‹ La Sibérie d'après les voyageurs les plus récentsChapitre 8 sur 28 · V. Ritter. y. I. p · texte numérisé non relu

V. Ritter. y. I. p

à fait nouvelle, une circonstance importante, étant venue lui donner une nouvelle extension. Tchingis- Khan recrutait dans cette tribu valeureuse le noyau des armées qu’il conduisait ou envoyait à de nouvelles conquêtes. Ce furent des légions ainsi constituées qui assujettirent les peuples de race turque des rives de la mer Caspienne et du Volga. Le nom de la tribu qui figurait au premier rang de ces sauvages et sanguinaires hordes, lit bientôt oublier celui du peuple dont elle ne formait qu’une minime fraction ; aussi non-seulement les nations à la conquête desquelles elle avait été employée reçurent le nom de Ta-la ou Tatars, mais même on finit par s’en servir pour désigner les Mongols en général, dont les exploits firent trembler l’Europe au moyen âge.

Lorsque les Mongols, ou abusivement Ta-la (Tatars), furent expulsés de la Chine, des flots innombrables de ce peuple se replièrent sur l’Asie centrale, et inondèrent, sous différents noms, jusqu’aux contrées qui font aujourd’hui partie de la Sibérie. Plusieurs de leurs débris se réfugièrent dans l’Altaï et réclamèrent plus tard la protection de la Russie, qui les admit au nombre de ses sujets ; d’autres occupèrent plusieurs points sur l’immense ligne de délimitation tracée entre les deux empires, et se rangèrent sous leur double souveraineté. Or, ce sont précisément les peuples qui,

à différentes époques, vinrent s'établir dans l’Altaï et le long de la frontière, que leurs voisins mahométans stigmatisèrent du sobriquet de Kalmouks. Quant aux Kirghiz, ils sont, comme on sait, le résultat de ces mélanges et de ces chocs multipliés que les peuples de l’Asie centrale éprouvèrent tant de fois, à la suite des grandes migrations, s’avançant constamment de l’est à l’ouest. C’est une race mixte où domine le sang turc, mais où on retrouve aussi l’élément indo-européen.

Croyance* et pratiques religieuse* de* Kalmouk*.

Leur timidité.

L’idolâtrie des peuples kalmouks, quoique assez grossière, ne s’attache cependant qu’à la représentation symbolique du bien, le Koutai, ou celui du mal, le Chaïtane (Satan). Ils sacrifient à ces deux déités des chevaux, des bœufs et des moutons , (ju’ils immolent d’une manière assez barbare , soit en les écartelant , soit en leur fendant la poitrine et en y introduisant la main pour leur comprimer le cœur, ce qui, au reste, s’exécute avec une promptitude incroyable, et fait mourir l’animal en un clin d’œil. Il est ensuite placé sur le feu; et, après y avoir été exposée quelques moments, la victime devient l’objet d’un repas. Cette seconde partie du sacrifice se consomme

encore plus rapidement que la première, en sorte qu’on peut affirmer hardiment que, si la dévotion des Kalmouks pouvait égaler leur voracité, il n'y a nul doute que toute la nation ne fût une réunion de saints.

Leurs cérémonies religieuses, toutes d’une grande simplicité, sont dirigées par un abysse ; c’est ainsi qu’ils appellent leurs prêtres. Ceux-ci ne jouissent absolument d’aucune prérogative, et, la cérémonie terminée, ils prennent part à toutes les opérations de la vie ordinaire, et ne se piquent nullement d’être supérieurs au reste des hommes, ni d’en mériter aucun égard particulier ou ménagement quelconque. Aussi le fanatisme a très-peu de pouvoir sur ces peuples, et la religion en général ne joue parmi eux qu’un rôle en quelque sorte secondaire. Les idées grossières qu’ils se forment de la divinité qu’ils adorent, ne leur font considérer les sacrifices que comme une espèce de pacte qui lie les deux parties par des engagements réciproques ; et lorsqu’un mouton, immolé dans l’intention de conjurer quelque mal on d’obtenir quelque avantage, ne produit point le résultat espéré, le Kalmouk en fureur s’en prend quelquefois trèsrudement à ses pénates ; il les brise, les flagelle ou les foule aux pieds, met en pièces le grand tambour dont le roulement monotone sert à accompagner les chants religieux de l’abysse, et sou-

vent rend ce dernier responsable de l’incurie des dieux. Comme ils attribuent toutes les souffrances physiques à l’action du chaïtane, ils croient qu’il n’y a pas d’autre moyen de guérir le malade que d’expulser de son corps le malin esprit; et pour l’engager à en sortir, ils ont quelquefois même recours à la ruse. Un des dimidji d’une tribu du Tchoulichmane, qui m’avait accompagné jusque sur le territoire chinois, y fut atteint par la petite-vérole, qui exerce impunément les plus horribles ravages parmi ces peuples. Forcé de l’abandonner sur un sol étranger, où il ne pouvait guère compter sur l’hospitalité des Soyons, je tâchai de lui exprimer en partant le vif regret que j’éprouvais de le voir dans la triste position à laquelle l’avait exposé mon long et aventureux pèlerinage. Je fis déposer en même temps sur sa couche de feuilles et d’herbe quelques pièces de drap et de velours rouges, car, aux yeux de ce peuple, ce sont les cadeaux les plus magnifiques que puisse suggérer la libéralité la plus généreuse. Parmi ses compagnons se trouvait un abysse qui, en apercevant des dons aussi splendides, déclara sur-le-champ que le moyen d’expulser le chaïtane était trouvé; en conséquence, on suspendit les étoffes sur les branches d’un arbre voisin, et la cérémonie du sacrifice commença. Tous avaient les yeux fixés sur le talisman magique, qui se balançait pittoresque-

ment au gré du vent. Tous étaient persuadés que le malin esprit, logé dans le corps du malade, n’apercevrait pas plutôt les offrandes qui lui étaient destinées, qu’il abandonnerait immédiatement sa proie humaine pour s’emparer d’un butin plus propre à tenter sa cupidité.

Aucun signe extérieur n’annonce l’endroit consacré à l’exercice du culte religieux; les seuls monuments qui s’y rattachent sont des peaux de chevaux, de vaches et de bœufs, exposées au bout de longues perches, et destinées à se concilier le malin esprit, à solliciter quelque faveur du Koutaï, ou à l’en remercier. Ces bizarres dépouilles produisent quelquefois une sensation toute particulière, lorsqu’on les aperçoit au milieu d’une plaine solitaire, ou plantées sur quelque rocher stérile. Il n’existe non plus aucun monument destiné à perpétuer la mémoire de celui qui n’est plus. Le cadavre, revêtu de ses habillements ordinaires, le bonnet sur la tête, et chaussé de ses larges bottes qui renferment également sa pipe, est horizontalement posé sur la surface de la terre, la tête appuyée sur sa selle, et le harnais de son cheval à ses côtés; après quoi on le couvre d’un tas de pierres pour le protéger contre les bêtes féroces. Quelquefois, ce grossier monument est surmonté d'un long bâton, auquel les amis et les parents suspendent un petit vase en fer, de forme cylin-

drique, qu’ils remplissent de lait ou d ’arakou. On peut Atre assuré de l’inviolabilité de cette modeste offrande.

.... Rien ne saurait égaler la timidité et le caractère inoffensif de ce peuple. Dans les animaux, comme dans l’homme, la mesure du courage peut être indiquée par la manière dont ils njanifestent l’impression que produit en eux l’aspect d’un objet inconnu où certains phénomènes propres à frapper vivement les sens. Tous sont plus ou moins affectés du sentiment d’un danger quelconque; mais les moyens qui leur sont instinctivement suggérés pour s’en garantir, varient d’après le caractère de l’individu. La fuite est celui auquel les créatures les plus faibles et les plus timides ont infailliblement recours, et c’est aussi le mouvement qui fait naître chez les Kalmouks la moindre sensation d’étonnement ou de vague appréhension.

Cette timidité naturelle atteint son apogée avec les Européens, dont l’apparition seule les écrase, tant ils sont frappés de l’immense supériorité de ces derniers. Au reste, on ne saurait nier que ce qu’ils ont appris jusqu’à présent des Européens ne soit éminemment propre à les maintenir dans cette croyance. Ils n’ont connu que les Cosaques de la Sibérie, race belliqueuse et vraiment imposante. Placés à côté de ces hommes qu’ils voient chaque

jour se jouer des éléments, et sortir victorieux de la lutte la plus acharnée qu’un mortel puisse livrer à la nature, ils ont dû nécessairement admettre, en examinant leur propre impuissance, que Koutailuimôme avait créé les uns pour commander et les autres pour obéir, et que pour faire reconnaître les 'dominateurs au premier coup d’œil, il avait doué les uns d’un extérieur superbe et de formes athlétiques, et imprimé aux autres un cachet indélébile de difformité et débilité; car si, d’un côté, le physique du Kalmouk semble représenter l’état de transition de la béte à l’homme, d’une autre part, je ne me rappelle point avoir vu, dans l’Orient ni dans l’Occident, des types plus beaux que ceux que m’ont offert les Cosaques de la Sibérie orien taie, lin artiste rencontrerait difficilement un nombre plus varié de modèles. Aussi, l’espèce de dépréciation avec laquelle les Cosaques considèrent toutes ces peuplades difformes, faibles et craintives, s’explique facilement. Au reste, ils ne se trouvent jamais dans le cas de faire valoir leurs avantages à l’égard de ces dernières, car l’idée seule de s’exposer au courroux d’un Cosaque donnerait au plus timide Kalmouk le courage de tout entreprendre afin de le contenter. Lorsque, pour avoir des chevaux, j’ordonnais à mon Cosaque d’aller en demander à quelque tribu voisine, au lieu de se donner la peine de s’y rendre lui-même,

il avait l’habitude de remettre son sabre à l’un des Kalmouks, qui, plaçant avec respect sur ses épaules ce talisman puissant, allait le montrer à la tribu, en lui formulant ce dont il était chargé. S’il essuyait un refus ou des délais, il le déposait sans rien dire au milieu d’eux et s’éloignait promptement. L’effet de cette tactique ne tardait jamais à se manifester ; car la nouvelle qu’un sabre de Cosaque venait d’arriver répandait une épouvante générale; en un clin d’œil, hommes, femmes, enfants, vieillards, tous couraient rassembler le nombre requis de chevaux, et le messager était à peine de retour qu’on en voyait déjà arriver au galop beaucoup plus qu’il n’en fallait, suivis d’un Kalmouk portant respectueusement le terrible dépôt. Si, au contraire, le sabre avait été laissé sans qu’on eût pu satisfaire à la demande, l’ancien de la tribu ne manquait jamais de le rapporter en toute hâte. Rien au monde ne permettrait à un Kalrnouk de négliger ce devoir; il passerait plutôt sa vie à cheval, et n’en descendrait qu’après avoir remis le sabre à son propriétaire, car il ne craint pas moins les réclamations de ce dernier que le danger de laisser au milieu de sa famille cet instrument terrible, peut-être doué de la faculté mystérieuse d’agir au nom de son maître absent.

Argalia (libériens. — Une page de géologie.

lin grossier monceau de pierres surmonté de quelques crânesetcornes de béliers sauvages', dont nous vîmes un jour une grande quantité disséminée , est destiné à marquer la limite entre les Kalmouks ( Üwèdantzi ) et les soyons chinois . 11 est probable que jamais sentinelle n’est venue troubler le silence de ceslieux,qui ne pourront certes, en aucun temps, devenir un objet de litige diplomatique ou le théâtre d’exploits militaires. Sans cet éphémère et barbare monument, je ne me serais aucunement douté que je mettais le pied sur le territoire de l’empire mystérieux où l’apparition d’un étranger est regardée presque comme un crime. Mais dans ces solitudes désertes, toutes les mesquines distinctions humaines disparaissent; il n’y a plus ni tribunal, ni nationalité; on relève directement du grand potentat de l’univers, et l’on ne reconnaît d’autre titre que celui qui est imprimé aux œuvres de sa création.

Bien qu’une délimitation précise de limites ne puisse exister en ces lieux, cependant elle repose sur une base hydrographique bien tranchée, savoir : la direction dominante des eaux; car, depuis ces parages, presque tous les torrents qui sillon-

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