‹ La Sibérie d'après les voyageurs les plus récentsChapitre 24 sur 28 · IA SIBÉRIE · texte numérisé non relu

IA SIBÉRIE

Il n’y a véritablement combat que lorsque les habitants de l’aoul, éveillés à temps, peuvent se jeter entre les voleurs et leurs troupeaux menacés. Alors ont lieu des luttes corps à corps et des scènes de sang dont le souvenir va grossir les légendes sauvages du désert. On m’a conté dans un aoul, qui peu avant mon passage avait eu à repousser une baranta, que l’un des assaillants, frappé à mort, étant venu tomber devant la yourte du chef, la femme de celui-ci avait reconnu dans ce malheureux un de ses lils, déserteur depuis peu du foyer paternel.

Les haines et les vendettes soulevées par des événements de ce genre, semblent, faire trêve, si- * non s’éteindre, lors de la mort des chefs de tribus, à l’enterrement desquels accourent de loin amis et ennemis. Cette impression m’est restée, du moins, des funérailles de Darma-Syrym, dont je fus témoin plus tard, non loin du Nor-Zaizan. C’était un vieillard grandement estimé par sa tribu autant que redouté de toutes les autres.

Dès qu'il eut expiré, des messagers furent dépêchés vers toutes les aires de l’horizon, pour annoncer le fatal événement. Montant des chevaux d’élite dont ils ne ménageaient ni l’ardeur ni les forces, h peine étaient-ils arrivés dans un aoul et avaient-ils fait connaître la triste nouvelle, que d’autres cavaliers partaient aussitôt de la même

Altaque noctmno d'un aoul kirghis.

manière pour la transmettre plus loin. Elle se répandit ainsi en quelques heures, dans une contrée mesurant cent lieues de diamètre.

Les sultans, les chefs, les anciens des tribus, montèrent alors immédiatement à cheval pour assister aux funérailles. Avant le soir un grand nombre étaient déjà arrivés. Une lance, surmontée d’un drapeau noir, se dressait au-dessus de la porte du défunt, et lui-même, revêtu de son plus beau costume, reposait au-dessous. A sa tête était placé le siège d’apparat, emblème de sa dignité ; sa selle, les harnais de ses chevaux, ses armes, ses habits étaient empilés des deux côtés. Des rideaux en soie de Chine retombaient à grands plis du haut, de la tente, et les épouses, les filles du trépassé, les femmes de la tribu, à genoux, la face tournée vers le cadavre, chantaient l’hymne des morts, en balançant le haut du corps d’avant en arrière et d’arrière en avant. C’était un spectacle solennel et pathétique. Les hommes, entrant par groupes, s’agenouillaient aussi et, se joignant au chœur funéraire, grossissaient la lugubre harmonie de toute la puissance de leur voix de basse. Point de cris, point de gémissements, point de cheveux arrachés, comme c’est l’habitude aux funérailles des peuples sauvages. C’était ce qu’on peut appeler ailleurs un service religieux en musique.

En même temps, une autre partie du cérémonial

requis se passait derrière la tente. Là, des hommes égorgeaient dix chevaux et cent moutons pour la Fête des funérailles, et le feu était attisé sous les grands chaudrons de fer sur lesquels se penchaient les opérateurs nus jusqu’à la ceinture, armés de grandes cuillers de bois, les bras et les mains couverts de sang.

Partout où la flamme des foyers se projetait à travers l’aoul, elle mettait en saillie quelques détails saisissants, apprêts fantastiques d’art culinaire et de mort. A côté des formes noires de ceux qui remuaient le contenu des chaudrons on voyait les bouchers le bras levé, ou les chevaux se cabrer en hennissant de douleur et retomber frappés du couteau mortel ; par moments, tout redevenait obscur; on n’était plus éclairé que d’une lueur sourde ; puis la fumée se dissipant au vent, les sacrificateurs apparaissaient de nouveau, semblables à des démons dans un rite infernal. Scène sauvage, dont l’horreur était encore accrue par les chants plaintifs qui sortaient de la demeure du sultan 1 Puis vint le banquet; mais comme il ne différait en rien que par le plus grand nombre des convives de ceux que j’ai décrits plus haut, je ne m’y arrêterai pas.

La fête dura sept jours. A chaque instant arrivaient de nouveaux sultans et de nouveaux guerriers nomades. Je porte à deux mille le nombre

total des assistants. Le huitième jour, on enterra Darma-Syrym. Le cadavre fut dépouillé de son habit de cérémonie funéraire, drapé dans un nouveau vêtement et placé sur un chameau qui le porta jusqu’à la tombe. Le siège ou trône de sultan le suivait sur un autre chameau ; ensuite venaient ses deux chevaux favoris, puis ses épouses, ses filles, les femmes de la tribu, chantant l’hymne funèbre et qu’accompagnaient une foule de moullahs et de guerriers, dont la voix mâle retentissait au loin dans la plaine!

Arrivé au sépulcre, le corps y fut descendu ; les moullahs récitèrent leurs prières, entrecoupées du récit des grandes actions du mort; on immola ensuite les deux chevaux, qu’on enterra aux deux côtés du maître; puis la terre recouvrit le tout, et le convoi retourna à l’aoul où se préparait un nouveau banquet funéraire. Cent chevaux et mille moutons furent encore égorgés en l’honneur du défunt.

A leur retour de l’enterrement, les femmes, entrant dans la tente, continuèrent, pendant une heure, à chanter leur complainte funèbre en face des armes et des harnais du défunt. Toute la famille se réunit ensuite devant sa demeure, pour recevoir ce que nous nommerions, en Europe, les compliments de condoléance des sultans et des chefs venus pour rendre hommage à la mémoire du décédé. Ces cérémonies et festins se prolongé-

rent pendant plusieurs jours encore; puis graduellement chacun regagna son aoul. Mais la tribu de Darma-Syrym , vouée au deuil pour longtemps, dut chanter l’hymne funéraire pendant une année, au lever et au coucher du soleil.

lien monts Alatans. — Lei menhirs «le la hors.

Grâce aux guides que me donna le sultan Sabeck, je pus, sans encombre ou mésaventure, parcourir un long itinéraire le long de la pente nord des Syan-Shans ou monts Célestes (les Tian-Chans de nos cartes), à travers la steppe nue qui s’étend entre la masse gigantesque du Bogda Oola au sud et les monts Alataus au nord.

Pour regagner les établissements russes il me fallait traverser dans la plus grande largeur ce groupe de montagnes qui, presque à pic du côté du sud, ont leur pente septentrionale découpée par un réseau multiple de cours d’eau tributaires du grand lac Tenghiz ou Balkach. Je choisis, dans ce massif alpestre, une des passes suivies par les Kirghis dans leurs migrations d’automne. On ne peut la gravir ni en été, ni au printemps, et, en hiver, elle est tellement encombrée de neige, que ce serait folie de s’y hasarder. L’aoul le plus près de cet endroit se trouve à plusieurs centaines de verstes : aussi ses scènes sauvages et grandioses sont-elles

presque toujours interdites à l’homme. Le tigre y

L’A la ta u vu des steppes du sud.

vit en paix dans sa tanière, l’ours dans son repaire, et la bête fauve y erre dans les parties boisées, sans

crainte du chasseur. Au moment où nous allions camper pour la nuit à l’entrée de la passe, les nuages épais qui avaient obscurci la montagne s’éclaircirent et me procurèrent une belle vue de l’Actou, dans la direction de l’Ili. Les pics neigeux ressemblaient à des rubis au coucher du soleil; tandis qu’au-dessus d eux tout le ciel était empourpré, et que la nuit projetait ses ombres sur les dernières cimes. Devant moi était ma yourte, où les Kirghis faisaient cuire le mouton, tandis que chevaux et chameaux étaient couchés autour d’eux. Malgré ma fatigue, je ne pus résister au désir de reproduire sur le papier cette scène qui restera toujours gravée dans ma mémoire, aussi bien que le beau coucher de soleil de la steppe. Au sud de ce plateau s’élèvent, se dessinent les pics pittoresques et grandioses de l’Alatau; plusieurs d’entre eux sont couverts de neiges éternelles, tandis que le plateau, couvert d’une belle herbe, produit de bons pâturages pour les troupeaux des Kirghis qui, chaque année, y prennent leur quartier pour deux ou trois semaines.

Je trouvai là plusieurs tombeaux. L’un d’eux n’a pas moins de cent pieds de diamètre sur quarante de haut. Il est entouré d’une tranchée de douze pieds de large sur six de profondeur. Après avoir examiné cette grande masse, je conclus qu’elle avait pu être aussi bien un fort qu’un tombeau. A la

Le Tchimboulac ou les mille sources, dans les rno.its Alataus.

gauche de cette tranchée, se trouvent quatre immenses pierres de forme circulaire. Je suppose que c’étaient les autels sur lesquels on sacriüait des victimes aux mânes des morts. Mais qui les a élevées? et comment ont-elles été déposées en ce lieu? Rien ne saurait l’établir. Les Kirghis y rattachent une tradition selon laquelle ces pierres sont le monument d’un peuple qui, pour un motif inconnu, résolut de se détruire, et voulut auparavant se préparer ce grand tombeau. « Chaque père de famille, ajoutent-ils, tua ses femmes et ses enfants, à l’exception de l’aîné, qui, à son tour, tua son père et se donna la mort. » Les Kirghis donnent à ce peuple le nom de misérables suicidés.

En quittant ce lieu lugubre, nous continuâmes notre route vers la rivière de Kopal ; trajet qui me fournit l’occasion de peupler de paysages étranges les pages de mon album. La gravure de la page 369 représente la rivière se précipitant dans une gorge profonde et roulant entre ses parois avec un rugissement infernal. La forme bizarre de ces rochers rend le site particulièrement attrayant. Je fis plusieurs efforts pour atteindre le pied de cette chute; mais c’était impossible à cause de la surface glissante du roc sur lequel il fallait marcher. Non loin de là, je découvris le Tchimboulac, ou les mille sources, torrent qui jaillit dans un ravin formé de marbre jaune et rouge d’une beauté extraordinaire.

Ayant franchi la ligne de faîte qui sépare le bassin du Kopal de celui de la Kora, j’atteignis sur les bords de cette rivière un point où la nature a ménagé entre le torrent et la montagne un espace d’environ deux cents mètres. A mesure que j’en approchais, je me demandais si je n’avais pas sous les yeux quelque ouvrage de Titan ; devant moi se dressaient cinq énormes pierres, rangées dans un ordre qui n’avait rien d’accidentel, mais qui dénotait l’intervention d’une intelligente volonté. Une de ces pierres, assez grande pour servir de clocher à une église, a soixante-seize pieds de haut sur vingt-quatre de large et dix-neuf d’épaisseur'; elle se dresse à soixante-treize pas du pied des falaises ; son inclinaison hors de la perpendiculaire, dans la direction de la rivière, est de huit pieds environ. Les quatre autres blocs varient de*quarante-cinq à cinquante pieds de hauteur; l’un mesure quinze pieds de côté, les autres un peu moins; deux sont exactement perpendiculaires; les deux autres s’écartent de la verticale, un surtout qui semble sur le point de perdre son équilibre.

Plus grande encore, une sixième pierre gît tout auprès à demi ensevelie dans le sol, et çà et là couverte d’arbustes verdoyants qui ont pris racine dans le roc. A deux cents mètres à l’ouest, trois autres blocs jonchent la terre; sous l’un d’eux s’ouvre une cavité que plus d’une famille de Kopal consi-

dérerait comme une demeure splendide. Non loin de ce dernier groupe, s’élève un monument, dû, sans conteste, à la main de l’homme, puisqu’il renferme, entre autres matériaux, une grande quantité de blocs de quartz; il est circulaire; son diamètre est de quarante-deux pieds, sa hauteur de vingt-huit; sa forme, celle d’un dôme. Autour de ce monument, à une distance de dix pieds, de nouveaux blocs de quartz sont rangés en cercle. Je fus grandement surpris de rencontrer dans cette vallée un pareil tumulus qui ne peut guère être le tombeau d’un chef de la race habitant actuellement cette région, et qui remonte sans doute, ainsi que les menhirs voisins, à cette haute antiquité où la branche de la race humaine qui devait donner à l’Europe les Celtes et les Kymris, ne s’était pas encore détachée du grand tronc Ariah.

Mes Kirghis ne s’approchèrent du tombeau qu’en tremblant et avec tous les signes d’une profonde vénération. Chacun d’eux y laissa un lambeau de son vêtement comme offrande à l’Esprit du mort. Ma curiosité n’en fut que plus vivement excitée jusqu’à ce que j’eusse obtenu le récit suivant d’un de nos guides, qui se croit un des descendants de Tchenghiz. Qu’on sache d’abord que Kora signifie renfermé, mis sous clef.

* .... La vallée de la Kora était jadis habitée par de puissants génies, continuellement en guerre avec

d’autres génies de la même race qui avaient élu pour demeure différentes régions du Tarbagatai, du Barlouck et du Gobi. A la suite de leurs expéditions et de leurs pillages, ils trouvaient toujours une retraite assurée sur la Kora. Au sommet des rochers qui dominent le pays, veillaient des sentinelles. Elles annonçaient de loin l’approche des ennemis qu’on attirait dans les défilés des montagnes; là, c’en était fait d’eux; ils étaient écrasés par les rochers qu’on faisait rouler du sommet des monts. Enfin l’audace et la tyrannie des génies de la Kora devinrent telles qu’il se forma contre eux une vaste conspiration vengeresse à laquelle le démon lui-même fut prié de participer.

« Comme toujours, les sentinelles signalèrent, cette fois encore, l'arrivée de l’ennemi, et l’on prit des mesures pour l’attirer dans le défilé fatal. Deux autres grandes armées parurent soudain, marchant vers d’autres défilés, et il fallut que les génies assiégés missent en mouvement toutes leurs forces pour combattre ces innombrables assaillants. Les montagnes retentirent de tout le tumulte de la guerre et de tout le fracas des avalanches. La bataille fut terrible; les génies allaient triompher, lorsqu’un bruit épouvantable se fit entendre; les montagnes tremblèrent; un nuage de flamme et de fumée s’éleva jusqu a moitié chemin du ciel ; il s’en échappait de rouges éclairs et des éclats de ton-

nerre qui trouvaient leur éclio dans les gorges, dans les vallées, le long des pics. Cette épouvantable nuée, c’était l’artillerie de l’enfer qui vomissait des roches enflammées et décimait les défenseurs de la Kora. A cette formidable tempête, les génies avaient reconnu le pouvoir du prince des ténèbres; terrifiés, ils reculèrent et s’enfuirent dans cette vallée où personne encore n’avait osé pénétrer. Cette fois les vainqueurs s’y précipitèrent, guidés par le prince de l'abîme, et du haut des montagnes, descendirent avec fracas de grands rochers qui ensevelirent les géants sous leurs débris.

« A la suite de cette lutte suprême, les génies de la Kora furent enchaînés pour des siècles et le récit de leurs aventures se conserva de père en fils.

« Plus tard, un chef sans peur résolut de visiter la sinistre vallée, et même de venir y demeurer, en dépit des remontrances de sa famille et de ses amis; suivi d’un grand nombre de ses compagnons, il traversa les montagnes, descendit sur la Kora et vint camper sur le sol fatal. On planta les tentes, on égorgea les animaux; on prépara le festin, au bruit des louanges données au courage de l’aventureux sultan qui avait osé conduire ses sujets dans la vallée enchantée. Mais au sein même des réjouissances, le fracas du tonnerre roula dans les vallées, multiplié par mille échos, et un génie, furieux, terrible, apparut, tenant une épée fulgu-

rante. Tous les profanes furent glacés d’effroi : « Monstre, dit-il au sultan d’une voix formidable, tu as osé conduire tes esclaves dans ce lieu sacré : tu mourras! »

« Rapide comme l’éclair, l’épée du génie, coupant les énormes rochers, ensevelit les profanes sous de pesantes masses. Le petit nombre de ceux qui assistaient de loin à la sanglante tragédie s’enfuit pour en porter la nouvelle à la famille et à la tribu du sultan. Les femmes furent inconsolables et portèrent le deuil pendant de longues années. Enfin un esprit, appelé la Dame blanche , prit pitié de leur douleur, et, grâce à son intercession, la tribu put enfin élever un tombeau dans la fatale vallée, où jamais depuis un Kirghis n’a osé mener paître ses troupeaux. »

■.a caverne «le Kalnn. — Faune de l’Alatan.

Le nom du génie du mal tient une grande place dans les légendes des Kirghis et dans leur vocabulaire géographique. Il n’est guère, dans les monts Alataus, d’abîmes insondables, de grottes inexplorées, qui ne soient considérés comme demeures de Satan. Une excursion que je fis dans la haute vallée du Bascan me fit découvrir un hémicycle gigantesque, ancien bassin d’un lac desséché à une époque très-moderne, comme le prouvent les dé-

bris organiques et les amas de coquillages d'eau douce qui en couvrent le fond et en revêtent les parois, et que le temps n’a pas encore fossilisés.

En avant du bassin s’élève un bloc triangulaire de granit, haut de cent trente-cinq mètres, et dont les trois faces sont percées d’une arcade de vingtcinq mètres de large. Pendant que je dessinais cette masse énorme, le disque cramoisi du soleil levant apparut tout à coup sous la triple arcade, ajoutant ainsi un magique effet au sombre paysage qui m’entourait. Ce monument, auquel la nature a donné un caractère plus grandiose qu’effrayant, n’en est pas moins pour les Kirghis, l’œuvre de Satan. C’est Satan qui a desséché le lac dont les eaux emplissaient jadis le bassin. C’est lui qui a ouvert letroite et profonde fissure par où s’écoulèrent les eaux. Je la suivis en dépit de mon guide, curieux que j’étais de visiter un endroit dont nul Kirghis n’approche volontairement.

Sous nos pieds grondait le torrent invisible, et sur nos têtes les rocs projetaient à une énorme hauteur leurs parois inclinées, leurs sommets déchiquetés et branlants; quelques-uns d’eux s’avançant si loin sur le bord que leur stabilité semblait un problème insoluble.

Arrivé à un entassement d’énormes blocs appuyés sur la base des hauteurs, je me heurtai à d’autres masses rocheuses sur lesquelles il était

impossible de grimper. Après nous être glissés entre leurs aspérités, nous entrâmes dans une ouverture formée dans l’éboulement et presque privée, de toute lumière. Le guide cependant y pénétra; je suivis ses pas, et nos compagnons m’imitèrent. Ayant cheminé à travers cette fissure pendant environ cinquante yards, nous émergeâmes à la lumière du jour, sur un petit rebord dominant le torrent. En face, une paroi perpendiculaire, s’élevait à plus de dix-huit cents pieds. Quelques buissons croissaient dans les crevasses près de la passe , des plantes grimpantes festonnaient les bords supérieurs, et dans cette masse cyclopéenne bâillait la bouche de la caverne qui absorbait la rivière. Nous nous tînmes silencieux et frappés de surprise en contemplant le torrent qui grondait dans cet effrayant abîme avec un tel retentissement, que je cessai de m’étonner de la croyance qui en fait la demeure du prince des ténèbres.

La bouche de la caverne est formée par une arche d’au moins cinquante pieds de large et soixante-dix de haut; la rivière y pénètre par un canal coupé dans le roc et ayant environ trente pieds de large sur dix de profondeur. Une saillie de rochers, de dix à douze pieds de large, forme une terrasse le long du torrent et à peu près au niveau de ses eaux. Après un moment donné à la surprise, je voulus explorer la cascade, et déposant à cet effet mon

sac de bagages et mon fusil contre les rochers, je m’avançai suivi de mes deux Cosaques, mais le guide, terrifié, s’arrêta.

En effet, à chaque pas en avant, grossissait le rugissement de la chute, et s’épaississait la froide vapeur qui monte du fond de l’abîme. Je pénétrai cependant dans ce brouillard glacé jusqu’à près de quatre-vingts mètres de l’entrée, et j’entrevis la rivière plongeant dans les ténèbres d’un vide incommensurable, tandis qu’une blanche vapeur la couronnait et donnait à tout l’ensemble de la scène une apparence surnaturelle.

Peu de personnes pourraient se tenir sur le bord du gouffre sans frissonner. Il était impossible d’y entendre un mot, et l’on ne pouvait contempler longtemps cette scène, trop forte pour les nerfs les mieux trempés.

Les monts Alataus, élevant leurs cimes bien au delà de la zone des neiges éternelles, et plongeant leurs racines dans des plaines basses où il n’est pas rare de voir, en été, le thermomètre monter à cinquante degrés, ont une faune des plus variées. A leur base, le tigre, le vrai tigre, prélève de nombreuses contributions sur les troupeaux des nomades ; dans les anfractuosités de leurs hautes vallées, l’ours du nord épie ces mêmes troupeaux, lors de leurs migrations, et chasse, à leur défaut, l’argali et le cerf.

Dans mes courses à travers l’Asie centrale, j’ai croisé fréquemment la piste de l’un et de l’autre de ces grands carnassiers. Leurs rugissements ont souvent troublé le repos de mes haltes de nuit. Plus d’une fois j’ai vu les feux de mon bivac se réfléchir dans leurs prunelles fixes et sanglantes. Enfin il arriva un jour qu’un de mes guides, assailli à l’improviste par un tigre, ne dut son salut qu’à l’abandon qu'il fit du cheval qu’il montait pour s’enfuir à toute bride sur son cheval de main.

Où sont aujourd’hui le* frontière* Nud-ouest de la Sibérie.

Le fort Kopal * qui, à l’époque où y séjourna Atkinson (1847-1850), était le point le plus avancé de l’empire russe, ne l’était déjà plus lorsque ce voyageur rentra en Europe. Il a dû céder son rang au fort Vernoyé, établi à un degré plus au sud au delà du grand fleuve Ili, si longtemps regardé comme entièrement chinois. Là, à une distance deux fois plus rapprochée de Caboul et de Cachemire que des métropoles de la Sibérie, la Russie entretient les magasins, les dépôts, l’état-major d’une armée. Ses avant-postes entourent tout le massifde l’Alatau, encadrent le grand lac Issyk-Kool, gardent les débouchés des Monts-Célestesetdu haut

1. Situé au confluent de la Kora et du Lepsou par 43* de la- • titude et 79* 40 de longitude orientale.

La cavernef de Satan, — monts alataus.

Ut*.

de la chaîne du Mustau épient et convoitent les plaines d’Yarkand et de Khashgard. Quanta l’armée elle-même, elle vient, à l’heure où j’écris, de s’emparer du Khanat de Khokand et de doubler ainsi, en un coup de main, la population de la Sibérie*.

Déjà la plupart des tribus, portant le nom de Kirghiz, toute la petite, toute la moyenne et une partie de la grande horde, reconnaissent la suzeraineté du grand tsar blanc, et l’on peut regarder comme très-prochain le jour où cet exemple sera suivi par tout le reste de cette grande famille de nomades, qui, à deux reprises, ébranla le monde sous le galop de ses chevaux.

Il faut le dire bien haut, il n’y a pas, entre l’Altaï et les Monts-Célestes, entre le bassin de l’Yaxartes et celui de l’Amour, un clan, une tribu de renom où la Russie n’entretienne un agent officiel ou non, mais toujours écouté. Il n’y a pas de chef, descendant plus ou moins authentique de Tchenghis- Khan ou de Timour, qui ne soit prêt à troquer son allégeance nomade contre une médaille ou un sabre doré envoyé de Saint-Pétersbourg....

La frontière Sibérienne qui descend à ses extrémités de l’est et du couchant jusqu’à la latitude de Madrid, de Rome, remonte, dans la partie centrale,

1. Le Khanat de Khokand, dont les frontières méridionales touchent au plateau de Pamyr, nourrit, selon les derniers documents, trois millions d'habitants.

de dix à onze degrés vers le nord, au grand détriment de cette harmonie de la ligne géographique pour laquelle les successeurs de Pierre 1" ont toujours professé le goût le plus vif.

Le jour où ils auront redressé cette courbe anomale en faisant franchir à la ligne frontière de la Sibérie l’intervalle qui sépare les monts Sayans du Bogdo-Oola, et auront garni de piquets de Cosaques la grande route commerciale qui court des bords de la mer Caspienne à ceux du Baikal en unissant Khokand et Tachkend àKouidja, à Oroumtsi, Tourfan, Tchinsi et enfin à Ourga, les légataires intelligents du testament de Pierre I er seront bien prêts d’en réaliser les clauses menaçantes aux dépens de qui ils voudront. Ce jour-là, ils pourront, comme Attila et Tchengliis, réunir sous leurs drapeaux tous les contingents sauvages de la Transoxiane, du Turkestan et de la Mongolie; ils auront inféodé au service de leurs projets quels qu’ils soient, le dévouement de six à huit cent mille cavaliers, sans freins, sans scrupules, fanatiques de sang et de pillage et tenant toujours tournés vers tous les points où brille la lumière ou le luxe de la civilisation, la francisque, qui, dans la main de leurs pères, renversa les portes de Rome et brisa le moule du vieux monde.

<êg§>

Page 1