les malheureux travaillaient jusqu’à ce qu’ils tombassent de fatigue et d’épuisement.
« Peu de temps avant la fin de la saison, on découvrit que des marchands de Nertchinsk avaient passé en contrebande une énorme quantité de thé en briques et que les employés, achetés d’avance, avaient fermé les yeux. Des plaintes s’élevèrent aussi contre les fonctionnaires de Nertchinsk. Le gouverneur général envoya d’Irkoutsk quelquesuns de ses agents pour faire une enquête à ce sujet; et la complication de l’affaire l’amena luimême sur les lieux pour interroger les personnes compromises. Quelques-unes étaient déjà décédées, d’autres gisaient dans leurs cases, où les retenait la maladie. Conduit ainsi à visiter ces lieux de misère, il fut suffoqué par les miasmes pestilentiels qui s’en exhalaient; et dans la description qu’il me fit plus tard de cet enfer, il ne trouvait pas de termes assez énergiques pour rendre ses impressions. « Je « me disposais à sortir, ajouta-t-il, quand quelques « hommes, d’une voix éteinte, me supplièrent de
« les faire porter en plein air, car ils se sentaient « mourir. Je m’arrêtai pour leur parler, et quand « mes yeux se furent par degrés habitués à l’obs- « curité des lieux, je pus distinguer les objets qui « m’entouraient. L’horreur que je ressentais fut au « comble quand je reconnus que les cases conte- « naient autant de morts que de mourants; des « cadavres, décomposés depuis plusieurs jours, for- « maient autour des malades une atmosphère épou- « vantable. »
« Le gouverneur donna aussitôt l’ordre de transporter dans les huttes les malheureux qui étaient encore en vie et d’enterrer immédiatement les autres. Le but de son voyage ne fut pas atteint, mais il eut la satisfaction d’alléger la souffrance de beaucoup de pauvres créatures. J’ai vu son rapport; je ne le transcrirai pas ici; les détails en sont trop horribles pour être racontés.
« La saison se termina par un froid violent qui obligea de suspendre les travaux; ou n’avait extrait que soixante-dix pouds d'or, achetés par la souffrance ou la mort d’un grand nombre de mineurs. C’est l’or le plus chèrement payé qui soit jamais entré dans le trésor des tzars, car on a constaté, d’une manière certaine, que chaque kilogramme de ce métal avait coûté treize vies humaines. Ces faits produisirent une grande sensation dans l’Altaï et dans tous les districts miniers. Chacun pensait que
LA SIBÉKIE.
l'officier qui avait montré un tel mépris pour les existences confiées à sa discrétion aurait à rendre un compte sévère de sa conduite.
- Au commencement de l’hiver, une caravane partit de Nertchinsk, portant à Saint-Pétersbourg le produit des mines ; le colonel l’accompagna jusqu’à lrkoulsk, où je le vis plusieurs lois avant son départ. Ce coupable administrateur, devançant ses hommes, arriva seul à la capitale, et il s’arrangea si bien que loin dêtre puni il obtint une pension en récompense de ses services 1 ! »
L* dépo nation et les «léportéH.
Mais en voilà assez sur les maîtres actuels de la Sibérie.— Passons aux forçats politiques ; aux martyrs du patriotisme et de la liberté. S’il y a dans l’histoire future de l’humanité une page pour la Sibérie, c’est à ces hommes, sans doute, et à nuis autres, qu’elle la devra.
Lorsque M. et Mme Atkinson avaient quitte Moscou pour se diriger vers la Sibérie, ils avaient eu à subir à la sortie de Moscou la scène la plus douloureuse.
Les barrières des villes russes sont formées par deux poteaux ou grandes poutres soutenant une