‹ La Sibérie orientale et l'Amérique russe [microforme] Octave SachotChapitre 15 sur 45 · JE · texte numérisé non relu

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Yourte de poste,

sion, À midi, on fithalle un moment à une petite yourte de poste. Ces yourtes sont de bonnes huttes de troncs d'arbres, bâties aux frais de l’État le long des routes fréquertées pour servir d’abri aux voyageurs pendant les dangereuses tempêtes d'hiver. Elles rappellent ces refuges qu'on rencontre dans certaines parties des Alpes, notamment sur la route du Saint-Bernard. Chacune se compose d’une seule pièce, le long d'un des côtés de laquelle est une plate-forme basse où le voyageur étend

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En quittant l'yourte en question, nos Américainss'enfoncèrent dans les terres dans la direction des contreforts des monts Tjouggour, en marchant à l’est, parallèlement à la côte, jusqu'au village moitié russe, moitié yakoute, d'Éna, répétition de tous ceux de mêmeimportance qu'ils avaient vus déjà. Ils y passèrent la nuit chez le médecin russe et en repartirent le lendemain matin pour Tausk avec des attelages frais de dix à vingt chiens par traineau.

Le temps sombre, nuageux, et l’atmosphère moins rigoureuse, étaient un indice de pourga menacante ; aussi # ce ne fut qu'avec la plus grande répugnance que les # guides consentirent à se mettre en route. La tempête vint en effet et se déchaina avec une extrême furie. La “ neige tombait si épaisse, que du traîneau on ne distin- #. guait pas la têle de l’attelage. A chaque instant on se # heurtait violemment contre un arbre, ou l’on manquait “D d'être renversé par quelque obstacle dissimulé sous la “couche de neige fraiche. Au bout de deux heures, les

* conducteurs s’arrêtèrent, déclarant qu'ils avaient perdu “leur chemin. Deux traîneaux en outre s'étaient éga- Lt rés en arrière. On allait, en désespoir de cause, camper “sur place, quand le vent baissa un peu. On en profita Apour gagner le sommet de la montagne où, par bontbeur, on retrouva les deux traîneaux égarés.

Ce sommet atteint, il n'y avait plus qu'à descendre en droite ligne pour joindre l’yourte-refuge la plus proche. « La descente était très roide, écrit M. Bush, et les hiens avaient pris une allure si rapide, qu'on aurait pu e croire tombant d’un ballon. En vain les conducteurs,

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ne sachant ce qu'ils avaient devant eux, essayaient avec leurs ostles et leurs jambes tendues en arcs-boutants d’enrayer un peu. La précaution n'était pas inutile : l'instant d'après, nous arrivions sur le bord d’un précipice de neige de 145 mètres de profondeur. » On ne l’évila que pour tomber dans un autre, moins profond, il est vrai, où un traineau fut brisé et un chien blessé. La route descendait une gorge élroite où la neige, par places, s'était accumulée, sous l'effort du vent, de manière à former une épaisseur de plus de 30 mètres, et dans cette masse solidifiée par le froid la rafale avait creusé des fissures énormes, à parois presque perpendiculaires.

On comprend avec quel sentiment de satisfaction la caravane atteignit enfin l'Yourte tant désirée ; elle y passa la nuit. Le lendemain matin, avant le départ, chaque conducteur, suivant la coutume, déposa dans des cachettes ad hoc une petite quantité de poisson séché destinée aux chiens pour le retour. Cette précaution est d'autant plus sage que souvent, par suite de quelque accident, ils perdent ou sont obligés d'abandonner en route une partie de leurs provisions, et que, sans ces dépôts tenus en réserve, ils ne pourraient regagner leur logis. Ils risqueraient, dans tous les cas, de perdre beaucoup de let ; chiens, perte très sensible pour eux.

Bien que ces animaux abondent dans chaque village, la plupart ne sont bons à rien. Aussi les plus beaux ct les plus intelligents, dressés à prendre à droite ou à gauche au simple commandement, valent jusquà 80 roubles, c’est-à-dire plus de 300 francs, somme qui constitue une fortune pour ces pauvres gens dont les besoins sont si simples. Le prix d'un chien ordinaire varie de 5 à 15 roubles (20 à 60 francs). Tous les trois ou quatre ans sévit dans ces régions une maladie par-

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ticulière qui en lue un grand nombre. Il en meurt parfois des centaines dans une seule semaine. De distance en distance, dans un parcours prolongé, il arrive qu'on rencontre des cadavres de chiens qui dans quelque précédent voyage d'hiver sont morts de faim ou qui, épuisés de fatigue, ont été abandonnés à leur sort. Cependant quand les traîineaux ne sont pas pesamment

Tausk.

chargés, le conducteur, plutôt que de perdre un animal qui ne peut plus marcher, le met sur sa narta jusqu'à ce que les forces lui soient revenues.

7 Tausk, qui est situé sur la baie de ce nom, contient une vingtaine d'habitations, depuis la respectable maison de troncs d'arbres jusqu'à la simple hutte. La population est un mélange de Russes, d'Yakoutes, de Cosaques et de Lamoutes, tous gens difficiles à distinguer es uns des autres. Tous parlent le russe et ont adopté

les coutumes et la religion russes. La baie de Tausk a été autrefois visitée souvent par les baleiniers américains, lesquels allaient aussi à terre trafiquer de fourrures et de bijoux de différentes espèces. Les Américains ne sont donc pas inconnus là, et l’on y entend même quelques mots anglais. Toutefois les habitants furent pris d’une grande curiosité quand ils surent qu'ils avaient des Américains dans leur localité, et de longues rangées d’'yeux noirs venaient à chaque instant se braquer sur les fissures des cloisons de la demeure de nos voyageurs.

Le jour même de l'arrivée de M. Bush à Tausk, le postillon du gouvernement y entrait aussi, apportant des lettres du Kamtchatka et de Ghijigha, et dans ie nombre une de M. Kennan, écrite d'Anadyrsk, bien loin au nord-est. M. Kennan se rendait vers l'embouchure de l'Anadyr, où avaient dû débarquer M. Macrae et ses compagnons.

L'étape suivante était Arman, situé aussi sur la baie de Tausk. Les deux villages se ressemblent singulièrement. « Imaginez, dit M. Bush, dix ou douze maisons de troncs d’arbres entassées dans un grand cornet à dés, jetez-les sur le sol et laissez-les là où elles seront tombées, sans égard à la symétrie, vous aurez une image exacte d’un de ces villages. Mais pour contempler le tableau tel que nous l'avons trouvé, les maisons doivent être à moitié enterrées dans d'immenses amoncellements de neige et les espaces qui les entourent encombrés de chiens faméliques, de corbeaux et de pies. Ces oiseaux ne sant jamais inquiétés, et ils deviennent si privés, que je les ai vu partager la pitance quotidienne des chiens à la même gamelle. »

Lors de son premier passage à Arman, le major Abasa avait donné rendez-vous pour son retour à quelques ri-

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ches Lamoutes du voisinage, afin de leur acheter des rennes pour la construction de la ligne télégraphique. Les Lamoutes avaient été ponctuels. L'un d’eux, un bon vieillard, portait au cou une énorme médaille d'argent que lui avait envoyée le czar en récompense de la libéralité avec laquelle il avait assisté un certain nombre de ses compatriotes pendant une de leurs famines périodiques.

Les Lamoutes vivent surtout de poisson ; or souvent le poisson est devenu rare et ils n’en ont plus assez pour | passer, eux et leurs chiens, les derniers mois de l'hiver. | Alors ils vont de tribu en tribu en quête d'aliments, et ils vivent de la charité de quelques Lamoutes plus fortunés, ou d’écorces, de racines, de baies. Ces famines, qui se renouvellent tous les trois ou quatre ans, produisent d'intolérables misères; mais, chose étrange, l'expérience n'instruit en rien ces malheureux. Ils ou- 7 blient leurs souffrances dès qu'elles sont passées, et ne 7 font rien pour en prévenir le retour. D'ordinaire, le pois- À son est si abondant, qu'avec un peu de travail ils en 7 pourraient recueillir pour deux ou trois ans d'avance ; À mais, dès que leur provision d'hiver est faite et séchée, }ils abandonnent leurs filets et ne songent plus qu’à vivre au jour le jour, festoyant et dansant,

4 Les chefs en question écoutèrent gravement les pro- "0 positions du major Abasa. Ils avaient beaucoup de

+ rennes et ne demandaient pas mieux que d’en vendre, pourvu que ce ne fût pas pour la construction de la ligne télégraphique. Supposant qu'ils n'avaient pas bien compris le but et la nature de cette ligne, on leur expliqua qu'elle consisterait uniquement dans une série de po- “ieaux traversant le pays et au sommet desquels serait attaché un petit fil métallique. On leur dit aussi longuement les avantages qui en résulteraient pour eux. Mais

rien de ces explications ne parut les satisfaire. L'un d’eux finit par demander dans quelle direction serait la ligne, et, en l’apprenant, leur répugnance à tous devint manifestement plus grande. Enfin, un autre, comme frappé d'une idée subite, demanda à quel intervalle les poteaux seraient les uns des autres. La réponse donnée, les figures des braves indigènes s'illuminèrent toutes à la fois, et c'était à qui proposerait alors ses rennes. Sachant que la ligne traversait leurs routes habituelles, ces pauvres gens avaient cru que les poteaux seraient tellement serrés qu'ils opposeraient à eux et à leurs rennes une barrière infranchissable.

Le trajet d’'Arman à Yamsk n'offrit d'autre intérêt que l'attaque par toute la bande des chiens (une centaine) d’un malheureux renne que conduisait un Lamoule. Les conducteurs des traîneaux ne purent empêcher leurs voraces attelages de mettre en pièce le pauvre animal pour le dévorer.

Pendant la nuit, à défaut d’yourte à portée, on campait dans les bois en s’installant à la korake dans un « polog » que le major américain avait apporté avec lui de Ghijigha. Le polog est une espèce de petite chambre carrée faite de grosses peaux de renne tannées avec le poil, et qu’on suspend par les quatre coins à l’intérieur des yourtes korakes. Il a environ 2 mètres carrés sur 1%,20 de hauteur, et est autant que possible imperméable à l'air. Chaque polog sert d'appartement distinct aux différentes familles qui habitent la même yourte. En allant se coucher, la famille emporte dans son polog une petite lampe, simple écuelle de bois remplie d'huile de phoque dans laquelle brûle une mèche de mousse. Cette lampe non seulement donne de la lumière, mais elle procure au compartiment, hermétiquement défendu de l'air extérieur, une chaleur qui de-

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vient bientôt suffocante et qui, en outre, développe des exhalaisons intolérables pour des êtres civilisés.

Les lits des ruisseaux, dans ces régions, sont émaillés d'agates. Les indigènes s’en font d'excellentes pierres à briquet. Pour amadou ils prennent certains champignons du bouleau préalablement bouillis. [ls ont aussi du soufre, et tous en connaissent la valeur; ils en portenttoujours sur eux une petite provision dans une boîte d'os ou de bois, où ils plongent leur amadou allumé afin d'obtenir instantanément une flamme pour faire prendre leur feu.

Pendant ces longs et fastidieux parcours, les occasions ne manquèrent pas à notre explorateur d'étudier | les traits caractéristiques de la race canine de ces ré- | gions, et il avoue que plus d’une fois les manœuvres de ces intelligents animaux l'ont frappé non seulement d'étonnement, mais d’admiration. Leurs caractères sont aussi divers que ceux de la race humaine, et fréquemment ils montrent infiniment plus d'intelligence et de | finesse que leurs maîtres.

« Certains sont réservés et dignes,ayant parfaitement consciente des devoirs qui leur sont dévolus, et ils remplissent ces devoirs avec zèle. Ces importants personnages sont placés en tête de l’attelage pour donner le bon exemple aux jeunes écervelés de bonne intention qui les suivent, maïs qui, n’ayant point un jugement bien solide, ont besoin d’un mentor pour les diriger. Derrière ceux: ci viennent les fainéants, gaillards pleins de ruse, au nez pointu, au regard oblique, guettant du coin de l'œil, par-dessus l'épaule, le conducteur de l'équipage, tirant comme des possédés quand il veille, 'alentissant le pas quand son attention est distraite ; imais ces marauds sont souvent pris sur Île fait, et ils sont si bien habitués à voir tomber l'ostle au milieu

70 LA SIBÉRIE OKIENTALE.

d'eux, que dès qu'ils voient le conducteur lever seulement son bâton, ils crient comme des écorchés et se précipitent sous le ventre des bons chiens pour se garer des coups. Leur bonheur est d'entamer la bataille avec les autres attelages qui passent à côté d'eux, et, aussitôt que l'engagement est devenu général, de se retirer de la lutte, témoins impassibles. Ou bien encore le soir, lors de la distribution de la nourriture, ils avalent d’une bouchée leur poisson et volent ensuite le souper d’un voisin plus faible. Toujours prêts à faire ripaille, ils bondissent après chaque grouse qui s'envole et ils essayent d'entraîner leurs compagnons dans cette chasse. Ils ne travaillent que quand il n’y a pas moyen pour eux de faire autrement.

« Au dernier rang de l’attelage, là où le conducteur peut aisement frapper, sont les chiens à la fois paresseux et stupides. Ils ont l'air de croire que, quand on descend une colline, leur rôle est de retenir et de laisser les autres chiens tirer le train par-dessus leur corps et les renverser dans la neïge. Ils sont toujours contents de voir arriver la nuit, ils profitent des petites haltes pour s’accroupir et faire un somme, et le matin, avan! le départ, il faut les extraire de leur nid de neige et leur distribuer une demi-douzaine de coups de pied pour les éveiller.

« Mais les plus beaux de tous, ce sont les chiens de tête d’attelage. Intelligents, actifs et discrets, ils obéissent à la voix et servent efficacement à mettre l'ordre parmi les autres et à les retenir. Je me rappelle qu'un jour un renard se leva tout près de la route suivie et partit à fond de train sous les yeux de l’attelage. Tous les chiens devinrent fous, à l’exception du chien de tête, et s’élancèrent à la poursuite du gibier, entraînant avec eux leur malheureux chef de file. Celui-ci luttait

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de tout son pouvoir contre le courant, mais sans succès. Alors dressant tout à coup les oreilles et regardant # dans une direction opposée, il donna plusieurs coups de voix précipités et fit un bond désespéré, comme pour s'élancer sur les traces d’un autre giber. A cet appel, tous les autres chiens firent chorus et le suivirent sans hésiter, ce que comprenant, l’honnête animal fit un crochet et les ramena bon train sur la route. »

On n’a pas toujours l'abri d’une yourte dans ces pays désolés; il faut, en pareil cas, passer la nuit de son mieux à la belle étoile. Survienne alors une neige un 1 peu abondante, hommes et bêtes sont bientôt recouverts © d'un épais manteau blanc, qui les dissimulé tous à la vue quand vient l'heure du départ. Parfois la croûte supérieure se durcit par l'effet de la gelée, au point 0Ù qu'il faut aller dégager les chiens, ce que les conduc- “teurs font en général d’une façon assez brutale, Ces hommes passeraient même chez nous pour cruels envers leurs animaux; mais c’est, paraît-il, le seul moyen #0} de dompter la nature sauvage de ceux-ci. L’affection est l'exception de la part du chien sibérien, il n’apprécie que fort peu les bons traitements, et il y a souvent … danger sérieux pour un étranger à approcher de cerains attelages,

Yamsk, où nos voyageurs arrivèrent le 24 mars, est “une petite ville de cent cinquante âmes, située sur la É baie du même nom, un peu plus propre d'aspect que Le es autres. Les habitants sont presque tous de la tribu «Mes Koraks; ils ont adopté les coutumes et la langue “russes et sont relativement assez industrieux.

À 160 kilomètres plus loin est Toumane, petite bour- Bade alors beaucoup moins prospère que sa voisine. es premiers objets que rencontrèrent les Américains >n approchant, furent des cadavres de chiens épars sur

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72 LAZSIBÉRIE ORIENTALE.

la neige et que d’autres chiens dévoraient à belles dents. Un indigène vint qui raconta que le postillon du gouvernement, en venant de Ghijigha, avait été surpris par une pourga au pied des monts Villiga, et avait élé forcé de séjourner dix jours dans une des yourtes sans sans pouvoir traverser la montagne. Ses chiens avaient consommé presque toutes ses provisions, et en arrivant à Toumane, ne pouvant se procurer de poisson, il avait été forcé d'abandonner quarante de ces animaux; il y avait seize jours que les malheureuses bêtes n'avaient eu à manger.

En franchissant le seuil d’une yourte, les voyageurs se trouvèrent en présence d'un tableau de misère aussi triste que ce qu'ils venaient de voir au dehors. « Deux hommes, l'air hagard, la démarche lente, nous guidèrent à l'intérieur, écrit M. Bush. Là se trouvaient, réduits par la faim à l'état d'ombres, deux ou trois femmes et plusieurs jeunes enfants. Ces infortunés avaient épuisé toute leur provision de poisson de l'hiver, Depuis plusieurs jours ils vivaient de racines et d'écorces, luttant de leur mieux pour soutenir leur misérable existence jusqu'au printemps, époque à laquelle, oubliant leurs souffrances passées, ils se gorueraient du produit de leurs rivières, absolument insoucienx du lendemain. La condition des femmes et des enfants était lamentable, tout cela par suite de l'indolence des hommes, et si, après avoir entendu leur histoire, il avait été en mon pouvoir de décupler la misèrc de ceux-ci, je l’eusse fait sans le moindre scrupule de conscience. »

M. Bush cependant fit mieux : il partagea à tous ces pauvres affamés ce dont il était possible de se passer des vivres que portaient les traîineaux.

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la misère d’un hiver n’est que la répétition de celle de l'hiver précédent. Le poisson cependant abonde dans la bonne saison. Le gouvernement russe fournit la ficelle aux habitants pour qu'ils se fabriquent des filets de pêche et fassent leur pêche eux-mêmes; mais ces insouciantes brutes donnent invariablement la ficelle aux Lamoutes, sous la condition que ceux-ci les appro-

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Appareil de pèche des Lamoutes de Toumane.

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L long hiver, et l'hiver n’est pas plus tôt commencé, qu'ils se gavent à qui mieux mieux, et consomment tout pen- "7 dant les premiers mois, comptant pour le reste sur la générosité des tribus de l’intérieur et sur le hasard. Les monts Villiga, au pied desquels le postillon impérial fut assailli par la tempête, sont des contre-forts 4 de la grande chaîne du Tjouggour, qui descendent jusqu'à la mer. Ils sont toujours très redoutés des voyageurs, non pas tant à cause de l’inaccessibilité de leurs flancs à pic, qu'à cause des vents terribles qui en ba- ti

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layent constamment les gorges. Les Américains, toutefois, favorisés par un beau temps, en effectuèrent sans trop de peine la traversée.

Le 1° avril, après avoir dépassé des sources sulfureuses chaudes, situées près de la rivière Tovatoma, ils arrivèrent à Niakhana, très petit village, distant seulement d’une centaine de kilomètres de Ghijigha, lieu de leur destination. L'eau des sources en question, qui, au sortir même de terre, marquait + 130 degrés Fahrenheit (+ 54 degrés centigrades), était cent pas plus loin convertie en glace épaisse.

Dans ce dernier trajet, ils rencontrèrent un convoi de traineaux venant de Ghijigha. Un des indigènes leur remit des lettres de M. Kennan, datées d’Anadyrsk comme les précédentes. Seulement, dans l'intervalle, M. Kennan avait réussi à se rendre à l'embouchure de l’Anadyr, où il avait retrouvé MM. Robinson, Smith et Harder. Quant à MM. Macrae et Arnold, ils étaient partis depuis un mois avec quelques Tchouctchis pour la ville d’Anadyrsk, mais ils n’y étaient point encore arrivés au retour de M. Kennan, et il y avait lien d’en être inquiet, attendu la réputation de barbarie des Tchouctchis, la plus guerrière des tribus de la Sibérie orientale, dont ils avaient à traverser le territoire.

Ces nouvelles furent les bienvenues, on le pense, malgré l’incertude qu'elles laissaient planer sur ie sort de deux membres de l'expédition. Quelques heures après lies avoir reçues, les voyageurs arrivaient en vue de Ghijigha, bâtie sur la rive orientale de la rivière de ce nom, « Des maisons, écrit M. Bush, faisaient face à la rivière et s'échelonnaient pendant une certaine distance sur le bord. Au milieu d'elles s'élevait l'église de troncs d'arbres avecunetour surmontée d'un dôme. Enfin, notre voyage était fini,et ce fut sans regret que je descendis de

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Ghijigha est situé sur la limite d'une « toundra » ou plaine nue, qui de la rivière s'étend aussi loin que l'œil peut atteindre. La ville est ouverte à tous les vents, n'ayant à des lieues à la ronde ni une colline, ni un arbre, ni un buisson pour l’abriter, Aussi, à l’arrivée de M. Bush, chaque maison, du côté le plus exposé, était absolument ensevelie sous une montagne de neige, dans laquelle on avait taillé des passages en face des portes ou des fenêtres. Toutefois, malgré l'aspect désolé qu'il donnait à l’ensemble du tableau, ce blanc suaire n'était pas sans avoir ses avantages ; il garantissait l'in- } térieur des habitations du froid et du vent.

La ville compte à peu près cinq cents habitants, 9 Cosaques et métis pour la plupart. Les premiers étaient 2 alorsune cinquantaine, y compris leurs sous-officiers, un ispravnik, un mécecin et deux ou trois prêtres. Ghijigha a une importance considérable en sa qualité de chef-

Blieu du district composé du vaste territoire sibérien qui s'étend au nord et à l’est. C'est aussi le quartier géméral de tous les marchands de fourrures russo-indigènes qui parcourent annuellement tout le pays avoisinant pour trafiquer avec les indigènes. Placée sur la eule route directe de terre allant du Kamtchatka méridional aux principaux centres sibériens, cette aille a le privilège d'une malle-poste annuelle, qui part

de Petropaulovski avec un postillon au commencement de l'hiver et arrive à Yakoutsk au printemps. C'est d’ailleurs un des premiers établissements russes inslallés sur la mer d'Okhotsk. On y voit un fort de palissade bâti dès 1728, alors qu’une expédition de cent cinquante hommes, Cosaques et Tongouses, commandée par un jeune officier nommé Affanassa Tchestakova, fut envoyée contre les Koraks, tribu guerrière voisine, qui tailla en pièces le petit corps dans une surprise de nuit, où Tchestakova fut tué.

Malgré son isolement, la ville et ses habitants ont un certain air de civilisation supérieur à ce qu’on voit ailleurs sur la mer d’Okhotsk. Les maisons sont mieux construites et plus commodes ; une ou deux ont des lapis et du papier. La population est intelligente ct laborieuse. Les hommes, en général, passent la plus grande partie de l'hiver en voyage avec les marchands de fourrures, portant les marchandises à échanger et rapportant les fourrures données en échange. Les femmes, elles, tannent les peaux et façonnent les vêtements, dont quelques-uns sont ornés de belles broderies de soie de diverses couleurs. Tout ce monde est très amateur de parties de plaisir, et les « vetchourkas » ou danses se renouvellent presque chaque soir.

Cette province de la Sibérie, en raison de ses vastes étendues de terres nues, n’est pas aussi productive de fourrures que beaucoup d’autres, et les peaux s'y payent cher. Le Kamtchatka et quelques bandes étroites boisées bordant les rivières, sur la toundra septentrionale, fournissent la martre et la loutre. Le castor est apporté par les Tchouctchis, qui l'obtiennent des indigènes de la côte orientale du détroit de Bebring en échange de peaux de renne. Les différentes espèces de renards et d'écureuils sont très abondantes, surtout les

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premières. Les approvisionnements de chaque hiver sont immédiatement expédiés par Okhotsk à Yakoutsk, d’où ils se répandent sur les divers marchés de l’Europe et de la Chine.

M. Bush était logé dans une grande et confortable maison de troncs d'arbres, occupée en partie par la famille d'un marchand de fourrures. Il venait de se mettre au lit quand sa porte s’ouvrit tout à coup, livrant passage à trois personnages emmaillotés d’épaisses fourrures et la barbe chargée de givre ainsi que leurs capuchons. C’étaient, surprise bien agréable, MM. Kennan, Macrae et Arnold. Quelques jours après la lettre écrite par M. Kennan, ces deux derniers étaient arrivés à Anadyrsk, après avoir voyagé soixante-quatre jours depuis leur hutte de l'embouchure de l’Anadyr. Immédiatement, les trois amis étaicat repartis pour Ghijigha, qu'ils avaient atteint en une quinzaine de jours.

li rest pas sans intérêt de rapporter ici les épreuves de MM. Macrae et consorts; le caractère de ces régions s’y peint mieux que dans une description géographique.

La petite expédition, on se le rappelle, avait été dé-. barquée à l’embsuchure del'Anadyr,aussihautqu'ilavait été possible de remonter ce fleuve; mais la saison était déjà si avancée, qu'on eut tout juste le temps d’organiser une installation sommaire pour l'hiver. Quelques planches tirées du navire composaient tout l'abri des Américains, si bien qu’au bout de peu de temps ils furent obligés de creuser dans le sol un trou de 1,50 L de profondeur, long de 5",50 et large de 2,70, sur le- | quel ils établirent une espèce de charpente avec les débris d'arbres entraînés par le courant. La toundra | voisine leur fournit en abondance les broussailles nécessaires pour boucher les interstices. Le tout fut recouvert de terre délayée. Enfin une sorte de poëie fut bâti au

milieu de la pièce, et la cabane achevée, tout le monde se mit à l'œuvre pour récolter et emmagasiner le plus de combustible possible. On prit aussi la précaution de construire, à la manière des Esquimaux, un long tunnel de mottes de terre gazonnée conduisant à la porte et protégeant l'accès de l'habitation.

Bientôt l'hiver arriva avec toules ses rigueurs de froid, de neige et de glace. Qu'on se figure cing individus déposés ainsi sur une côte étrangère, inconnue, se trouvant pour la première fois en face d’un hiver arctique et entourés d’une peuplade réputée guerrière et barbare, dont ils ignoraient complètement la langue et les mœurs. Ils savaient qu’il y avait eu autrefois un petit poste russe près des. sources de l'Anadyr; mais ce poste existait-il encore ? 11 leur était absolument impossible de le savoir. Ils avaient pour instructions de remonter la rivière jusqu'à sa source, et de là, si faire se pouvait, descendre à la mer d'Okhotsk pour y rejoindre l’autre groupe de l'expédition, dont M. Bush faisait partie. Mais dépourvus de tout moyen de transport, ils n'avaient d'autre alternative que d'attendre l’arrivée de Tchouctchis et de s'arranger de leur mieux avec ces nomades.

Une petite bande de ces derniers, conduite par un certain Okakrae, vint enfin visiter leur hutte. Ces de: mi-sauvages montrèrent des dispositions amicales. Les Américains leur firent comprendre qu'ils désiraient remonter la rivière, et obtinrent du chef de leur amener des renres et de les accompagner au retour de la visite qu'il allait faire à un campement indigène situé à une assez longue distance. C’est ainsi, en effet, que les choses se passèrent; seulement quand Okakrae vint retrouver les voyageurs, il n'avait de moyen de. transport que pour deux d’entre eux, Le chef tchouctchi ne

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connaissait pas même de nom Anadyrsk; il laissa entendre toutefois qu’à dix jours de marche en amont de la rivière se trouvait un village appelé Wewoki, où résidait un prêtre, et à l'appui de son dire il exhiba un document en langue russe et un petit crucifix. MM. Màcrae et Arnold se décidèrent à l'accompagner, se promettant d'envoyer chercher leurs trois compagnons aussitôt arrivés au village en question.

Le voyage fut infiniment plus long cependant qu'ils ne l'avaient prévu. Complètement à la merci des Tchouctchis, les denx Américains durent se plier à toutes leurs exigences, et les dix jours expirés, ils se trouvèrent avec leurs provisions épuisées et le trajet à peine commencé. |

Dès le début, ils avaient occupé un polog dans la tente d'Okakrae; et comme leur hôte faisait largement brèche sur leurs vivres, ils s'étaient vus bientôt dans la nécessité d'adopter le genre de vie des indigènes. La viande de renne à moitié cuite et la soupe faite avec le contenu de l'estomac de l'animal durent remplacer leurs provisions de bouche épuisées. Ils arrivèrent ainsi au grand rendez-vous des Tchouctchis, bien loin au sud et où résidait le grand chef de la tribu. Ils furent retenus là de longs jours durant lesquels nombre d'indigènes essayèrent de dissuader Okakrae de les conduire à Wewoki.

Ne connaissant pas l’objet de l'expédition, et M. Macrae n'ayant aucun moyen de le leur expliquer, ces gens craignaient que les étrangers ne fussent des es- “pions et ils avaient peur d'encourir le déplaisir des Russes en les conduisant. En exhihant de temps en temps leurs uniformes et les documents adressés aux fonctionnaires russes, les explorateurs laissaient bien entrevoir aux Tchouctchis qu'ils avaient une mission im-

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